Kinder Surprise

Kinder Surprise

Ma sœur entre dans ma chambre. 

« Est-ce que je suis correcte? », m’interroge-t-elle en pointant son pantalon propre et son chandail à l’effigie d’un événement caritatif.

Ma soeur me demande mon avis pour ses habits pour son entrevue d’embauche.

Je la regarde, un peu blasée par notre prochaine discussion. Je vais devoir lui expliquer pourquoi ses habits vont être inadéquats pour sa première expérience d’entrevue professionnelle.

Méganne a 16 ans. Elle est passionnée par les animaux, elle se classe parmi les meilleures élèves de sa classe. Méganne adore le « cheerleading », est arachnophobe, sensible, a la larme facile, est susceptible, adore les mangues, a des pieds creux, fait de la physio. Méganne est une femme, Méganne est une Québécoise afrodescendante des Caraïbes…

Méganne est noire.

Nous avions une conversation troublante sur le racisme qu’elle va subir, particulièrement celui qui se concentre dans les milieux professionnels. Je dois lui expliquer pourquoi elle ne pourra pas se permettre de faire des erreurs, de perdre son calme, de perdre patience; pourquoi elle doit s’efforcer de sourire le plus souvent possible, d’adoucir son ton, de vouvoyer, même si ce n’est pas nécessaire à mon avis; ne pas crier, ne pas s’offusquer, ne pas se plaindre; pourquoi il faut avoir l’attitude qui démontre le plus de gratitude possible, faire un travail qui frôle la perfection et s’habiller d’une façon ultra-professionnelle, faute de paraître comme « pauvre » ou de se faire « guetto-iser ».

La réalité afrodescendante fait qu’un habit, un geste, une phrase de trop, peut faire toute une différence entre l’obtention d’un emploi et un refus clair et net.

Elle me répond « je sais ». Je ne sais pas si son ton est morne pour soutenir la conversation qui ne donne aucune envie d’être une personne racisée à la recherche d’un gagne-pain. Je continue à lui donner la sinistre liste des obstacles qu’elle devra surmonter. Je sens qu’elle m’écoute attentivement, même si ce que je lui dis l’affecte, visiblement. Elle finit par grommeler qu’elle doit se changer. C’est seulement quand les dernières mèches de ses cheveux crépus quittent mon champ de vision que je me rends compte de mon propre étourdissement. 

Entre le fameux discours que ma famille m’a tenu et celui, presque verbatim, que j’ai récité à ma sœur, je n’ai jamais pris le temps de regarder mes propres traumatismes en tant que femme noire, travaillant depuis déjà six ans dans le milieu du travail étudiant.

Quand j’avais cinq ans, j’ai volé un KinderSurprise. Ma mère m’avait interdit de prendre des objets sans sa permission, mais l’entêtement que j’avais pour les surprises avait eu raison de moi; je l’ai pris. 

 Je n’aime même pas le chocolat.

Arrivée dans la voiture, ma mère m’a surprise avec l’œuf dans la main. Je me rappelle encore de sa réaction que je trouvais, à mon jeune âge, très disproportionnée. J’avais volé dans le lieu de travail à ma mère, et je crois qu’elle a surtout eu peur d’être elle-même accusée d’un crime qu’une enfant naïve avait commis.

Encore aujourd’hui, je me demande si j’aurais pu être l’enfant de #IeshaHarper

Quand j’avais 16 ans, j’ai obtenu ma première job en restauration. J’avais une table de clients assez réguliers qui m’appréciaient particulièrement. Je recevais des bons tips, des tips généreux, des tips « faciles ». Un jour, un client de la table, appréciant particulièrement mon service, m’avait tapé les fesses en me disant « que j’étais une belle négresse qui faisait bien sa job ». Il m’avait donné un généreux pourboire. Je suis allée immédiatement en parler à mon gérant, qui m’avait conseillé « d’encaisser et d’ignorer ».

J’ai gagné beaucoup de pourboire, cet été-là.

Deux ans plus tard, je travaille dans la vente au détail. Je me débrouille bien, je me sens vraiment mieux dans mon milieu. Mes gérant·e·s m’adorent, mes collègues et moi formons une véritable équipe, et je me sens dans un endroit que l’on veut « inclusif ».  Je reçois des critiques passives-agressives des client·e·s qui trouvent que j’ai un ton brutal, j’adoucis mon grain de voix, je ris à toutes les blagues, qu’elles soient déplacées ou non, je me permets d’en faire moi-même. Parce que je veux absolument me sentir à ma place, parce que je veux avoir des augmentations, parce que si je prends ça pour de « l’autodérision », c’est peut-être ce que ça va finir par devenir. Je finis par avoir une augmentation, j’ai une place plus importante dans l’équipe, j’entends des insultes sur mes cheveux crépus, sur « notre façon de marcher » sur « notre ressemblance avec nos cousins hominidés ». Sur « nos bouches » sur « notre teint ». Je pense avoir répliqué une ou deux fois, mais je me souviens beaucoup plus des sourires complices que j’échangeais, des rires qui apaisaient la conscience de celles et ceux qui m’oppressaient.

Entre les directives maladroites sur la coiffure la plus appropriée à la job, entre les regards solidaires que les employé·e·s racisé·e·s et moi échangions, entre une clientèle incroyablement condescendante ou incroyablement raciste, je ne me suis jamais arrêtée pour craquer. Pour décompresser. Prendre le temps de me permettre de gérer tout ce qui m’arrivait. Pour m’occuper de moi et prendre conscience de mes propres comportements.

Il y a un an, quand j’ai eu le pouvoir de choisir ma propre équipe, j’ai milité pour une diversité ethnique et raciale. Je crois que j’ai essayé, subconsciemment, de réparer les erreurs que j’avais moi-même commises par le passé en ne m’imposant pas assez. Honnêtement, ça n’a pas vraiment fait tomber ma culpabilité. Mais je crois que chacun·e des employé·e·s s’est senti·e à sa place, quelque part dans tout ça. Je pense avoir fait de mon mieux, avec les responsabilités que j’avais. 

Je repense souvent à la colère, à la peur et à l’anxiété qui suintaient du corps de ma mère pendant qu’elle me ramenait à l’endroit où j’avais volé mon KinderSurprise. La frustration qu’elle dégageait pendant qu’elle m’expliquait à quel point c’était mal, surtout POUR NOUS, de voler. Ce qu’elle a dû expliquer à son gérant, le lendemain. Je pense que mon traumatisme est venu beaucoup plus tard, quand j’ai compris que j’aurais pu nous mettre en danger, ou donner un bon prétexte au gérant de renvoyer ma mère. Parce que je trouvais ça cool, à cinq ans, un œuf en chocolat. Même si je n’aime pas le goût. 

J’entends le bruit de la porte qui s’ouvre. Ma sœur revient de son entrevue, elle me dit qu’elle ne pense pas être admise. En observant ses traits, je réalise qu’elle semble… soulagée. Probablement parce qu’elle vient de gagner du temps avant de s’engager dans ses premières expériences professionnelles. 

Je pousse un long soupir de contentement.

Cet endroit dont il ne faut pas prononcer le nom

Cet endroit dont il ne faut pas prononcer le nom

Cellulaire à la main je compose ce numéro de téléphone qui me rend nerveuse à chaque fois que je le compose. Ça sonne.

– Allô.

– Ça fonctionne toujours pour toi pour demain soir?

– Ouais.

– Tu es sûr que ça ne dérangera personne?

– Non. Non. Promis. Sérieusement tu vas vivre une expérience hors du commun.

– OK. À demain.

– Salut!

Je viens de terminer ma conversation et mon cœur bat la chamade. Dans quoi me suis-je embarquée? Il y a tellement de choses que je peux compromettre en allant vivre cette expérience. Je peux me faire arrêter par la police ou ne pas en ressortir vivante.

Il est 22h00 et j’attends patiemment mon contact. Je l’attends à l’extérieur et on va se le dire, il fait vraiment noir et je ne me sens pas en sécurité. J’ai beau attendre patiemment, mais il est maintenant 22h15 et mon contact n’est toujours pas arrivé. A-t-il eu des ennuis? S’est-il fait arrêter? Ça y est, moi aussi je vais être dans la merde… Quelqu’un touche mon épaule. Qui est-ce? Ça y est je suis dans la merde. Quelqu’un vient m’attraper. « Hey! c’est moi! ». Je n’ai jamais eu aussi peur de toute ma vie. En me retournant, je vois mon contact qui rigole. Bien franchement, ce n’était pas drôle du tout. « Alors, prête à rentrer dans ce monde inconnu? ». Pour tout vous dire, oui je suis prête, mais peut-être pas à 100%.

On arrive alors devant cette grande bâtisse. Une vieille usine de textile abandonné. « Tu sais, ça fait au moins une cinquantaine d’années que cette usine est hors fonction, mais maintenant elle en a une nouvelle. Du moins jusqu’à temps que la ville décide de la jeter à terre. » Je lui demande alors comment on va rentrer là-dedans. Est-ce qu’il y a une entrée secrète? Mon contact me regarde comme si j’étais complètement stupide. Il doit commencer à croire que je crois un petit peu trop aux contes de fées. Quoi? Il y a peut-être une porte comme dans Narnia là-dedans! Quelle déception quand mon contact m’annonce qu’il n’y a aucune entrée secrète, mais qu’il faudra faire de l’escalade sur le mur de l’usine pour atteindre une des anciennes fenêtres. Pour votre information, l’entrée de la fenêtre est à environ cinq mètres du sol. Je regarde la fenêtre et puis le sol. C’est pas mal haut… « As-tu peur des hauteurs? » Oui et non… OK. Oui. Il sort alors une échelle rétractable de son sac. « On va grimper avec ça. C’est moins dangereux qu’avec une corde. » Je me sens tellement en sécurité maintenant…

Il grimpe en premier pour s’assurer que la voie est libre. Il me fait enfin signe pour que je grimpe à mon tour. L’échelle branle d’un côté et de l’autre, mais je réussis tout de même à grimper jusqu’à la fenêtre sans embûche. Une fois à l’intérieur, j’ai l’impression d’être dans un autre monde. Je vois des gens debout autour d’un feu dans une poubelle en train d’avoir de grande conversation. Il y a des matelas un peu partout et certaines personnes y dorment. Des graffitis couvrent les murs. On se croirait dans une galerie d’art que tout bon hipster voudrait fréquenter, mais en réalité je suis dans un squat. Attention! Je ne parle pas d’un squat que tout le monde connaît. Seuls les initié·e·s connaissent cet endroit.

Mon contact s’assure auprès du groupe que ma présence est la bienvenue. On m’invite à m’approcher du feu. Je peux alors voir le visage de ces individus. Certains visages n’ont pas encore traversé le cap de la vingtaine et d’autres semblent avoir atteint l’âge adulte. Je ne peux m’empêcher de demander à ces squatteurs et squatteuses ce qui les motive à vivre dans de vieux bâtiments abandonnés. En premier lieu, c’est le fait que ça ne le coûte rien de vivre ici. Ils n’ont pas de taxes ou d’électricité à payer. Un des squatteurs me répond que la société ne lui a rien donné et c’est pourquoi il ne l’aidera pas en retour en travaillant et en payant des impôts. En gros, on laisse de côté les normes institutionnalisées pour s’en créer de nouvelles au sein même du squat. Les normes qui sont valorisées au sein du groupe ne sont pas les mêmes que celles qu’on valorise au sein de notre société. Ces normes sont mises en place dans la mesure où elles sont seulement l’expression même d’une forte association à ce groupe. Bref, au sein du squat, une seule règle supplante toutes les autres : ne parle du squat à personne. N’oublie pas que c’est ta famille maintenant. Après que l’un des squatteurs m’ait appris cette règle, il me regarde droit dans les yeux. Que dois-je répondre? Je lui ai déjà dit que je ne nommerais en aucun cas la ville dans laquelle se retrouve le squat, donc je respecte en un sens la règle numéro un de l’endroit. Non?

Je ne peux alors m’empêcher de leur demander ce qui les a motivé·e·s à vivre dans un squat. Certain·e·s me répondent que c’était pour s’éloigner d’une vie qui ne leur convenait pas. L’un d’entre eux provient d’une famille très dysfonctionnelle où la mère partait des mois et ensuite elle revenait quelques semaines et repartait. « Ma mère était toujours saoule quand je la voyais. Elle nous criait après tout le temps quand elle revenait. Tsé, c’est mon père et ma grand-mère qui ont pris soin de tout le monde pendant qu’elle faisait le party on ne sait pas où. Moi, j’ai décidé de partir, parce que j’étais pu capable de vivre là-dedans. J’avais besoin de prendre l’air pis le squat est devenu ma nouvelle famille. » Un autre me parle que c’est la drogue qui l’a poussé à vivre dans la rue. « Le squat, c’est juste un endroit où je me sens en sécurité. Personne me juge parce que je prends de la dope. Pis la police peut pas me pogner icitte. »

Mon contact m’annonce que l’on doit partir. J’avais encore plein de questions qui me trottaient dans la tête. Avant de partir de chez moi, j’avais pris le temps de remplir mon sac de soupes en canne pour les donner au groupe à titre de remerciement pour leur accueil. « Tu peux revenir quand tu veux! » me répond l’un des squatteurs. Chacun·e me dit salut et me dit que si j’ai encore des questions, je peux passer n’importe quand. On se dirige alors vers la fenêtre. La foutue fenêtre à cinq mètres du sol…

Certes, ce fut une expérience hors du commun. Jamais de ma vie je n’aurais pensé rentrer dans un squat. Non ce n’est pas sale, non ces individus ne sont pas des criminel·le·s prêt·e·s à vous usurper tous vos biens. Elles et ils constituent seulement une petite société isolée du reste de la société, qui ne leur convient pas. Seulement, je vais vous demander une seule chose : ne dites à personne que je vous ai parlé de ce squat, parce que tout le monde va savoir que j’ai brisé la première règle du squat.  

ILLUSTRATION: Julien Posture