L’envers de l’opinion

L’envers de l’opinion

La crise des médias force l’industrie médiatique québécoise à développer de nouveaux modèles de transmission de l’information qui reflètent la réalité actuelle au détriment du journalisme traditionnel. Le journalisme d’opinion est l’une des formes journalistiques qui tire son épingle du jeu.

Le journalisme d’opinion occupe une place de plus en plus importante au sein des médias québécois. Il prend la forme de chroniques, de critiques, de billets, et ce, au travers du contenu des médias autant écrits que radiophoniques et télévisuels. L’Esprit libre a organisé une conférence centrée sur le journalisme d’opinion, le 28 janvier dernier, où étaient présents-es Lise Millette, présidente de la fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ), Marc-André Cyr, chroniqueur et chargé de cours à l’UQAM, Dominique Payette, professeure au Département d’information et de communication à l’Université Laval et auteure du rapport L’information à Québec, ainsi qu’Alain Denault, auteur de l’essai La médiocratie et docteur en philosophie.

Si l’opinion se faufile habilement dans les informations du jour, c’est parce que dans plusieurs cas, elle se vend. Les médias montréalais sont confrontés à un journalisme d’opinion dont l’imposance se répand à travers les publications traditionnelles. Selon La FPJQ, La Presse compte maintenant 28% d’opinion, The Gazette 24%, Le Devoir 23% et le Journal de Montréal 22%. Mais «toutes les opinions ne se valent pas», pense Lise Millette. L’opinion ouvre un vaste éventail d’idées qui se projettent sur les ondes, mais on observe une prépondérance de celles de la droite.

La radio parlée de Québec est le lieu par excellence de diffusion de ce type de discours. Pour Dominique Payette, ces radios ont trouvé une réponse à la crise du modèle d’affaires qui sévit dans les médias québécois. «Il n’y a pas de mystère à Québec, soutient-elle. Ce qui s’y passe va se passer ailleurs». C’est le cas notamment de la Beauce et du Bas-Saint-Laurent qui voient le potentiel économique de cette formule.

Ce qui est payant chez ces stations de radio, également surnommées les «radios-poubelles», c’est qu’elles passent du broadcasting au narrowcasting. Plutôt que de s’adresser à un auditoire large, comme le fait le broadcasting, le narrowcasting permet au contenu publicitaire de viser un groupe précis d’individus. Les hommes entre 25 et 45 ans sont les cibles principales, ce qui attire les publicitaires issus de la vente automobile, par exemple. De cette façon, la station de radio construit son auditoire, basée sur le type de publicités qu’elle peut aller chercher pour faire de l’argent, explique Dominique Payette. « Le narrowcasting c’est de donner sur mesure un auditoire à des publicitaires. Autrement dit, c’est une planche à billets », décrit-elle. Il n’est donc plus possible de dissocier les médias d’information des médias publicitaires.

La radio parlée de Québec n’a pas trouvé la recette miracle à elle seule, d’après Mme Payette. Il s’agit en fait d’un calque sur les Américains qui comptent près de 4000 stations du genre à travers le pays. Elles se font appeler des All talk stations et sont «presque toutes à droite ou à l’extrême droite», précise-t-elle.

Équilibre idéologique

La diffusion des discours de la droite présents dans les radios, comme c’est le cas à Québec, fait toutefois de l’ombre aux autres points de vue, ce qui crée un déséquilibre entre les différentes idées. «On se retrouve donc face à une droite qui montre les dents, qui est excessivement méprisante, soutient Marc-André Cyr. Lisez les propos de Martineau, de Durocher, de Duhaime, de Lysiane Gagnon qui soutient l’apartheid en Palestine par exemple, et comparez-les à ceux du centre gauche, des progressistes comme Rima Elkouri et Patrick Lagacé.» Selon lui, il y a un débalancement entre les discours de droite présentés dans les médias avec une certaine agressivité, et les discours de gauche plus modérés. «Cette bataille des mots favorise largement le statu quo et les idées conservatrices», ajoute-t-il.

Cette droite dominante, Dominique Payette la qualifie de «régime de peur». Celle qui a étudié les impacts des propos diffusés par la radio parlée de Québec sur la population croit que le pouvoir que détient la droite instaure une crainte faisant taire les idées de gauche. «Si vous êtes une association moindrement progressiste, vous allez vous cacher», déplore-t-elle. À l’inverse, la violence verbale à laquelle les auditeurs sont confrontés à répétition a également pour effet de devenir une norme acceptable. Les insultes et les paroles incendiaires conditionnent les auditeurs qui légitiment le contenu des émissions. «Ça n’a rien à voir avec la liberté d’expression, c’est contre la démocratie», pense Mme Payette.

Le journalisme d’opinion a pourtant comme rôle d’exercer la démocratie et la liberté d’expression en offrant différents points de vue aux destinataires. Mais pour Marc-André Cyr, la démocratie limite au contraire la liberté d’opinion puisqu’elle demande une forme de respect pour les différents discours. «Elle nous dit en gros on a le droit de débattre […]. On se retrouve donc avec des gens qui veulent envahir l’Afghanistan, l’Irak, et il faut respecter leur opinion», ironise-t-il.

Ce genre journalistique se doit d’être encadré, «parce qu’avoir une carte de presse ne permet pas de dire n’importe quoi», selon Lise Millette. La déontologie doit jouer un rôle sur la ligne de front. Le code de déontologie de la FPJQ souligne les valeurs de vérité et de rigueur comme fondement même du bon journalisme d’opinion. « On parle de respect des faits, d’impartialité, de rigueur et d’exactitude de l’information, expose la présidente de la FPJQ. Ce n’est pas que des coups de gueule ou des affirmations en l’air.» Mais les animateurs des radios parlées, principalement à Québec, ne se considèrent pas comme journalistes et ne sont donc pas tenus de respecter les normes de la FPJQ et du Conseil de presse, bien qu’ils aient un encadrement povenant du Conseil canadien des normes de la radiotélévision (CCNR).

Le danger de l’opinion c’est qu’elle peut facilement transgresser la ligne tracée par la déontologie qui dicte ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas, d’après Lise Millette. Elle donne aussi naissance à des débats incessants du pour et du contre en omettant les nuances. «L’opinion répond à l’opinion et on perd rapidement de vue les faits» soutient-elle.

Alain Deneault abonde en ce sens. Les faits sont bien souvent engloutis par le journaliste qui surplombe la nouvelle, sa personne étant mise à l’avant-plan. «On ne s’intéresse pas à ce qu’a pu déclarer un tel ou un autre, ou à ce qu’a pu décider tel ministre, on va dire ‘’As-tu vu ce que Boisvert en a dit?’’», évoque-t-il. Il s’agit pour lui d’un narcissisme journalistique qui fait écran aux valeurs de rigueur. Les chroniqueurs deviennent des vedettes de l’information, les liens entre des événements d’actualités étant donc effacés par du contenu anectodique.

Rappeler à l’ordre

Pour assurer la santé du journalisme d’opinion, il faut «remettre le code de déontologie au cœur des pratiques», croit Dominique Payette. Le Conseil de presse et le CCNR constituent des moyens de sévir contre les pratiques journalistiques contrevenant au code de déontologie. Ces conseils reçoivent les plaintes et interviennent si besoin est. Mais ils ont des limites.

À l’été 2015, un animateur de Radio X a tenu des propos violents à l’égard des cyclistes, suggérant qu’ils méritaient de se faire heurter par des voitures, pour ensuite les injurier et leur balancer les termes Fuck you. Près de 145 plaintes ont été rapportées au CCNR. Le seul reproche fait par le rapport concernait le langage grossier, et non la teneur de propos incitants à la violence. «Le Comité a estimé que les propos en question traduisaient la frustration des animateurs à l’égard des cyclistes qui incommodent les conducteurs d’automobile, mais n’encourageaient pas sérieusement le recours à la violence. Il n’y avait donc pas infraction du code à cet égard. Le Comité a néanmoins constaté une infraction au code dans l’utilisation de langage grossier [1]», peut-on lire dans le rapport publié le 15 juillet 2015.

Pour Dominique Payette, les recours du Conseil de presse ou du CCNR sont insuffisants. Les recours visent généralement des excuses d’ordre public lorsqu’il est reconnu qu’une faute journalistique a été commise. Elle est d’avis que le Conseil de presse, qui agit à titre de tribunal d’honneur, devrait plutôt imposer des amendes parce que «le seul langage qui marche c’est celui de l’argent».

Le journalisme d’opinion prend sa légitimité dans l’éventail de discours qu’il offre à son lectorat et son audtoire, mais il tend à dériver vers des directions qui ne relèvent pas de la déontologie et qui sont plutôt dictées par un credo économique. L’équité idéologique et le renforcement du respect du code de déontologie mèneraient à un journalisme d’opinion plus sain dans l’ensemble de l’univers médiatique québécois.

[1] http://www.cbsc.ca/fr/comments-about-running-over-cyclists-did-not-breac…

Financement intact pour une population autochtone grandissante

Financement intact pour une population autochtone grandissante

La population autochtone, toutes identités confondues, est appelée à connaître une augmentation démographique marquée sur l’ensemble du territoire canadien, mais le financement aux communautés risque d’être inchangé, laissant planer une inquiétude quant aux enjeux auxquels elle doit déjà faire face.

Ils sont minoritaires sur un territoire qu’ils étaient les premiers à occuper. Leur poids politique est maigre. Ils éprouvent de la difficulté à se trouver des emplois en ville ou à se loger dans le confinement de leurs réserves. Un récent rapport de Statistique Canada prévoit une croissance démographique importante de cette population autochtone dans les prochaines années. Selon ces projections, leur poids démographique pourrait passer de 1 502 000 habitants en 2011 à 2 633 000 en 2036 [1].

Le haut taux de natalité serait la cause principale de cette « explosion démographique », d’après le chef régional de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador (APN), Ghislain Picard. En effet, beaucoup de femmes deviennent mères très jeunes dans les communautés. Cette tendance est également corroborée par Carole Lévesque, directrice du réseau DIALOG de l’Institut national de recherche scientifique (INRS). « Les grossesses chez les adolescentes autochtones sont 18 fois plus élevées que chez les femmes canadiennes », soutient-elle. L’éducation sexuelle n’est pas accessible dans les communautés et les discours sur la contraception sont peu répandus, faute de budget.

D’après la présidente de l’organisation Femmes autochtones du Québec, Viviane Michel, les grossesses chez les adolescentes ne viennent pas uniquement du manque d’éducation à la sexualité ; des manquements dans le foyer familial peuvent jouer eux aussi. Il n’est pas inhabituel de constater des relations familiales fracturées par des enfances difficiles et des environnements peu propices au développement des jeunes. « C’est un héritage qui vient d’un vécu traumatisant dans les pensionnats, explique-t-elle. Les enfants y sont placés sans consentement pendant 15 ans, alors quand ils reviennent dans leur famille, il y a une coupure. Ces relations familiales ne sont pas saines et certaines choses ne se transmettent pas du parent à l’enfant ». Comme l’enfant est longuement privé de vie familiale, il est coupé d’une éducation qui devrait lui être transmise par ses parents. Et ces valeurs manquantes continuent de l’être de génération en génération.

Le recensement de 2011 tient également compte de la réinscription de 45 000 personne au registre des Indiens d’après la loi C-3 entrée en vigueur la même année [2]. Ce sont donc 45 000 personnes de plus qui, à partir de l’adoption de la loi, ont pu bénéficier des avantages relatifs au statut d’Indien. La Loi sur l’équité entre les sexes relativement à l’inscription au registre des Indiens a permis aux descendances de femmes ayant perdu leur statut d’Indienne suite à un mariage avec un non-Indien d’être dès lors admissible au statut d’Indien. Cette loi a été longuement remise en question par les autochtones des communautés restreintes qui craignaient perdre le peu d’avantages que leur attribuait leur inscription au registre au profit de ces nouvelles inscriptions.

Le tiers monde canadien

Comme ces familles sont nombreuses et que le seuil de pauvreté élevé est un véritable fléau pour elles, se loger devient un problème épineux, particulièrement dans la mesure où les logements adéquats font défaut. Les ménages pourraient être plus nombreux,  « entre 191 000 et 208 000 d’ici 2036 » dans les réserves uniquement, d’après les projections du rapport [1]. Les logements, déjà rares pour une population estimée à 120 000 personnes lors du recensement de 2011 (les prochaines données seront disponibles en 2016), risquent de l’être davantage dans les années à venir. Les communautés sont déjà surpeuplées de sorte que deux familles peuvent s’entasser dans un même logement de taille insuffisante.  D’après Ghislain Picard, pour contrer cette pénurie il faudrait « doubler les logements dès demain », projection irréaliste qui demanderait un grand financement et une volonté des gouvernements fédéraux et provinciaux de répondre à l’aide d’actions concrètes aux problèmes que leur soumettent les chefs des différents groupes autochtones. 100 000 nouveaux logements seraient nécessaires pour pallier au problème de surpopulation [3].

Les effets de cette croissance démographique n’affectent pas que les réserves, mais aussi la proportion d’autochtones qui habitent en milieu urbain. « Plus de 60 % de la population autochtone au Québec ou au Canada vit dans les villes, explique Carole Lévesque. C’est sûr qu’il y a des pénuries de logements et qu’il y a plus de jeunes en âge de travailler qui n’ont pas d’emploi, mais ça implique aussi qu’il va y avoir plus de jeunes qui vont poursuivre des études collégiales ou universitaires. Ça crée une nouvelle classe de professionnels ». Mais à l’intérieur des collectivités des Premières Nations, seulement 35% des autochtones obtiennent un diplôme d’études secondaires [3].

Chaque année, la population autochtone augmenterait de 1,1 % à 2,3 %. Cette hausse démographique est plus importante que celle des populations non autochtones qui augmente de 0,9 % annuellement [1]. Elle a également un effet social important, car avec un poids démographique plus important, les autochtones pourraient obtenir plus d’influence politique. « En Saskatchewan, par exemple, ils représentent 15 % [de la population] donc c’est clair qu’il y a une influence politique », estime le chef régional de l’APN. Mais dans l’ensemble du Canada, les autochtones ne représentent que 4,6 % à 6,1 % de la population des différences provinces. Pour Carole Lévesque, ça reste trop peu pour voir un changement politique concret et global avant plusieurs décennies même avec un taux de croissance plus rapide.

Les enjeux majeurs qui ressortent de cette augmentation sont tous reliés à une seule et même problématique : le manque de financement du fédéral envers les communautés autochtones. Chaque communauté détient un budget pour subvenir à ses besoins. Un budget bien mince qui ne varie pas en fonction du nombre d’individus et qui doit pourtant couvrir les services de santé, les accès aux logements, l’éducation; des services qui sont tous sous-développés. « Le problème, c’est que les communautés vivent déjà en survivance économique, se désole Viviane Michel. Une population croissante va créer une problématique du côté du financement parce que celui-ci reste tel quel même si la population augmente ». D’après elle, ce n’est pas une hausse de population qui aggraverait des enjeux tels que la pénurie de logements, mais bien le sous financement. « Ça ne dérange pas le système s’il y a une plus grande population, affirme-t-elle. Les impacts sont économiques ».

Pour améliorer la situation des autochtones sur le territoire canadien et faire en sorte qu’elle ne s’aggrave pas avec la croissance démographique annoncée, « il va falloir investir davantage, ça prend un bon gouvernement et des mesures concrètes », pense Ghislain Picard. Mais les revendications passent sous le radar parce que le financement vient du fédéral et les communautés ne sont que peu entendues.

[1] http://www.statcan.gc.ca/dailyquotidien/150917/dq150917b-fra.pdf

[2] http://www.parl.gc.ca/Content/LOP/LegislativeSummaries/40/3/40-3-c3-f.pdf

[3]http://www.afn.ca/fr/nouvelles-et-medias/dernieres-nouvelles/le-budget-f… 2015-une-occasion-ratee-pour-les-premieres-nations-et-le-canada-selon-le-chef-  national-de-lassemblee-des-premieres-nations

COP21: Les provinces ont le champ libre

COP21: Les provinces ont le champ libre

Les provinces ont un rôle de premier plan à jouer dans la lutte canadienne aux changements climatiques, mais elles doivent harmoniser leurs efforts, d’après des experts de l’Institut des sciences de l’environnement de l’UQAM.

La conférence des parties sur le climat se termine aujourd’hui à Paris. Ce sommet a pour objectif d’adopter un accord universel et contraignant afin de lutter contre les changements climatiques. Des dirigeants de tous les pays du monde sont réunis pour conclure un accord.

Parmi les objectifs annoncés par le premier ministre Justin Trudeau figure la liberté accordée aux provinces canadiennes de mettre sur pied leur propre plan d’action pour réduire leurs émissions de gaz à effet de serre. Le fédéral n’imposera donc pas de plan environnemental à l’échelle nationale.

D’après le professeur à l’Institut des sciences de l’environnement de l’UQAM (ISE), Laurent Lepage, il s’agit d’une annonce de bon augure. Selon lui, le fédéral n’a pas le choix de se fixer cet objectif. « Dans la compétence des provinces, il y a les enjeux comme les transports, la gestion des ressources naturelles, l’agriculture. Ce sont des éléments clés dans la réduction de la production de gaz à effets de serre », explique-t-il. Les émissions de gaz à effet de serre provenant des transports et de l’agriculture représentent ensemble 28% des émissions à travers le monde et la production d’énergie 35% [1]. Les provinces ont donc intérêt à participer activement à la recherche de solutions pour freiner le réchauffement du climat.

Le terrain d’entente devient glissant parce que chaque province a des contraintes particulières. « C’est extrêmement difficile d’avoir une solution d’un océan à l’autre », croit Laurent Lepage. Les provinces peuvent toutes contribuer d’une manière différente dans le dossier de la réduction des gaz à effet de serre, donc le fédéral peut difficilement adopter une ligne directrice qui s’applique à chacune d’entre elles. « La solution aux problèmes se trouve dans l’harmonie des efforts entre les provinces », soutient l’expert. Le but est donc que tous les gouvernements provinciaux adoptent leur propre stratégie en collaboration avec les autres provinces. À titre d’exemple, le Québec serait en mesure d’adopter des politiques pour développer davantage le transport en commun et l’Alberta pourrait utiliser des ressources énergétiques propres pour remplacer ses centrales au charbon.

Pour Sebastian Weissenberger, également professeur à l’Institut des sciences de l’environnement de l’UQAM, trouver un plan à l’échelle nationale est toujours épineux. « C’est peut-être une raison qui explique que le Canada est un cancre [dans la lutte aux changements climatiques]. Les gouvernements précédents voyaient mal comment les provinces pouvaient se mettre d’accord sur un plan d’action », pense-t-il.

Harmonie des efforts

Les enjeux sont donc variables à l’intérieur du pays. Les réalités de l’Alberta ou de la Saskatchewan sont bien différentes des réalités du Québec et de l’Ontario. C’est l’addition des efforts qui apportera un changement réel et qui contribuera à concrétiser les objectifs canadiens. Les provinces représentent des pions qui ont des rôles différents à jouer sur la planche de jeu de la lutte canadienne aux changements climatiques et qui, en réunissant leurs forces, feront une différence. Le Québec comparativement à l’Alberta produit six fois moins de gaz à effet de serre par personne. Cet écart s’explique par la présence des nombreuses centrales au charbon et des sables bitumineux en Alberta alors que le Québec mise sur l’hydroélectricité qui produit très peu de CO2. La province de l’ouest jongle donc avec la question d’endiguer la production de gaz à effet de serre tout en maintenant son économie.

Un moyen d’y parvenir serait d’imposer une taxe sur le carbone. De ce fait, toutes les installations qui dépassent le plafond d’émissions de CO2 imposé devront payer une amende pour chaque tonne suplémentaire. Cette mesure vise à encourager les industries à diminuer leurs émissions. De l’avis de Laurent Lepage, il s’agit d’un projet de longue haleine, pourtant réalisable avec la première ministre Rachel Notley à la tête de la province. « Il est clair qu’on ne peut pas changer complètement l’économie de direction du jour au lendemain, affirme-t-il. Mais c’est un défi que l’Alberta accepte avec la première ministre actuelle ».

La solution efficace consisterait à étendre cette taxe sur tout le territoire et pas seulement en Alberta, d’après Sebastian Weissenberger. Il admet que plus il y aura de joueurs à la table, plus il y risque d’y avoir de changements concrets. Si les impacts seraient moindres au Québec qu’en Alberta dû aux faibles émissions québécoises de gaz à effet de serre, Sebastian Weissenberger insiste sur le fait qu’une équité des efforts doit s’opérer à travers le pays. « C’est un choix politique qui a été fait à un certain moment que de développer les sables bitumineux, mais on ne peut pas dire à l’Alberta qu’ils ont fait de mauvais choix et tant pis pour eux alors que nous on a choisi l’hydroélectricité », précise-t-il. L’Alberta paierait certainement une grosse facture, mais pour le professeur de l’ISE, les changements s’effectuent généralement là où le prix est le plus élevé.

Il n’y a pas que sur les sables bitumineux et sur les centrales au charbon que le Canada peut concentrer ses efforts pour s’attaquer à sa production de gaz à effet de serre. « Il y a du travail à faire au fédéral, au provincial, mais aussi aux niveaux régional et local », affirme monsieur Weissenberger. La majorité de la population canadienne habite dans les villes qui sont des maîtres en production de CO2 que ce soit pour le chauffage, l’éclairage ou le transport. « Réaménager les villes de manière à s’attaquer à ces problèmes est une initiative locale pertinente », précise-t-il.

Depuis une dizaine d’années, le Canada n’a pas la cote en matière de diminution des émissions de gaz à effet de serre. Les experts soutiennent que le vent risque de tourner. Le nouveau gouvernement de Justin Trudeau « réalise mieux les enjeux et l’importance de léguer à nos enfants une planète comme nous l’avons reçue de nos parents, pense Laurent Lepage. Il y a de la bonne volonté ce qui n’était pas le cas sous Harper ». Le défi du Canada pour voir ses objectifs se concrétiser est donc de partager les efforts et de les faire converger vers une cible nationale pour lutter de manière efficace contre les gaz à effet de serre.

[1] http://www.cop21.gouv.fr/comprendre/cest-quoi-la-cop21/le-phenomene-du-d…

Le cinéma, un produit d’étalage?

Le cinéma, un produit d’étalage?

Les films hollywoodiens deviennent un produit davantage commercial que culturel, mais ne cessent pas pour autant d’attirer de nouveaux admirateurs à chaque sortie de film.

Derrière la vision du réalisateur, l’objectif de la caméra et l’image projetée sur un écran jusqu’à la rétine du spectateur se trouve une importante machine économique. Le cinéma est un produit, un produit qui doit se vendre. Il y a donc une raison qui explique pourquoi des images toujours semblables sont projetées encore et encore sur nos écrans. Ainsi, après The Avengers, il y a Avengers : Age of Ultron, et ce n’est pas tout: il y a aussi deux à trois films sur la vie de chacun des personnages principaux. La recette est gagnante, les profits entrent et le public en redemande. La machine économique de Marvel se met alors en marche; producteurs et réalisateurs s’empressent de fournir à leur public davantage de ce produit miracle. Ce qui semble plaire à celui-ci, puisque The Avengers a récolté plus de 207 millions de dollars aux États-Unis lors de son weekend d’ouverture et Avengers : Age of Ultron, 191 millions [1].

De la science à la fiction

Lucie Roy, une enseignante en cinéma à l’Université Laval, n’irait toutefois pas jusqu’à dire que le cinéma hollywoodien est dépourvu d’innovation. En effet, si les sujets semblent peu se renouveler, le progrès technologique, lui, amène un degré de nouveauté. « Sur le plan technique, relativement à l’application des dernières technologies, il me semble qu’il y a, au contraire, beaucoup d’innovations. [C’est] sur le plan des idées [qu]’il s’agit d’une autre affaire », explique-t-elle.

Le progrès technologique joue un grand rôle dans le succès des films hollywoodiens, d’après le coordonnateur des studios de cinéma montréalais Mel’s, Mathieu Palmieri. « La technologie ne renouvelle pas le cinéma, c’est plutôt le cinéma qui suit la technologie, estime-t-il. Il y a plus d’effets visuels parce que c’est la technologie qui évolue ». La composition visuelle des films ne cesse de s’améliorer et c’est pour cela qu’il est possible de voir de plus en plus de suites récentes de films à succès ayant été produits plusieurs années auparavant. « Les premiers Star Wars étaient faits avec des maquettes donc si on le sait, les effets visuels sont discutables, mais pour l’époque c’était très bien, explique Mathieu Palmieri. Maintenant, on a les moyens de faire mieux, de faire plus avec le numérique ».

Du déjà-vu

Après sept Fast and the Furious, il semble que Universal Pictures n’ait toujours pas fait le tour de la piste avec leurs courses de voitures et prévoit une huitième sortie en 2017 [2]. Il en va de même pour les héros de Marvel, pour lesquels on dénombre en moyenne quatre nouvelles adaptations de bandes dessinées par année. Leur calendrier de diffusion s’étale jusqu’en 2019, et la liste est longue : DeadpoolCaptain America : Civil WarX-Men : ApocalypseGambitThe Wolverine 2Guardians of the Galaxy Vol. 2Fantastic Four 2Thor : RagnarokAvengers : Infinity War Part IAvengers : Infinity War Part IIInhumans, pour citer quelques exemples.

Les suites créent un attachement chez le spectateur. S’il a aimé le premier et le deuxième Captain America, il ira forcément voir le troisième. Selon un rapport du groupe de travail sur les enjeux du cinéma (GTEC), « [a]ux États-Unis, huit des dix films les plus populaires de l’été 2013 étaient des suites ou des adaptations » [3]. Et quand le public est au rendez-vous, l’argent aussi y est. « L’industrie cinématographique est carrément capitaliste, admet Mathieu Palmieri. Il faut qu’il y ait de l’argent à faire. Au studio Mel’s, que les idées soient bonnes ou pas, tant qu’il y a un film à produire, c’est bon pour nous ».

Le cinéma hollywoodien n’est pas bien différent de n’importe quelle autre industrie. D’après l’économiste Ianik Marcil, « les décisions de production se bas[ent] sur deux critères principaux: le marché potentiel pour le film et la prise de risques, explique-t-il. Dans les deux cas, une suite à un film qui a bien fonctionné sera évaluée positivement ». Réutiliser ce qui serait considéré comme une recette gagnante trouverait mieux sa place et comporterait moins de risques que de produire un scénario audacieux jamais vu.  « C’est le cas d’une chaîne de restaurant, d’une nouvelle voiture ou d’un film d’un strict point de vue commercial et c’est très triste », considère l’économiste. Faire des suites est donc une option à la fois rentable et sécuritaire qui permet à l’industrie hollywoodienne de continuer à s’enrichir. Dans ce cas, il est plus avantageux de se lancer dans un projet dont les résultats sont connus à l’avance plutôt que de se diriger vers l’inconnu.

La demande du public joue aussi un rôle dans cette absence de nouveauté au niveau des idées. Si les films continuent de fonctionner, c’est parce qu’ils sont nécessairement consommés. La science-fiction semble être le sujet de prédilection des superproductions américaines mais, d’après Mathieu Palmieri, il y a des films pour chaque public-cible. « C’est beaucoup une question de tranche d’âge, note-t-il. Les plus jeunes entre 15 et 25 ans sont plus portés vers des films de science-fiction, mais les plus vieux aiment encore les films d’auteur. Il y en a quand même comme Marvel et DC Comics qui touchent plusieurs tranches d’âge, c’est pour cela qu’ils s’en sortent aussi bien ».

Capitalisme culturel

Le film Jurassic World, dès sa première fin de semaine de sortie, a accumulé près de 209 millions de dollars [4] aux États-Unis seulement, alors que le premier Jurassic Park n’avait récolté que 50 millions [5]. Selon une étude de l’Observatoire de la culture et des communications du Québec (OCCQ), si les films rapportent plus, c’est également parce que la diffusion est plus large avec le numérique. Il est possible de visionner des films sur plus de plateformes, comme les tablettes ou les téléphones intelligents, ce qui accroît leur accessibilité et, par le fait même, leur chiffre d’affaire [6]. Cette même étude relève toutefois qu’il y a une baisse de l’achalandage dans les cinémas et que les consommateurs recherchent davantage de contenu gratuit. Le Regroupement des distributeurs indépendants de films du Québec (RDIFQ) croit que les plateformes de téléchargement comme Netflix ou iTunes offrent une place de choix aux blockbusters américains , ce qui laisse moins d’espace aux nouveautés, ou aux films d’auteurs [7].

La très large distribution des films américains contribue à faire grandir leur public à l’échelle internationale. Par exemple, d’après une autre étude de l’OCCQ, les films québécois ne sont pas ceux qui prédominent sur les écrans au Québec. De 2008 à 2010, 87 % des individus assistant à une projection, toutes langues confondues, ont visionné un film en provenance des États-Unis [8].

D’après le coordonnateur des studios Mel’s, l’industrie cinématographique doit accumuler toujours plus de capital parce que, dans plusieurs cas, les coûts de production des films sont plus élevés puisque tout, en général, coûte plus cher. Les équipements sont plus dispendieux et nécessitent un plus grand nombre de techniciens spécialistes, qui doivent eux aussi être payés. Les acteurs sont payés plus cher de nos jours, et l’endroit où le film a été tourné est une variable importante. « Mais ce ne sont pas tous les films qui ont des gros budgets, ajoute-t-il. Certains films d’auteur s’en sortent très bien avec peu. Ce n’est pas parce que beaucoup d’argent est dépensé pour le film qu’il va nécessairement rapporter beaucoup ». Le tout nouveau Fantastic Four en est un exemple: après sa sortie le 7 août 2015, le film est désigné comme un flop au box-office.

De la réalisation à la diffusion en passant par la production, le cinéma hollywoodien subit divers changements, car comme toute industrie, il doit s’adapter à la société, qui est continuellement en mouvement. La technologie se développe et le cinéma doit tenir le rythme, autant du côté des effets visuels que des modes de diffusion. Pourtant, les sujets, eux, se répètent, offrant aux spectateurs des suites à des films déjà vus. C’est que cette industrie est moins au service de la culture et a pour but d’être une véritable mine de profits. Pour ce faire, les producteurs et les diffuseurs préfèrent réutiliser un produit dont le succès est, dans plusieurs cas, garanti d’avance. Et afin d’être en mesure de continuer d’exister et de satisfaire aux changements et aux demandes du public, la machine économique doit continuer de tourner pour que la caméra, elle aussi, tourne les images qui animent nos écrans.

[1] http://www.imdb.com/title/tt2395427/?ref_=fn_al_tt_4

[2] IMDb, http://www.imdb.com/title/tt4630562/?ref_=nv_sr_2

[3] GTEC, De l’œuvre à son public, 15 novembre 2013 p. A76

[4] IMDb, http://www.imdb.com/title/tt0369610/business?ref_=tt_dt_bus

[5] IMDb, http://www.imdb.com/title/tt0107290/business?ref_=tt_dt_bus

[6] OCCQ, «cahier 1 – flux financiers et organisation industrielle»État des lieux du cinéma et

de la télévision au Québec, 2011,

[7] GTEC, De l’œuvre à son public, citation de la RDIFQ, 15 novembre 2013 p. A19

[8] OCCQ, «cahier 3 – la diffusion et la consommation» État des lieux du cinéma et de la

      télévision au Québec, 2011, p. 98