Ce que les prochaines élections tunisiennes ne seront pas

Ce que les prochaines élections tunisiennes ne seront pas

Dans les prochains mois, la population tunisienne sera, si Dieu le veut, appelée aux urnes. En effet, le 26 octobre et le 23 novembre 2014 se tiendront respectivement les élections législatives et présidentielle.  Dans ce pays qui fut l’étincelle en janvier 2011 d’un mouvement que l’on nommera « les révolutions arabes », ces élections – après l’adoption d’une nouvelle constitution – pourraient être le signe d’un nouvel espoir. Or, il n’en est rien. Ce billet se base sur les discussions menées par l’auteur lors d’un séjour en Tunisie en juillet et août dernier et ne prétend pas être plus qu’une entrée en la matière quant aux législatives d’octobre.

Dans les marches de notre résidence universitaire, un camarade venu en Tunisie en 2011 peu après le renversement du « régime », me raconte sa surprise de retour au pays. Quelques mois après le départ de Ben Ali, les gens baignaient dans une forme d’optimisme collectif. À ses dires, les gens à qui il s’adressait lui faisaient part de ce qu’il y avait à faire, d’un pays à bâtir, de la liberté recouvrée : on sentait l’ouverture du champ des possibles. Au contraire, aujourd’hui, le ton est surtout à la déception et au pessimisme. Si plusieurs confirment les apports de la « révolution », notamment quant aux libertés individuelles et en particulier pour les libertés d’expression, beaucoup déplorent tout autant le dépérissement général des conditions matérielles de vie.

Centrales aux manifestations populaires, les revendications liées au coût de la vie sont aujourd’hui loin d’être atteintes – on dénonce le chômage des jeunes, les salaires de misère, l’inflation, l’exil du tourisme vers le Maroc. On me dit que la situation était pire aux premières années postrévolutionnaires, qu’avec la stabilité et la sécurité reviennent progressivement les touristes et les investissements. Puis, j’entends souvent que dans toute l’histoire humaine, les révolutions ont toujours pris du temps avant de faire sentir leurs bénéfices. Mais quand je demande si les prochaines élections vont aider, si ça va changer quelque chose, tout de suite la réponse est « Non.» Dans les épiceries, des kiosques installés à la sortie offrent la possibilité de s’inscrire sur les listes électorales – l’inscription est nécessaire pour pouvoir voter. La campagne pré-électorale a déjà commencé, on colle sur les murs les premières affiches partisanes et on multiplie les manifestations. Malgré la grande quantité de partis en lice pour la constituante, les législatives ont déjà les airs d’une course tripartite et les débats portent rapidement le poids de la problématique du vote stratégique dont on connait bien les affres au Québec. Malgré que les élections tunisiennes fonctionnent sur une base proportionnelle, plusieurs ami-e-s progressistes suggèrent de voter pour le moindre mal afin de contrer Ehnahda. Le débat ne débouche pas : choisir Nidaa Tounes pour éviter Ehnahda, c’est tomber sur Scylla pour éviter Charybde.

D’un côté, Ehnahda connu dans la presse internationale pour son discours à référents islamiques, vilipendé par les libéraux comme un parti conservateur, opposé aux libertés individuelles et menaçant la laïcité de l’état. Son chef, Rached Ghannouchi, serait proche des Frères Musulmans. Parti sortant, son  bilan est généralement négatif : on lui impute multiples incapacités de gestion économique ainsi que d’avoir pigé dans la caisse étatique, soit pour se rembourser les années de prison de ses membres, soit parce que c’était son tour. De l’autre côté, Nidaa Tounes, qui pourrait être considéré comme de centre-droit, se réunit autour du personnage de Béji Caïd Essebsi. Ce vieillard charismatique de 87 ans tire une grande partie de sa renommée de ses années de travail aux côtés de Bourguiba (1). La critique rejoint toutefois rapidement cette formation dont on raconte que l’équipe serait en grand partie composée d’anciens membres du régime Ben Ali. Autre assertion, Essebsi serait le poulin de la France dont la mainmise sur son ancienne colonie ne peut se conjuguer avec un désir populaire d’autonomie. Un slogan de manifestation clame « la Tunisie tunisienne, pas française, pas américaine, pas qatari ». Or, alors que Nidaa Tounes fait de la lutte contre le terrorisme et la sécurité un de ses chevaux de bataille, on voit ressurgir un schéma caractéristique des dictatures arabes des dernières années : le despote « rempart contre la montée islamiste ». Enfin, une troisième voie tente de percer le dilemme autour d’un parti de coalition regroupant la grande gauche sous l’étendard d’al-Joumhouri. Les pronostics lui accordent par contre de faibles résultats. Une amie affirme qu’elle défendra ses convictions politiques d’extrême-gauche lors des législatives, mais qu’aux présidentielles, selon les résultats d’Ehnahda, elle votera pour Nidaa Tounes (2). La résignation plane; plusieurs affirment que de toute façon c’est encore Ehnahda qui va l’emporter. C’est une machine électorale bien rodée : Ehnahda était le seul parti à avoir un programme électoral et sait très bien comment faire sortir son vote.

Cette impression d’inéluctabilité est probablement un des multiples facteurs entourant le faible engouement pour les élections. Sur le ton de la blague, un ami tunisien nous apprend que la période d’inscription a encore été prolongée en raison du trop faible taux d’inscription. Cela ne rime pourtant pas avec une faible politisation. En effet, les tunisiennes et les tunisiens que j’ai rencontrés-e-s étaient fortement politisé-e-s au sens où le politique et l’avenir de leur pays leur importaient : ils et elles étaient intéressé-e-s par ce qui se passait. Sans avoir une formation universitaire carabinée pour offrir une analyse de l’ordre mondial capitalo-impérialiste, loin d’un apolitisme en somme, la plupart avait son opinion sur la situation socio-politique en cours. Par ailleurs, beaucoup affirmaient ouvertement leur intention de ne pas aller voter, un choix qui prenait nettement une formulation politique. Dans ces cas-ci, il y a rejet en bloc du système, et la critique envers les partis politiques, quels qu’ils soient, est acerbe : « corrompus », « vendus », « opportunistes », « hypocrites », etc.

Au début de mon séjour, j’ai été hébergé dans une famille traditionnelle pratiquante relativement pauvre, vivant dans de la banlieue nord de Tunis. Alors que j’engageais la discussion sur le terrain des élections avec le patriarche, persuadé de me trouver face à un nahdaouiste, il m’exprima vertement son dégoût profond pour les politiques en place : Derrière leurs beaux discours, ce sont tous des menteurs et toutes des menteuses qui n’ont d’autres intérêts que les leurs et peu importe qui sera à la tête de ce prochain gouvernement, ce ne sera pas pour l’intérêt de la Tunisie. Il conclut : «ce qu’il faudrait c’est une seconde révolution … et cette fois qu’elle soit pour de bon.» Pour ma part, je ne peux m’empêcher de considérer ce que j’ai vu en Tunisie à partir d’une perspective anti-électoraliste. En 2011, il se passait quelque chose en Tunisie. Quoi exactement? Je ne saurais dire, mais cela s’approchait d’un peuple prenant des parts de pouvoir, construisant des lieux d’autonomie, des gens qui prenaient collectivement un contrôle sur leur vie et avaient la force de faire changer des choses … un processus qui aurait pu être perçu comme en route vers l’autogestion, la démocratie. Et puis, il y a eu des élections. Le peuple avait commencé la grande marche vers la prise en main – ses mains – de l’avenir, mais devant les urnes on lui a demandé de céder de nouveau son pouvoir. Il n’y a pas eu de transformation radicale des structures sociales; tout au plus la tête de proue du système a dû dégager. Certain-e-s me disent, lorsque je leur demande de parler de la révolution : « Quelle révolution? Ce n’était pas une révolution. » Que serait-il arrivé si les partis politiques avait été incapables de coopter le mouvement? Aujourd’hui, peut-être est-ce normal d’être pessimiste au regard du peu d’impact sur l’avenir qu’offrent ces prochaines élections tunisiennes, sinon vers le pire. Mais les graffitis sur les murs de Tunis nous rappellent que – cela même après les élections – la lutte continue.

(1) Habib Bourguiba : Premier président de la république tunisienne, il est généralement honoré comme le père de la Tunisie moderne et de l’indépendance.
(2) Depuis Ennahdha a annoncé qu’il ne présenterait pas de candidat ou de candidate à la présidentielle. Voir : http://www.jeuneafrique.com/Article/DEPAFP20140907172000/politique-elections-tunisie-ennahda-tunisie-tunisie-ennahdha-ne-presentera-pas-de-candidat-a-la-presidentielle.html

Axiomes pour une lutte écologique

Axiomes pour une lutte écologique

20 mars 2014 – Le Devoir annonce la publication d’une étude prédisant l’effondrement de la civilisation actuelle dans quelques décennies. [1] La spoliation et la surexploitation des « ressources » et les inégalités sociales croissantes y sont la cause de notre fin. Cette étude commanditée par la NASA s’ajoute à la multitude de rapports mettant en lumière la catastrophe planétaire en cours.

31 mars 2014 – Le GIEC, un regroupement d’experts et d’expertes en environnement mandaté par l’ONU, annonce que le réchauffement climatique sera plus grand que prévu. [2] De plus, le rapport publié annonce notre atteinte prochaine d’un point de non-retour et déclare du même coup que nous ne sommes absolument pas préparé-e-s pour la catastrophe à venir.

22 avril 2014 – Pendant ce temps, en l’honneur du Jour de la terre, on nous propose de « fêter la planète en changeant nos habitudes ». [3] Du déni, aux larmoiements passifs, à la posture glorifiant la fin de l’humanité comme cynique libération de la planète, une seule question reste encore humainement pertinente : celle de l’organisation, ce fameux « Que faire? ». Esquisse pour une réflexion en ce sens, ce texte vise à poser à partir des analyses de Günther Anders [4] quelques axiomes nécessaires aux luttes écologiques en cours et à venir.

§1. La catastrophe qui se dessine est le résultat de notre atteinte prochaine de la limite : le temps du monde fini commence.

« Une croissance exponentielle infinie est impossible sur monde fini ». Depuis quelques décennies nous sommes à même de penser la finitude de notre monde. [5] Alors, on avait tiré l’alarme déclarant que de dévorer de plus en plus vite ce que l’on sait comme étant limité mènerait à une impasse. Aujourd’hui, les « objecteurs de croissance » nous avertissent de notre atteinte prochaine de la fin. Mieux, l’épuisement a déjà commencé, la raréfaction de ce qui permet la vie fait déjà des ravages : la catastrophe est déjà en cours. Les catastrophes naturelles et humaines qui se multiplient depuis les dernières années seraient des effets collatéraux et précurseurs d’une catastrophe à l’échelle du globe. La majorité des forêts ont été ravagées. La vie océanique sera presque entièrement détruite dans les prochaines décennies. L’eau encore potable ne sert plus à la vie. Nous sommes à court d’espèces, nous sommes à court de terres et nous sommes à court de temps. [6] « Il est minuit moins cinq ». Déjà, l’absence de futur commence à poindre.

§2. Il faut dorénavant renoncer à prendre notre mode de vie pour acquis.

Devant l’atteinte prochaine de la limite, plusieurs revendiquent le maintien de leur mode de vie. De ce point de vue, il semble nécessaire de développer de nouvelles sources d’énergie pouvant pallier la fin de l’ère du pétrole. Ils et elles disent ainsi : « Je veux continuer comme avant … et d’ailleurs ce serait sympa s’il y avait encore une planète ». Au contraire, le maintien de la vie, notamment humaine, sur Terre devrait être le point de départ de la lutte environnementale. Il faut partir de cette exigence minimale et déterminer ce qu’il faut faire pour l’atteindre … que cela implique ou non la continuation de nos habitudes de vie. S’accrocher à tout prix à certaines pratiques risque fort d’en entrainer la destruction, en emportant toutes vies sur terre du même coup.

§3. Le gaspillage n’est pas le problème, le recyclage n’est pas la solution.

Le gaspillage n’est pas un comportement hasardeux moralement condamnable, mais une situation globale inhérente à la production. La catastrophe à venir n’est pas le résultat de cette lumière allumée oubliée, du robinet qui coule pendant que l’on se brosse les dents, la pollution n’est pas causée par ces déchets jetés à côté de la poubelle. « Recycler, réutiliser et réduire » constituent de fausses solutions pour un faux problème. La surconsommation croissante est nécessaire à la croissance de la surproduction. Le gaspillage de masse – que ce soit ce que l’on consomme, ce qui est jeté sans consommation, les produits-déchets collatéraux ou les produits déchets-programmés à retardement – fait partie intégrante de l’industrie de production de masse. [7] S’attaquer au gaspillage, c’est prendre le problème à l’envers : le problème, c’est la surproduction. Il ne faut plus demander aux automobilistes de fermer leur moteur. Si, d’une part, une voiture produite implique son utilisation, sa consommation de pétrole hebdomadaire et sa péremption pour son remplacement, d’autre part, sa production pollue autant que l’ensemble de son fonctionnement. Ce n’est pas les moteurs qu’il faut fermer, mais les usines à voitures.

§4. L’erreur d’« acheter, c’est voter » : l’achat comme le vote sont, à notre époque, des produits de masse.

Baser notre action sur une « demande » de produits « équitables », « bio » ou « naturels » est une illusion : de nos jours, la consommation de masse est un produit fabriqué en série. On pourrait même dire que la consommation a été avalée par la production alors que les moments de consommation sont avant tout des moments de production d’humains de masse. [8] Davantage, certaines entreprises – dites publicitaires – se dédient justement à la production d’êtres de masses pour la « consommation » des produits de masse. [9] La demande est le produit de l’offre, les besoins sont le produit des produits. [10] Au mieux, tenter de consommer de façon responsable néglige irresponsablement l’état actuel de la production tel un privilège moral réservé à une élite intellectuelle. Au pire, le boycott est une tentative disproportionnée devant l’hydre de la production et, à l’inverse, les impératifs de la production infiltreront plutôt la lutte écologique en la transformant en marchandise « éthique » surproduite – en témoigne la prétendue voiture verte, oxymore sur roues. « Vert est la couleur de l’argent ». Peut-être faudrait-il encore attaquer les entreprises productives plutôt que culpabiliser les personnes limitées par leurs impératifs budgétaires et/ou dont les désirs sont produits par la publicité.

§5. Notre course inlassable vers le gouffre n’est pas le résultat d’une folie ou d’un manque de vision qu’il faudrait raisonner ou éclairer.

La métaphore consacrée nous représente comme des bolides filant à toute vitesse vers le mur du réel, chaque bolide en compétition pour dépasser les autres automate-mobiles. Or, ce comportement n’est pas le fait d’une erreur de calcul, d’un manque de jugement ou d’une ignorance crasse. Il ne s’agit pas de convaincre nos dirigeants et dirigeantes de prendre une autre direction : ils et elles suivent le code de la route, et pire, l’engin est obligé de toujours accélérer pour fonctionner. En effet, son moteur est un système économique particulier qui se nomme « capitalisme »; notre course est la course inlassable de l’accumulation capitaliste. Le mode de fonctionnement de cette machine exige son extension constante, son extension exige davantage de « ressources » à exploiter. Le Moloch doit tout avaler, il doit dévorer de plus en plus pour se maintenir, intégrer davantage le monde à son système, surproduire pour exister. Nos classes dirigeantes savent comment fonctionne le monde et agissent comme il le faut : c’est le monde qui ne tourne pas rond. Rien ne sert de les convaincre, puisqu’elles ne dictent pas le fonctionnement de la course, mais s’assurent uniquement que le bolide aille droit. Leur dire que tout droit il y a un mur n’aidera pas : si elles ont les mains sur le volant, c’est le bolide – le mode de production capitaliste – qui dirige. Une telle machine ne se raisonne pas. Elle ne s’arrêtera pas. Nous devons l’arrêter, mettre du sucre dans l’essence, peter ses pneus, mettre le break à bras. Saboter le capitalisme, entrer en décroissance ou alors le choc, la catastrophe. Freiner nous-même fera moins mal que de freiner avec un mur.

§6. Toutefois, nous manquons tout de même de vision : nous sommes aveugles face à l’apocalypse

Aujourd’hui, on peut dire que la plupart d’entre nous a entendu parler du « réchauffement climatique » et savons plus ou moins de quoi il en retourne. Or, bien que nous sachions l’imminence de la catastrophe comme sa gravité, aucun mouvement millénariste n’a été déclenché, aucune vague d’émeutes : il ne se passe rien. L’humanité ne paraît pas dévastée d’angoisse collective devant son auto-annihilation prochaine. À vrai dire, il semble que nous sachions sans comprendre, sans prendre réellement conscience de la situation. On en voit les prémisses. Mais ce qui doit advenir – famines, guerres des « ressources », désastres superposés à répétition, extinction de la vie – on ne le voit pas maintenant, on le verra trop tard. Sa révélation sera exponentielle et à retardement. La catastrophe déjà en cours est partout – extinctions d’espèces, désertifications, déforestations, réchauffement – mais nulle part, car divisée contre notre vision. Les raisons de cet aveuglement sont multiples – la division du travail voile la finalité de nos actes réduits à leur instrumentalité, notre imagination ne peut rejoindre les confins de nos capacités meurtrières, ce qui est à venir dépend de nos actes présents tout en étant maintenant invisible et incommensurable. Bien que nous sachions, nous sommes aveugles devant l’apocalypse. [11] Aveugles, au sens où l’on ne se sent pas concerné, où l’on ne peut réellement imaginer la catastrophe. Le travail à faire n’en est pas un d’information. Il s’agit de faire de la situation un enjeu politique et moral sur lequel toute personne a à la fois une responsabilité et un pouvoir direct. Retrouver la maîtrise de nos finalités peut étendre notre vision prospective. Seule la possibilité d’une prise en charge collective peut mener à la prise de conscience collective.

§7. Le « chaque petit geste compte » est un leurre contre notre responsabilité et empêche de penser le changement.

Si l’aphorisme « chaque petit geste compte » était basé sur l’idée qu’un cumul de gouttes d’eau allait faire raz-de-marée, on ne peut qu’en constater l’échec. Au lieu de multiplier les actions, il est plutôt prétexte à leur individualisation et à leur rapetissement. D’une part, alors que la surproduction dévastant la terre est faite collectivement, la révolte pour la libération de la vie doit aussi être collective. Un petit geste éthique ne fait pas de mal, mais valoriser l’action individuelle au détriment de l’action collective, c’est édenter le peuple, c’est mettre de côté l’union nécessaire pour supprimer le réel problème, le capitalisme. Il ne faut pas collectivement agir individuellement (comme dans l’isoloir électoral), mais chacun et chacune prendre part à l’action collective. Peut-être est-ce la seule façon d’être et de dépasser notre état de produits de masse : se réunir, dialoguer ensemble sans intermédiaire et s’organiser en groupe vers une prise en charge collective de nos vies au-delà d’un individuel massifié. Autrement dit, il ne faut pas sombrer dans le prêche d’une vie individuelle éco-monastique. L’enjeu n’est pas à qui aura accès au paradis végétarien, mais si l’on sera toujours en vie dans 50 ans. [12]  D’autre part, on ne sauve pas le monde dans son salon et faire « sa bonne action » de la journée ne sert qu’à se déculpabiliser. Sur le cadavre de la planète dévastée, il sera marqué « seuls comptent les gestes qui font la différence ».

§8. Certaines voies de sortie ne mènent pas vers la sortie, sinon vers une sortie de la vie.

Au cours de la lutte, il faudra aussi garder à l’esprit que s’il est possible que l’on sauvegarde la vie sur terre, on y construise du même coup un enfer anti-humain. Divers modes de survie, s’ils préservent l’avenir, doivent aussi être évités impérativement. Les énergies vertes ou renouvelables les plus efficaces nous mènent, par la continuation de la surproduction capitaliste, vers le mur : l’impact retardé n’en sera que plus douloureux. L’imposition du respect environnemental, par un état fort, ses législations et sa police, pave la voie à l’écofascisme. De même, la liberté humaine doit lutter contre tout gouvernement mondial. La virtualisation de l’économie est une triste lubie [13] des populations connectées en réseaux exportant leur destruction environnementale en même temps que leurs industries.  Les biotechnologies, pires entre toutes, pourraient effectivement sauver la vie … au prix de faire de la nature, de la vie, des êtres humains, du monde, des produits de laboratoire. En haut de cette porte de sortie, apparaît en rouge « vers Le Meilleur des mondes ». [14]

§9. Face au désastre, les recettes de nos parents ne suffiront plus : il nous faudra des recettes pour le désastre.

Que vous souhaitiez l’arrivée de la catastrophe avec ardeur comme point d’éclatement d’un quotidien aussi répétitif que la chaîne de montage; que vous appréhendiez cette situation imaginant le lot de destruction, de guerres et de vies brisées qu’elle entraîne; que vous pleuriez tout ce qui meurt déjà, ce que l’on souille, ce que l’on piétine, ce que l’on exploite, ce que l’on spolie, cette terre mère dévastée, déjà; que vous vous identifiez à la lutte à venir, comme un terrible destin, un défi incommensurable lancé par la machine industrielle, cette lutte devenant le sens de votre vie; vous devez savoir que la lutte écologique, la résistance actuelle et à venir, le combat au sein de la catastrophe, tous devront être au-delà de tout ce que nos parents ont déjà vécu. Au moment de la catastrophe, aujourd’hui et demain, la résistance devra être partout. Nous ne pourrons plus compter sur nos institutions, nos partis politiques, nos organismes humanitaires, nos entreprises multinationales : nous ne pourrons compter que sur nous-même. S’il faut entrer dans cette guerre de libération, l’engagement de chaque sera direct et autonome. Les grands regroupements « politiques » encrassés dans la fange actuelle ne peuvent renverser le système dont ils embrassent les structures. Alors, nous serons organisé-e-s en troupes, en bandes, en comités invisibles, en groupe d’ami-e-s, de bridge, de football ou de travail. Dans la lutte collective contre la catastrophe, au cœur du désastre, les recettes de nos parents ne suffiront plus : il nous faudra des recettes pour le désastre. [15]

[1] « L’humanité risque l’effondrement d’ici quelques décennies », Le Devoir. 20 mars 2014
[2] « Climat : catastrophe à l’horizon », Le Devoir. 5 avril 2014
[3] Le slogan de la campagne 2014 du jour de la terre était exactement « Fêtons la planète en changeant nos habitudes ». Voir le site de l’organisation : http://www.jourdelaterre.org/agenda-2014/
[4] Penseur entre le journalisme et la métaphysique, adepte d’une certaine philosophie de l’occasion, il se démarque notamment dans sa pensée de la technique, de la troisième révolution industrielle et de la bombe atomique.
[5] Jacquard, Albert. « Finitude de notre domaine » dans Monde Diplomatique. Mai 2004. http://www.monde-diplomatique.fr/2004/05/JACQUARD/11175
[6] End : Civ un documentaire de Submedia disponible en ligne. http://www.submedia.tv/endciv-2011/ ou sur youtube : https://www.youtube.com/watch?v=3hx-G1uhRqA
[7] Anders, Günther. « L’Obsolescence des produits » dans L’Obsolescence de l’humanité, tome 2 : Sur la destruction de la vie à l’époque de la troisième révolution industrielle. Éditions Fario, Paris, 2011 (1980), 428 p.
[8]Anders, Günther. « Donnez-nous notre mangeur quotidien » Ibid 1980, pp. 15-17
[9] Dont la pratique influence progressivement la vente électorale de député-e-s marchandises.
[10] Anders, Günther. « Le monde comme fantôme et comme matrice » dans L’Obsolescence de l’humanité, tome I : Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle. Éditions de l’Encyclopédie des nuisances et Éditions Ivrea, Paris, 2002 (1956), pp. 117-243
[11] Anders, Günther. « Sur la bombe et les causes de notre aveuglement face à l’apocalypse » Op. cit. 1956, pp. 261-361
[12] Keith, Lierre. The Vegetarian Myth; food, justice and sustainability. PM Press, 2009, 320 p.
[13] Malet, Jean-Batiste. « Amazon, l’envers de l’écran » dans Monde Diplomatique. Novembre 2013. http://www.monde-diplomatique.fr/2013/11/MALET/49762
[14] Aldous Huxley, Le Meilleur des mondes
[15] Recipes for disasters. CrimethInc. http://www.crimethinc.com/books/rfd.html et disponible en ligne :  https://we.riseup.net/assets/35370/crimethinc.recipes.for.disaster.an.an…

La montée de l’intégrisme au Québec: la droite identitaire et le discours de la peur

« Moi, j’aime pas les barbus! » On est dans un café au nord de Montréal, celle qui parle ainsi embaume le progressisme et la social-démocratie. « Tous les fanatismes je les haïes. Moi, je suis pour la liberté et pour l’égalité entre les hommes et les femmes. » Ce discours n’est pas nouveau. Ces thèmes sont couramment reformulés dans les discussions de tous les jours, en particulier depuis leur réactivation par le débat sur la Charte. Pourtant, une affirmation capte mon attention. « Ils s’en viennent, ici, au Québec ». Si la montée de l’intégrisme au Québec n’était pas d’emblée un enjeu central de la campagne péquiste, elle s’est imposée et demeure couramment abordé.

Alors que les propos de l’ancienne députée Fatima Houda-Pepin(1) font écho aux positions de Djemila Benhabib, célèbre de sa position de « dissidente » de l’Islam(2), il importe de faire un pas de côté et d’observer le discours  de cette nouvelle droite identitaire aux prétentions universalistes. D’une part, le Québec ne constitue pas un cas isolé en la matière, mais plutôt une manifestation particulière d’une situation mondiale, l’époque de la « guerre au terrorisme ». D’autre part, les propos tenus sur l’Islam ont une étrange récurrence : on sent de la magie dans ces quelques mots ou images qui allument un sentiment de répulsion en dépit de toute connaissance sociologique de terrain. C’est cette résonnance que je propose ici d’analyser et en particulier celle autour du thème de « la montée de l’intégrisme ».

Néo-orientalisme

Une des raisons qui implique cette résonnance est l’ancienneté du contenu de ces dires. Dans son analyse des discours dominants sur l’Islam(isme)(3) en Europe et aux États-Unis, Olivier Moos  utilisait pour les décrire le terme de « néo-orientalisme ».(4) Le choix du terme n’était bien sûr pas innocent et effectuait une référence directe à la construction théorique développée par Edward Saïd autour du concept d’orientalisme.(5) Le néo-orientalisme prend forme à la suite de la Guerre Froide dans l’effondrement d’une bipolarité structurante en réactivant le discours sur l’Orient produit principalement au XIXe siècle. Sa nouveauté : actualiser l’orientalisme classique tout en intégrant les critiques des sciences sociales, revivifier la part latente de l’orientalisme populaire et reformuler le lexique issu de la Guerre Froide. Dans le contexte actuel, il devient impératif d’en connaître la forme pour en débusquer les manifestations dans le débat populaire.

Au plus simple, l’orientalisme est ce système de représentation ancré dans un rapport de domination  colonial constituant l’objet « Orient ». En tant que discours,(6) l’orientalisme structure le dicible et le pensable à propos de cet « Orient ». Aujourd’hui, les acteurs sociaux, à partir de différentes postures, viennent chercher des ressources de sens dans le bagage de représentations et d’images offert par l’orientalisme classique. Or, la prégnance de ce discours vieux d’au moins 200 ans justifie du moins la force émotive des propos et leur vitesse de propagation. Ce que l’on dit prend alors la forme d’une production de savoir sur l’Autre et devient sens commun. Le champ islamique est reconnu par les caractéristiques suivantes : son homogénéité, sa distinction radicale avec l’Occident, son inertie ancrée dans un archaïsme culturel et sa tendance à la violence et au totalitarisme.

Au cœur de ces représentations siègent les vestiges d’une peur médiévale des invasions arabes. C’est le schéma de la « menace du sud », la terreur de la violence des masses déshéritées. Or, dans le transfert de l’altérité d’un Ouest soviétique vers un Orient islamique, la définition d’une nouvelle menace monolithique consacre un changement qualitatif de la grammaire de l’affrontement. Le nouvel ennemi mondial est dès lors illustré tel un danger informe, diffus et pluriel ; les terroristes refusent la rencontre frontale, se cachent et infiltrent le corps civilisé ; l’opposition n’est plus politique, mais se situe dans une altérité radicalement autre, derrière une frontière culturelle, essentielle et religieuse. Au danger de la propagande adverse s’ajoute celui du spectre démographique musulman – rappelant les images de la lubricité sexuelle et de la pullulation biologique de l’Oriental. Les historien-ne-s néo-orientalistes sortent des tiroirs l’imagerie allant de l’attaque de Poitiers jusqu’au siège de Venise : « Ils s’en viennent ». Bientôt les fous de Dieu, les soldats d’Allah mettrons à feu et à sang notre bel Occident.

Discours de la peur

Autour du thème particulier de « la montée de l’intégrisme », la sédimentation au niveau de la connaissance historique prise comme discours recoupe un second motif permettant de comprendre la dissémination de ce récit : la peur. Toutefois, il ne s’agit pas ici d’islamophobie(7), c’est-à-dire d’une petite peur irrationnelle basée sur l’ignorance, mais plutôt d’une crainte s’ancrant dans une structuration particulière du savoir. Pour Ellen Corin(8), l’imaginaire contemporain entourant le terrorisme mobilise une série de symboles qui activent les passions dérivant de la terreur. On constate, dans un détour par la psychanalyse, la cristallisation des affects sur des réalités-écrans médiatisant les passions. La menace informe est ressentie comme une vaste peur anonymisée et une insécurité radicale qui n’est pas transférée au niveau des sentiments, c’est-à-dire en ce qui a trait au dicible, donc à la réflexivité. Or, c’est précisément ces vagues infra-conscientes qui sont mises en mouvement par le discours néo-orientaliste. Le politique s’harnache aux passions et se fait porter par elles au risque d’en perdre le contrôle. L’État répand – avec les médias – la peur, légitimant du coup l’accroissement de sa force et de son exercice. La terreur se répandant dans le corps social, celui-ci s’unifie en face de l’Autre-persécuteur : on extériorise le danger et on rend étrangères ses manifestations internes. Référant aux travaux d’Arendt et d’Adorno, Corin affirme que cette totalisation d’un « nous » assure la dissémination de la terreur. En effet, quel type de gestion du vivre ensemble est-ce que la négation de l’hétérogénéité où l’Autre est menace dans la terreur ?

En somme, nous nous trouvons face à un discours puisant sa force dans une profonde sédimentation historique discursive et qui plus est ouvrant le politique à l’infiltration des passions où l’on cristallise nos angoisses sur « eux » (les barbus maléfiques) et sur « elles » (les voilées soumises). Pour Corin, la parade est encore le travail de la culture – ce Kulturarbeit de Freud(9) – visant à exprimer les passions dans cette lutte infinie contre la pulsion de mort. D’autres proposent, contre un culturalisme dominé par une logique identitaire, de faire ressurgir le caractère fragmentaire et la part d’altérité dans la constitution du Soi (un Québec micmac, inuit, algonquien, irlandais, métis, porteur d’eau …). Mais peut-être faut-il aller plus loin et passer à la résistance active : lutter ici contre l’impérialisme comme cause de l’islamisme(10), abattre les ratonades et se solidariser des populations racisées, ne pas appuyer une énième intervention militaire. Et si au fond le réel danger pour les cultures d’ici ne provenait pas de celles et de ceux que l’on attaque, pille, soumet et colonise, mais plutôt de ce côté-ci de l’Atlantique ? Et s’il nous fallait plutôt une Charte pour la séparation de la démocratie du capitalisme marchand spectaculaire ?

(1)Notamment dans une entrevue exclusive avec L’Actualité, publiée le 12 février, à la suite de l’annonce d’un projet de loi visant la lutte contre les intégrismes religieux.
(2)Ma vie à contre-Coran et Les Soldats d’Allah à l’assaut de l’Occident
(3)La distinction n’est pas toujours faite ou sinon par filiation, le transfert peu aussi être exclusif à l’islamisme.
(4)Moos, Olivier. Lénine en Djellaba, critique de l’islam et genèse d’un néo-orientalisme. 2012. Ouvrage sur lequel se base mon analyse du néo-orientalisme.
(5)Saïd, Edward. Orientalism. 1978
(6)Au sens donné par Michel Foucault notamment dans L’Ordre du discours. 1971
(7)Est-ce un calque naïf sur le concept d’homophobie, par ailleurs lui-même inapte et devant être remplacé par hétéronormativité ?
(8) « Sous le prisme de la terreur, le travail de la culture » Anthropologie et Sociétés, vol.32, no3, 2008,
(9)Freud, Sigmund. « Malaise dans la civilisation » dans Le Malaise dans la culture. 1928
(10)Voir : Burgat, François. « Les Mobilisations politique à référent islamique ». 2006