Un salaire contre l’école

Un salaire contre l’école

LETTRE D’OPINION | Une collaboration spéciale de Etienne Simard, militant pour la campagne sur le travail étudiant (CUTE)

On dit souvent que ce sont les plus belles années de notre vie, celles de l’irresponsabilité et de la démesure, où les désirs l’emportent sur les besoins, où l’on se croit libre parce qu’on a le droit à la paresse. Longtemps j’ai niaisé dans les études pour rire, vous savez ces programmes auxquels on s’inscrit pour déplaire à ses parents. Moi c’était la science po, mais j’aurais très bien pu choisir la philo, les lettres ou n’importe quel cursus que l’on croit sans débouché, et qui a la réputation d’être constamment interrompu par les grèves.

Je me souviens que pour plusieurs de mes collègues, il était de bon ton de se faire des accroires sur le caractère subversif de leurs choix de cours, comme si la participation à un séminaire sur le conflit social procurait le même orgueil que la lecture d’un livre à l’index. Peut-être avaient-ils l’impression de se payer une cure de désaliénation? «Voilà un privilège exceptionnel que d’accéder à la connaissance! Il faut à tout prix en universaliser l’accès!»

Pour ma part, je voulais surtout apprendre à lire la théorie, qu’elle me soit utile pour sortir de mon trou, non pas en faisant carrière, mais en faisant du trouble. Même si l’idée de continuer à travailler encore longtemps dans la cuisine d’un Kentucky ou à l’usine de papier de toilette avec mon père m’était insupportable, je repoussais sans cesse l’élaboration d’un plan de rechange, sans doute pour déguiser la mort en restant le plus longtemps possible dans ce que d’autres ont appelé la “minorité prolongée”.

Après les études, la plupart de mes collègues ont été embauché.es dans la fonction publique et les organismes communautaires. Leurs lectures obligatoires ne les ont pas rendu.es inemployables, bien au contraire, leurs diplômes se sont même révélés avoir une pas pire valeur sur le marché du travail. En ce qui me concerne, la théorie apprise à l’université n’a pas particulièrement servi au désordre. J’y ai bien plus acquis la langue de la technocratie que celle de la révolution. C’est une compétence utile pour les entrevues de job et la rédaction de rapport, mais ça n’a rien de bien émancipateur.

Je ne dirais quand même pas que je n’ai rien retenu qui vaille à l’université. Mais la théorie importante, celle qui inspire des analyses qui nous sont propres, au service de l’organisation des luttes contre la domination vécue, je l’ai découverte, avec d’autres, dans les cercles de lecture, les exercices d’écriture en groupe et les débats au sein de comités autonomes. Bref, c’est en confrontation avec l’école et avec le milieu de travail que j’ai appris la critique. Puisque je n’avais surtout pas envie de mettre la théorie au service de la bureaucratie, j’ai fini par abandonner l’université. Si je continuais à penser qu’on devait se battre pour la gratuité de l’éducation comme de tous les services, mon doux que je me suis mis à détester l’institution scolaire, autant que la famille et l’État dans son ensemble.

En retournant aux études dans la trentaine, j’ai commencé à y voir beaucoup plus clair. Contrairement aux études pour rire, il était difficile dans un programme technique de se faire des illusions sur ce qu’on faisait à l’école; la nature des activités pédagogiques ne laissait place à aucune ambiguïté. On n’était clairement pas en train de bénéficier passivement d’un service; on travaillait! Le plus gros des cours prenait la forme de labo, dans lesquels on exécutait à répétition les tâches propres à l’exercice du métier. Les travaux à l’extérieur de la salle de classe étaient, eux aussi,  répétitifs. Plusieurs profs nous demandaient de visiter des milieux de travail, d’y réaliser des entrevues avec le personnel et d’y récolter des données de gestion afin d’élaborer des portraits de ce secteur d’emploi. Aucun doute possible : nous étions en train de produire des renseignements utiles, d’une part, pour la conseillère pédagogique, en vue de la réforme du programme, et d’autre part, pour les profs, afin de tenir à jour leurs connaissances du milieu. Puis, il y a eu les stages… Comme j’étais dans un programme où il n’y avait, par cohorte, pas plus de dix hommes pour une cinquantaine d’étudiantes, nous n’étions évidemment pas payé.es pour les quelque 400 heures de travail à compléter. J’ai alors vu l’ampleur des fonctions occupées exclusivement par un roulement de stagiaires à temps plein, autant dans le privé, le public et que dans les OBNL, sans leur donner le moindre sou. De l’exploitation crue, quoi. 

Et c’est là que tout est devenu limpide : mon collège, comme tous les cégeps et universités,  reçoit son financement pour nous extorquer du travail à la petite semaine au profit des employeurs, et ce de trois façons. La première concerne son mandat de base, qui consiste à nous faire travailler en classe et à la maison pour produire notre propre valeur, en nous inculquant une discipline et des compétences recherchées sur le marché du travail. Nous sommes à une époque où le travail est organisé et réparti par projet, avec des objectifs et un deadline imposés, qu’on soit travailleuse autonome ou fonctionnaire. Les consignes de réalisation de travaux académiques prennent exactement la même forme, et ce, même dans les arts et les sciences humaines. La seconde façon concerne les stages, où l’école joue le rôle d’une agence de placement qui distribue de la main-d’oeuvre gratuite ou pas chère, surtout féminine, dans divers organismes et entreprises. En échange de crédits académiques, les stagiaires travaillent de façon invisible, sans droit de regard sur la nature des tâches effectuées, les conditions de travail ou l’environnement de travail. L’évaluation devient alors l’outil par excellence pour discipliner notre temps et nos corps et contrôler la moindre envie d’insubordination. Enfin, la troisième manière de nous extorquer du travail, plus indirecte, concerne l’imposition de frais de scolarité, qui nous contraignent à nous pogner n’importe quelle mauvaise job pour payer les études, le loyer, la bouffe. Si vous en doutez encore, rappelez-vous de la grève de 2012, où les employeurs faisaient pression sur le gouvernement pour que la session se termine au plus sacrant afin de combler les emplois d’été. Mettons que la loi spéciale ne s’est pas fait attendre.

En regard de tout cela, je n’ai plus eu la moindre incertitude sur la légitimité d’exiger qu’on nous paie pour étudier, et de faire payer ceux qui profitent au bout du compte de notre travail. Si la revendication n’a rien de révolutionnaire en soi, elle attaque directement les capacités d’accumulation du capital qui reposent sur le travail gratuit de milliards d’hommes, et surtout de milliards de femmes. Elle confronte aussi directement la dévalorisation du travail de celles-ci, surtout lorsqu’il est question des stages impayés dans les domaines traditionnellement féminins (soins infirmiers, travail social, enseignement, etc.). Plus encore, c’est une revendication qui facilite la discussion avec des gens à qui la gauche étudiante s’adresse peu, et avec qui elle s’organise encore moins, dans les programmes techniques et professionnels où les femmes, les personnes racisées et les personnes immigrantes sont fortement représentées. Une campagne sérieuse orientée par cette revendication ouvre la possibilité d’organiser une grève offensive, en phase avec les appels internationaux à la grève des stagiaires et à la grève des femmes, qui se multiplient dans les dernières années. Le potentiel subversif d’un tel mouvement n’est pas à négliger.

L’émancipation exige énormément de travail politique. Et c’est ce travail qui doit être libre du rapport salarial, pour qu’on en contrôle pleinement les tenants et aboutissants. Pour être pris au sérieux, les profs de gauche qui considèrent leur enseignement comme un engagement devraient renoncer à leur salaire avant de nous dire que la rémunération des études contribuerait à marchandiser l’éducation. Même chose pour les permanences syndicales qui refusent de reconnaître les études comme un travail. Ils sont drôles, ces bureaucrates qui disent craindre la marchandisation des rapports sociaux en gagnant deux, trois fois mon salaire pour accomplir du travail politique à notre place.

On va s’entendre là-dessus : bien sûr que le rapport salarial est aliénant, puisqu’on nous paie pour accomplir du travail que nous ne ferions pas autrement. Mais en y pensant bien, les études sont tout autant soumises à ce rapport, en différé : on travaille gratuitement maintenant pour accéder au travail salarié plus tard. La liberté de choisir d’étudier ou non est, quant à elle, une fable. La vérité est qu’à l’heure actuelle, plus des deux tiers des emplois disponibles exigent un diplôme d’études postsecondaires. C’est même assez convaincant pour qu’on décide de s’endetter pour étudier, dans l’espoir de trouver une job afin de tout rembourser par la suite.

Si on veut effectivement des écoles émancipatrices, il faut d’abord et avant tout reconnaître l’aliénation et l’exploitation sur lesquelles reposent le système d’éducation. Il faut supprimer la hiérarchie puis la séparation entre les disciplines qui reproduisent les rapports de classes, de sexes, de genres et de races, soit en prenant le contrôle sur les institutions, de paire avec le personnel enseignant et le personnel de soutien, soit en détruisant carrément les écoles pour intégrer l’éducation dans toutes les activités de la vie quotidienne.

Parce qu’au fond, la lutte pour le salaire étudiant est une lutte contre l’école telle qu’on la connaît. La reconnaissance du travail étudiant s’inscrit dans un mouvement plus large qui vise à réclamer une paye pour tout travail qui profite aux employeurs, afin de libérer du temps pour accomplir du travail politique libre et libérateur. Et ça, c’est révolutionnaire.

CRÉDIT PHOTO:  Martin Ouellet

Les stagiaires méritent salaire (lettre ouverte)

Les stagiaires méritent salaire (lettre ouverte)

( LETTRE OUVERTE) Dans les classes où nous enseignons, en travail social, en gérontologie, en éducation spécialisée, en soins infirmiers, en éducation à l’enfance, les étudiantes se métamorphosent à un moment ou à un autre, au cours de leur formation, en stagiaires non rémunérées.

Parmi elles, nombreuses sont des parents qui tentent d’améliorer leur condition maintenant que leurs enfants sont un peu plus âgés. D’autres, issues de l’immigration, doivent reprendre leur formation parce que leurs compétences acquises à l’étranger ne sont pas reconnues. La plupart de ces étudiantes sont issues de milieux populaires, dotées de riches expériences de vie et de travail qui profitent à l’apprentissage en classe et aux milieux de stage. De manière générale, elles ont décidé de mettre leur vie sur “pause” pour quelques années, avec l’ambition de vivre quelque chose de plus beau, de plus grand que ce que la vie leur a offert jusqu’alors. Certaines confient d’ailleurs “faire quelque chose pour elle-même, pour la première fois”. Mais à leurs frais bien entendu. Elles auront à s’endetter ou à être en situation de dépendance envers un conjoint ou leur famille pour étudier. Bref, elles payent pour travailler.

Cette situation n’est pas surprenante, puisque la majorité des stagiaires impayé.es ou sous-payé.es au Canada sont des femmes. Les programmes où nous enseignons sont dans les domaines traditionnellement et encore majoritairement féminins. Même une fois sur le marché du travail, ces emplois restent sous-payés.

Toutefois, comme enseignant·es, cette situation nous pose problème, puisque l’apprentissage et l’échange pédagogique ne peuvent pas s’effectuer dans ces conditions injustes et absurdes. Comme cette aspirante technicienne à l’enfance, issue de l’immigration, qui échoue son stage, car elle a dû s’absenter faute de réseau familial et d’argent pour faire garder son enfant. Ou cette stagiaire en travail social qui doit manquer plusieurs cours pour pallier la surcharge de travail de son milieu de stage dans un groupe communautaire, un secteur sous-financé par l’État. Ou encore, comment réagir quand une étudiante en éducation spécialisée doit abandonner son stage parce qu’elle y a développé des problèmes de santé mentale (de l’anxiété, un burn-out, une dépression)? Qu’elle n’est pas faite pour la job ? Devons-nous dire à une stagiaire infirmière qu’elle n’a pas la tête de l’emploi, si elle arrive épuisée le matin à son stage à la suite d’un quart de travail de nuit, pendant que sa mère garde les enfants à la maison? Voici le casse-tête que constituent, pour la plupart, les problèmes de conciliation entre le travail salarié et le travail gratuit.

Le gouvernement Trudeau veut rendre illégaux tous les stages non rémunérés effectués hors du cadre des études dans les secteurs qui relèvent des compétences fédérales. Il est impératif de rendre illégaux tous les stages impayés dans les domaines de compétence provinciale, incluant ceux effectués durant les études. Il importe également de reconnaître leur statut de travailleuses, pour qu’elles puissent accéder aux protections prévues dans les normes du travail et dans la Loi sur les accidents du travail et les maladies professionnelles.

Ces stagiaires paient pour offrir des services de première ligne et des soins à des milliers d’êtres humains. Pire, c’est directement sur leur dos que se font les coupures de l’État dans les services à la population. Depuis la crise économique de 2007-2008, le nombre d’heures de stages impayés a littéralement explosé et va en augmentant. Ce n’est pas parce que les stagiaires ont opté pour un travail traditionnellement effectué gratuitement par les femmes dans des institutions religieuses ou dans les familles qu’elles doivent accepter d’être traitées injustement. Heureusement, de plus en plus d’étudiant.es prennent la parole et refusent qu’on légitime leur exploitation par la vocation de leur orientation scolaire. Nous appuyons donc la lutte actuelle pour la rémunération de tous les stages, que ce soit à l’université, au collège ou dans les écoles de formation professionnelle.


Les signataires sont enseignant·es au collégial:
Louis-Gilles Gagnon
Dominic Hébert Sherman
Vanessa L’Écuyer
A. Hadi Qaderi
Benoit Tellier
Camille Tremblay-Fournier

CRÉDIT PHOTO: CAROLINE CHÉADÉ

L’opinion exprimée dans le cadre de cette lettre d’opinion, est celle de son auteur et ne reflète pas nécessairement l’opinion, ni n’engage la revue l’Esprit libre.