par Rédaction | Avr 20, 2017 | Analyses, International
Par Jacques Simon
(DOSSIER) PORTRAIT DES CANDIDAT·ES À LA PRÉSIDENTIELLE FRANÇAISE (3 de 5)
En cette période électorale, L’Esprit libre vous fait le portrait des cinq candidat·e·s majeur·e·s à la présidentielle française dont le premier tour aura lieu ce dimanche 23 avril. On vous présente ici Benoît Hamon du Parti socialiste.
On ne peut pas dire que Benoît Hamon ait la vie facile en ce moment. Vainqueur surprise de la primaire socialiste, il se retrouve aujourd’hui en position de faiblesse. Il hérite en effet du nom d’un parti qui est accusé de tous les maux de la France à la suite du quinquennat de François Hollande qui a été miné par l’incompréhension, les mouvements sociaux, et une politique centriste qui n’a plu ni à la droite ni à la gauche. Hamon, qui plus est, peine à se situer sur l’échiquier politique. À sa droite, il a le populaire Emmanuel Macron, qui parvient à faire ce qu’Hollande n’a su accomplir : unir la droite et la gauche modérée. À sa gauche, il a le dynamique Jean-Luc Mélenchon, qui occupe largement la gauche de la gauche du monde politique français.
Qui est donc Benoît Hamon, quel est son programme, et pourquoi peine-t-il tant, comme semblent le montrer les sondages, à convaincre les Français·es?
L’homme
Né le 26 juin 1967, Hamon[i] partage son enfance entre sa Bretagne natale et le Sénégal où il passe quelques années. C’est dans ce pays qu’il est confronté à la diversité sociale et culturelle qui l’entraineront, plusieurs années plus tard, à se retrouver dans la campagne antiraciste « touche pas à mon pote » organisée par SOS Racisme en 1985.
À vingt ans, en 1987, il rejoint le PS après avoir participé à une série de manifestations étudiantes. En 1993, il est élu au poste de président du Mouvement des Jeunes Socialistes tout en suivant une formation d’historien. Dès lors, son investissement politique est étroitement lié au PS. En 1997, il est aux côtés de Martine Aubry au ministère de l’Emploi et de la Solidarité. De 2004 à 2009, il est eurodéputé, issu d’une liste socialiste. En 2008, il présente une motion de gauche au congrès du parti[ii], texte qui est soutenu par un certain Jean-Luc Mélenchon. En 2012, il est élu député de Trappes, situé à l’ouest de la métropole parisienne. C’est alors qu’il fait son entrée au gouvernement d’abord en tant que ministre délégué à l’économie sociale et solidaire, puis en tant que ministre de l’éducation à partir de 2014.
Certes, Benoît Hamon a côtoyé le monde politique et le PS depuis trente ans, mais c’est vraiment lorsqu’il occupe un poste clef dans le gouvernement Valls, sous Hollande, qu’il se forme une vraie carrure. Aux côtés d’Arnaud Montebourg, il se trouve sur l’aile gauche du gouvernement, et sait la faire entendre. Le clivage est de plus en plus prononcé, les prises de positions de plus en plus médiatisées. Le 25 août 2014, alors que Valls essaie d’épurer son gouvernement des contestataires, Hamon est remercié.
Il retrouve alors l’unique siège qu’il lui reste : celui dans l’hémicycle de l’assemblée nationale. Dès lors, il intègre un groupe qu’on appelle « les frondeurs ». Il est constitué de députés socialistes, qui se positionnent à la gauche du gouvernement. Dans ce cadre, il militera contre plusieurs projets controversés du gouvernement, notamment la Loi Macron, la déchéance de nationalité, ou encore la loi travail El-Khomri[iii].
L’opposition entre lui et ses anciens collègues de gouvernement devient si féroce qu’il signe une motion de censure qui, si elle avait été ratifiée par 2/3 de l’assemblée, aurait déclenché de nouvelles élections. Cette motion avait été déposée par des parlementaires de gauche en réaction à la « Loi travail » présentée par le gouvernement Hollande.
Le 16 août 2016, il est un des premiers socialistes à présenter sa candidature à la primaire du parti. À ce moment, Hollande n’avait pas encore renoncé à briguer un second mandat – il se présente donc, a priori, contre le président de la république. Assez largement à la traine, il arrive à se créer une campagne efficace.
S’il commence aux alentours de 10% fin juin 2016, les sondages lui donnent la seconde place avec presque 30% des voix à la veille de l’élection. À la surprise générale, il devance largement le premier ministre Manuel Valls avec 36,51%. Au second tour, il ne déçoit pas ses partisan⸱e⸱s : avec presque 60% des voix, il s’assure une large victoire.
Le symbole est fort : Benoît Hamon, ministre évincé du gouvernement pour avoir trop ouvert sa bouche, prend le devant du grand Parti Socialiste. S’il restait des doutes, l’affaire est dorénavant close. Le quinquennat de François Hollande n’a pas convaincu, ni à l’intérieur ni à l’extérieur de son parti. Mais le symbolique ne se traduit pas toujours par du concret. Une fois tournée la page « Hollande », les électeurs et électrices semblent aussi vouloir tourner la page « PS ».
Son ascension fulgurante est coupée court. Aujourd’hui, Benoît Hamon ne dépasse même plus les 10% d’intentions de votes.
Économie
Économiquement, Hamon fait partie d’une tendance qu’on peut appeler la « nouvelle gauche ». Héritière de la gauche d’antan qui analysait la société en termes de lutte des classes, cette nouvelle tendance cherche plutôt à absorber les progrès issus du capitalisme, et en rependre les bénéfices par l’intermédiaire d’un État-providence fort. La plupart des mesures phare du programme de Hamon vont dans ce sens.
Le projet clef du programme est la création d’un revenu universel d’existence[iv] (RUE, souvent connu sous le nom de « revenu minimum garanti » au Québec). Initialement prévu pour tou·te·s, il a été maintes fois modifié par le candidat, pour adopter une forme qui est aujourd’hui plus limitée. Pour être éligible à ce versement mensuel, une personne devra montrer que ses revenus sont inférieurs à 1,9 fois le salaire minimum, soit 2 185 euros net (environ 3 000 dollars canadiens). Selon l’équipe de campagne de Benoît Hamon, quelques 19 millions de Français·es seraient concerné·e·s, soit 30% de la population nationale[v].
Le revenu est fixé à 600 euros par personne, qui vient se déduire à l’impôt que chacun·e doit payer. Ainsi, si, dans une situation théorique, une personne est éligible pour le RUE mais ne doit pas payer d’impôt, elle recevra un chèque de 600 euros. À l’inverse, si une personne est éligible, mais doit payer 900 euros d’impôts, elle ne percevra aucune augmentation de revenu, mais verra sa feuille d’imposition baisser à 300 euros.
Cette proposition avait, initialement, intéressé beaucoup d’électeurs et électrices potentiel·le·s. Mais au fur et à mesure que le candidat change des éléments du RUE, de moins en moins de personnes s’y retrouvent, et, surtout, elles font moins confiance à Hamon pour réellement bâtir cette « cinquième branche » de la sécurité sociale. Pour les plus philosophes[vi], la proposition telle qu’elle est aujourd’hui ne représente plus rien d’intéressant, puisqu’elle ne permet plus de séparer le revenu du travail.
Autre proposition issue directement de la vision « nouvelle gauche », la taxe sur les robots[vii]. En effet, pour combattre la robotisation qui remplace de plus en plus d’emplois, Hamon souhaite imposer la richesse créée par les machines, afin qu’elles puissent contribuer, tout comme les humains, à financer les dépenses de l’État. Cette idée, si intéressante soit-elle, reste peu développée : à quelle hauteur s’élèvera cette taxe? Combien est-ce que l’État français peut espérer toucher? Comment est-ce que ce revenu sera utilisé[viii]?
En règle générale, c’est dans cette même direction que vont les propositions de Benoît Hamon. Il propose d’augmenter le salaire minimum ainsi que les minimas sociaux. Il propose de revenir sur la Loi El-Khomri, celle qui avait provoqué des manifestations monstres[ix] en 2016, afin de la remplacer par une version modifiée qui « encouragera la poursuite de la réduction collective du temps de travail ». En somme, le programme du candidat PS vise à conserver les acquis sociaux dans un monde où la raréfaction du travail est de plus en plus une réalité. Pour ce faire, il stipule que les solutions du passé doivent être revues, voire même abandonnées.
Société
Fidèle à son héritage de gauche, Benoit Hamon est libéral sur les questions sociales.
En un premier temps, il propose des mesures qui vont dans le sens d’un regain de participation citoyenne dans la sphère politique. Une de ses propositions phares est la création d’un « 49-3 citoyen » (nommé ainsi en référence à l’article de la constitution qui permet au gouvernement de faire passer une loi de force, sans la soumettre au congrès), qui donne le pouvoir au peuple d’enclencher un référendum ou « d’inscrire [une loi] à l’ordre du jour du parlement » dès lors qu’une pétition est signée par 1% du corps électoral. Il propose aussi de mieux protéger les lanceurs et lanceuses d’alerte, de mettre en place un budget participatif dans lequel les citoyen·ne·s auraient leur mot à dire, et de passer à une 6ème République qui viserait à fluidifier les relations entre l’élite politique et le peuple[x].
Autre projet qui attire les jeunes : Benoît Hamon prône la légalisation du cannabis. La plante serait donc vendue, réglementée et taxée. Les bénéfices de l’imposition serviraient à « mieux prévenir la consommation de drogues ».
Question immigration, le candidat PS est aussi relativement libéral par rapport à ses adversaires. Il ne souhaite pas durcir les conditions d’accueil pour les migrant·e·s, ni renforcer le contrôle aux frontières de l’Union européenne (UE). Il souhaite aussi instaurer un « visa humanitaire » qui faciliterait l’arrivée de personnes particulièrement nécessiteuses.
Relations internationales
Si jusqu’à présent le programme de Benoît Hamon a été très similaire à celui de Jean-Luc Mélenchon, c’est au niveau des relations internationales que les deux candidats divergent de façon assez marquée.
Sur la question européenne, Hamon souhaite effectuer un changement de l’intérieur, modifier les traités, plutôt qu’en sortir. Pour lui, « face aux défis que les Européen[·ne·]s doivent relever, la solution ne peut venir ni du retour à des États-nations divisés, ni de la poursuite de l’austérité économique et de son pendant, le déficit démocratique[xi]». Il faudrait donc renforcer l’UE pour qu’elle soit à même de répondre aux défis et aux problématiques contemporaines.
Pour ce faire, Hamon propose de tourner le dos à l’Europe qui a imposé l’austérité aux pays ayant des problèmes économiques. Il souhaite voir un plan d‘investissement d’une valeur de 1 000 milliards d’euros. En parallèle, il demande à ce que l’Europe prenne en charge une partie de la dette des États en difficulté, commence un « Buy European Act » pour améliorer la compétitivité européenne et harmoniser les normes comme celle du salaire minimum. Enfin, il souhaite lancer une « Europe de l’énergie » qui serait orientée vers l’écologie.
Pour ce qui est des relations hors-Europe, Hamon souhait reconnaître la Palestine et ainsi emboîter le pas à la Suède. Contrairement à Mélenchon, il ne s’inscrit pas dans la lignée de politiciens de gauche qui soutiennent l’intervention russe en Syrie ou en Ukraine. Globalement, c’est aux organisations internationales telles l’ONU qu’il laisse le soin de s’occuper des conflits militaires.
Quelles chances?
Soyons clairs : les chances de Benoît Hamon sont faibles. S’il a surpris lors de la primaire socialiste, il y a fort à parier que ça ne se reproduira pas. Pour certain·e·s, il n’est même plus un candidat majeur. Largement affaibli par le quinquennat de Hollande qui a mené beaucoup à tourner le dos au PS, il n’a pas réussi à se séparer de cette image de candidat mainstream. Un comble pour quelqu’un qui incarnait le renouveau au sein de son parti.
Il a, un temps, été en position de force face à Jean-Luc Mélenchon et lui avait proposé de retirer sa candidature afin de faire lutte commune. Aujourd’hui, les tables ont tourné et c’est le candidat de la France insoumise (FI) qui est beaucoup plus haut dans les sondages. De ce fait, certain·e·s militant·e·s demandent à Hamon de se désister en faveur de son collègue de gauche. Mises à part les réelles différences dans leurs programmes respectifs, des difficultés techniques[xii] viennent aggraver la situation, la plus problématique étant la question financière : le PS a déjà déboursé quelque 14 millions d’euros pour cette campagne, remboursable uniquement s’il dépasse 5% dans les suffrages. Se retirer maintenant signerait, de fait, la fin du parti.
Mais Benoît Hamon n’est pas forcément à blâmer pour cette situation. Le PASOK grec et le PSOE espagnol en témoignent, les temps sont durs pour les partis socio-démocrates dans le sud de l’Europe. Indépendamment de cette campagne, le PS n’était pas dans une position de force. Si la tendance continue, il se peut qu’il n’y ait plus de candidat du Parti socialiste pour l’élection de 2022.
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CRÉDIT PHOTO: Philippe Grangeaud/Solfe Communications
[i]Benoît Hamon, « Biographie », https://www.benoithamon2017.fr/biographie/, consulté le 10/04/2017.
[ii]Dans ce contexte, une « motion » est une ligne politique qu’adopte le parti lors de son congrès.
[iii]Ces trois projets de lois sont à la source de la série d’immenses manifestations qu’a connu la France en 2016.
[iv]Benoît Hamon, « projet », https://www.benoithamon2017.fr/wp-content/uploads/2017/03/projet-web1.pdf, consulté le 05/04/2017.
[v]Ibid.
[vi]Usul2000, « Le Salaire à Vie (Bernard Friot) », Youtube, 29/06/2017, https://www.youtube.com/watch?v=uhg0SUYOXjw, consulté le 10/04/2017
[vii]Benoît Hamon, « projet », https://www.benoithamon2017.fr/wp-content/uploads/2017/03/projet-web1.pdf, consulté le 05/04/2017
[viii]Vincent Michelon, « Quelle est donc cette « taxe robots » proposée par Benoît Hamon ? », La chaîne parlementaire, 09/03/2017, http://www.lci.fr/elections/quelle-est-donc-cette-taxe-robots-proposee-p…, consulté le 18/04/2017
[ix]Loi Travail, « carte des mobilisations », http://loitravail.lol/rassemblements/, consulté le 11/04/2017
[x]Aujourd’hui, et depuis 1958, la France est sous le modèle de la « 5ème république ». Celle-ci est largement critiquée pour la largesse des pouvoirs qu’elle attribue au président.
[xi]Benoît Hamon, « projet », https://www.benoithamon2017.fr/wp-content/uploads/2017/03/projet-web1.pdf, consulté le 05/04/2017.
[xii]Thibaut Le Gal, « Frais de campagne, temps de parole… Pourquoi le retrait de Hamon pour Mélenchon est improbable », 20 minutes, 12/04/2017, http://www.20minutes.fr/elections/presidentielle/2048415-20170412-frais-…, consulté le 13/04/2017.
par Rédaction | Avr 19, 2017 | Analyses, International
Par Jacques Simon
(DOSSIER) PORTRAIT DES CANDIDAT·ES À LA PRÉSIDENTIELLE FRANÇAISE (2 de 5)
Marine Le Pen, c’est un classique de la politique contemporaine. Tout le monde la connaît, tout le monde a son avis sur elle, tout le monde est vaguement au courant de ses positions. Et pourtant, personne ou presque n’a lu son programme.
Qui est donc cette politicienne hors-pair qui attire les regards du monde entier, et qui fait trembler les Français·es modéré·e·s? D’où vient-elle, et que propose-t-elle? Comme se positionne-t-elle sur l’échiquier politique français, et où se situe-t-elle par rapport aux autres partis d’extrême droite européens.
Tentons d’approfondir un peu notre connaissance du phénomène bleu Marine.
La femme
Née en 1968 dans une famille portant le nom de l’extrême droite française, Marine Le Pen a baigné dans la politique depuis sa plus tendre enfance.
Le 5 octobre 1972, son père Jean-Marie Le Pen participe à la création du Front national pour l’unité française, parti dont il prendra la tête l’année suivante. Au départ, c’est un groupuscule rassemblant des tendances néofascistes et pétainistes, ayant une volonté commune de conserver l’Algérie française[i]. Avec une base militante solide et convaincue, la tendance est propulsée au cœur de la sphère politique française lorsqu’en 1986, les élections législatives à la proportionnelle donnent 35 sièges parlementaires au parti. Depuis lors, le Front national (FN) est resté un acteur politique au succès variable, mais à la visibilité continue[ii].
C’est d’ailleurs cet événement qui servira d’entrée en jeu politique à la jeune Marine, alors âgée de 18 ans. Douze ans plus tard, en 1998, elle abandonne sa formation d’avocate pour se consacrer pleinement au parti familial en devenant conseillère régionale du Nord-Pas-de-Calais. En parallèle, elle fait aussi partie du service juridique du FN entre 1998 et 2003, et est cheffe de l’organisation Génération Le Pen. Cette organisation a pour vocation de « dédiaboliser » le Front national, un effort qui anime toujours la politicienne.
En 2004, elle devient conseillère régionale d’Île-de-France (la région parisienne), puis rentre au parlement européen la même année. Pourtant, Marine Le Pen voit bien plus grand : elle se veut cadre de la haute hiérarchie frontiste, et se rêve meneuse d’un mouvement politique qu’elle est convaincue de pouvoir porter au pouvoir.
En 2007, elle est directrice stratégique de la campagne présidentielle de son père, qui se solde par un résultat décevant : le parti reçoit à peine plus de 10%, soit plus de six points de moins qu’en 2002, lorsque Jean-Marie Le Pen était parvenu au second tour. Malgré de nombreuses contestations à l’interne venant de l’aile droite, elle continue de pousser vers la direction du parti. Ce vœu la portera à se présenter à la succession de son père lors du congrès du Front national à Tours en 2010. Elle gagne le scrutin face à Bruno Gollnisch, un cadre historique du parti, avec 67,65% des voix[iii].
Désormais le parti sera le sien, et elle fera tout pour le rebâtir de l’intérieur comme le redorer de l’extérieur.
Le plus gros de son travail sera axé sur la dédiabolisation du parti. Au grand dam de militant·e·s vieux-jeux, elle essaye à tout prix de se séparer des racines xénophobes et pétainistes du FN (ou au moins de mieux les cacher) qui en formaient le socle idéologique historique. Elle met de l’eau dans son vin lors de ses interventions publiques, elle est intransigeante[iv] sur la responsabilité privée des élu·e·s quand des images d’elles et d’eux faisant des saluts nazis sortent dans la presse, et elle décide, pendant un moment, de poursuivre en justice celles et ceux qui qualifient son parti d’« extrême droite ».
Ce blanchissage médiatique arrive à son apogée le 20 août 2015 lorsque le bureau exécutif du Front national décide d’exclure[v] du parti Jean-Marie Le Pen, qui avait gardé le statut de président d’honneur, à la suite de propos douteux[vi] sur le génocide juif. Cette décision amplifie la scission déjà présente à l’intérieur du parti. L’aile droite du FN est furieuse, et certain·e·s membres du parti, dont Jean-Marie Le Pen, menacent de quitter l’organisation politique, devenue trop modérée à leur goût.
Cette dédiabolisation est à la fois ce qui permet à Marine Le Pen d’acquérir un score toujours croissant aux élections, sans néanmoins parvenir à faire gagner le parti. En effet, à en juger par sa démarche, la politicienne souhaite unir deux étiquettes à priori irréconciliables : être hors système, tout en se déplaçant petit à petit vers le centre de l’échiquier politique. Chaque pas vers l’extrême droite lui fait perdre de potentiels déserteurs et déserteuses de Les Républicains (LR, le parti de la droite traditionnelle), mais chaque pas vers la droite du gouvernement lui fait perdre un vote de la droite identitaire dure. Heureusement pour elle, l’électorat n’a pour l’instant pas vraiment d’alternative sur laquelle se rabattre, et a donc tendance à continuer à voter FN[vii].
Depuis qu’elle est à la tête du parti, on peut clairement parler d’un succès électoral. Lors des élections présidentielles de 2012, elle arrive troisième du scrutin avec 17,9%[viii], le meilleur score de l’histoire du parti. Si les résultats des élections législatives deux semaines après sont moins impressionnants, trois candidat·e·s sont néanmoins élu·e·s, faisant ainsi rentrer le parti à l’assemblée nationale pour la première fois depuis les élections de 1997.
En 2014, les élections municipales se soldent par un succès résonnant du Front national, propulsé par la popularité en chute libre de François Hollande. Plus d’un million d’électeurs et d’électrices votent bleu Marine au premier tour, et le parti finit avec 1600 sièges municipaux[ix], contre 71 en 2008.
Les élections européennes se tiennent la même année. Avec presque un quart des voix, le Front national obtient le meilleur score de tous les partis, donnant ainsi naissance au slogan « Le Front national, premier parti de France ». Au total, ce sera 24 sièges que le FN gagnera à Strasbourg, ville où siège le parlement européen. Malgré cette victoire de poids, des disputes entre les partis d’extrême droite européens mettent la tendance dans l’incapacité de former un groupe parlementaire crédible. Aux élections régionales de 2015, le Front national sera présent au second tour dans toutes les régions de la métropole, mais, pour des raisons approfondies ici[x], ne parviendra à en gagner aucune.
Marine Le Pen, c’est donc quelqu’un qui maîtrise l’art de la politique. Après avoir pris contrôle du parti familial, elle a su le transformer et l’amener vers des succès électoraux que la base militante n’aurait même pas espéré quinze ou vingt ans plus tôt.
Quid de ses positions concrètes ?
Économie
Certain·e·s obervateur·trice·s considèrent que l’économie est le talon d’Achille du FN. Ses électeurs et électrices étant surtout motivé·e·s par des questions de souveraineté nationale, les questions budgétaires et financières ont longtemps été mises au second plan. Aujourd’hui cependant, avec l’arrivée du parti dans la sphère des politiques mainstream, l’économie ne peut plus être négligée.
Historiquement, le combat du Front national est celui de la sortie de l’euro[xi]. Signe de la supranationalisation des pouvoirs politiques, la monnaie unique a été traitée de tous les noms par les frontistes.
L’article 35 du programme propose le « rétablissement d’une monnaie nationale » qui serait « adaptée » à l’économie française. Concrètement, il s’agit de revenir au franc, initialement établi à parité avec l’euro, pour ensuite subir une dévaluation d’environ 25%. Cette politique aurait notamment pour effet d’augmenter le prix des importations, et celui de la dette française, à rembourser en euro et non en franc.
Si cette proposition était auparavant au cœur du programme frontiste, elle est aujourd’hui plus discrète et souffre notamment d’un manque de clarté vis-à-vis sa mise en place. Dernièrement[xii], il semblerait que le FN envisage la tenue d’un référendum sur la question.
Le deuxième volet majeur du programme économique du Front national est celui du « patriotisme économique ». Ce « protectionnisme intelligent », comparé par certains commentateurs[xiii] à celui de Donald Trump, est issu d’une analyse antimondialiste chère à l’extrême droite.
L’idée est de fermer les frontières économiques pour favoriser l’achat et la consommation de produits français, ainsi que de limiter l’arrivée de travailleurs étrangers et travailleuses étrangères sur le territoire national. Par rapport à cette dernière proposition, le FN veut notamment instituer une loi de préférence nationale qui forcerait les entreprises à embaucher les citoyen·ne·s français·e·s lorsqu’ils sont en compétition avec des immigré·e·s[xiv].
Société
Sans surprises, l’aspect sociétal est dominant dans le discours du Front national. Comme tous les partis d’extrême droite, le FN lie ethnicité, nation et société. La France est présentée comme un pays judéo-chrétien de race blanche dont les valeurs et le style de vie doivent être conservés. L’immigration est présentée comme un fléau. Les étrangers et étrangères, notamment venu·e·s d’Afrique du nord, seraient porteurs de valeurs irréconciliables avec celles de la république française et doivent donc être exclu·e·s ou assimilé·e·s dans la communauté nationale.
À la droite du parti, on trouve des personnes comme Renaud Camus, théoricien du grand remplacement, qui militent pour une politique de séparation des individus selon leur origine ethnique. Ces tendances, minoritaires dans le parti, sont néanmoins présentes et sont soutenues par certains cadres de la vieille école.
Le gros de la politique sociale du Front national repose sur les questions d’immigration. Dans un premier temps, le parti souhaite réduire les entrées à un vingtième de leur taux actuel (10 000 par an au lieu des 200 000 actuelles)[xv]. Pour ce faire, il faudra sortir la France de la zone Schengen (le traité européen qui permet la libre circulation des personnes). Celles et ceux qui rentreront illégalement seront expulsé·e·s « systématiquement »[xvi]. En outre, les organisations ou les soutiens publiques aux sans papiers seront interdits. Le regroupement familial et le droit du sol seront effacés de la loi. Toutes ces mesures sont mises en place par un « grand ministère de l’Intérieur, de l’immigration, et de la laïcité »[xvii].
La lutte contre l’immigration passe aussi par une laïcité et un anti-communautarisme intransigeant[xviii]. Cette dernière vise à limiter toute possibilité de créer une communauté à caractère autre que français sur le sol national. Ainsi, le FN propose d’inscrire dans la constitution le fait que « la République ne reconnaît aucune communauté ». Cela passe aussi par l’extension de la neutralité religieuse à tous les niveaux : on parle notamment d’interdiction du voile dans les lieux publics.
Les 10 000 personnes qui rentreraient en France annuellement seraient sujettes à un effort considérable d’assimilation « républicaine ». Le FN est ouvertement en faveur d’un système judiciaire à deux vitesses : une préférence nationale[xix] pour les Français·es est envisagée dans les secteurs comme l’emploi ou le logement.
Ces efforts tendent vers la création d’une « unité de la France et son identité nationale ». On retrouve là les bases classiques de l’idéologie d’extrême droite. Le peuple se doit d’être à l’image de la nation : il n’a pas vocation à être pluriel.
Relations internationales
Le Front national est chef de file européen des partis eurosceptiques. Historiquement, cette tendance se traduisait par une sortie immédiate de l’Union. Aujourd’hui néanmoins, il est question d’un « référendum sur […] l’appartenance [de la France] à l’Union européenne », ainsi qu’un dialogue avec les pays membres portant sur la construction d’une Europe « respectueuse de l’indépendance de la France »[xx]. Les teneurs concrètes de ce projet restent floues. Ce qui est clair, c’est qu’il s’agit d’un démantèlement de la construction européenne historique, avec un retour des frontières, le rétablissement des monnaies nationales, et un rapatriement général des pouvoirs politiques vers Paris.
Comme les États-Unis de Donald Trump, le Front national veut se battre contre la « mondialisation sauvage », interprétée comme étant à la source de tous les maux contemporains. En termes de politique étrangère, cela est synonyme d’une fermeture des frontières et d’un retrait de toutes les instances supranationales.
Le parti de Marine Le Pen milite pour une sortie de la France de l’OTAN, ainsi qu’un soutien quasi aveugle à la Russie en ce qui concerne la Crimée et le conflit syrien. Récemment, la présidente du FN a été accueillie[xxi] en grande pompe à la Duma, pour une rencontre privilégiée avec le président russe Vladimir Poutine.
Elle souhaite aussi augmenter le budget militaire pour qu’il soit de l’ordre de 3% du produit intérieur brut avant la fin de son quinquennat. Ces fonds supplémentaires serviraient à augmenter les effectifs de l’armée, à construire un nouveau porte-avion, et à remettre en place un service militaire de trois mois. Cette concentration de ressources vers l’armée semble paradoxale étant donné que son programme de politique extérieure est caractérisé par un désinvestissement de la France dans les conflits.
Pourquoi en sommes-nous là, et où va-t-on ?
Le succès électoral de l’extrême droite ne date pas d’hier. Pourtant, le Front national a le vent en poupe en ce moment. Les facteurs sont multiples, mais parmi les plus marquants, on peut noter la crise des migrant·e·s, la crise de l’euro, ou l’échec du quinquennat de François Hollande, faits qui accentuent la xénophobie, l’europhobie, et l’anti-establishment en France.
La démographie[xxii] de l’électorat frontiste est assez similaire à celle des électeurs et électrice·s trumpistes : ce sont surtout les hommes blancs, pauvres et peu éduqués qui sont séduits par son discours. Globalement, on peut postuler que ce sont ceux et celles qui se sentent victimes d’une mondialisation qui promettait la prospérité mais qui a surtout apporté le chômage et la hausse des prix.
Si le FN vit ses meilleurs jours depuis sa formation, les institutions électorales françaises risquent de ne pas lui permettre de recevoir la clef de l’Elysée. Et pourtant, ce postulat ne cesse de s’affaiblir avec le temps qui passe. Conserver le FN dans l’opposition dépendra surtout de la capacité des autres partis à se séparer de leur image d’élite détachée du peuple, et d’en regagner la confiance.
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CRÉDIT PHOTO: Blandine Le Cain
[i]François Durpaire et Farid Boudjellal, « La présidente », 2015, édition imprimée.
[ii]Ibid.
[iii]Ibid.
[iv]« L’élu FN faisant le salut nazi sur une photo a été exclu du parti », Libération, 19/04/2011, http://www.liberation.fr/france/2011/04/19/l-elu-fn-faisant-le-salut-naz…, consulté le 15/04/2017.
[v]« Jean-Marie Le Pen exclu du Front National », Le Monde, 20/08/2015, http://abonnes.lemonde.fr/politique/article/2015/08/20/jean-marie-le-pen…, consulté le 15/04/2017.
[vi]BFMTV, « Jean-Marie Le Pen persiste sur les chambres à gaz », BFMTV, 02/04/2015, https://www.youtube.com/watch?v=Rt8WYVoSkQQ, repéré le 15/04/2017.
[vii]Il ne faut pas non plus négliger l’importance des cadres de l’aile droite du parti. Les Gilbert Collard, Wallerant de Saint-Just, et autres Marion Maréchal-Le Pen permettent aussi de conserver les sympathisant·e·s plus radicales et radicaux.
[viii]Gouvernement Français, « Les élections présidentielles depuis 1958 », Vie Publique, 08/02/2017, http://www.vie-publique.fr/decouverte-institutions/institutions/approfon…, repéré le 15/04/2017.
[ix]Gouvernement Français, « Résultats des élections municipales et communautaires 2014 », Ministère de l’Intérieur, 30/03/2014, http://www.interieur.gouv.fr/Elections/Les-resultats/Municipales/elecres…(path)/MN2014/, repéré le 15/04/2017.
[x]Jacques Simon, « Le plafond de verre du Front National », L’Esprit Libre, 30/12/2016, http://revuelespritlibre.org/le-plafond-de-verre-du-front-national, repéré le 15/04/2017.
[xi]Front National, Les 144 engagements présidentiels, Front National, http://www.frontnational.com/le-projet-de-marine-le-pen/, repéré le 15/04/2017.
[xii]Florian Philippot, « On n’est pas couchés », YouTube, 18/03/2017, https://www.youtube.com/watch?v=JSexjCH6u7k&t=3463s, repéré le 15/04/2017.
[xiii]Mediapart, « Le Pen au scanner. Patriotisme économique, la version Donald Trump », YouTube, 22/03/2017 https://www.youtube.com/watch?v=K2lQf49Ovjg, repéré le 15/04/2017.
[xiv]Évidement, cette loi s’applique uniquement lorsque les deux partis sont à compétence égale.
[xv]Front National, Les 144 engagements présidentiels, Front National, http://www.frontnational.com/le-projet-de-marine-le-pen/, repéré le 15/04/2017.
[xvi]Ibid.
[xvii]Ibid.
[xviii]À l’image du Québec, la laïcité en France a tendance à se traduire par un sentiment anti-religieux, plus que par une neutralité vis-à-vis des différentes confessions.
[xix]Mediapart, « Le Pen au scanner. La « priorité nationale », contraire à la République », YouTube, 22/03/2017, https://www.youtube.com/watch?v=bt_By0BlrUk, repéré le 15/04/2017.
[xx]Front National, « Les 144 engagements présidentiels », Front National, http://www.frontnational.com/le-projet-de-marine-le-pen/, repéré le 15/04/2017.
[xxi]« Marine Le Pen rencontre le président russe Vladimir Poutine », Radio-Canada, 24/03/2017, http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1024176/marine-le-pen-rencontre-pres…, repéré le 15/04/2017.
[xxii]Boris Manenti, Election régionales : qui a voté FN ?, Nouvel Observateur, 08/12/2015, http://tempsreel.nouvelobs.com/politique/elections-regionales-2015/20151…, repéré le 15/04/2017