Plaidoyer pour un centrisme éclairé

Plaidoyer pour un centrisme éclairé

Alexandre Huard, l’auteur de ce texte, est détenteur d’une maîtrise en sociologie politique de l’Université de Montréal. 

Dans un article intitulé « Plaidoyer pour une gauche normale » publié récemment dans le magazine L’Actualité, Marie-France Bazzo lance la question: « Est-ce encore possible d’être de gauche libérale en 2020? » Selon elle, la perte de repères et le déchirement du tissu social seraient en partie imputables à la déconnexion de la gauche « éveillée » qui aurait délaissé le cadre normatif de la nation pour servir des « clientèles » spécifiques. À ce sujet, la droite n’aurait curieusement rien à se reprocher. En souhaitant une « normalisation » de la gauche, l’animatrice aspire surtout à la neutraliser.

La gauche intersectionnelle

Ici la « gauche libérale » désigne en fait un centrisme éclairé qui ne dit pas son nom. Ce courant de pensée qui réside dans l’exaltation du sens commun a pour prétention de voler au-dessus de la mêlée politique et de recueillir le meilleur de la gauche et de la droite. En réalité toutefois, les porte-paroles de cette fausse solution de compromis sont la plupart du temps inflexibles avec la gauche et complaisants envers la droite. De plus, l’expression est un pléonasme: la gauche est par définition déjà libérale et juge que le libéralisme ne va pas assez loin et qu’il faut réformer en profondeur les institutions. La tâche ne consiste pas à « mesurer mesquinement les avantages de chacun », mais bien de les proportionner équitablement en combattant les injustices dont sont victimes les individus appartenant à des groupes défavorisés. Il ne s’agit pas d’un « décompte maniaque des microagressions », mais d’une prise en compte consciencieuse des effets systémiques et intersectionnels de mécanismes d’oppression qui perdurent. D’où la « culture de la dénonciation » qui, en dépit de ses errances sporadiques, permet à bon droit au commun des mortels de prendre à partie des personnalités privilégiées autrefois à l’abri des remontrances. Ce phénomène est évidemment rendu possible grâce aux nouvelles technologies et aux réseaux sociaux. Toujours est-il que les sources de la discrimination sont plurielles et prennent forme au confluent d’une multiplicité de facteurs tels que le portrait socioéconomique, le profil ethnique, l’orientation sexuelle, l’expression de genre, l’âge ou la constitution physique. Autrement dit, il existe une variété d’expériences vécues de l’oppression qui ne sont pas hiérarchisables et qui débordent les « platebandes bien balisées » auxquelles fait référence Marie-France Bazzo. 

De ce point de vue, les femmes, les personnes racisées ou les musulmans ne sont pas des « clientèles » que la gauche servirait au détriment de la nation comme elle le prétend. Ce sont des citoyens à part entière qui font face à un préjudice structurel qui les désavantage significativement en matière d’emploi, de logement, de reconnaissance des diplômes, de services publics ou même de représentation médiatique. À ce titre, l’autrice emploie le terme péjoratif, répandu entre autres dans les cercles de la droite radicale française, d’«islamo-gauchisme » qui, selon l’historien israélien Shlomo Sand, est un non-sens aussi aberrant que celui de « judéo-bolchevisme ». En effet, les deux étiquettes dénigrantes sont surtout employées par des analystes soucieux de faire diversion et de jeter l’anathème sur leurs adversaires politiques.

Marie-France Bazzo évoque par la suite la soi-disant américanisation de la gauche québécoise, une accusation portée par de plus en plus de voix conservatrices. Comme si la gauche à l’extérieur des États-Unis, que ce soit ici ou en Europe, ne jouirait d’aucune autonomie propre, d’aucune indépendance de pensée et ne serait que la pantomime des campus américains. Cela supposerait à tort que la gauche américaine serait aux prises avec des questions qui ne la concerneraient qu’elle-même et qui n’auraient strictement rien à voir avec le reste du monde. Au-delà des projets locaux, c’est oublier que la majorité des enjeux sont désormais globaux. Le racisme excède les frontières. Les violences de genre sévissent dans tous les pays. Les outrances du capitalisme sont largement délocalisées. Les réchauffements climatiques posent un défi planétaire. Les ravages de la guerre constituent un problème mondial. La pandémie en cours représente une crise sanitaire internationale. 

Le basculement à droite

À contre-courant, la montée du national-populisme, de l’illibéralisme et du terrorisme d’extrême droite atteste de la force néfaste du repli identitaire qui se diffuse partout en Occident. D’où l’accentuation subséquente des discours nativistes, anti-immigrants et anti-réfugiés, qui encensent la fermeture des frontières et qui déplorent « l’extinction » des cultures nationales, pour ne rien dire de la persistance du suprémacisme blanc.

À cela s’ajoute la prolifération des théories conspirationnistes qui à l’heure actuelle gagnent du terrain. Si le complotisme trouve un écho favorable d’un bout à l’autre du spectre politique, il est plus solidement ancré à droite, et à plus forte raison à l’extrême droite. À cet égard, il n’est pas étonnant de voir dans ce contexte de pandémie des groupuscules néo-nazis et des adeptes de Q-Anon prêter main-forte aux contingents anti-masques dans les récentes manifestations contre l’imposition de mesures sanitaires dans les pays occidentaux. À vrai dire, ils partagent la même aversion envers les « impostures » perpétrées par la classe politique, la profession journalistique et la communauté scientifique et universitaire. D’un côté comme de l’autre, la mission est souvent la même: exposer au grand jour les « mensonges » colportés par l’élite intellectuelle et purger la nation de ses « traîtres » pour mieux la mettre à l’abri d’un « péril mondial », ce qui implique d’ordinaire la nécessité de «se défendre » et de « punir les coupables ». De sorte que la victimisation idéologique dont font preuve les anti-masques et leurs alliés coronasceptiques à l’extrême droite légitime amplement le recours à l’action radicale qui, dans le pire des scénarios, pourrait déboucher sur la violence. Les menaces de mort proférées récemment à l’endroit du premier ministre François Legault sur les réseaux sociaux en fournissent un exemple alarmant. D’une manière telle qu’à tout bien considérer, les dérapages de la droite sont actuellement beaucoup plus préoccupants que les impairs de la gauche, un point sur lequel Marie-France Bazzo reste silencieuse.

Contrairement à ce qu’elle avance, le Québec n’est pas passé du centre au centre droit en élisant la CAQ, mais bien de la droite néolibérale multiculturaliste à la droite néolibérale identitaire. Elle semble attribuer le déplacement du pouvoir vers la droite de l’échiquier politique québécois à une absence de « projets rassembleurs » de la gauche depuis que l’idée de souveraineté «se délite ». Elle ne fait toutefois pas mention du virage à droite du Parti québécois effectué après 1995 sous l’impulsion de Lucien Bouchard. L’obsession du déficit zéro marquée par l’austérité budgétaire et l’adoption de politiques néolibérales d’abord, la dérive identitaire de la charte des valeurs jusqu’à la présente course à la chefferie ensuite auront tranquillement poussé la gauche à quitter le navire. Ce qui aura amené Jacques Parizeau, peu avant sa mort en 2015, à comparer le parti à un « champ de ruines », à une formation qui a perdu son âme. 

Cela étant, les orphelins politiques auxquels fait allusion Marie-France Bazzo sont tout aussi désabusés par la mascarade néolibérale de ce « centre mou de la politique » qui, pour citer Alain Deneault, est « intolérant à tout ce qui n’est pas lui » et « se laisse balloter dans l’histoire au gré de l’évolution des antagonismes, toujours prêt à jouer les traits d’union, souvent par absence d’engagement, voire par faiblesse d’esprit. » En fait, la seule « gauche » qu’elle tolère, c’est celle qui lui « ressemble » et pour les besoins de la cause, elle cite les fameuses paroles qui clôturent « La Désise » de Daniel Boucher. Elle omet pourtant de mentionner que l’auteur-compositeur-interprète, dans la même chanson, cherche avant tout « des guerriers fiers même la tête baissée, des déjoueurs de menteries, des aideurs de mal pris » et non pas des « humanistes » qui parlent de vélo avec Mario Dumont.

Parler d’Intelligence Artificielle (IA) en journalisme n’est pas irresponsable. Ne pas en parler le serait.

Parler d’Intelligence Artificielle (IA) en journalisme n’est pas irresponsable. Ne pas en parler le serait.

Voici la réponse du professeur de journalisme de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), Patrick White au texte : Intelligence artificielle : un point de vue irresponsable de la part du directeur du programme de journalisme de l’UQAM

Parler d’Intelligence Artificielle (IA) en journalisme n’est pas irresponsable. Ne pas en parler le serait.  

Comme professeur de journalisme et journaliste depuis plus de 30 ans, je suis à même de constater l’importance de plus en plus vive des technologies de l’information dans le travail au quotidien des reporters. En 1995, on riait d’Internet. On parlait d’une mode. En 2020, il faut donc parler franchement de l’IA.  

Un journaliste aujourd’hui fait le boulot de quatre personnes en 1990. Le multitâches est une réalité du marché du travail et oui cela représente un défi pour toutes et tous. Ceci amène des enjeux de santé mentale dans les rédactions.  J’en ai été témoin à titre de patron pendant plus de 15 ans et j’ai reçu des témoignages à ce sujet encore récemment.

Je n’ai pas de boule de cristal mais il est clair que l’IA jouera un rôle dans les salles de rédaction au Québec un jour, et j’ai voulu sensibiliser le public à cet enjeu important. Pour le moment, l’IA a un rôle totalement marginal ici mais le plus récent livre de Francesco Marconi Newsmakers: Artificial Intelligence and the Future of Journalism montre que 8 à 12% du travail dans les rédactions  pourrait être effectués par des logiciels d’IA, comme dans le cas de courts textes sur des résultats sportifs, trimestriels ou autres tâches routinières. Ou encore pour détecter des tendances dans des grands ensembles de données, identifier des fausses nouvelles, mieux gérer les archives et aider à modérer des milliers de commentaires.

Les mises à pied récentes d’éditeurs chez MSN au Québec et au Royaume-Uni ont créé un choc véritable. Ces éditeurs, qui ne produisaient pas de contenu original, ont été remplacés par des robots. Ça fait réfléchir.

Est-ce que l’IA menace certaines tâches journalistiques? Sûrement. Est-ce que l’IA pourra amener un plus grand virage vers le contenu de qualité? Oui je le crois. Est-ce que l’IA va faire disparaître le travail de journaliste? Assurément non.  Plus que jamais, le ou la journaliste justifie son existence en faisant le tri des infos dans un contexte d’infodémie et de désinformation. Le journaliste va demeurer essentiel pour l’analyse et l’explication des faits, pour les grands reportages, les dossiers, les entrevues, la vérification des faits, les enquêtes, l’analyse de données, etc. L’humain va demeurer au centre du travail journalistique. La technologie peut aider le traitement de données et donner des pistes de sujets aux reporters.

Je suis bien d’accord avec M. Lamoureux que «l’accélération en temps réel de la production et de la circulation de l’information» est le plus grand danger qui guette les journalistes. Les médias sociaux ont créé une énorme pression additionnelle sur le système de production des nouvelles depuis l’arrivée de Facebook en 2005. Le journalisme s’accélère depuis le télégraphe par ailleurs. Ce n’est pas un phénomène nouveau.

J’ai toujours indiqué être un partisan du journalisme de qualité, qui passe par les contenus à valeur ajoutée (longs formats, balados, documentaires, etc) et je m’inscris en faux avec vos affirmations pessimistes.

L’accélération du cycle d’écriture est une réalité mais on réussit tout de même à  privilégier une certaine «lenteur» des contenus dans un grand nombre de médias comme RadRadio-Canada, QuébecorL’ActualitéLa PresseLe Devoir et The Globe and Mail.

M. Lamoureux erre complètement lorsqu’il affirme qu’il y a peu ou pas d’avenir en journalisme. Personne n’a jamais parlé ici d’une partie de plaisir et les étudiants savent que la crise des médias est permanente. On le dit que c’est dur, ce métier. Les ateliers sont là pour le faire vivre aux étudiants. On ne dore pas la pilule, au contraire, comme dit Jean-Hugues Roy, mon prédécesseur. Il y aura toujours des postes stables à Radio-Canada, au Devoir, au HuffPost, à La Presse, et chez Québecor. Mais oui, il y a aussi bien de la précarité, de la pige, des postes de surnuméraires ou sur appel. Comme dans tous les secteurs de la société. Et oui il faut combattre cette précarité. Notamment en demandant à Ottawa et à Québec qu’ils exigent des multinationales du numérique (qui font des milliards en partie grâce à l’information produite ici) de faire percoler leur richesse vers les journalistes du Québec.

Personnellement, je suis assez optimiste quant à l’avenir des journalistes au Québec. Près de 70% des finissants du programme de baccalauréat en journalisme de l’UQAM se trouvent un emploi dans leur domaine. Nous recevons des offres de stages et d’emplois pour nos étudiants à toutes les semaines. Il existe vraiment une belle collaboration des écoles de journalisme avec les employeurs en ce moment. Le programme de journalisme à l’UQAM va développer à partir de septembre une formation plus poussée en journalisme d’enquête et nos cours de journalisme de données sont du même niveau que celui des grandes écoles américaines. En radio, en télé, en presse écrite et en journalisme multimédia, nous préparons nos finissants et finissantes à devenir des reporters «à la tête bien faite» comme disait Montaigne.

Somme toute, je suis confiant de la vitalité de notre journalisme au Québec avec ou sans IA. Les technologies de l’information demeurent un outil mais représentent aussi un danger pour la profession. Je fais confiance à l’être humain pour faire les bons choix.

Les stagiaires méritent salaire (lettre ouverte)

Les stagiaires méritent salaire (lettre ouverte)

( LETTRE OUVERTE) Dans les classes où nous enseignons, en travail social, en gérontologie, en éducation spécialisée, en soins infirmiers, en éducation à l’enfance, les étudiantes se métamorphosent à un moment ou à un autre, au cours de leur formation, en stagiaires non rémunérées.

Parmi elles, nombreuses sont des parents qui tentent d’améliorer leur condition maintenant que leurs enfants sont un peu plus âgés. D’autres, issues de l’immigration, doivent reprendre leur formation parce que leurs compétences acquises à l’étranger ne sont pas reconnues. La plupart de ces étudiantes sont issues de milieux populaires, dotées de riches expériences de vie et de travail qui profitent à l’apprentissage en classe et aux milieux de stage. De manière générale, elles ont décidé de mettre leur vie sur “pause” pour quelques années, avec l’ambition de vivre quelque chose de plus beau, de plus grand que ce que la vie leur a offert jusqu’alors. Certaines confient d’ailleurs “faire quelque chose pour elle-même, pour la première fois”. Mais à leurs frais bien entendu. Elles auront à s’endetter ou à être en situation de dépendance envers un conjoint ou leur famille pour étudier. Bref, elles payent pour travailler.

Cette situation n’est pas surprenante, puisque la majorité des stagiaires impayé.es ou sous-payé.es au Canada sont des femmes. Les programmes où nous enseignons sont dans les domaines traditionnellement et encore majoritairement féminins. Même une fois sur le marché du travail, ces emplois restent sous-payés.

Toutefois, comme enseignant·es, cette situation nous pose problème, puisque l’apprentissage et l’échange pédagogique ne peuvent pas s’effectuer dans ces conditions injustes et absurdes. Comme cette aspirante technicienne à l’enfance, issue de l’immigration, qui échoue son stage, car elle a dû s’absenter faute de réseau familial et d’argent pour faire garder son enfant. Ou cette stagiaire en travail social qui doit manquer plusieurs cours pour pallier la surcharge de travail de son milieu de stage dans un groupe communautaire, un secteur sous-financé par l’État. Ou encore, comment réagir quand une étudiante en éducation spécialisée doit abandonner son stage parce qu’elle y a développé des problèmes de santé mentale (de l’anxiété, un burn-out, une dépression)? Qu’elle n’est pas faite pour la job ? Devons-nous dire à une stagiaire infirmière qu’elle n’a pas la tête de l’emploi, si elle arrive épuisée le matin à son stage à la suite d’un quart de travail de nuit, pendant que sa mère garde les enfants à la maison? Voici le casse-tête que constituent, pour la plupart, les problèmes de conciliation entre le travail salarié et le travail gratuit.

Le gouvernement Trudeau veut rendre illégaux tous les stages non rémunérés effectués hors du cadre des études dans les secteurs qui relèvent des compétences fédérales. Il est impératif de rendre illégaux tous les stages impayés dans les domaines de compétence provinciale, incluant ceux effectués durant les études. Il importe également de reconnaître leur statut de travailleuses, pour qu’elles puissent accéder aux protections prévues dans les normes du travail et dans la Loi sur les accidents du travail et les maladies professionnelles.

Ces stagiaires paient pour offrir des services de première ligne et des soins à des milliers d’êtres humains. Pire, c’est directement sur leur dos que se font les coupures de l’État dans les services à la population. Depuis la crise économique de 2007-2008, le nombre d’heures de stages impayés a littéralement explosé et va en augmentant. Ce n’est pas parce que les stagiaires ont opté pour un travail traditionnellement effectué gratuitement par les femmes dans des institutions religieuses ou dans les familles qu’elles doivent accepter d’être traitées injustement. Heureusement, de plus en plus d’étudiant.es prennent la parole et refusent qu’on légitime leur exploitation par la vocation de leur orientation scolaire. Nous appuyons donc la lutte actuelle pour la rémunération de tous les stages, que ce soit à l’université, au collège ou dans les écoles de formation professionnelle.


Les signataires sont enseignant·es au collégial:
Louis-Gilles Gagnon
Dominic Hébert Sherman
Vanessa L’Écuyer
A. Hadi Qaderi
Benoit Tellier
Camille Tremblay-Fournier

CRÉDIT PHOTO: CAROLINE CHÉADÉ

L’opinion exprimée dans le cadre de cette lettre d’opinion, est celle de son auteur et ne reflète pas nécessairement l’opinion, ni n’engage la revue l’Esprit libre.

Déconnexion : les médias d’information de masse et la construction de la rhétorique verte

Déconnexion : les médias d’information de masse et la construction de la rhétorique verte

« Loi de Murphy : Si tout semble bien marcher, vous avez forcément négligé quelque chose. » – Edward A. Murphy, repris dans Nous les Dieux de Bernard Werber

Cet article a été publié dans le recueil (in)visibilités médiatiques de L’Esprit libre. Il est disponible sur notre boutique en ligne ou dans plusieurs librairies indépendantes.

Les enjeux environnementaux sont aujourd’hui un dossier prioritaire au cœur de nombreuses discussions politiques et économiques. Pourtant, l’ensemble de ces débats, plutôt que de proposer une critique radicale du système néolibéral et du spécisme actuels, portent sur l’intégration des problématiques environnementales dans l’économie de marché. C’est là le mythe de la croissance verte qui veut que le développement toujours grandissant d’initiatives et d’innovations minimisant les externalités négatives parvienne à régler les problèmes causés par l’espèce humaine dans son écosystème. De surcroît, ce discours a été normalisé par les médias d’information de masse, au détriment d’une réelle pensée écologique, marginalisée, car proposant des alternatives aux schémas de pensée actuels quant à notre rapport à la nature. À travers un regard sur deux cas types de la télévision de Radio-Canada et du Journal de Montréal, la proposition de cet article est de réfléchir à la place que prennent les médias d’information de masse dans la normalisation du discours politique. Il s’agit également de prendre un certain recul sur notre rapport à l’environnement, à la fois en tant qu’individu et comme société, pour voir comment s’y intègre ce que nous faisons à l’heure actuelle. 

La croissance verte, mythe ou réalité?

Extractivisme, écosocialisme, décroissance conviviale, ces expressions vous disent quelque chose[i]? De plus en plus présents dans les milieux politiques et économiques de gauche, notamment parmi les groupes critiques du modèle néolibéral actuel, ce sont des termes à connaître et à cogiter pour qui souhaite développer un système de pensée en harmonie avec l’environnement. Or, ce dont on parle ces jours-ci dans les médias d’information de masse et au sein des gouvernements, c’est plutôt de développement durable, de croissance verte, qui ne sont que des façons de conceptualiser les enjeux environnementaux de façon à les intégrer au système économique actuel[ii]. Quand on connaît la nature de plus en plus problématique de ces enjeux, ne devient-il pourtant pas plus important d’entretenir une réflexion critique sur notre conception de la nature et de la place qu’y occupe l’espèce humaine? Peut-on réellement conjuguer enjeux économiques et environnementaux sans modifier radicalement nos comportements?

Il n’existe certainement pas de réponse facile à ces questions, pour la simple raison qu’approcher les problématiques environnementales de manière plus radicale suppose de laisser de côté les habitudes de confort dans lesquelles nous évoluons depuis plusieurs décennies et qui affectent tant le monde occidental, maître à penser de la société moderne, que les États de l’Est et du Sud, souvent subjugués de manière insidieuse aux premiers. À titre d’exemple, même si l’ensemble de la communauté scientifique et une part importante du monde politique s’entendent pour dire que les problèmes climatiques sont une priorité en ce début de XXIe siècle, nous tardons, en tant que société, à modifier nos pratiques de consommation pour diminuer notre empreinte carbone et avoir un impact effectif sur ces dérèglements[iii],[iv]. Une pensée magique s’est installée à travers laquelle nous en sommes venus-es à croire que tous ces problèmes se régleraient automatiquement en dirigeant le marché dans la bonne direction. Des subventions sont accordées aux entreprises qui appliquent des mesures destinées à « protéger l’environnement » alors qu’elles comptent souvent  parmi les plus polluantes, comme Air Canada ou de nombreuses pétrolières[v]. De nouveaux concepts d’objets « écologiques » se retrouvent sur nos tablettes, nous recyclons et nous compostons de manière inefficace (à titre d’exemple, 15% de ce que l’on met dans nos bacs de recyclage n’a pas à y être, et seulement 23 à 35% du verre est effectivement recyclé dans les centres de tri)[vi],[vii], à travers un système de gestion des déchets en constant développement sans que l’on diminue pour autant notre consommation[viii],[ix]. Et de fait, cette surconsommation amène avec elle son lot de problèmes, à savoir une augmentation des déchets domestiques et industriels, de même que des contraintes pour la récupération des objets électroniques ou nanotechnologiques[x],[xi],[xii]. Or, ces phénomènes sont plutôt traités comme des promesses d’avenir nous entraînant loin d’une réflexion effective sur leurs impacts, comme si la consommation à outrance ne pouvait être que bénéfique.

Pour autant qu’une bonne intention guide la mise en place de ces pratiques, de plus en plus de scientifiques, militants-es et regroupements considèrent qu’il s’agit d’un effort insuffisant pour pallier aux problèmes environnementaux. Notamment, ces mesures ne sont pas assez contraignantes, principalement en ce qui concerne les entreprises les plus polluantes. On n’a qu’à penser au cas du projet de cimenterie McInnis à Port-Daniel en Gaspésie, ou encore plus largement à tout le dossier entourant le pipeline Énergie Est de TransCanada[xiii],[xiv]. Par ailleurs, si les différents paliers de gouvernement au Canada se targuent de vouloir lutter contre les changements climatiques et s’attarder à la protection des écosystèmes, on constate la présence nette d’un double discours qui souhaite surtout arrimer ces préoccupations à la croissance économique du pays et des provinces.

Ce phénomène est apparent quand on entend Philippe Couillard se faire le chantre vert du Québec dans le dossier des forages pétroliers sur Anticosti, tout en proposant un projet de loi qui favorise l’exploitation des hydrocarbures sur le territoire québécois[xv],[xvi]. C’est aussi le même gouvernement qui met en place un plan de mise en valeur de l’exploitation des ressources naturelles du Nord québécois sous le prétexte du développement durable, et qui a octroyé des subventions douteuses dans le cadre du programme du Fonds vert du Québec[xvii],[xviii]. Or, ces projets d’exploitation n’en sont pas moins finis et ne seront certainement pas durables pour les populations locales. On a déjà de nombreux exemples au Québec, que ce soit en Abitibi-Témiscamingue, sur la Côte-Nord, en Gaspésie et, plus largement, tout le Nord québécois où ces projets ont plutôt été des sources de problèmes socio-économiques. On promet des emplois et une prospérité pour les populations concernées, mais c’est plutôt le contraire qui arrive finalement, et ceux et celles qui s’y opposent ont souvent l’impression de n’avoir aucun pouvoir[xix],[xx]. Et c’est le cas particulièrement pour les communautés autochtones qui, malgré tous les traités existants, se trouvent généralement contraintes à collaborer sans véritables compensations et à travers les filtres d’une discrimination systémique. Ainsi, nous assistons à une certaine forme de rhétorique verte, ou croissance verte, qui cherche principalement à valoriser le développement du marché, plutôt qu’à exécuter des efforts réels et concertés de protection de l’environnement et des populations concernées.

Toutefois, cette rhétorique verte n’aurait pas tout son poids si elle n’avait été gobée par les médias d’information de masse. Sans critiquer le travail des journalistes, qui nous semblent faire un travail exemplaire de description et de critique dans un contexte où très peu sont des spécialistes de l’environnement, c’est plutôt le discours médiatique rapporté au public dans son ensemble qui est problématique. Toutefois, avant de voir pourquoi, il importe de se questionner sur le rôle général des médias d’information dans la société.

Le rôle des médias d’information de masse

Tout d’abord, il convient de noter que le présent texte porte essentiellement sur les médias d’information de masse que sont les entreprises de presse écrite, de radio et de télécommunications. S’il est vrai que le monde numérique, et particulièrement les médias sociaux, prend une place de plus en plus importante dans la façon dont nous nous informons, il n’en constitue pas encore le cœur de la pensée sociopolitique. Pour la grande majorité de la population, cela passe encore par les médias de masse, lesquels contribuent par ailleurs à forger le cadre de la société dans laquelle nous vivons. Leur plus importante particularité est certainement de pouvoir véhiculer un discours à un grand nombre de personnes simultanément.

Quand on pense aux médias de masse, l’essentiel de leur développement s’est fait dans la foulée de la Seconde Guerre mondiale, surtout à des fins de propagande nationale. Le rôle de ces médias a-t-il changé depuis? On peut en douter, même si le vocable de propagande a été mis de côté. Cette vision propagandiste permet toutefois de considérer un côté du prisme que sont les médias d’information, soit tout l’univers des relations publiques[xxi]. Une expression à la mode les consacre comme la courroie de transmission du pouvoir. Toutefois, les médias d’information ont évolué considérablement au cours des 75 dernières années et ils sont aujourd’hui appelés à jouer de multiples rôles. Certains-es diront plutôt qu’ils sont là pour dépolitiser la société, en forgeant un cadre social qui soit uniforme pour tout le monde[xxii]. On peut aussi se rappeler les propos de Patrick Le Lay, ex-PDG de TF1, lequel a affirmé sur les ondes de sa propre station que les médias sont là essentiellement « pour vendre du temps de cerveau humain disponible » aux publicitaires et entreprises de ce monde[xxiii]. Cela passe pour beaucoup par la fixation de l’audience devant son médium d’information de masse préféré à travers un équilibre entre information et divertissement. C’est-à-dire que le public n’est pas appelé à critiquer en profondeur ce qu’il reçoit, mais plutôt à l’absorber dans un système qui soit le plus agréable pour lui.

Toutefois, un autre mouvement voit plutôt dans les médias le quatrième pouvoir[xxiv]. Ainsi, les médias se situeraient plutôt dans le monde des possibles en termes de discours allant à l’encontre de la pensée dominante. Particulièrement présente chez les médias indépendants et alternatifs, cette approche se traduit surtout par une volonté d’amener une réflexion critique des enjeux sociaux, politiques, économiques ou scientifiques. Elle suppose donc d’amener l’audience à s’interroger sur le monde qu’elle souhaite voir se mettre en place et aussi à faire preuve de réflexivité afin de se questionner sur ses propres comportements et idéaux. Loin d’aller dans le divertissement et la facilité, les médias nous feraient plutôt sortir de notre confort, que ce soit en nous défiant intellectuellement ou pratiquement.

Et c’est peut-être là le principal défi des médias d’information, celui de tendre encore davantage vers ce rôle de quatrième pouvoir. Plutôt que de fixer les gens devant leurs écrans de télévision ou leur ordinateur, pourquoi ne pas plutôt les inciter à l’action, à l’introspection et à la réflexion? Plusieurs facteurs peuvent l’expliquer, que ce soit les modèles d’affaire des médias, et particulièrement des médias de masse, qui dépendent d’une certaine façon de l’importance de leur audience ou de leur lectorat en termes de nombre[xxv]. Ils ont donc tout intérêt à tendre vers le divertissement, la légèreté, et surtout à ne pas vouloir trop heurter la sensibilité et le confort du public. Le phénomène est particulièrement frappant au Québec, si l’on considère que les médias réussissant le mieux financièrement sont ceux qui font le plus dans la légèreté. De l’autre côté du spectre, les médias incitant davantage à la réflexion éprouvent d’importantes difficultés financières. Et il existe également un déséquilibre en termes de type de média d’information de masse : si la télévision connaît un succès certain, il n’en va pas de même pour la presse écrite. Et de fait, l’image qui vient de pair avec la télévision apporte un élément de divertissement important que ne peut se permettre la presse écrite. Or, c’est précisément le fait que l’image prenne une telle place au détriment du contenu qui fait que les médias d’information ont du mal à assumer leur rôle de quatrième pouvoir. L’important n’est pas tant d’informer la population que de la raccrocher à notre média.

La couverture des médias d’information de masse sur les enjeux environnementaux

Rappelons que notre objectif est de voir comment et pourquoi les médias d’information de masse contribuent à la normalisation de la rhétorique de la croissance verte en tant que pensée dominante autour des enjeux environnementaux, en prenant pour cas le Québec. Il ne s’agit donc pas de démontrer que les discours environnementaux plus radicaux ne sont pas présents dans les médias, ce qui serait impossible par ailleurs étant donné l’étendue de la couverture médiatique. La démarche analytique préconisée suppose plutôt de réfléchir à cette normalisation du discours environnemental à travers deux cas types, soit l’émission La Semaine verte d’ICI Radio-Canada Télé et la section « Environnement » du Journal de Montréal.

La Semaine verte à ICI Radio-Canada Télé est-elle verte?

Depuis 1970, alors qu’elle était diffusée sur la Première chaîne de Radio-Canada, La Semaine verte propose à son public différents reportages touchant à l’agriculture, la foresterie, les pêches, l’écologie et l’environnement. En date de 2014, l’émission rejoignait un auditoire de près de 600 000 personnes par semaine, un nombre considérable pour la télévision québécoise[xxvi],[xxvii].

Si les récentes saisons de l’émission ont intégré encore davantage les problématiques environnementales dans le contenu des reportages, on peut se demander à quoi est destinée cette sensibilisation. En effet, on constate que nombre de reportages de l’émission ne critiquent que très peu le modèle extractiviste d’exploitation des ressources naturelles ou encore l’agriculture et l’élevage industriel. La mission d’un média d’information est certes de proposer une diversité de contenu et de points de vue, encore faut-il que les concepts soient adéquatement appliqués. Et qu’une émission qui se dit sensible à l’environnement le démontre réellement. Pour se diriger dans cette voie, il s’agit non seulement d’inclure davantage de reportages sur des phénomènes comme l’agriculture biologique ou les modes alimentaires alternatives, sujets marginaux à l’émission par ailleurs, mais aussi de faire preuve de réflexivité quant aux contenus dont la vocation n’est pas strictement environnementale. Certes, la vocation de l’émission n’est certainement pas centrée uniquement sur cet aspect, d’où l’importance de bien réfléchir à l’articulation que l’on souhaite développer quand on a affaire à des enjeux, économiques et environnementaux dans ce cas-ci, dont on constate de plus en plus l’incompatibilité.

Toutefois, il y a bien sûr la question du public de cette émission à prendre en compte. Initialement destinée au milieu agricole, puis au milieu des ressources naturelles, il y a fort à parier que ceux-ci se trouvent toujours au cœur des réflexions quant à la direction que l’équipe de La Semaine verte donne à ses reportages. On peut donc se demander s’il y a des sensibilités auxquelles elle préfère ne pas se heurter. Finalement, si le but d’ajouter une vocation environnementale de plus en plus importante à l’émission est de diriger graduellement son public vers une réflexion critique de plus en plus approfondie, l’objectif est certes louable. Or, ce que l’on constate aujourd’hui, c’est plutôt une normalisation de ce discours au sein des modes actuelles d’exploitation de la nature et du territoire. Une piste pour tendre vers cette réflexion critique serait d’inclure davantage les points de vue radicaux, notamment les modèles agroalimentaires alternatifs, les écovillages et les systèmes de décroissance conviviale[xxviii],[xxix],[xxx].

De quoi traite la section « Environnement » du Journal de Montréal?

Quotidien le plus lu à Montréal, le Journal de Montréal est un vecteur important du discours médiatique actuel sur nombre de sujets. Souvent critiqué pour la faible qualité de ses articles, pour le sensationnalisme qu’il diffuse ou encore pour son niveau insuffisant de recherche, il dispose tout de même d’une quantité importante de ressources pour mener un travail critique sur nombre d’enjeux, et surtout, il donne la parole à de nombreux regroupements, autant de gauche que de droite. Ce dont il sera question ici concerne strictement la section « Environnement » du journal, donc les articles qui y sont publiés[xxxi].

Mentionnons d’emblée la place que prend cette section sur le site web du Journal de Montréal. Alors que les sports, les spectacles, les voyages ou les opinions sont très en vue, l’environnement se retrouve en sous-thème de l’onglet « Actualités ». Et même dans la version papier, plusieurs noteront la disproportion entre le nombre de pages consacrées à la section sportive et celles dédiées aux différents thèmes de l’actualité. À l’intérieur de la section, un premier coup d’œil permet de voir que la grande majorité des articles sont reliés à la météo. En effet, la page d’accueil « environnementale » du site du journal, entrecoupée de publicités, comprenait en date du 19 octobre 2016 treize articles sur vingt consacrés à l’actualité météorologique, principalement l’ouragan Matthew. Si ce dernier cause un biais certain, il est tout de même préoccupant de voir une telle couverture. On pourrait argumenter que les dérèglements climatiques actuels favorisent l’apparition de phénomènes météorologiques extrêmes, on pourrait argumenter que ces enjeux sont importants pour la population québécoise, cela n’en demeure pas moins problématique. Car plutôt que de confronter nos perceptions des enjeux environnementaux, ce type de couverture tend plutôt à les conforter en les assimilant à des choses auxquelles nous accordions déjà de l’importance, contribuant ainsi à un immobilisme de notre pensée. Et quand cela porte sur des sujets plus directement reliés aux enjeux environnementaux que la météo, par exemple les résultats des audiences du BAPE concernant la minière Canadian Malartic, le tout est traité de façon apolitique, comme si le devoir du journaliste se résumait à énoncer une situation[xxxii]. Et c’est d’ailleurs un phénomène que l’on retrouve un peu partout dans l’univers médiatique. Ainsi, la situation du Journal de Montréal reflète bien un des aspects de la crise médiatique dans laquelle on se trouve aujourd’hui : plutôt que de proposer une diversité de sujets et de points de vue alternatifs, la couverture médiatique proposée est tournée vers la confortation et l’apolitisation du discours social en général, et sur l’environnement en particulier.

Quelles avenues pour décoloniser le discours médiatique et politique en matière d’environnement?

Les exemples mentionnés ci-dessus ne constituent que deux illustrations d’une normalisation des enjeux environnementaux autour de la rhétorique de la croissance verte, deux exemples parmi les plus marquants. Et pourtant, il existe de nombreux exemples qui, au contraire et au sein même de cette sphère médiatique, tendent à décoloniser nos esprits en la matière. On peut penser par exemple aux Années lumières sur ICI Première, qui laisse une place à la communication scientifique de points de vue alternatifs et radicaux en termes d’écologie, de climat ou d’utilisation des ressources naturelles[xxxiii]. Sans nécessairement y entendre une considération de ces enjeux sous une forme politique plus assumée, il s’agit déjà d’un point de départ intéressant.

Une prise de position plus assumée en la matière est peut-être la prochaine étape à franchir pour faire contrepoids au discours apolitique ambiant. Cette prise de position est déjà en train de se faire chez certains médias : on peut penser aux indépendants, comme Le Devoir, ou aux autres formats alternatifs un peu moins connus (L’Esprit libre, Ricochet, À Bâbord, Relations, Nouveau Projet, Liberté, Milieux, Raisons sociales, Les Alter Citoyens, CIBL, CKUT, pour n’en nommer que quelques-uns – vous êtes bien sûr invités-es à découvrir ce qui se fait dans votre région en la matière). Il existe également des regroupements spécialisés, comme Gaïa Presse ou ÉcoQuébec.info, qui proposent des réflexions intéressantes et radicales en termes d’actualité environnementale.

Le pas reste toutefois encore à faire pour de nombreuses entreprises faisant dans l’information de masse. Or, ces dernières composent toujours le cœur du discours médiatique québécois alors qu’environ 93% des parts de marché, pour la presse écrite francophone au Québec, étaient détenues en 2015 par Gesca (51%), Québecor (32%) et TC Media (10%)[xxxiv]. Cela est inversement proportionnel au poids média sur les sujets environnementaux à l’échelle du Canada, alors que le principal acteur en ce sens au Québec est Le Devoir avec 3%, comparativement à moins de 2% pour les autres médias écrits[xxxv]. Concernant la télévision, ce sont 77% des parts de marché qui sont détenues par Québecor, suivi par Radio-Canada, et pour la radio, Cogeco et Bell Média dominent avec respectivement 54% et 22% des parts à l’échelle du Québec francophone. Bref, on constate une homogénéisation du paysage médiatique québécois, et à moins d’une sérieuse introspection de la population du Québec ou d’une percée des médias plus marginaux, la situation va perdurer pour la raison que ces grands médias ont réussi à créer un cercle vicieux à travers duquel la population se trouve confortée dans sa vision politique malgré des situations de crise de plus en plus importantes, notamment en matière environnementale.

En retour, il est clair que les entreprises médiatiques ne chercheront pas à briser les paradigmes, sans quoi elles heurteraient la sensibilité de leur auditoire et seraient vouées à l’échec. De plus, on peut parier que ces entreprises suivent des objectifs politiques et économiques précis, et ainsi vont chercher à guider leur auditoire vers certains points de vue, certains phénomènes qui seront moins dangereux à la poursuite de ces objectifs. Elles chercheront également à être le plus complaisantes possible envers les normes sociales et politiques acceptées pour ne pas être mises à l’écart du champ médiatique. Il s’en suit une banalisation du discours politique et une intégration des problématiques environnementales à un système avec lequel elles sont incompatibles. Cette rhétorique verte est ensuite offerte aux auditoires des différents médias d’information de masse à travers des filtres précis visant à satisfaire une certaine demande pour les enjeux environnementaux, mais sans brusquer le système en place. Et bien sûr, en raison de cette philosophie plutôt conservatrice, les alternatives qui pourraient peut-être un jour nous sauver la vie sont marginalisées ou mises de côté, n’étant finalement considérées que par une poignée d’initiés-es. Il apparaît de plus en plus nécessaire de mettre à l’œuvre une prise de conscience collective quant au rôle que nous voulons accorder aux médias ainsi qu’à notre rapport à l’environnement.

[i]           Abraham, Yves-Marie et David Murray (eds). 2015. Creuser jusqu’où? Extractivisme et limites de la croissance. Montréal : Écosociété.

[ii]          Rotillon, Gilles. 2011. « Qui veut vraiment du développement durable? ». Dans Abraham, Yves-Marie, Louis Marion et Hervé Philippe (dirs.) Décroissance versus développement durable. Montréal : Écosociété.

[iii]         Platts, Ellen et Claire Sabel. 2016. « Collaborating with scientists for climate justice ». openDemocracy, 21 septembre 2016, https://www.opendemocracy.net/openglobalrights/ellen-platts-claire-sabel…

[iv]         Bolstad, Erika. 2016. « Obama Demands That Security Agencies Consider Climate Change ». Scientific American, 22 septembre 2016, https://www.scientificamerican.com/article/obama-demands-that-security-a…

[v]          Schepper, Bertrand. 2016. « Le Fonds vert au service des pollueurs ». Institut de recherche et d’informations socioéconomiques, 22 février 2016, http://iris-recherche.qc.ca/blogue/le-fonds-vert-au-service-des-pollueurs

[vi]         Guénette, Jean. 2016. Recyclage : La grande illusion. Productions Gaspa Vidéo II inc.

[vii]        Syndicat des Métallos. 2016. « Recyclage des bouteilles de vin et autres contenants en verre – Québec sur le point de céder à l’immobilisme de la SAQ ». Communiqué de presse, 18 octobre 2016, http://www.newswire.ca/fr/news-releases/recyclage-des-bouteilles-de-vin-…

[viii]       Ministère du Développement durable, de l’environnement et de la lutte contre les changements climatiques (MDEEELCC). 2016. « Fonds vert », http://www.mddelcc.gouv.qc.ca/ministere/fonds-vert/

[ix]         Équiterre. 2016. « Gaspillage alimentaire : Non merci! », http://www.equiterre.org/geste/gaspillage-alimentaire-non-merci

[x]          Gobeil, Mathieu. 2016. « Où produit-on le plus de déchets? La réponse en carte ». ICI Radio-Canada, 3 juin 2016, http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/international/2016/06/03/003-dechet…

[xi]         Bihouix, Philippe. 2015. « Les low tech, la seule alternative crédible ». Dans Abraham, Yves-Marie et David Murray (eds). 2015. Creuser jusqu’où? Extractivisme et limites de la croissance. Montréal : Écosociété, 284-388.

[xii]        Borde, Valérie. 2008. « La grande illusion du recyclage ». L’Actualité, 19 août 2008, http://www.lactualite.com/sante-et-science/la-grande-illusion-du-recyclage/

[xiii]       Communiqué de presse. 2016. « Ciment McInnis : Des citoyens occupent la Caisse de dépôt et placement ». Le Havre, 24 août 2016, http://www.journallehavre.ca/actualites/2016/8/24/ciment-mcinnis–des-ci…

[xiv]       Shields, Alexandre. 2016. « TransCanada a commencé ses relevés sismiques dans le Saint-Laurent ». Le Devoir, 21 septembre 2016, http://www.ledevoir.com/environnement/actualites-sur-l-environnement/480…

[xv]        Shields, Alexandre. 2016. « Anticosti : un premier site de forage est prêt ». Le Devoir, 30 septembre 2016, http://www.ledevoir.com/environnement/actualites-sur-l-environnement/481…

[xvi]       Shields, Alexandre. 2016. « Après six ans de débats, une loi ». Le Devoir, 20 août 2016, http://www.ledevoir.com/environnement/actualites-sur-l-environnement/478…

[xvii]      Schepper, Bertrand. 2015. « Le nouveau Plan Nord ne transforme pas grand-chose ». Institut de recherche et d’informations socioéconomiques, 21 avril 2015, http://iris-recherche.qc.ca/blogue/le-nouveau-plan-nord-ne-transforme-pa…

[xviii]     Lecavalier, Charles. 2016. « L’argent du Fonds vert gaspillé ». Le Journal de Québec, 14 janvier 2016, http://www.journaldequebec.com/2016/01/13/largent-du-fonds-vert-gaspilles

[xix]       Deshaies, Thomas. 2016. « L’impression que les citoyens n’ont aucun pouvoir ». L’Écho Abitibien et Le Citoyen, 24 octobre 2016, http://www.lechoabitibien.ca/actualites/politique/2016/10/24/l-impressio…

[xx]        Arnaud, Aurélie. 2011. « Plan Nord – Où sont les femmes autochtones? ». Recherches amérindiennes au Québec 41 (1) – Plan Nord, éducation et droit : 81-82.

[xxi]       Herman, Edward S. et Noam Chomsky. 2008. La fabrication du consentement. De la propagande médiatique en démocratie. Marseille : Agone

[xxii]      Pingaud, Denis et Bernard Poulet. 2006. « Du pouvoir des médias à l’éclatement de la scène publique ». Le Débat 1 (138) : 6-16, doi : 10.3917/deba.138.0006

[xxiii]     Tremblay-Pépin, Simon. 2013. Illusions : Petit manuel pour une critique des médias. Montréal : Lux Éditeur

[xxiv]     Gauchet, Marcel. 2006. « Contre-pouvoir, méta-pouvoir, anti-pouvoir ». Le débat 1 (138) : 17-29, doi : 10.3917/deba.138.0017

[xxv]      Bourdieu, Pierre. 1996. Sur la télévision suivi de L’emprise du journalisme. Paris : Liber

[xxvi]     La Semaine verte, saison 2016-2017. 2016. ICI radio-Canada Télé, http://ici.radio-canada.ca/tele/la-semaine-verte/2016-2017/. Consulté le 19 octobre 2016.

[xxvii]    Laprade, Yvon. 2014. « France Beaudoin animera La semaine verte ». La Terre de chez nous. 17 décembre 2014, http://www.laterre.ca/actualites/vie-rurale/france-beaudoin-animera-la-s…

[xxviii]   Greer, John-Michael. 2013. La fin de l’abondance : L’économie dans un monde post-pétrole. Montréal : Écosociété.

[xxix]     Mongeau, Serge (dir.). 2007. Objecteurs de croissance. Pour sortir de l’impasse : La décroissance. Montréal : Écosociété.

[xxx]      Ridoux, Nivolas. 2006. La décroissance pour tous. Lyon : Éditions Parangon/Vs.

[xxxi]     Le Journal de Montréal. 2016. « Environnement ». Le Journal de Montréal, http://www.journaldemontreal.com/actualite/environnement. Consulté le 19 octobre 2016.

[xxxii]    Philie, Benoît. 2016. « Le BAPE approuve l’expansion de la mine Malartic sous conditions ». Le Journal de Montréal, 13 octobre 2016, http://www.journaldemontreal.com/2016/10/13/agrandissement-de-la-mine-ca…

[xxxiii]   Les Années lumières. 2016. « Lumière réfléchie : la contradiction climatique du Canada ». Les Années lumières, ICI Première, 11 septembre 2016, http://ici.radio-canada.ca/emissions/les_annees_lumiere/2015-2016/archiv…

[xxxiv]   Giroux, Daniel. 2015. État de la concentration de la propriété des médias d’information de langue française au Québec. Québec : Centre d’études sur les médias.

[xxxv]    Influence Communication. 2016. État de la nouvelle : Bilan 2015, http://www.influencecommunication.com/sites/default/files/bilan-2015-qc.pdf

S’immiscer dans le débat partisan pour mieux en sortir (Lettre ouverte)

S’immiscer dans le débat partisan pour mieux en sortir (Lettre ouverte)

(LETTRE OUVERTE) Par le Mouvement progressiste pour l’indépendance du Québec (MPIQ)

Pour un mouvement indépendantiste social, responsable et assumé

Lors de son dernier congrès, Québec solidaire rejetait à majorité de délégués (55-45) l’idée que son projet d’assemblée constituante ait un mandat indépendantiste. Option nationale, présent comme observateur, a rebondi rapidement en vulgarisant sa propre démarche inspirée du modèle catalan. Pendant ce temps, au Parti québécois, on se demande encore qui devra être la tête d’affiche pour remplacer les libéraux, foncer tête baissée dans le mur d’une indépendance floue et abstraite ou renouveler le fédéralisme avec la CAQ.

Aujourd’hui, en tant que membres d’une organisation civile résolument progressiste et indépendantiste, nous souhaitons porter une parole qui nous est propre. Nous souhaitons prendre notre place dans le débat public, une place citoyenne et non partisane. Ni plus ni moins.

Étendue sur trois thèmes, notre parole entamera donc une définition d’un mouvement social, responsable et assumé pour le projet d’indépendance du Québec et de toutes les nations oppressées par le dominion britannique canadien.

Parlons social. Nous faisons le constat que le mouvement indépendantiste québécois n’est plus un mouvement social depuis trop longtemps. Une génération entière d’indépendantistes a grandi avec la perception que les organisations civiles ne servaient que de clubs écoles aux partis ou de refuge pour les frustré.es et les blasé.es. Il est pour nous inconcevable d’avoir autant diminué le pouvoir de la rue et de nos masses, de s’être dissimulé.es derrière nos élu.es et les sondages à 40kek %. Comprenons-nous : un mouvement politique révolutionnaire efficace ne peut être entrainée que par un mouvement social en santé et en pouvoir. Là est notre conviction. Il n’y a que dans ce mouvement que tous.tes les porteur.ses de cette cause pourront se retrouver, au-delà du fossé des divergences. Dans l’action politique citoyenne, pas dans de simples tables de concertation ou de convergence.

Parlons responsable. Nous souhaitons aujourd’hui faire table rase sur la construction de l’identité et de l’histoire québécoise. Nous souhaitons recommencer le récit du colon-colonisé, en effacer le déni. En effet, si le peuple canadien-français-québécois n’est pas nécessairement coupable de tous les préjudices subis par les Premières nations, il n’en reste pas moins responsable. Responsable de la colonisation de territoires non cédées, responsable de l’érosion lente de leur héritage culturel, responsable de les avoir écarté des plus importantes étapes de l’histoire. Nous sommes responsables, et ne seront libres que les êtres et les peuples qui auront pris leur responsabilité. C’est pourquoi l’exercice de l’assemblée constituante ne demeurera qu’incomplet pour nous tant qu’elle ne sera pas le rassemblement de 12 nations plutôt qu’une. C’est une redéfinition complète de notre identité que nous suggérons, non plus l’identité du subalterne, mais celle d’un peuple à la fois fier (le colonisé) et responsable (le colon).

Parlons assumé. Selon nous, notre démarche doit être claire et transparente. Finie la peur de l’électorat potentiellement perdu : notre travail est celui d’une éducation populaire. Une assemblée constituante sans mandat global, c’est une assemblée qui nous empêche de rêver avec plein potentiel. C’est une assemblée qui s’embarrasse de « Oui mais » qui nous rendent malades, ces « Oui mais si on décide d’une politique énergétique propre au territoire québécois et qu’on abandonne finalement ce pouvoir au fédéral ? ». Certes, il nous faut redoubler d’imagination pour toucher les minorités culturelles, mais diluer notre position ne devrait jamais faire partie des options. Jamais.

Parlons proactif. Soyons social.es, responsables, assumé.es et toujours plus fort.es.

Vive le socialisme ! Vive l’indépendance !

Vive le Nouveau Québec libre !

L’opinion exprimée dans le cadre de cette lettre d’opinion, est celle de son auteur et ne reflète pas nécessairement l’opinion, ni n’engage la revue l’Esprit libre.