La montée de l’intégrisme au Québec: la droite identitaire et le discours de la peur

« Moi, j’aime pas les barbus! » On est dans un café au nord de Montréal, celle qui parle ainsi embaume le progressisme et la social-démocratie. « Tous les fanatismes je les haïes. Moi, je suis pour la liberté et pour l’égalité entre les hommes et les femmes. » Ce discours n’est pas nouveau. Ces thèmes sont couramment reformulés dans les discussions de tous les jours, en particulier depuis leur réactivation par le débat sur la Charte. Pourtant, une affirmation capte mon attention. « Ils s’en viennent, ici, au Québec ». Si la montée de l’intégrisme au Québec n’était pas d’emblée un enjeu central de la campagne péquiste, elle s’est imposée et demeure couramment abordé.

Alors que les propos de l’ancienne députée Fatima Houda-Pepin(1) font écho aux positions de Djemila Benhabib, célèbre de sa position de « dissidente » de l’Islam(2), il importe de faire un pas de côté et d’observer le discours  de cette nouvelle droite identitaire aux prétentions universalistes. D’une part, le Québec ne constitue pas un cas isolé en la matière, mais plutôt une manifestation particulière d’une situation mondiale, l’époque de la « guerre au terrorisme ». D’autre part, les propos tenus sur l’Islam ont une étrange récurrence : on sent de la magie dans ces quelques mots ou images qui allument un sentiment de répulsion en dépit de toute connaissance sociologique de terrain. C’est cette résonnance que je propose ici d’analyser et en particulier celle autour du thème de « la montée de l’intégrisme ».

Néo-orientalisme

Une des raisons qui implique cette résonnance est l’ancienneté du contenu de ces dires. Dans son analyse des discours dominants sur l’Islam(isme)(3) en Europe et aux États-Unis, Olivier Moos  utilisait pour les décrire le terme de « néo-orientalisme ».(4) Le choix du terme n’était bien sûr pas innocent et effectuait une référence directe à la construction théorique développée par Edward Saïd autour du concept d’orientalisme.(5) Le néo-orientalisme prend forme à la suite de la Guerre Froide dans l’effondrement d’une bipolarité structurante en réactivant le discours sur l’Orient produit principalement au XIXe siècle. Sa nouveauté : actualiser l’orientalisme classique tout en intégrant les critiques des sciences sociales, revivifier la part latente de l’orientalisme populaire et reformuler le lexique issu de la Guerre Froide. Dans le contexte actuel, il devient impératif d’en connaître la forme pour en débusquer les manifestations dans le débat populaire.

Au plus simple, l’orientalisme est ce système de représentation ancré dans un rapport de domination  colonial constituant l’objet « Orient ». En tant que discours,(6) l’orientalisme structure le dicible et le pensable à propos de cet « Orient ». Aujourd’hui, les acteurs sociaux, à partir de différentes postures, viennent chercher des ressources de sens dans le bagage de représentations et d’images offert par l’orientalisme classique. Or, la prégnance de ce discours vieux d’au moins 200 ans justifie du moins la force émotive des propos et leur vitesse de propagation. Ce que l’on dit prend alors la forme d’une production de savoir sur l’Autre et devient sens commun. Le champ islamique est reconnu par les caractéristiques suivantes : son homogénéité, sa distinction radicale avec l’Occident, son inertie ancrée dans un archaïsme culturel et sa tendance à la violence et au totalitarisme.

Au cœur de ces représentations siègent les vestiges d’une peur médiévale des invasions arabes. C’est le schéma de la « menace du sud », la terreur de la violence des masses déshéritées. Or, dans le transfert de l’altérité d’un Ouest soviétique vers un Orient islamique, la définition d’une nouvelle menace monolithique consacre un changement qualitatif de la grammaire de l’affrontement. Le nouvel ennemi mondial est dès lors illustré tel un danger informe, diffus et pluriel ; les terroristes refusent la rencontre frontale, se cachent et infiltrent le corps civilisé ; l’opposition n’est plus politique, mais se situe dans une altérité radicalement autre, derrière une frontière culturelle, essentielle et religieuse. Au danger de la propagande adverse s’ajoute celui du spectre démographique musulman – rappelant les images de la lubricité sexuelle et de la pullulation biologique de l’Oriental. Les historien-ne-s néo-orientalistes sortent des tiroirs l’imagerie allant de l’attaque de Poitiers jusqu’au siège de Venise : « Ils s’en viennent ». Bientôt les fous de Dieu, les soldats d’Allah mettrons à feu et à sang notre bel Occident.

Discours de la peur

Autour du thème particulier de « la montée de l’intégrisme », la sédimentation au niveau de la connaissance historique prise comme discours recoupe un second motif permettant de comprendre la dissémination de ce récit : la peur. Toutefois, il ne s’agit pas ici d’islamophobie(7), c’est-à-dire d’une petite peur irrationnelle basée sur l’ignorance, mais plutôt d’une crainte s’ancrant dans une structuration particulière du savoir. Pour Ellen Corin(8), l’imaginaire contemporain entourant le terrorisme mobilise une série de symboles qui activent les passions dérivant de la terreur. On constate, dans un détour par la psychanalyse, la cristallisation des affects sur des réalités-écrans médiatisant les passions. La menace informe est ressentie comme une vaste peur anonymisée et une insécurité radicale qui n’est pas transférée au niveau des sentiments, c’est-à-dire en ce qui a trait au dicible, donc à la réflexivité. Or, c’est précisément ces vagues infra-conscientes qui sont mises en mouvement par le discours néo-orientaliste. Le politique s’harnache aux passions et se fait porter par elles au risque d’en perdre le contrôle. L’État répand – avec les médias – la peur, légitimant du coup l’accroissement de sa force et de son exercice. La terreur se répandant dans le corps social, celui-ci s’unifie en face de l’Autre-persécuteur : on extériorise le danger et on rend étrangères ses manifestations internes. Référant aux travaux d’Arendt et d’Adorno, Corin affirme que cette totalisation d’un « nous » assure la dissémination de la terreur. En effet, quel type de gestion du vivre ensemble est-ce que la négation de l’hétérogénéité où l’Autre est menace dans la terreur ?

En somme, nous nous trouvons face à un discours puisant sa force dans une profonde sédimentation historique discursive et qui plus est ouvrant le politique à l’infiltration des passions où l’on cristallise nos angoisses sur « eux » (les barbus maléfiques) et sur « elles » (les voilées soumises). Pour Corin, la parade est encore le travail de la culture – ce Kulturarbeit de Freud(9) – visant à exprimer les passions dans cette lutte infinie contre la pulsion de mort. D’autres proposent, contre un culturalisme dominé par une logique identitaire, de faire ressurgir le caractère fragmentaire et la part d’altérité dans la constitution du Soi (un Québec micmac, inuit, algonquien, irlandais, métis, porteur d’eau …). Mais peut-être faut-il aller plus loin et passer à la résistance active : lutter ici contre l’impérialisme comme cause de l’islamisme(10), abattre les ratonades et se solidariser des populations racisées, ne pas appuyer une énième intervention militaire. Et si au fond le réel danger pour les cultures d’ici ne provenait pas de celles et de ceux que l’on attaque, pille, soumet et colonise, mais plutôt de ce côté-ci de l’Atlantique ? Et s’il nous fallait plutôt une Charte pour la séparation de la démocratie du capitalisme marchand spectaculaire ?

(1)Notamment dans une entrevue exclusive avec L’Actualité, publiée le 12 février, à la suite de l’annonce d’un projet de loi visant la lutte contre les intégrismes religieux.
(2)Ma vie à contre-Coran et Les Soldats d’Allah à l’assaut de l’Occident
(3)La distinction n’est pas toujours faite ou sinon par filiation, le transfert peu aussi être exclusif à l’islamisme.
(4)Moos, Olivier. Lénine en Djellaba, critique de l’islam et genèse d’un néo-orientalisme. 2012. Ouvrage sur lequel se base mon analyse du néo-orientalisme.
(5)Saïd, Edward. Orientalism. 1978
(6)Au sens donné par Michel Foucault notamment dans L’Ordre du discours. 1971
(7)Est-ce un calque naïf sur le concept d’homophobie, par ailleurs lui-même inapte et devant être remplacé par hétéronormativité ?
(8) « Sous le prisme de la terreur, le travail de la culture » Anthropologie et Sociétés, vol.32, no3, 2008,
(9)Freud, Sigmund. « Malaise dans la civilisation » dans Le Malaise dans la culture. 1928
(10)Voir : Burgat, François. « Les Mobilisations politique à référent islamique ». 2006

De la pertinence du débat sur la Charte des valeurs du Parti Québécois

De la pertinence du débat sur la Charte des valeurs du Parti Québécois

Commençons par régler tout de suite l’essentiel : la Charte proposée par le PQ est un outil bassement électoraliste. Le PQ cherche en effet assez clairement à utiliser notre système électoral déficient à son plein potentiel pour lui permettre d’atteindre, à l’encontre de toute légitimité démocratique, l’objectif ultime qu’est un gouvernement majoritaire avec moins de 40% des voix. En cela, il imite les plus viles tactiques du Parti conservateur fédéral, tactiques qui, malheureusement pour les progressistes de ce monde, ont fait leurs preuves. Il est important, aussi, de ne pas oublier que c’est un projet qui s’attaque de façon sans équivoque à des groupes sociaux plus marginaux qui ont moins la capacité de se défendre ou qui, en tout cas, « ne votent pas du bon bord » (pour un stratège péquiste) de toute façon, et laisse toute liberté à la majorité « historiquement catholique ».

Cela établi, on peut oublier le débat de forme sur la stratégie politique ou sur quel groupe social est plus visé qu’un autre par une politique discriminatoire pour s’attarder à un questionnement de principe au cœur de nombreux débats politiques (sinon publics) depuis l’époque des Lumières : la présence de la religion dans la sphère publique, politique et privée.

La question que je pose aujourd’hui est à mon avis fondamentale pour la gauche progressiste : jusqu’à quel point peut-on tolérer des pensées arriérées et ultraconservatrices, et plus encore leur promotion ouverte, au nom de la liberté de culte et de conscience? Et jusqu’à quel point doit-on réfréner la promotion, sinon d’un athéisme, à tout le moins de croyances plus progressistes, au nom de la liberté de conscience de l’autre et de l’anti racisme?

Il me semble que récemment, en matière de religion, critiquer celle des autres est rapidement assimilé à du racisme. Il s’agit certainement de discrimination basée sur la religion, mais certainement pas de racisme, lorsque le problème est la religion et non la race. Or, il devient rapidement difficile de faire autre chose que critiquer « la religion des autres » lorsque l’on prône, notamment par l’exemple, l’appartenance à aucune. Car la religiosité d’un francophone catholique du Saguenay est tout autant étrangère au gauchiste athée montréalais que celle d’un musulman ou d’un juif pratiquant, il ne faut pas se leurrer. Aucun, toutefois, ne vient racheter l’autre sur le point des opinions politiques, que ce soit par rapport à l’avortement, à l’homosexualité, à la place des femmes en société ou tout un ensemble d’autres plaisantes idées.

Comment, donc, peut se positionner une gauche progressiste et laïque dans ces circonstances?  Les conditions du débat n’aident pas exactement à une position en nuance, avec la façon dont le PQ en fait la promotion actuellement. Or, c’est précisément là qu’il faudrait en arriver. En-dehors de la situation particulière actuelle, le débat en jeu porte tout de même sur l’éternelle question de la primauté du collectif sur l’individu, ou l’inverse, et sur la situation l’équilibre entre les deux. Dans le même ordre d’idées, il s’agit aussi de l’épineuse question de jusqu’où le collectif peut intervenir pour forcer le respect des droits individuels, au risque d’agir contre le gré de la personne « sauvée ». Il s’agit d’une question fondamentale qui, lorsqu’elle touche un sujet aussi délicat que la justification d’idées conservatrices par l’expression d’une liberté libérale, vient poser de nombreux problèmes, qu’il serait fort à propos de ne pas écarter du revers de la main ou en atteignant le point Godwin à une vitesse fulgurante.

S’il s’agissait d’une véritable charte de la laïcité, plutôt que d’une charte sur la laïcité des non chrétiens, où devrait se situer la personne qui veut s’opposer aux idées rétrogrades tout en respectant les libertés individuelles? Serait-ce raciste et inacceptable si la charte s’imposait aussi aux confessions chrétiennes en leur retirant le droit de s’afficher en public tout autant qu’aux autres? Bien sûr que non : ce serait une attaque frontale contre toute forme de religion et de religiosité. Ce serait probablement en conflit clair et direct avec le droit à la liberté de culte et de religion, qui reste une liberté fondamentale, et ce serait de toute façon contre-productif, comme l’exemple de l’URSS l’a démontré. L’Église orthodoxe, après des décennies d’interdiction officielle, y est en effet aussi riche, puissante et plus vivante que jamais. Mais une charte qui interdirait également la religion de tout le monde ne serait pas une charte raciste, ce serait une charte anti-religion, et il me semble que ce genre de question mérite son traitement propre.

Sans suivre la voie de l’interdiction pure et simple, il existe plusieurs autres moyens de s’opposer à la religion et de laïciser de plus en plus la société, que l’on pense à une réforme du calendrier, à un crucifix à retirer, à la fin des crédits d’impôt aux lieux de culte et bien d’autres. Si on considère qu’il s’agirait là d’un moyen comme un autre de combattre l’obscurantisme et le conservatisme, il me semble aujourd’hui qu’il ne faudrait plus se cacher de lutter contre la religion, contre ses idées et ses pratiques, et que laisser la liberté de croyance à autrui ne veut pas dire qu’il faut respecter ses croyances parce que ce sont les siennes. Je ne sais pas si l’affirmation « les goûts ne se discutent pas » est fondée ou non, mais il me paraît clair que « l’appartenance religieuse ne se discute pas » est une bêtise, lorsqu’accompagné d’idées politiques aberrantes.