Unification des voix féministes au Saguenay‒Lac-Saint-Jean

Unification des voix féministes au Saguenay‒Lac-Saint-Jean

Regard sur le féminisme en région

Isabel Brochu nous partage en exclusivité les premiers balbutiements d’un projet de collectif féministe dans la région du Saguenay‒Lac-Saint-Jean, sa vision du féminisme en région et les défis qui attendent les militantes locales.

Après avoir quitté la douceur inhabituelle du temps montréalais de cette fin du mois de février, j’ai emprunté la route qui relie la métropole québécoise à la magnifique région du Saguenay‒Lac-Saint-Jean. C’est dans la chaleur du café Cambio sur la rue Racine à Saguenay, au cœur des territoires nordiques toujours ensevelis sous des mètres de neige blanche, que j’ai fait la rencontre d’Isabel Brochu. D’entrée de jeu, cette dernière se présente énergiquement comme étant une femme de 51 ans au service du développement régional, très impliquée dans son milieu et pour qui la justice sociale est une valeur centrale. « Je considère que je prends la parole assez librement; libre d’esprit, c’est mon critère de vie, que j’essaie d’appliquer le plus possible depuis très longtemps. »  

Après avoir obtenu son diplôme de l’Université du Québec à Chicoutimi en études régionales, Isabel œuvre comme agente de développement dans les milieux touristiques et ruraux, puis elle décide de faire le saut et de se lancer à son compte à titre de consultante indépendante en développement de projet. Elle est également chroniqueuse pour le journal Le Quotidien, dans lequel elle publie un article mensuel. En addition, Isabel siège au conseil d’administration du Théâtre à bout portant et au conseil de coordination du collectif Citoyens pour la démocratie. Depuis quelques années, elle n’hésite pas à s’identifier fièrement comme militante féministe.

Tout commence à l’adolescence, lorsqu’elle fait part à son père, qui était travailleur à la papeterie Abitibi Consolidated à l’époque, de son désir de postuler à l’usine pour les emplois d’été étudiants très prisés en raison des salaires élevés. « Tu peux pas, t’es une fille, tu l’auras jamais l’emploi », lui avait alors répondu ce dernier en riant. « Le concept de l’inégalité, je l’ai compris très tôt, et je me suis toujours battue contre ça. » Dès lors, elle s’emploie à revendiquer l’égalité entre les sexes de façon individuelle, mais il y a toujours eu peu de possibilités de s’impliquer collectivement dans des groupes féministes au niveau local; ce n’est que plus récemment que les occasions se sont manifestées à elle plus concrètement.

De la nécessité et des spécificités d’un féminisme régional

Avant tout, il importe de prendre conscience que le contexte régional du Saguenay‒Lac-Saint-Jean confère des spécificités aux enjeux d’un féminisme qui doit composer avec certaines réalités territoriales, structurelles et économiques. En effet, la région se caractérise par des inégalités entre les hommes et les femmes plus marquées que dans les autres régions de la province, que ce soit au niveau de l’emploi et des revenus, de la représentation politique, du travail domestique, de la violence ou du sexisme quotidien banalisé.

Selon les données du Conseil du statut de la femme sur le Saguenay‒Lac-Sait-Jean[i], le taux scolarité des femmes de la région est moins important comparativement à celui des hommes de la région et des femmes de l’ensemble du Québec. De plus, la migration des jeunes femmes scolarisées est plus importante que celle des garçons. Du côté économique, l’écart entre les revenus est l’un des plus importants, les femmes de la région sont parmi les plus pauvres au Québec, et leurs emplois sont aussi plus précaires.

Toujours selon les données du Conseil du statut de la femme, il existe une ségrégation professionnelle nettement plus prononcée dans cette région que dans l’ensemble du Québec. La structure économique de la région, historiquement axée sur les ressources naturelles, et l’intégration plus récente des femmes sur le marché du travail permettent en partie d’expliquer pourquoi il est plus difficile de faire éclater les modèles traditionnels qui tendent à se reproduire.

Du côté de la représentation politique, la région se situe dans les derniers rangs concernant la participation des femmes aux conseils d’administration et instances décisionnelles. En parallèle, la représentation des jeunes dans ces lieux de pouvoir tend à être plus égalitaire dans l’ensemble de la province, ce qui n’est pas le cas dans la région. Finalement, les femmes sont nettement plus nombreuses à être victimes de violence et à subir, dès leur plus jeune âge, des agressions sexuelles.

Malgré une nécessité particulièrement marquée, le féminisme demeure un terme rare, voire inexistant dans l’espace médiatique au Saguenay‒Lac-Saint-Jean. « Le féminisme n’existe tout simplement pas dans le discours public », confirme Isabel. En contraste avec la situation de plusieurs chroniqueuses féministes en milieu urbain concernant l’ampleur de la violence misogyne qu’elles vivent au quotidien, il est étonnant d’apprendre que les positions féministes de Mme Brochu semblent plutôt passer inaperçues dans le contexte régional.

En guise d’illustration, celle-ci mentionne un article au titre provocateur qu’elle publie en 2015 dans le journal Le Quotidien, « La Région, le “Boys club 02” »[ii], dans lequel elle se questionne sur les problèmes structurels et culturels qui freinent la représentativité des femmes dans les principales instances décisionnelles régionales. « Au fond, je tenais des propos assez durs pour les hommes; je disais que la région, c’était un gros boys club au complet, explique-t-elle. Je n’ai eu aucune réponse, aucun commentaire, aucune critique, rien. Je me suis questionnée : est-ce que c’est de l’indifférence? »

Insuffler un nouvel élan : défis et perspectives

Conséquemment, c’est dans le but de pallier ce silence que s’organisent les récentes rencontres entre plusieurs femmes qui souhaitent s’impliquer dans la (re)dynamisation du militantisme féministe régional. Pour ce faire, Isabel affirme que les réseaux sociaux constituent incontestablement de précieux outils de communication pour remédier à l’obstacle que représente l’étendue du territoire régional pour la convergence des forces féministes. Cette mère de 51 ans se dit être l’exemple de l’efficience de ces médiums à rejoindre les femmes de tous âges, peu importe où elles se trouvent. « Au commencement, je me suis nourri sur les groupes féministes tels que Je suis indestructible, Femme philosophie, Mtl Sisterhood et compagnie. J’ai lu les débats, les chicanes aussi, et j’ai façonné ma pensée à partir des réalités des autres groupes de femmes, des jeunes surtout. »

Par contre, elle a l’intime conviction que l’utilisation des médias sociaux présente des limites importantes qui peuvent même s’avérer contre-productives. « J’ai eu la chance d’aller à l’école longtemps, et je suis capable d’être critique par rapport aux contenus qui circulent sur les médias sociaux; mais ce n’est pas le cas de toutes les femmes. Par exemple, il peut être difficile pour les femmes vivant d’autres réalités de s’identifier à certains propos plus radicaux ou intellectuels qui sont véhiculés sur ces groupes. »

Finalement, Isabel insiste sur l’importance de la rencontre qui favorise le dialogue permettant de mettre l’accent sur les liens communs, dans une optique de solidarité entre les femmes. « Quand tu as quelqu’un en face de toi, ce n’est pas la même chose, illustre-t-elle. La non-mixité est également importante. Il y a un respect, des règles de discussion qui sont géniales : la dynamique est complètement différente et ça, ça fait du bien. »

Plusieurs défis s’annoncent alors à l’horizon pour le collectif en devenir concernant la lutte féministe en contexte régional. Lorsque la question lui est posée, Isabel répond sans hésiter : « La première chose qu’on peut souhaiter, c’est qu’on ait un discours qui soit porté dans l’espace public; il faut que les gens répondent, il faut qu’il y ait un débat. » Plus qu’un mouvement, le féminisme constitue désormais un champ d’études en soi, avec ses cadres théoriques et grilles de lecture permettant d’étudier le monde avec une perspective qui prend en compte les rapports de genre, de sexe, de classe, de race. Mme Brochu est d’avis qu’il faut s’employer davantage à utiliser les outils de ces avancées théoriques dans le but de s’attaquer aux enjeux spécifiques du territoire régional. « C’est ce qui se fait de plus en plus actuellement dans les universités, et dans ce sens, le mouvement ne peut que s’enrichir. Mais le défi ensuite, c’est la diffusion, la vulgarisation, pour permettre aux citoyen[·ne·]s de se les approprier. »

En ce sens, il y a un grand travail d’éducation populaire à faire, car plusieurs idées reçues en lien avec la question persistent dans les communautés. Longtemps, les centres de femmes de la région ont évité de se définir comme féministes, peut-être parce que le mot demeure incompris ou polarisant. À titre d’exemple, ce n’est que tout récemment que le groupe communautaire almatois Récif 02, rassemblant une trentaine de groupes de femmes de la région et plus de 100 000 membres, s’est revendiqué du féminisme dans sa description. Le mouvement local est traditionnellement structuré autour des centres de femmes qui jouent un rôle déterminant dans la région, mais qui s’orientent plus souvent sur les services aux femmes que sur les luttes politiques revendicatrices.

Dans ce contexte, les activités pour la Journée internationale pour les droits des femmes présentent habituellement conférences, présentations et pièces de théâtre qui traitent principalement des luttes historiques du passé. Le besoin de multiplier les initiatives organisées en dehors des lieux institutionnels se fait donc toujours fortement sentir. L’appropriation de l’identité féministe demeure timide dans la région, et un des défis du collectif sera certainement de renverser cette situation, ce qui pourrait grandement contribuer à améliorer la visibilité des enjeux féministes. C’est avec amusement qu’Isabel me raconte que son fils parle de sa mère féministe dans sa cour d’école. C’est certainement grâce à des femmes comme elle qu’on peut espérer que la prochaine génération soit davantage conscientisée à ce sujet.

Pour Mme Brochu, il ne fait pas de doute que plusieurs militantes locales sont déterminées à combattre le sexisme qui persiste dans nos sociétés, et elles sont conscientisées par la mise en commun d’expériences et de savoirs dans le contexte plus large d’une (re)dynamisation du féminisme à l’échelle de la province et de l’international. Elles ont suivi les mouvements d’agressions non-dénoncées, ont lu sur les enjeux de l’intersectionnalité, de la culture du viol, de la communauté LGBTQ; elles sympathisent avec les féminismes noirs et arabes; elles se sentent impliquées dans l’émergence de « la quatrième vague » qui porte en son centre l’utilisation des nouvelles technologies à des fins d’accessibilité et de diffusion de l’information.

À l’échelle régionale, elles dénoncent le sexisme ordinaire et le ton paternaliste des élus envers les femmes qui prennent la parole publiquement. Isabel ressent avec elles le besoin de se rassembler et d’agir, et c’est dans cet esprit que l’idée du collectif fait actuellement son chemin : les féministes de la région ont une volonté assumée de mettre en commun leurs visions et moyens d’action pour renverser une situation inégalitaire qui est enracinée dans la société.

« Ce qui est ressorti aussi des discussions, c’est la nécessité de se former entre nous, sur l’intersectionnalité par exemple, de se faire des journées portant sur le transféminisme, faire venir des gens de l’extérieur peut-être aussi. » La réalité géographique constitue à cet égard le premier défi concret pour les intéressées. Pour l’instant, deux réunions ont eu lieu, réunissant une vingtaine de participantes dont Marielle Couture, entre autres co-fondatrice du média Mauvaise Herbe et co-organisatrice du festival Virage; Anne-Martine Parent, professeure en littérature à l’UQAC et auteure, plusieurs étudiantes des Cégeps de Saint-Félicien et Jonquière. C’est donc avec joie qu’Isabel s’est engagée à participer à cet effort féministe, et elle est très fière de ce projet qui prend forme. « C’est réaliser qu’il y a d’autres possibles dans les rencontres entre individus », résume-t-elle.

Dans une deuxième mesure, Isabel convient qu’il est important d’améliorer le dialogue avec les groupes féministes de tous horizons à travers le Québec.  À ce sujet, elle reconnaît qu’il y a un gros travail à faire : « Il  y a un fossé qui se creuse entre les régions, et notamment Montréal, depuis des années, et évidemment le féminisme en fait partie. Il y a définitivement une rupture au niveau des communications, au niveau de la politique. Lorsque nous avons des gouvernements qui présentent des visions qui ne sont qu’économiques, les régions deviennent des territoires économiques. Mais la faute n’incombe pas qu’aux autres : il y a une autocritique importante à faire. Les gens ne se sont pas mobilisés contre les réformes néo-libérales qui ont mené à l’abolition du Comité régional de développement (CRÉ) ou du Centre Local de Développement (CLD) par exemple. » Sous cet angle, l’inquiétude quant à la prospérité économique de la région semble parfois éclipser les questions sociales, dont celle du féminisme. Pourtant, Isabel insiste sur le fait que ces enjeux ne s’excluent pas, et doivent être considérés de façon interdépendante.

Finalement, il suffit de quelques femmes engagées dans leur communauté pour favoriser la diffusion des idées, la médiatisation d’une parole féministe forte et assumée dans l’espace public. Il est évident que passer une heure à boire un café avec une femme aussi ouverte, attachante et déterminée qu’Isabel suffit pour donner l’envie de s’impliquer socialement dans cette région qui a encore tout à offrir. Il est remarquable d’être témoin de son profond désir de changement et de justice sociale, mais surtout de son amour pour son territoire et pour les gens qui y habitent. L’unification des voix féministes est fondamentale pour aspirer à modifier les constats actuels sur l’égalité des sexes en région pour les prochaines générations. Beaucoup de travail reste à faire par le collectif en devenir pour lever le voile sur les inégalités persistantes entre les sexes au Saguenay‒Lac-Saint-Jean, mais il ne fait pas de doute que grâce à des femmes comme Isabel, les citoyen·ne·s de la région entendront davantage parler de féminisme dans un futur rapproché.

CRÉDIT PHOTO: Corinne Asselin    [i] Conseil du Statut de la Femme (2015). Saguenay-Lac-Saint-Jean : Portrait statistique Égalité Femmes Hommes. Québec : Bibliothèque nationale du Québec.

[ii] Isabel Brochu, « La Région, le “Boys club 02” », Le Quotidien, 21 juillet 2015, http://www.lapresse.ca/le-quotidien/archives/chronique/201507/20/01-4886….

Énergie Est – Premier épisode : Le bateau tangue

Énergie Est – Premier épisode : Le bateau tangue

Cet article concernant le projet Énergie Est de TransCanada ne représente que le premier chapitre d’une série qui s’aventurera, à travers les nombreuses péripéties et aventures auxquelles on peut s’attendre, à décrire et à suivre rigoureusement le développement de ce projet pétrolier. Ces différents épisodes, à travers les prochains mois, se succéderont jusqu’à la résolution finale de l’enjeu Énergie Est, quelle qu’elle soit.

29 août 2016. 8h00. Rue Mansfield. L’opposition.

Il est de ces matins où le réveil est léger. Les muscles se contractent d’avance et l’élan, pourtant encore engourdi de sommeil, s’entête.

Tel était le cas d’une cinquantaine de manifestants-tes qui se sont présentés-es aux environs de 8h en face du Centre Mont-Royal, non loin de la station Peel, pour protester contre le projet Énergie Est de TransCanada. Ce projet énergétique, visant à acheminer le pétrole des sables bitumineux de l’Alberta vers le Nouveau-Brunswick sur une distance de 4600 km, et ce avec un débit de 1,1 million de barils par jour, représenterait le plus grand chantier d’infrastructure énergétique en Amérique du Nord[i]. L’Office national de l’énergie (ONE), organisme de réglementation du secteur énergétique du Canada, était notamment chargé d’en évaluer la rentabilité économique ainsi que les risques encourus en matière de santé et de sécurité, et ce pour l’ensemble du cycle de vie du projet[ii]. Les audiences débutaient dès 9h00, à quelques portes de distance de la masse humaine qui ne faisait alors que prendre de plus en plus d’expansion. Une odeur de café, subtilement perceptible, permettait aux yeux les plus lourds de se maintenir légers. Une odeur mêlée de poivre toutefois, de camphre. Et les yeux désormais vifs, on y sentait maintenant l’indignation. Les sourires étaient d’ailleurs constants, instinctifs à vrai dire. Le genre de sourire qui revient, qui s’obstine.

29 août 2016. 8h00. Rue Mansfield. L’approbation.

Tout juste devant, les corps tout aussi adjacents que les têtes éloignées, on défendait le projet pétrolier. Réunis au sein d’un même groupe, le « Local 144 », une association syndicale de soudeurs-ses et tuyauteurs-ses, on affichait fièrement un parti pris en faveur du développement d’un réseau de pipelines traversant tout le Québec. Par l’entremise de pancartes que plusieurs dizaines d’hommes brandissaient, je n’y ai vu personnellement aucune femme, sur lesquelles on pouvait lire sur fond noir « On supporte le projet Énergie Est! », l’enthousiasme était évident. « Des pancartes noires comme la mort » m’avait glissé un manifestant. Et avec les 33 emplois permanents que ce projet économique va permettre à long terme au Québec, selon les chiffres mêmes de TransCanada, on se demande de quelle manière ils les diviseront entre eux[iii].

29 août 2016. 10h00. Centre Mont-Royal. L’éclatement.

La tension ressentie sur la rue Mansfield ne tarda pas à prendre place dans la salle d’audience. L’odeur du café n’y était plus, mais c’est maintenant la froideur des costumes et les apparats de ce tribunal qui contribuèrent à colorer l’atmosphère. Le calme nerveux et les conversations de surface qui y prenaient place alors furent soudainement interrompues par un opposant au projet qui, se pointant tout juste en face des commissaires et au-devant de cette salle maintenant tout attentive, interrompit les activités de l’ONE. Elles n’avaient d’ailleurs pas encore débuté. D’autres se joignirent à lui, avec enthousiasme et ferveur, forçant ensuite l’organisme fédéral à interrompre son processus d’évaluation pour une durée indéterminée. Les audiences ne débutèrent plus depuis et la rue Mansfield, encore toute heurtée, se vida tranquillement.

ONE : Une organisation vieillissante

L’élément déclencheur de cette remise en cause de l’intégrité de l’Office national de l’énergie a été discuté à maintes reprises. Je ne l’aborderai ici que très rapidement. Une rencontre aurait effectivement eu lieu à Montréal le 15 janvier 2015 entre deux commissaires de l’organisme de réglementation, Jacques Gauthier et Lyne Mercier, ainsi que Jean Charest, alors consultant pour TransCanada. Selon les règlements mêmes de l’Office[iv], il est interdit pour des membres ou employés-es de l’ONE de participer à des rencontres avec des partis tiers dont le projet est en cours d’évaluation. Tel était le cas alors pour Énergie Est, transformant cette rencontre en une preuve claire du bris du code de conduite et des principes à la base de l’organisme fédéral. L’ONE s’étant d’abord défendu en avançant que la réunion en question n’avait concerné en rien le projet pétrolier, des notes révélées par le National Observer prouvent catégoriquement le contraire[v]. Le projet Énergie Est aurait été abordé sans l’ombre d’un doute, forçant ainsi l’organisme de réglementation à se confondre en excuses, sa crédibilité ne faisant alors que défaillir davantage. Toutefois, cette rencontre a déjà fait l’objet de nombreuses critiques et s’y attarder davantage ne relèverait que de la redondance. Également, le retrait des commissaires en question le 9 septembre dernier en rend la discussion de moins en moins pertinente. Mais plus encore, y accorder une importance déterminante comporterait le fâcheux désavantage de reléguer au second plan ce en quoi ce rendez-vous du 15 janvier 2015, loin de n’être qu’un malheureux accident de parcours, représente bien au contraire la consécration symbolique d’un tribunal déchu.

Un artifice démocratique

L’Office national de l’énergie, officiellement créé en 1959, se veut un « organisme de réglementation fédéral indépendant », d’abord au service du développement énergétique du Canada mais néanmoins attentif aux questions d’ordre économique, environnemental et social[vi]. Toutefois, cette indépendance, tout comme ces ambitions, tombe bien lourdement sous le poids des nominations partisanes qui s’accumulent. La première d’importance étant celle de Steven Kelly, un ancien consultant de la société pipelinière Kinder Morgan, nommé à l’ONE par le gouvernement Harper pour un mandat de sept ans à compter du 13 octobre 2015[vii]. Cette nomination survint par ailleurs le 31 juillet 2015, soit deux jours avant le déclenchement de l’élection fédérale. Il devient du même coup difficile de ne pas développer de cynisme à l’égard du processus. Plus largement, en plus d’avoir modifié en 2012 l’évaluation des projets de pipelines de sorte à en accélérer le processus d’approbation, le National Observer notait que depuis 2014, le gouvernement conservateur avait nommé onze des douze membres de l’ONE, dont la moitié était « des professionnels du secteur du pétrole et du gaz »[viii]. Lyne Mercier et Jacques Gauthier, dont les mandats avaient été renouvelés respectivement jusqu’en 2022 et 2018, faisaient immanquablement partie du lot[ix]. Si cette rencontre du 15 janvier 2015 n’avait pas été ébruitée, ces deux commissaires y seraient bien assurément demeurés. L’épithète d’un organisme indépendant, attentif aux questions environnementales, devient du même coup une prétention d’un risible désolant, et on se demande bien comment il est possible pour l’ONE, à l’heure où l’enjeu climatique s’impose dans les têtes comme dans les rues, de tenir une posture aussi froide qu’artificielle.

Par ailleurs, comme le mentionne Éric Pineault dans son livre Le piège Énergie Est, cette indépendance de l’Office, non seulement peut-elle être remise en question par rapport à sa relation au politique, mais la critique demeure tout aussi juste lorsqu’elle concerne ses liens vis-à-vis de l’industrie pétrolière, notamment en ce qui a trait au financement. Effectivement, depuis 1991, c’est 90% de son budget qui provient de l’industrie énergétique dont la majorité est assumée, selon le fondateur de la Canadian Association of Energy and Pipeline Landowner Association (CAEPLA) Dave Core, par quatre compagnies de pipelines (TransCanada, Embridge, Spectra et Kinder Morgan)[x]. Il est éloquent d’entendre après coup dans une allocution en 2008 l’ex-directeur de l’ONE, Gaetan Caron, présenter l’organisme de réglementation comme un « partenaire informé, actif, efficace du développement responsable du secteur de l’énergie pour le bénéfice des Canadiens »[xi].

La volonté du gouvernement Trudeau de renforcer l’organisme fédéral est certes louable, bien que l’on puisse se douter qu’elle ne soit qu’une tentative de rétablir la confiance de la population envers ce dernier, mais on réalise néanmoins avec vertige et scepticisme l’ampleur du projet. La récusation des deux commissaires ainsi que celle du président de l’Office représentent assurément une certaine victoire, quoique bien mince. Le genre de victoire qui ne résiste pas toujours à l’épreuve du temps. Ce sera désormais au gouvernement libéral de nommer les nouveaux membres de l’ONE. Si la pression sociale des dernières semaines et l’attention médiatique qui sera réservée aux prochains-es élus-es risquent de freiner significativement ses élans partisans, Justin Trudeau demeure bien ouvert au commerce des sables bitumineux albertains, à « trouver  des moyens d’exporter les ressources pétrolières sur les marchés »[xii]. D’abord en faveur du projet, il s’est rétracté par la suite, mentionnant la nécessité que le processus d’évaluation soit mené à terme avant de prendre fermement position.

Cela étant dit, le départ des commissaires n’est peut-être qu’un baume sur une organisation malade. C’est une logique, une posture favorable à l’industrie pétrolière qui s’y est incrustée. Jacques Gauthier prétextait d’ailleurs, tout juste après son retrait, que cette rencontre « n’aurait jamais eu lieu si nous avions su que M. Charest était à l’époque consultant pour TransCanada »[xiii]. C’est nous présumer bien naïfs-ves, d’autant plus que cette déclaration ne serait pas la première à être contredite. Quand la tromperie aussi se met au service des pétrolières. On veut soigner une organisation qui a pourtant depuis si longtemps témoigné de sa corrosion à travers ses liens de dépendance et ses membres partisans. La déclaration en février 2015 devant la Cour fédérale de Mme Christine Beauchemin, avocate et membre de l’ONE, en fait presque sourire tellement la clarté éblouit : « Les projets d’oléoducs ou de gazoducs, c’est tout à fait à l’avantage général des Canadiens. Énergie Est en est un »[xiv]. La volonté de guérir l’ONE de ses maux devient alors quelque peu naïve. C’est qu’il est de ces institutions qui vieillissent. La maladie s’infiltre alors jusqu’en leur centre et les soins administrés ne servent plus qu’à maintenir artificiellement en vie un corps qui ne répond plus. L’enveloppe demeure, souriante, mais le fond s’érode. C’est ce qu’on appelle un artifice.

TransCanada la fière

Si les rouages de l’ONE apparaissent sur plusieurs aspects défaillants et remettent fortement en doute sa capacité à traiter de façon honnête un dossier qu’elle aurait à évaluer, TransCanada, entreprise pétrolière albertaine, n’a fait que témoigner à travers les dernières années de sa hargne assumée à éviter autant que possible ces contrôles politiques. Je ne traiterai toutefois que de quelques exemples éclairants, bien conscient que la démonstration exhaustive de la mauvaise foi de l’entreprise pourrait faire l’objet à elle seule d’un livre complet.

Que l’on se souvienne de la fuite médiatique en novembre 2014 d’un document révélant la relation étroite entre Edelman, une firme de relations publiques américaine, et TransCanada. Le plan de communication faisait notamment la promotion d’une attitude agressive vis-à-vis des opposants au projet Énergie Est en alourdissant leurs difficultés de sorte à « les distraire de leur mission et à les forcer à réaffecter leurs ressources »[xv]. On proposait également de saturer les réseaux sociaux et l’espace public de publicités afin de créer artificiellement un véritable bassin d’appuis populaires. Cela fait déjà deux ans, le souvenir s’embrouille certes mais la clarté demeure. Et il est de ces moments  éloquents où la mémoire se doit de s’imposer une responsabilité.

Que l’on s’indigne devant le flou maintenu par l’entreprise albertaine advenant le cas d’un déversement pétrolier dans le fleuve Saint-Laurent, une des nombreuses rivières ou un des 860 cours d’eau traversés par le projet dans la seule région du Québec[xvi]. Aux questions d’ordre écologique, d’habitats naturels ou de faune, on fait face à un silence retentissant de la part de TransCanada. Il est de ces mutismes qui crient ce que pourtant ils cherchaient à taire.

Que l’on demeure solidaires des Premières Nations qui voient leurs territoires, pourtant protégés par la Constitution canadienne ainsi que par les droits des peuples autochtones inscrits dans la Déclaration des Nations unies, mis à risque devant le développement du projet Énergie Est. L’article 32.2 précise clairement l’obligation d’une consultation « par l’intermédiaire de leurs propres institutions représentatives, en vue d’obtenir leur consentement, donné librement et en connaissance de cause, avant l’approbation de tout projet ayant des incidences sur leurs terres ou territoires et autres ressources, notamment en ce qui concerne la mise en valeur, l’utilisation ou l’exploitation des ressources minérales, hydriques ou autres »[xvii]. L’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador s’y est déjà opposé fermement. « C’est non à Énergie Est, point final », s’est exclamé Serge Simon, chef du Conseil de bande de Kanesatake[xviii]. Que l’on s’en assure.

Que l’on se méfie du refus de TransCanada de se plier aux législations québécoises et aux évaluations en matière d’environnement[xix]. Il n’est pas un-e étudiant-e, fin prêt-e, qui craint l’arrivée de l’examen.

Que l’on demeure lucide devant TransCanada la fière.

Énergie Est : Un projet noir

D’une certaine manière, nous sommes toujours sur la rue Mansfield. Si les audiences n’ont pas encore  repris et qu’en ce sens leur suspension a fait pour un temps diminuer la tension, ce serait une erreur que de délaisser trop rapidement la rue. Face à un projet qui représenterait, selon l’auteure et militante Naomi Klein, le pire crime climatique de la planète[xx], il n’est pas de négligence légitime. Alors que nous nous trouvons à un tournant majeur au niveau environnemental, que les océans se réchauffent à des niveaux records, que la vie marine supporte le fardeau de nos égarements, que les catastrophes naturelles se multiplient et s’intensifient, que des écosystèmes se bouleversent, que des populations entières débutent à peine à en subir les inévitables contrecoups et qu’un choc climatique prend de plus en plus forme à l’horizon, il n’est pas d’autre choix que de changer de cap. Dépoussiérons une boussole depuis trop longtemps encastrée dans la glaise et laissons-la naturellement choisir l’océan.

Que ce refus à Énergie Est puisse représenter en acte une transition que la Terre en entier nous commande. Que l’on s’enthousiasme désormais devant des projets écologiques, des projets de biomasse, des projets éoliens, des projets solaires, des projets d’avenir, des projets d’audace, des projets d’élégance, des projets bleus, des projets verts.

Des projets de fougue et de vie face à des projets noirs et vieillissants. Un débat ne voit sa valeur fondée que lorsqu’il confronte deux points de vue légitimes. Cette fois-ci néanmoins, ce débat n’en est pas un.

Sur ce navire qui depuis si longtemps nous pousse vers un horizon duquel inévitablement nous tomberons, il est maintenant impératif que nous réalisions notre présence à bord. Il ne vogue que parce que nous demeurons tranquilles. Mais peut-être que par petits coups, alors que les corps et les cœurs de plus en plus se lèvent et que d’un pied à l’autre, à la manière d’une danse libérée, nous le faisons tanguer, un réalignement deviendrait possible. Il ne nous reste donc qu’à danser avec davantage de ferveur, de fougue, pour qu’un nouveau cap devienne inévitable et qu’enfin nous retrouvions l’étoile polaire.

Les audiences reprendront alors et nous, la boussole en main, serons vigoureusement intranquilles[xxi].

Allez, on tangue.

[i]Pineault, Éric. Le piège Énergie Est: sortir de l’impasse des sables bitumineux. Montréal : Éditions Écosociété, 2016, p. 17.

[ii]OFFICE NATIONAL DE L’ÉNERGIE. À propos de nous, [En ligne], https://www.neb-one.gc.ca/bts/index-fra.html, (Consulté le 11 septembre 2016).

[iii]André Dubuc, Martin Croteau. « Énergie Est créera seulement 33 emplois permanents ». La Presse. En ligne. 18 décembre 2015. http://affaires.lapresse.ca/economie/energie-et-ressources/201512/18/01-…. (Consulté le 11 septembre 2016).

[iv]OFFICE NATIONAL DE L’ÉNERGIE. Code régissant la conduite des employés de l’Office national de l’énergie, [En ligne], http://www.one-neb.gc.ca/bts/whwr/gvrnnc/cdcndctfnbmply/cdcndctfnbmply-f…, (Consulté le 11 septembre 2016).

[v]Catherine Lévesque. « Énergie Est : l’ONÉ a rencontré Jean Charest quand il travaillait pour TransCanada ». Le Huffington Post. En ligne. 8 août 2016. http://quebec.huffingtonpost.ca/2016/08/05/lone-a-rencontre-charest-pour…. (Consulté le 11 septembre 2016).

[vi]OFFICE NATIONAL DE L’ÉNERGIE. Responsabilités, [En ligne], https://www.neb-one.gc.ca/bts/whwr/rspnsblt/index-fra.html, (Consulté le 11 septembre 2016).

[vii]Marco Bélair-Cirino. « Harper place un ex-lobbyiste des pipelines à l’ONE ». Le Devoir. En ligne. 11 août 2015. http://www.ledevoir.com/politique/canada/447284/harper-place-un-ex-lobby…. (Consulté le 11 septembre 2016).

[viii]Jean-Michel Goulet. « Évaluation canadienne d’Énergie Est : Chronique d’un échec annoncé ». Le Huffington Post. En ligne. 26 août 2016. http://quebec.huffingtonpost.ca/jean-michel-goulet/evaluation-canadienne…. (Consulté le 11 septembre 2016).

[ix]Alexandre Shields. « Projet Énergie Est : d’anciens liens étroits avec l’industrie de l’énergie ». Le Devoir. En ligne. 6 septembre 2016. http://www.ledevoir.com/environnement/actualites-sur-l-environnement/479…. (Consulté le 11 septembre 2016).

[x]Pineault, Éric. Ibid., p. 91-92.

[xi]Pineault, Éric. Ibid., p. 92.

[xii]Radio-canada. « Justin Trudeau nuance sa position sur Énergie Est ». Radio-Canada. En ligne. 20 juillet 2015. http://ici.radio-canada.ca/regions/atlantique/2015/07/20/005-justin-trud…. (Consulté le 11 septembre 2016).

[xiii]Philippe Orfali. « Énergie Est : L’ONE forcé de remplacer tout le comité ». Le Devoir. 11 septembre 2016.

[xiv]Pineault, Éric. Ibid., p. 94.

[xv]Pineault, Éric. Ibid., p. 101.

[xvi]Laurence Niosi, Christine Bureau. « « Malaise » devant le pire scénario envisagé par TransCanada ». Radio-Canada. En ligne. 10 mars 2016. http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/environnement/2016/03/10/002-bape-o…. (Consulté le 11 septembre 2016).

[xvii]Pineault, Éric. Ibid., p. 98.

[xviii]Alexandre Shields. « Énergie Est: un « non » autochtone lourd d’impacts ». Le Devoir. En ligne. 16 juin 2016. http://www.ledevoir.com/environnement/actualites-sur-l-environnement/473…. (Consulté le 11 septembre 2016).

[xix]Alexandre Shields. « Énergie Est : le ministre Heurtel a dû lancer l’étude du BAPE sans la collaboration de TransCanada ». Le Devoir. En ligne. 13 février 2016. http://www.ledevoir.com/environnement/actualites-sur-l-environnement/462…. (Consulté le 11 septembre 2016).

[xx]Alexandre Shields. « Énergie Est : dire oui est « immoral » ». Le Devoir. En ligne. 16 mars 2015. http://www.ledevoir.com/environnement/actualites-sur-l-environnement/434…. (Consulté le 11 septembre 2016).

[xxi]Selon l’expression lumineuse de Steve Gagnon, Je serai un territoire fier et tu déposeras tes meubles. Éditions : Atelier 10, 2015.

CRÉDIT PHOTO: Rasmus Sonderborg