Télétravail et économie numérique en temps de pandémie : cristallisation d’une nouvelle norme?

Télétravail et économie numérique en temps de pandémie : cristallisation d’une nouvelle norme?

En l’espace de quelques mois, la société met en place et intègre un nouveau quotidien selon des critères dictés par l’État et la Santé publique. Ce qui aurait pu paraître surréel il y a de cela peu de temps encore, paraît aujourd’hui comme une nouvelle réalité qui se concrétise dans l’institution de nouvelles normes régulant le monde du travail. On peut mentionner à cet effet le déplacement massif de l’économie vers le télétravail, afin de respecter les consignes de distanciation. De petites et grandes entreprises ont rapidement dû réorganiser leurs méthodes de travail afin de s’adapter rapidement à ce nouveau prérequis, conditionnel à la poursuite du travail. Dans ses points de presse, le gouvernement laisse présager que les entreprises ayant été en mesure de réorganiser le travail selon ces considérations pourront reprendre leurs activités plus rapidement. S’agit-il d’un incitatif d’État pour entreprendre ou consolider un virage numérique? Alors qu’on est à même de penser qu’il s’agit d’une situation temporaire, ce qui peut effectivement être le cas, on peut aussi se demander si le déplacement massif du monde du travail vers le télétravail ne cristallise pas plus rapidement une tendance, déjà en cours, vers le numérique.

Confinement et déplacement du monde travail vers le virtuel

« Autant dans l’enseignement que du côté du monde du travail, on se dirige vers des modes mixtes », avance Diane-Gabrielle Tremblay, spécialiste en gestion des ressources humaines, en économie et en sociologie du travail et professeure titulaire à la TÉLUQ. En effet, une partie du télétravail devrait se maintenir après le confinement, considérant qu’il y avait une demande existante de la part de salarié·e·s bien avant la crise sanitaire. Dans le monde de l’entreprise, on pouvait constater à ce moment une certaine résistance de la part des cadres, qui avaient plutôt tendance à s’opposer à l’implantation de politiques de télétravail. La logique de l’arrangement individuel prévalait, avec une certaine méfiance découlant notamment de craintes liées à la baisse de productivité. « La crise a forcé une réorganisation rapide du travail vers le domicile, démontrant du même coup qu’il était possible de le faire » relève la chercheuse, qui s’intéresse spécifiquement aux enjeux socio-organisationnels de l’économie du savoir. 

En guise d’illustration, Mme Tremblay estime  qu’un bond de 10 à 40 % a été réalisé sur l’ensemble du territoire québécois depuis le début du confinement en mars 2020, principalement dans la région métropolitaine, mais également dans les régions périphériques. Ce taux devrait graduellement redescendre selon elle pour osciller autour des 30 %, au respect des directives de la santé publique en matière de sécurité au travail. Tout de même, une augmentation significative du recours au télétravail due à la crise sanitaire est à prévoir lors du retour au travail post-COVID-19. Toutefois, elle rappelle de conserver la possibilité de travailler en présentiel afin de retrouver des espaces collectifs nécessaires à une dynamique collaborative caractéristique du monde du travail, qui est aussi un milieu social. Jusqu’à nouvel ordre cependant, toutes les organisations de type bureaux devraient être davantage enclines à conserver ce fonctionnement jusqu’à l’automne au minimum, et même en 2021.

Du côté scolaire, « on devrait assister au développement de nouvelles formules d’enseignement pour réduire la densité de population étudiante présente simultanément sur les campus », remarque Mme Tremblay. À ce sujet, elle souligne un engouement pour  la TÉLUQ de la part des étudiant·e·s, qui peut s’expliquer par le fait que les cours offerts soient pensés et construits pour être donnés à distance, alors que les cours en présentiel ont dû transiter dans la hâte vers l’enseignement en ligne dans le contexte de la crise sanitaire. Ainsi, tout porte à croire que la situation actuelle semble bel et bien précipiter le virage vers le numérique. Le gouvernement du Québec a d’ailleurs débloqué 150 millions de dollars destinés à faire l’acquisition d’équipements numériques dans les écoles1, ce qui laisse penser que le secteur scolaire représente un marché potentiellement très lucratif pour l’industrie numérique. Simultanément à la numérisation grandissante de l’organisation sociale, on apprend que les fonds CEFRIO, organisme de recherche dont le mandat était de soutenir le passage au numérique, ne seront pas renouvelés, celui-ci devant mettre un terme à ses activités en juin 20202.

Pourtant, plus que jamais, il convient d’approfondir la réflexion collective sur les enjeux de l’économie numérique, et plus particulièrement du recours massif au télétravail, qui déplace les lieux conventionnels du travail vers l’espace privé. Des questions concernant des considérations d’ordre matériel et immatériel se posent : qui fournit l’équipement et les installations adéquates? Comment le télétravail transforme-il notre rapport au travail? D’après ses recherches, Diane-Gabrielle Tremblay souligne que les deux avantages principaux pour les salarié·e·s seraient la réduction du temps de déplacement, particulièrement dans les zones urbaines; et une amélioration de la concentration au travail, en contraste avec les milieux de travail à aires ouvertes par exemple, qui ont tendance à être plus bruyants. On mentionne également la possibilité d’une meilleure conciliation travail-famille, plus spécifiquement chez les femmes. Cette situation n’est pas étonnante, car les chiffres démontrent que ce sont les femmes qui consacrent toujours davantage de temps aux activités domestiques3.

Pour ce qui est des inconvénients, on relève le manque de présence de collègues, ainsi que l’isolement, inconvénients qui sont davantage cités par les femmes et par les personnes qui pratiquent le télétravail à temps plein. Ces obstacles, que l’on retrouve surtout en situation de télétravail imposé, peuvent être surmontés par une mixité des pratiques, puisqu’ils sont minimisés lorsqu’il s’agit d’un désir émis par les employé·e·s. Par ailleurs, c’est au moyen de la socialisation et de la communication que sont mis en commun les réalités et enjeux liés au travail et essentiels à la construction d’un rapport de force capable de défendre les intérêts des salarié·e·s. Dans ce contexte, la pérennité de l’isolement des travailleuses et des travailleurs peut s’avérer problématique, ce pour quoi il demeure essentiel de maintenir des structures qui favorisent les interactions entre collègues.

Alors que le télétravail était jadis le plus souvent considéré comme une faveur pour les employé·e·s, force est de constater qu’il devient de plus en plus incontournable. Pour Mme Diane-Gabrielle Tremblay, « à partir du moment où ça devient plus généralisé, on peut prévoir que les syndicats regardent de plus près les enjeux qui y sont liés ». Dans les secteurs où le télétravail est davantage utilisé, par exemple celui des technologies de l’information et des communications, certaines entreprises fournissent le matériel nécessaire (ordinateur, chaise et table ergonomique) et couvrent certains frais afférents (chauffage, encre et imprimante, abonnement internet). Comme il s’agit d’une pratique peu, voire pas du tout réglementée ni encadrée légalement en Amérique du Nord, la chercheuse croit qu’on pourrait également s’attendre à ce qu’on entame de réels pourparlers à cet effet dans un avenir rapproché. L’espace adéquat pour travailler à domicile est un enjeu important, car il peut être source d’inégalités d’accès à l’emploi. En ce sens, il devient plus urgent pour les parties prenantes ·d’instaurer un cadre clair pour baliser la pratique et éviter les écueils·, affirme-t‑elle.

Le télétravail, au cœur des mutations du capitalisme

Dans une perspective plus globale, il est possible d’analyser le télétravail comme une pratique en phase avec les mutations du capitalisme à l’ère des technologies de l’information. Avant d’entamer cette réflexion, il est toutefois important de rappeler que la crise sanitaire actuelle n’est pas vécue de la même façon pour tous. En effet, les inégalités présentes dans la société sont révélées et renforcées dans le contexte de la pandémie. Pour le sociologue et philosophe Geoffroy de Lagasnerie, il est important de reconnaître que le confinement ne s’applique pas de façon uniforme pour toute la population : certains groupes sociaux sont confinés alors que d’autres ne le sont pas4. L’accès au travail à domicile pour les premiers peut être conçu comme un privilège, réservé d’abord aux emplois ayant statistiquement plus de chance d’être occupés par une classe sociale scolarisée. Les classes populaires sont plutôt davantage représentées au sein des emplois requérant une présence physique, par exemple dédiés à la production et livraison de biens et services considérés essentiels. Ceux‑ci, en plus d’avoir plus de chances d’appartenir à des populations plus vulnérables face au virus sur le plan de la santé, doivent donc endosser les risques supplémentaires associés au milieu de travail. La logique du confinement obéit donc d’abord à la logique de la classe sociale qui l’emporte sur la logique sanitaire5. En outre, la situation attribuable à la pandémie contribue fortement à renforcer la précarisation des groupes sociaux auparavant déjà précarisés et marginalisés, que ce soit les immigrant·e·s en situation irrégulière, travailleur·euse·s isolé·e·s, travailleur·euse·s du sexe, gens en situation d’itinérance, de dépendance ou autres. Cette situation s’illustre notamment sur les cartes géographiques de la région métropolitaine, où l’on constate que les quartiers les plus touchés sont ceux qui font l’expérience quotidienne des inégalités, de la pauvreté et du racisme systémique6.

Historiquement, il convient de souligner que la modernité se fonde pour plusieurs sur la séparation du travail à domicile et du travail salarié. Paradoxalement, sous l’impulsion des technologies de l’information et de la communication, on constate un retour d’une partie du travail salarié vers le domicile. L’accroissement de l’autonomie du travailleur n’étant plus soumis à une surveillance directe est caractéristique du « nouvel esprit du capitalisme7 » se dégageant des textes du nouveau management des années 70, qui nourrit la pensée patronale et les nouveaux modes d’organisation de l’entreprise de la période post-fordiste. Celle‑ci requiert désormais davantage d’autodiscipline, d’adhésion aux valeurs et objectifs de l’entreprise, d’investissement de soi, et même de concurrence et de surveillance entre salarié·e·s pour assurer la productivité. Le désengagement de l’autorité dans la chaîne de commandement peut donner une impression de liberté et de flexibilité aux travailleur·euse·s, qui se trouvent en fait à internaliser ce rôle auparavant rempli par les cadres8. Pour l’entreprise, l’externalisation9 d’une partie de ses activités permet une réduction des coûts liés à l’autorité et à l’immobilier, sans néanmoins réduire les impératifs de productivité et d’innovation nécessaires à l’accroissement des profits. Des facteurs de risques tels que le stress, l’épuisement et des enjeux de santé mentale sont associés au déplacement de cette charge additionnelle sur les épaules des travailleur·euse·s, qui ne se traduit pas nécessairement par une augmentation salariale conséquente.

Pour les sociologues françaises Claudie Rey et Françoise Sitnikoff, « La diffusion des TIC consacre et banalise l’incursion du travail dans l’espace privé10 ». En effet, les salarié.e.s passent plus de temps sur les lieux de travail et/ou apportent le travail à la maison grâce à l’omniprésence des TICs, ce qui résulte en une réduction considérable de l’espace privé non marchand. Dans certains cas, l’effacement des frontières entre espace privé et travail peut être exploité par le patronat, en se traduisant par exemple par des heures supplémentaires de travail non rémunéré associés à l’introduction d’une disponibilité accrue en dehors des horaires de travail traditionnels. En guise d’illustration, cet enjeu est à la source des débats sur le « droit à la déconnexion », qui vise à octroyer à l’employé·e la possibilité de moments de retrait du travail. Pour Éric George, professeur à l’École des médias de l’UQAM, ce nouveau management de l’organisation du travail est au cœur des mutations du système capitaliste financier : les hiérarchies y sont invisibilisées afin de mobiliser la subjectivité du salarié·e·s au service de l’entreprise11.

En guise d’illustration, ce dernier reprend la perspective du philosophe français Michel Foucault : « il s’agit de rendre les corps et les esprits dociles et utiles à la reproduction de l’ordre capitaliste12 ». L’auteur a effectivement consacré une partie considérable de son travail à la théorisation et la critique du pouvoir et des structures sociales, ainsi que leurs effets sur les corps et les subjectivités. On lui doit notamment le concept de biopouvoir, qui sert notamment à distinguer théoriquement, à partir de l’étude des techniques utilisées pour assujettir les corps, les formes « traditionnelles » des formes « modernes » de pouvoir exercé sur la vie. Alors qu’à l’âge classique, le souverain à droit de vie ou de mort sur le sujet, le pouvoir se déplace en Occident à travers la gestion de la vie de l’individu dans toutes ses composantes. Pour Foucault, la vie et le vivant deviennent les enjeux de nouvelles luttes politiques et économiques dès l’essor du capitalisme, car ils sont nécessaires à son fonctionnement. Ceci se fait au moyen de la discipline du corps, « considéré comme une machine qu’il faut dresser et dont il faut tirer le maximum de ses aptitudes, de sa force et de sa croissance13 »; couplée au contrôle du vivant grâce à l’usage d’un dispositif statistique de naissance, mortalité, santé et durée de vie qui sert à en assurer la gouvernementalité. Comme le formule la professeure de communication Sophia Del Fa dans une analyse qui met à profit la lunette foucaldienne pour analyser la pandémie au regard de la biopolitique, « [c]’est donc par la discipline des corps et la régulation de la population que se déploie le biopouvoir capitaliste qui a besoin de l’insertion contrôlée des corps dans l’appareil de production pour les assujettir aux processus économiques14 ». Le but de la gouvernementalité de l’État est de disposer des individus et des relations qu’ils entretiennent au moyen de normes, de travail ou de la vie sociale, inculquées et véhiculées à travers les institutions, de façon à servir objectifs et intérêts sans avoir à recourir à la force pour exercer sa souveraineté. Ainsi, en favorisant par exemple l’autodiscipline et l’amplification du brouillage des frontières entre vie privée et travail salarié, le risque est de contribuer à renforcer des logiques d’exploitation invisibles, alors que l’on invoque en façade l’amélioration de la qualité de vie des salarié.es.

En terminant, si ces enjeux ne sont pas applicables aux situations d’emploi en télétravail observées de façon individuelle, ils permettent tout de même de brosser un tableau plus large des conséquences potentielles et insidieuses des transformations du monde du travail à l’ère des TICs. À cet égard, le télétravail en représente une manifestation concrète et partagée à travers la quasi-totalité des domaines du monde du travail15. Par ailleurs, sur le plan environnemental, si on pointe une diminution du trafic routier quotidien en réduisant la masse de salarié·e·s devant se rendre au bureau chaque matin, il est possible d’envisager que le phénomène se traduise par une augmentation de l’étalement urbain, comme le fait judicieusement remarquer Diane Gabrielle Tremblay, les salarié.e.s n’étant plus contraints de se rapprocher physiquement du lieu de travail. On peut également mentionner l’impact environnemental et social de la production délocalisée des TICs, qui comporte en soi son lot d’enjeux. Ces considérations, présentes et questionnées bien avant la pandémie, appellent à une vigilance accrue dans le contexte de crise sanitaire actuel, qui contribue à accentuer la dépendance de nos sociétés aux technologies numériques.

CRÉDIT PHOTO: Flickr/Pascal Lefevre

1 La Presse Canadienne, « Québec veut accélérer le virage numérique dans les écoles », Radio-Canada, 31 mai 2020. ici.radio-canada.ca/nouvelle/1707958/quebec-tablettes-ordinateurs-virage-numerique-ecoles-pandemie-distance

2 Christine Thoër et Pierre Trudel, « Un coup dur pour la recherche et la société québécoise ». La Presse, 2 juin 2002. www.lapresse.ca/debats/opinions/2020-06-02/un-coup-dur-pour-la-recherche…

3 Patricia Houle, Martin Turcotte et Michael Wendt, « Évolution de la participation des parents aux tâches domestiques et aux soins des enfants de 1986 à 2015 », Statistique Canada, 1er juin 2017. www150.statcan.gc.ca/n1/pub/89-652-x/89-652-x2017001-fra.htm

4 RT France, « Interdit d’interdire – Geoffroy de Lagasnerie sur les impensés du confinement », vidéo disponible sur Youtube, avril 2020. bit.ly/2OuCjiT

5 Idem.

6 Tracey Lindeman, « Why are so many people getting sick and dying in Montreal from Covid-19 ? », The Guardian, 12 mai 2020. www.theguardian.com/world/2020/may/13/coronavirus-montreal-canada-hit-hard

7 Luc Boltanski et Ève Chiapello, Le Nouvel Esprit Du Capitalisme, Paris : Gallimard, 2011.

8 Claudie Rey et Françoise Sitnikoff, « Télétravail à domicile et nouveaux rapports au travail », Revue Interventions économiques, n° 34, 2006. journals.openedition.org/interventionseconomiques/697

9 Transférer une partie des activités de l’intérieur vers l’extérieur de l’entreprise.

10 Idem.

11 Éric George, « L’intrusion de Google dans la vie privée, au cœur des mutations du capitalisme », Terminal, n° 108-109, 2011. journals.openedition.org/terminal/1331

12 Idem.

13 Sophie Del Fa, « Le biopouvoir à l’épreuve de la vie », Le Devoir, 20 juin 2020. www.ledevoir.com/societe/le-devoir-de-philo-histoire/581168/devoir-de-philo-le-biopouvoir-a-l-epreuve-de-la-vie

14 Idem.

15 Fabrice Filipo, « L’inquiétante trajectoire de la consommation énergétique du numérique », The Conversation, 2 mars 2020.
theconversation.com/linquietante-trajectoire-de-la-consommation-energetique-du-numerique-132532?fbclid=IwAR1_3fP53s7kY8qzCZrgn3HwF6mL6FJy1DEnSxBjMMNDY-4BFdThNWSEcf4

« Une crise dans une crise » : Premières Nations et COVID-19

« Une crise dans une crise » : Premières Nations et COVID-19

Les rues sont calmes ces derniers mois dans la communauté innue de Pessamit sur la Haute-Côte-Nord. Marie-Louise Picard, une enseignante à la retraite, est assise dans son salon et se désole de ne voir personne à l’extérieur : « Habituellement, j’ai toujours la visite de mes sœurs chez nous. […] Les gens de Pessamit sont très proches. C’est sûr que ça nous manque de sortir. Là, nous sommes bien obligé(e)s de rester [à l’intérieur], c’est pour notre bien-être. Il ne faudrait pas être malade parce que cette maladie-là, c’est quelque chose ».

Tout comme Marie-Louise Picard, le Conseil des Innus de Pessamit est conscient du danger que la pandémie de COVID-19 représente pour la communauté. Des mesures drastiques ont été imposées aux résident(e)s : une guérite a été installée à l’entrée du territoire et, jusqu’à la dernière semaine d’avril, seuls les camions qui amenaient la nourriture pouvaient entrer et sortir. Alors qu’au plus fort de la première vague de la pandémie, la population québécoise allochtone pouvait se déplacer à l’intérieur de régions délimitées par des barrages, la collectivité située à une cinquantaine de kilomètres au sud de Baie-Comeau était cloisonnée du reste du monde.

Un fossé à combler

Dès le début de la crise de la COVID-19, l’administratrice en chef de la Santé publique du Canada, la Dre Theresa Tam, a mis en garde1 contre les risques disproportionnés de la pandémie pour les Premières Nations. Celles-ci sont particulièrement à risque face à la pandémie, notamment dû à certaines conditions médicales préexistantes comme le diabète2, qui affecte jusqu’à 26%3 de la population dans certaines collectivités. Devant l’urgence d’agir, le gouvernement fédéral a mis à la disposition de ces communautés 305 millions de dollars pour lutter contre la COVID-19 ainsi qu’un fonds additionnel de 100 millions pour du matériel médical.

Des expert(e)s doutent que cet argent parviendra à combler le fossé entre les services offerts aux populations autochtones et allochtones : « Il y a un problème fondamental de discrimination [envers les peuples autochtones], qui peut être chiffré en fonction des services qui leurs sont accordés comparativement au reste de la population » explique Renée Dupuis, sénatrice indépendante et alliée de longue date des peuples autochtones du Canada. Selon elle, cet écart dans le financement exacerbe les risques de santé pour les Premières Nations face à la COVID-19. La surpopulation « sans commune mesure » des logements fournis par les conseils de bande, qui abritent parfois plusieurs familles sous un même toit, n’est qu’une des conséquences du sous-financement qui aurait un impact sur la propagation du virus.

Quand les chiffres parlent d’eux-mêmes

À titre d’exemple de l’écart de financement des services offerts entre les communautés autochtones et allochtones, un rapport4 publié en 2016 par le directeur parlementaire du budget (DPB), Jean-Denis Fréchette, conclut un déséquilibre de centaines de millions de dollars entre le financement accordé aux écoles autochtones et celui que reçoivent les réseaux provinciaux. Selon la formule de financement de l’Ontario, entre 21 000 $ et 25 000 $ sont accordés pour chacun des élèves, soit le double des 11 500 $ accordés par le ministère des Affaires autochtones du Nord Canada.

« Quand on voit les millions [de dollars] qui sont donnés aux autochtones, on a l’impression qu’ils reçoivent énormément d’argent. L’argent n’est pas donné dans le contexte de développement durable. […] Ces sommes servent à répondre aux besoins immédiats et ne permettent pas aux communautés de penser à long terme », déplore Édith Garneau, experte en gouvernance autochtone depuis plus de 25 ans. Elle pointe du doigt le financement « à la pièce » des infrastructures et des services offerts dans les communautés comme un obstacle à la mise en place de services efficaces et durables.

Des communautés mobilisées

La communauté de Pessamit n’est pas la seule à s’inquiéter des conséquences d’une éclosion du virus parmi ses résident(e)s : « Si jamais le virus entre dans la communauté, en quelques jours, ce serait fatal » , prévient Sipi Flamand, le vice-chef du Conseil des Atikamekw de Manawan. On ne veut pas en arriver là ». Cette inquiétude est alimentée par les conséquences socio-économiques du sous-financement des Premières Nations. Avec un Centre de santé qui n’a pas les ressources d’accueillir en permanence des personnes âgées, il est fréquent que les membres des familles de Manawan agissent comme proches aidant(e)s auprès de leurs aîné(e)s, augmentant les probabilités de contamination communautaire pour cette tranche de la population déjà hautement à risque.

Pour éviter que le virus fasse son entrée à  Manawan, la collectivité de 2134 résident(e)s a aussi mis en place une guérite à l’entrée de son territoire pour limiter l’accès aux centres urbains à ses résidents: « Nous devions faire cela pour assurer la sécurité des membres de la communauté. […] Les centres urbains sont un danger pour nous », affirme Sipi Flamand. Les places étant limitées au Centre de santé pour isoler de potentiels cas du reste de la communauté, les autorités de Manawan ont réquisitionné une auberge qui accueille habituellement des touristes. « Pour l’instant, personne n’y est logé », affirme le vice-chef.

Malgré la similitude des mesures mises en place à Pessamit et à Manawan, qui se trouvent à plusieurs centaines de kilomètres l’une de l’autre, Sipi Flamand explique que toutes les collectivités sont indépendantes de prendre les mesures qui assurent la sécurité de leurs membres. Il précise toutefois que l’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador (APNQL) coordonne les discussions entre les différentes communautés quant aux besoins supplémentaires que celles-ci pourraient avoir si la situation s’aggravait.

Informer pour mieux protéger

« Que ce soit dans le cas de la COVID-19 ou d’autres grandes crises, il faut que l’information puisse circuler », affirme Édith Garneau. Celle qui a travaillé avec des Premières Nations à travers le Québec estime que la communication entre les conseils de bande et leurs résident(e)s est inhérente à une gestion efficace de la crise, ce qui n’était pas toujours le cas dans le passé. « Ce qu’on voit maintenant, ce sont des communautés qui font état de la situation à presque tous les jours, explique la spécialiste. La transparence est beaucoup plus impressionnante qu’elle l’aurait été il y a 20 ans ».

Des Premières Nations à travers le Québec confirment les dires de la spécialiste: la communauté innue de Uashat située à Sept-Îles, qui dénombrait quelques cas positifs à la Covid-19 au courant du mois d’avril, diffuse plusieurs fois par semaine sur sa page Facebook des bulletins d’information sur l’évolution de la contagion. À Mashteuiatsh, une collectivité innue située aux abords du Lac St-Jean, le chef Clifford Moar fait le point sur la situation dans un bulletin radiophonique diffusé deux fois par semaine. Même son de cloche du côté de Manawan et de Pessamit, où les médias sociaux servent à tenir les résident(e)s informé(e)s sur les récents développements.

Déconfiner et avancer

La hâte des résident(e)s de Pessamit était palpable le 25 avril dernier lorsque la permission de sortir du territoire a été annoncée à partir de la semaine suivante selon des plages horaires limitées. Quelques minutes avant le début de la première plage horaire, une file de voitures attendait patiemment que la guérite libère le passage, permettant ainsi aux résident(e)s d’aller faire l’épicerie ailleurs que dans les trois dépanneurs de la communauté. Marie-Louise Picard était heureuse d’être allée dans une épicerie pour la première fois depuis des semaines : « Les gens respectaient la distanciation sociale ; je me sentais en sécurité », se réjouit-elle.

Alors que plusieurs5 se questionnent sur les conséquences à long terme de la crise actuelle, la sénatrice Renée Dupuis la voit comme un possible vecteur de changement pour la situation des communautés autochtones du Canada : « Il faut donner aux interlocuteur(trice)s autochtones les moyens de définir des objectifs à long terme et arrêter de négocier à la pièce. […] Une occasion comme cette crise peut pousser des changements en profondeur. […] L’échec de notre système tel qu’on l’a appliqué est tel que ça prend quelque chose de majeur qui nous donne une direction différente et qui s’accompagne d’un échéancier financier », insiste-t-elle.  « Il faut se permettre de sortir de l’échec et donner de l’espoir », conclut la sénatrice.

La stratégie de prévention de la contagion chez les Premières Nations a été efficace jusqu’à présent au Québec : au moment de publier ces lignes, Emma Trapper de Montréal était la seule personne autochtone à être décédée de la COVID-19 et aucun décès à l’intérieur des communautés n’avait été enregistré. Les autochtones du Québec dénombrent 35 cas positifs à la COVID-19, un nombre inférieur aux cas répertoriés chez cette population en Alberta, en Colombie-Britannique, en Ontario et en Saskatchewan. Alors que le Québec est l’épicentre de la pandémie canadienne, les mesures drastiques mises en place par les Premières Nations au Québec semblent avoir bel et bien réussi à limiter la contagion de cette première vague de la pandémie.

CRÉDIT PHOTO: Flickr/ Alanah Heffez

  1. Kirkup, K. 2020. « ‘Are we a top priority’ : How Indigenous communities are bracing for coronavirus ». Globe and Mail. En ligne, paru le 22 mars 2020. https://www.theglobeandmail.com/canada/article-are-we-a-top-priority-how-indigenous-communities-are-bracing-for/. Consulté le 20 avril 2020.
  2. « COVID-19 : les risques pour les personnes vivant avec le diabète ». Diabète Québec. En ligne, paru le 7 mai 2020. https://www.diabete.qc.ca/fr/actualites/nouvelles/covid-19-les-risques-pour-les-personnes-vivant-avec-le-diabete/. Consulté le 9 mai 2020.
  3. B. Harris, S. et autres. 2013. « Le diabète de type 2 chez les Autochtones ». Canadian Journal of Diabetes. En ligne, paru le 1er octobre 2013. https://www.canadianjournalofdiabetes.com/article/S1499-2671(13)00905-2/fulltext. Consulté le 29 avril 2020.
  4. « Le sous-financement flagrant des écoles dans les réserves autochtones ». Radio-Canada. En ligne, paru le 6 décembre 2016. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1004219/sous-financement-ecoles-reserves-autochtones-directeur-parlementaire-budget. Consulté le 22 avril 2020.
  5. Champagne, D. 2020. « Aurons-nous la sagesse ? ». Le Devoir. En ligne, paru le 28 mai 2020. https://www.ledevoir.com/opinion/idees/579723/sortie-de-crise-environnement-aurons-nous-la-sagesse?fbclid=IwAR3HsmN5DzRZkDZLnv4JYDa8QznylB-RUX8_NPMuIy3kQFFLK0SAKDPHRjs. Consulté le 28 mai 2020.