Gilets jaunes : la Cinquième République dans l’impasse

Gilets jaunes : la Cinquième République dans l’impasse

Par Baptiste Colin

Cet article a d’abord été publié par notre partenaire Le Vent Se Lève

L’ambiance politique en France semble souffrir d’un malaise que rien ne réussit à soigner. L’élection d’Emmanuel Macron avait pourtant permis d’envisager un soulagement des antagonismes du pays, par le biais d’un renouvellement du personnel politique réuni autour d’un projet libéral abolissant le clivage toujours plus réduit entre le PS et Les Républicains. Mais après un été qui a signé la fin de son état de grâce, le Président de la République lui-même avouait lors d’une interview qu’il « n’avait pas réussi à réconcilier le peuple Français avec ses dirigeants ». Trois jours plus tard, ce diagnostic lui était confirmé par l’irruption sur la scène politique des gilets jaunes.

Si les gilets jaunes ont été originellement mis en mouvement par l’annonce de la hausse des taxes sur les produits pétroliers, leurs témoignages convergent sur un point : cette hausse de taxe n’est pas tant l’objet de leur contestation qu’une goutte d’eau ayant fait déborder le vase. Le caractère diffus du mouvement fait que les gilets jaunes n’ont pas de mot d’ordre explicitement défini, néanmoins certains discours font nettement consensus. Il s’exprime d’un ras-le-bol d’ordre global à l’encontre d’un système politique qui s’attaque au portefeuille des classes moyennes et populaires sous couvert d’écologie, tout en privilégiant les grandes fortunes et intérêts industriels. Partout, la démission d’Emmanuel Macron est réclamée. Malgré ces revendications incontestablement politiques, les gilets jaunes se définissent comme apolitiques. C’est que le mot « apolitique » est utilisé pour désigner une autre réalité : celle d’un très fort rejet de la représentation politique.

« C’est que le mot « apolitique » est utilisé pour désigner une autre réalité : celle d’un très fort rejet de la représentation politique. »

Il s’agit d’une colère larvée qui, n’ayant pas été résolue précédemment par la démocratie représentative, se met à rejeter la démocratie représentative. On pourrait cyniquement dire qu’il ne s’agit pas tant d’une crise que d’un retour à la normale. La normale d’une Vème République essoufflée, caractérisée non-seulement par un pouvoir exécutif hypertrophié, mais aussi par une incapacité à résoudre les crises qui l’habitent par des voies institutionnelles. Après le désaveu subi par François Hollande, suivi par le « dégagisme » qui a structuré l’élection présidentielle de 2017, la pulsion destituante qui anime une part importante de la société française s’est réveillée avec fracas. Pour comprendre l’origine de l’impasse politique dans laquelle semble s’être enfoncée la France, il est nécessaire de retracer l’évolution de la Vème République jusqu’à nos jours.

Une Ve république en évolution

Car l’agencement des institutions a significativement évolué depuis le référendum du 28 septembre 1958 qui a approuvé la Constitution écrite par Michel Debré. Dans l’esprit initial du texte, le Président devait jouer le rôle de « clé de voûte de notre régime parlementaire », selon son auteur. Il s’agissait donc bien initialement d’un régime mené par ses parlements, ayant le Premier Ministre comme chef du gouvernement, celui-ci et ses ministres tirant leur légitimité de l’Assemblée nationale. Le Président, élu par un collège électoral restreint, était conçu comme un arbitre de la vie politique et le représentant de l’État pour les questions diplomatiques. N’ayant pas vocation à s’immiscer dans les affaires courantes, les pouvoirs que lui conférait la Constitution lui permettaient de solliciter d’autres pouvoirs : dissoudre l’Assemblée Nationale, décider d’un référendum, nommer le Premier ministre. Dans le contexte de l’époque, après une IVème République marquée par l’instabilité politique, l’ajout du rôle de Président dans l’organigramme institutionnel avait pour objectif de rationaliser et stabiliser le fonctionnement d’un régime axé autour du parlement.

« L’élection au suffrage universel fit passer le Président du statut de simple arbitre à celui de personnage incontournable de la vie politique. »

Or, la Vème République est aujourd’hui unanimement qualifiée de régime présidentiel, voire présidentialiste. Si le parlementarisme n’est plus d’actualité, c’est que le régime et l’équilibre de ses pouvoirs ont vite évolué. Charles De Gaulle lui-même, de par sa popularité importante, empiétait sur les prérogatives de ses premiers ministres. Si l’Histoire et son rôle dans la Seconde Guerre Mondiale lui donnaient la légitimité nécessaire pour concentrer autant de pouvoirs, il avait néanmoins conscience du caractère exceptionnel de sa situation. Cela le poussera à proposer en 1962, par un référendum, que le Président de la République soit élu au suffrage universel, afin que ses successeurs puissent jouir d’une légitimité équivalente. Cette modification constitutionnelle fit passer le Président du statut de simple arbitre à celui de personnage incontournable de la vie politique : le suffrage universel sur une circonscription nationale fait de lui le récipiendaire de la souveraineté du peuple, jusqu’ici détenue par l’Assemblée nationale.

La Constitution de la Vème République prévoit naturellement qu’au pouvoir exécutif s’oppose un contre-pouvoir. Le gouvernement est responsable devant l’Assemblée nationale et peut être renversé par cette dernière. Néanmoins, un phénomène a été observé tout au long de la Vème République, que l’on appelle le fait majoritaire. Toujours, les élections législatives ont fait émerger une majorité nette au sein de l’Assemblée nationale. Cet état des choses était consciemment voulu par les rédacteurs de la Constitution, qui cherchaient à rendre le pouvoir législatif plus stable, et ont pour ce faire décidé que les députés ne seraient pas élus à la proportionnelle mais via un système à deux tours qui incite à la formation d’alliances politiques. La stabilité qui en a découlé avait un prix : dans le cadre du fait majoritaire, il est invraisemblable que l’Assemblée nationale exerce son pouvoir de renversement du gouvernement du fait des liens d’allégeance politique qui lient le gouvernement et la majorité.

Le Président n’est pas pour autant tout puissant. Le pouvoir de l’exécutif sous la Vème République est important, mais l’asynchronicité des élections présidentielles et législatives donna lieu à des cohabitations forçant le couple Président/Premier ministre à trouver des compromis. La première advint en 1986, quand Jacques Chirac devint Premier ministre de François Mitterrand. Plus tard, ce sera Jacques Chirac qui devra cohabiter avec Lionel Jospin. En 2000, Jacques Chirac fit adopter par référendum le passage du septennat au quinquennat. Dés lors, c’est le scénario d’une cohabitation qui tombe dans le domaine de l’invraisemblable : les élections présidentielles et législatives n’étant à chaque fois séparées que de quelques mois, les dynamiques politiques permettent toujours au Président élu d’être soutenu par une majorité à l’Assemblée.

« La Vème République devient problématique du fait de son incapacité à digérer les crises politiques et à faire émerger des solutions positives par le jeu des pouvoirs et contre-pouvoirs. »

Depuis 1958, les mécanismes d’équilibre des pouvoirs de la Vème République ont donc significativement évolué vers un renforcement du rôle de l’exécutif, et un alignement de l’Assemblée nationale sur celui-ci. Emmanuel Macron a l’intention de contribuer à cette dynamique, à l’aide de son projet de révision constitutionnelle qui prévoit une réduction du nombre de parlementaires et de leurs marges de manœuvre, dont l’examen a été reporté à janvier 2019.

L’impasse

L’évolution de la Vème République n’est pas un facteur de crise en lui-même. Les crises politiques rencontrées par la France trouvent leurs germes dans la désindustrialisation, le chômage de masse et le développement des inégalités, ainsi que dans l’incapacité des pouvoirs étatiques de s’en protéger du fait des traités internationaux, traités européens en tête, qui fixent comme un cadre indépassable le libre-échange, la libre circulation des capitaux, et la rigueur budgétaire.

La Vème République devient problématique du fait de son incapacité à digérer les crises politiques et à faire émerger des solutions positives par le jeu des pouvoirs et contre-pouvoirs. La victoire du « non » au référendum pour une Constitution européenne en 2005 peut, à ce titre, représenter le début de la spirale infernale. Après le coup de semonce qu’a constitué l’arrivée de Jean-Marie Le Pen au second tour des élections présidentielles de 2002, un véritable divorce entre les dirigeants et une partie de la population qui rejette le projet d’intégration européenne et les conséquences de la mondialisation s’est amorcé.

Ce désaveu appelait une réponse institutionnelle. Face à l’inadéquation avérée entre le peuple et ses représentants, des institutions fonctionnelles auraient du être en mesure de soulager le malaise par des voies démocratiques. Le Président de la République est supposé jouer le rôle d’arbitre, et a les moyens de purger les crises, notamment par la dissolution de l’Assemblée nationale. C’est ce que de Gaulle fit en 1968 après que les manifestations étudiantes et la signature des accords de Grenelle eurent ébranlé son pouvoir.

Cependant, à la différence de 1968, le Président de la République est devenu un acteur à part entière de la vie politique plutôt qu’un simple arbitre. Dissoudre l’Assemblée nationale ne serait plus tant l’exercice d’un contre-pouvoir qu’une balle que le Président se tirerait lui-même dans le pied. Or, l’enseignement de Montesquieu, lorsqu’il théorisa la séparation des pouvoirs, est qu’un pouvoir laissé à lui même est destiné à agir égoïstement, qu’il est vain d’attendre de lui qu’il s’auto-régule, et que pour éviter la tyrannie, il est nécessaire qu’à chaque pouvoir s’oppose un contre-pouvoir en mesure de le neutraliser.

« Entre deux élections présidentielles, aucun processus institutionnel ne peut se mettre en travers de l’action d’un Président qui irait à l’encontre de la volonté du peuple. »

Quels contre-pouvoirs rencontre aujourd’hui l’exécutif Français ? Si l’Assemblée a formellement le pouvoir de renverser le gouvernement, le fait majoritaire implique qu’il est invraisemblable que cela se produise. Le Président, quant à lui, ne peut être menacé que par l’Article 68 de la Constitution, qui nécessite une majorité absolue de la part des deux parlements, tout aussi invraisemblable. Entre deux élections présidentielles, aucun processus institutionnel ne peut se mettre en travers de l’action d’un Président qui irait à l’encontre de la volonté du peuple.

Cette absence de contre-pouvoir a ouvert la voie à la disparition d’un rapport agonistique entre les classes populaires et les classes dirigeantes. N’étant plus institutionnellement contraints pendant la durée de leurs mandats, les membres de l’exécutif sont formellement libres de mettre en place la politique de leur choix sans avoir à prendre en compte les revendications d’une certaine partie de la population qui n’a pas accès aux ficelles du pouvoir autrement que par leur bulletin de vote, et que les techniques modernes de communication et de création du consentement permettent de maîtriser. À ces phénomènes institutionnels s’ajoutent des déterminations sociales : depuis 1988, la part de députés issus des classes populaires n’a jamais dépassé 5%. La victoire du « Non » au référendum de 2005 n’a donc pas donné lieu à une remise en cause introspective des élites politiques sur la façon dont elles représentent le peuple, mais à une simple dénégation de la responsabilité politique des dirigeants envers ceux qu’ils représentent.

« Leur présence sur les ronds points n’est pas une interpellation du pouvoir comparable à celles qu’effectuent les syndicats lors de leurs manifestations. Il s’agit pour les gilets jaunes d’un procédé de dernier recours. »

En tenant compte du fait que les responsables politiques successifs se sont illustrés par leur compromission à des intérêts tiers (grandes entreprises, monarchies pétrolières) et l’application de politiques pour lesquelles ils n’ont pas été élus (Loi Travail, libéralisation de la SNCF, etc.), les classes populaires ne doivent pas seulement être vues comme les « perdants de la mondialisation », mais aussi comme des laissés pour compte de la démocratie. Les implications sont majeures. Car les processus démocratiques institutionnels ont un objectif social : être les vecteurs des antagonismes qui parcourent la société, de sorte que la violence des rapports sociaux s’exprime verbalement, symboliquement en leur sein plutôt que physiquement entre individus.

C’est sous ce prisme qu’il faut analyser le mouvement des gilets jaunes. Ayant perdu confiance en tous les procédés de représentation au sein des instances politiques institutionnelles, qu’il s’agisse des partis ou des syndicats, la colère politique se donne à voir au grand jour. Une colère qui ne trouve plus sa canalisation symbolique, et qui n’a d’autre choix que de se manifester physiquement. Les témoignages de gilets jaunes font état de l’impasse, non seulement financière mais aussi politique, dans laquelle ils se trouvent. Nombreux sont les citoyens pour qui ce mouvement est la première manifestation politique à laquelle ils participent, ce qui indique que leur présence sur les ronds points n’est pas une interpellation du pouvoir comparable à celles qu’effectuent les syndicats lors de leurs manifestations. Il s’agit pour les gilets jaunes d’un procédé de dernier recours, d’un refus de la politique conventionnelle qui les a trop trahis, les poussant à prendre les choses en main eux-mêmes et à s’organiser hors des institutions existantes.

Quel avenir politique pour les gilets jaunes?

À certains égards, les analyses de Chantal Mouffe et Ernesto Laclau, théoriciens du populisme de gauche, se voient confirmées : une dynamique destituante domine, par les appels à la démission d’Emmanuel Macron et la confiance brisée en tous les mécanismes de représentation politique. Une dynamique constituante, encore ténue, peut être aperçue. D’une part, les gilets jaunes utilisent des signifiants nationaux tels que le  drapeau, la Marseillaise ou la Révolution de 1789, ce qui illustre que leurs revendications n’ont pas tant à voir avec des thématiques sectorielles comme le prix du carburant, qu’avec une conception de l’État-nation comme étant responsable devant ses citoyens. D’autre part, sur leurs groupes Facebook et lors des rassemblements, les gilets jaunes amorcent des réflexions autour de propositions pour sortir par le haut de la crise politique. Des référendums sont réclamés de manière un peu intransitives, sans qu’on observe un accord tranché sur les termes de la question qui serait posée. On va jusqu’à observer des propositions de nouvelle Constitution pour la France, là encore sous des termes flous. Car ce qui unit les gilets jaunes n’est sans doute pas tant un ensemble de revendications précises, mais un profond sentiment d’abandon et un virulent désir d’exercer une souveraineté politique. Il s’agit pour eux de réaffirmer la place du peuple comme acteur à part entière du processus politique institutionnel quotidien.

« Ce qui unit les gilets jaunes n’est sans doute pas tant un ensemble de revendications précises, mais un profond sentiment d’abandon et un virulent désir d’exercer une souveraineté politique. »

Le mouvement des gilets jaunes n’est pas fini, mais on peut déjà dire que le paysage politique français en sera transformé. De quelle manière ? Si les gilets jaunes ont démontré que leur colère pouvait les pousser à la violence, un scénario insurrectionnel où le gouvernement serait physiquement contraint d’abandonner le pouvoir demeure invraisemblable. Comme le faisait remarquer le démographe Emmanuel Todd, les révolutions ont lieu dans des pays jeunes, c’est-à-dire où l’âge médian de la population se situe aux alentours de 25 ans. Aujourd’hui, la moitié des Français a plus de 40 ans. De plus, la faible expérience des mouvements sociaux du gilet jaune moyen ne permet pas d’affirmer que le mouvement tiendrait bon face à des forces de l’ordre ouvertement hostiles.

Sans insurrection, il est probable que le mouvement trouve, à moyen terme, son prolongement dans les processus électoraux habituels. Dans la mesure où les gilets jaunes confirment le diagnostic du populisme de gauche, doit-on s’attendre à ce que la France Insoumise et ses représentants raflent la mise ? Rien n’est moins sûr tant l’hostilité aux représentants politiques déjà établis semble forte. L’image de la France Insoumise a souffert de la vague de perquisitions d’octobre dernier. Quoi que l’on pense du bien fondé de celles-ci, la séquence politique qui leur a correspondu a fait entrer dans l’opinion l’idée que la France Insoumise était un parti « comme les autres », comme en atteste la chute de popularité de Jean-Luc Mélenchon qui a suivi.

Si les premiers signes de structuration autour d’une demande politique autorisent à espérer que le mouvement débouche sur des revendications progressistes, les tentatives de récupération par les différents mouvements de droite et d’extrême-droite se multiplient et trouvent leur relai dans les chaînes d’information en continu, de telle sorte que rien n’est garanti. Tout peut arriver avec les gilets jaunes, tant ce mouvement est encore en devenir, extrêmement volatil. Le scénario de l’échec de toute récupération politique n’est pas à exclure car le discours destituant est une composante essentielle de ce mouvement. Doit-on s’attendre à voir émerger, dans le sillage de ces évènements, une formation politique nouvelle caractérisée par une relative absence de structuration idéologique, analogue à certains égards au M5S italien ?

En l’absence d’un mécanisme institutionnel de contre-pouvoir à même de purger la crise, seule une abdication d’Emmanuel Macron pourrait soulager le pays. La volonté répétée de ce dernier de persévérer, ainsi que l’ampleur des intérêts économiques qui le soutiennent, laissent penser qu’une reddition n’arrivera pas. Seulement 18 mois après les dernières élections présidentielles, les divisions du pays se sont réveillées et s’expriment hors de tout cadre institutionnel propre à les canaliser. Les prochains mois et années se profilent sous un jour noir, tant la confiance entre citoyens et personnel politique s’effrite. Les prochaines élections européennes seront l’occasion de mesurer l’étendue de la reconfiguration politique provoquée par le mouvement des gilets jaunes, que celle-ci se traduise par la montée en popularité d’un parti ou un autre, ou par une abstention toujours plus abyssale. Elles ne seront toutefois que l’occasion de prendre la température. Car dans une Vème République où l’élection présidentielle est le seul mécanisme institutionnel qui peut agir sur un pouvoir exécutif surpuissant, il est difficile d’imaginer un scénario de sortie de crise avant 2022.

CRÉDIT PHOTO: Martin Bertrand

Bidonvilles et cimetières: quand le décor occulte la réalité empirique

Bidonvilles et cimetières: quand le décor occulte la réalité empirique

Par François Robert-Durand

Avec une couverture médiatique qui relève davantage de la fascination malavisée que de l’analyse de fond, les quelques 10 000 squatteurs et squatteuses du Manila North Cemetery sont, malgré elles et eux, écarté·e·s du débat sur la gentrification à Métro Manille et aux Philippines.

Comme Le Caire avec sa cité des morts, Métro Manille comporte plusieurs cimetières où l’on retrouve des bidonvilles ou squats. Le plus célèbre est le Manila North Cemetery (MNC) : le plus vieux cimetière national du pays situé en plein cœur de la ville et près des centres d’achats, des stations de trains et des nombreuses routes qui longent la mégapole.

Les reportages au sujet du MNC se multiplient tant la réalité de la vie quotidienne dans un cimetière est frappante. On ne peut que s’étonner en voyant les résident·e·s utiliser les tombes pour y effectuer leurs tâches quotidiennes : une tombe sous le soleil pour y faire cuire des œufs, une autre à l’ombre comme table basse de téléviseur ou une clôture pour y sécher du linge.

Crédit photo: François Robert-Durand

Crédit photo: François Robert-Durand

Cependant, au-delà de la fascination créée par ce contraste, cette réalité est le reflet d’un phénomène de plus grande ampleur aux Philippines : un développement urbain inégal où la logique commerciale a favorisé les classes moyennes et riches, et ce, au détriment des plus pauvres.

Promesse d’une vie meilleure à Manille

Comme plusieurs de ses homologues asiatiques, la capitale des Philippines a vu sa population grimper de façon fulgurante pour des raisons naturelles (typhons, inondations, etc.), mais aussi politiques (insurrection armée). En effet, l’ex-dictateur Ferdinand Marcos, qui a gouverné de 1968 à 1986, a tenté d’étouffer plusieurs rébellions dans les campagnes, mû par son objectif de « civiliser » le pays. Sans oublier les difficultés de nombreuses·eux agriculteurs et agricultrices qui vivent de leurs récoltes, aggravées par la mécanisation de l’agriculture et la mainmise des propriétaires terrien·ne·s sur le territoire.

C’est pourquoi des millions de Philippin·ne·s ont émigré vers l’agglomération de Manille en partageant l’idée que la promesse d’une vie décente ne passe plus par la campagne, mais par la ville[i].

Le résultat :  alors qu’elle a été planifiée pour accueillir à peine 800 000 personnes, la mégapole loge aujourd’hui 35 millions d’habitant·e·s, dont le tiers vit dans des bidonvilles[ii] et ce, dans une superficie qui fait à peine le double de l’île de Montréal, ce qui fait aujourd’hui du Métro Manille la ville la plus densément peuplée au monde avec 42 857 personnes au kilomètre carré[iii].

Crédit photo: Alexandre Marcou

Un développement urbain horizontal

C’est une chose que la ville soit densément peuplée, mais ce qui aggrave encore davantage le manque d’espace, c’est que Manille s’est développée de manière horizontale plutôt que verticale. En effet, contrairement à plusieurs de ses homologues du sud-est asiatique, Métro Manille a privilégié l’étalement urbain plutôt que de construire en hauteur. Ainsi, le manque d’espace déjà causé par une forte densité de population a été accentué par cet étalement.

Un héritage colonial?

Les Philippines ont été sous le joug espagnol durant près de 400 ans ainsi que sous le joug américain durant près de 60 ans, et ce, jusqu’à leur indépendance en 1946. Est-ce à dire que ces deux hégémons ont laissé leurs marques jusque dans l’aménagement urbain? C’est le cas, selon Patrick Joson, fondateur et président de l’organisme Fondo Manila, qui œuvre à conscientiser les citadin·e·s à des habitudes de vie moins dommageables pour l’environnement.

« Notre mentalité a été fortement calquée sur celle des Américain·e·s, c’est-à-dire la maison, la voiture, etc. Le problème est que les Philippines sont un archipel, nous sommes constitués d’îles. Nous avons donc un espace limité. Donc, si nous continuons dans cette voie, ce ne sera pas durable ». (notre traduction).

Ce développement à grande échelle de maisons unifamiliales ou, récemment, de tours à condos, s’effectue souvent en rasant les bidonvilles déjà présents sur les terrains pressentis pour la construction. Seulement en 2014, l’ONG Global Initiative rapporte que plus de 73 000 familles ont été évincées pour la construction de condos et de maisons.

Crédit photo: Jeremy Agsawa

Un plan de relocalisation inadéquat

« Il y a une loi qui s’appelle Urban Development and Housing Act. Elle oblige les promoteurs immobiliers à construire 20 % de logements abordables », affirme Karima Palafox, militante pour un aménagement urbain plus inclusif et codirectrice de l’institut Palafox Associates.

« Supposons que vous êtes un promoteur immobilier important et que vous construisez 2000 unités de condos, 20 % devraient être des logements abordables. Le problème est que ce 20 % peut être au milieu de nulle part. (…) Et c’est souvent ce qui se produit. »

June Palafox, président et fondateur de la même organisation, renchérit : « Les plus démuni·e·s ont deux options : [elles et] ils vivent très loin, passent la majorité de leur temps et dépensent une grande part de leur salaire dans le trafic, ou bien [elles et] ils squattent. »

Les squatteurs et squatteuses, ces urbanistes en puissance? Financièrement parlant, squatter semble bien plus logique que d’accepter les relocalisations offertes. À simple titre d’exemple, le salaire minimum était de 512 pesos philippins (PHP) par jour en 2017[iv], soit environ 12 dollars canadiens. Un simple aller-retour du nord au sud de la ville coûte dans les 100 PHP, sans oublier les heures de transport que cela nécessite dans une mégapole où la congestion est telle que les véhicules ont une vitesse de croisière d’à peine 17 km/h[v] (Kawabata, 2008, page 9).

Ainsi, en acceptant de s’installer dans les relocalisations fournies par celles et ceux qui les évincent, c’est au moins 20 % du salaire quotidien d’un ouvrier ou d’une ouvrière qui est amputé… pour aller au travail.

« En fait, les squatteurs [et squatteuses] s’y connaissent davantage en urbanisme, car [elles et] ils veulent vivre près de leur lieu de travail, près des écoles que fréquentent leurs enfants, près de l’église, des hôpitaux et des centres d’achats. Ainsi, peut-être que les urbanistes, nos gouvernements et nos décideurs [et décideuses] peuvent apprendre des squatteurs et squatteuses, pour qui tout devrait se faire à pied, en vélo », ajoute June Palafox.

Et le Manila North Cemetery?

Bien que le décor de cet habitat soit pour le moins surprenant, un bidonville au sein du MNC est le reflet d’une réalité sociale omniprésente, à savoir un développement urbain qui se fait au détriment des populations les plus vulnérables. Ces dernières sont donc contraintes de trouver des solutions de rechange, quitte à vivre dans une grande précarité. Pourtant, ce cimetière semble souvent perçu par les médias et par une nouvelle vague de touristes comme un lieu à part, un lieu unique. Comme si ce bidonville, avec ses tombes, cachait que c’est, en fait, un bidonville comme les autres. Or, à Métro Manille, il existe des millions de squatteurs et squatteuses et autant d’histoires à raconter, à montrer. Et le décor devrait exposer la réalité de ces habitant·e·s plutôt que de l’occulter. 

*Métro Manille (ou Metro Manila) désigne la ville de Manille et ses agglomérations. Elle est aussi appelée NCR (National Capital Region).

[i] Juan Antonio Perez. 2014. « Philipinos on the move: Current Patterns and Factors of Internal Migration in the Philippines ». Présentation dans le cadre du Internal Migration Summit du 16 juin 2014.

[ii] Boquet, Yves. 2014. « Les défis de la gouvernance urbaine à Manille ». Bulletin de l’association des géographes français.

[iii] World Population Review. 2017. « Manila population 2018 ». En ligne. http://worldpopulationreview.com/world-cities/manila-population/.  

[iv] Department of Labor and Employment. 2018. « National Wages and Productivity Commission ». 28 mars. En ligne. http://www.nwpc.dole.gov.ph/pages/statistics/latest_wo.html.

[v] Kawabata, Yasuhiro et Yuriko Sakairi. 2008. « Republic of the Philippines, Metro Manila Interchange Connection ». Rapport commandé par le Philippines National Economic and Development Authority.

Bibliographie

1- Boquet, Yves. 2014. « Les défis de la gouvernance urbaine à Manille ». Bulletin de l’association des géographes français.

2-De Koninck, Rodolphe et Dominique Caouette. 2012. « Philippines : les stratégies migratoires ». Relations. Numéro 761, Décembre, 2012, p. 32–33 (en ligne. https://www.erudit.org/fr/revues/rel/2012-n761-rel0367/68020ac/)

3-Department of Labor and Employment. 2018. « National Wages and Productivity Commission ». 28 mars. En ligne. http://www.nwpc.dole.gov.ph/pages/statistics/latest_wo.html.

4- Entrevue réalisée avec June Palafox, de Palafox Associates, ville de Manille, juin 2016.

5- Entrevue réalisée avec Karima Palafox, de Palafox Associates, ville de Manille, juin 2016.

6- Entrevue réalisée avec Patrick Joson, de Fondo Manila, ville de Tagaytay, juillet 2016.

7- Kawabata, Yasuhiro et Yuriko Sakairi. 2008. « Republic of the Philippines, Metro Manila Interchange Connection ». Rapport commandé par le Philippines National Economic and Development Authority.

8- Ladrido, Portita. «What it’s like living inside Manila North Cemetery».  CNN Philippines. 4 décembre 2017. (http://cnnphilippines.com/life/culture/2017/10/30/living-inside-manila-north-cemetery.html)

9- Juan Antonio Perez. 2014. « Philipinos on the move: Current Patterns and Factors of Internal Migration in the Philippines ». Présentation dans le cadre du Internal Migration Summit du 16 juin 2014.

10- The Global Initiative for Economic, Social and Cultural Rights. 2016. « Human Rights Committee to consider the forced evictions in the Philippines ». En ligne. http://globalinitiative-escr.org/human-rights-committee-to-consider-case-of-forced-eviction-in-the-philippines/.

11- World Population Review. 2017. « Manila population 2018 ». En ligne. http://worldpopulationreview.com/world-cities/manila-population/

L’impérialisme canadien : par-delà le développement et le multiculturalisme (2/2)

L’impérialisme canadien : par-delà le développement et le multiculturalisme (2/2)

Le présent article suit un premier texte sur l’« impérialisme canadien ». Dans ce deuxième volet, nous aborderons les agissements des multinationales canadiennes qui bénéficient de l’aide du gouvernement sous forme d’interventions militaires ou d’aide au développement, à l’extérieur du pays[i]. Enfin, nous aborderons, en guise de conclusion, l’immigration comme part entière des dynamiques néocoloniales qui participent à la constitution des rapports de pouvoir nord-sud. Nous voudrions ainsi donner lieu à une « critique idéologique » du Canada, au sens que lui donne le philosophe Slavoj Zizek[ii].

L’impérialisme canadien dans le monde

Même si les pays du Nord continuent de vanter la mondialisation et le néolibéralisme comme un bienfait incontestable et un synonyme de liberté et de démocratie, leurs conséquences sur les pays du Sud sont désastreuses. La dette du tiers monde aurait augmenté de 580 milliards en 1980 à 2,4 trillions en 2002[iii]. Selon une autre source, cette dette était de près de 5 trillions en 2012[iv]. Cet argent avait été soi-disant prêté au nom du développement, mais aujourd’hui, la plupart des pays du Sud ne font que payer les intérêts de cette dette, sans espoir de rembourser le reste, et ce, en dépit des ajustements structurels imposés par le FMI, comme si, après la vague des indépendances qui avait suivi la Seconde Guerre mondiale, les prêts avaient été une manière de recoloniser les pays du Sud. Encore aujourd’hui, par les intérêts payés, la dette est même devenue une source de revenus pour les pays riches plutôt qu’un fardeau, contrairement à ce que certains voudraient entendre. Enfin, ces intérêts ont permis aux pays du Nord de toucher de nombreuses fois les montants prêtés au départ, ce qui fait que l’abolition de la dette ne coûterait au fond rien. C’est sans parler des accords de libre-échange qui contraignent les pays à ouvrir leurs économies désavantagées par rapport à celles des pays du Nord et à vendre des matières premières, seule production exportable, afin d’obtenir les devises étrangères pour le service de la dette[v]. En fait, c’est comme si les pays endettés devaient payer un loyer pour vivre chez eux. L’aide au développement, en comparaison, constitue une fraction de ce qui est payé en intérêts. En effet, en 2004, 370 milliards de dollars US avaient été payés par les pays du Sud pour service la dette et seulement 80 milliards avaient été reçus en aide au développement (généralement sous forme de prêts)[vi]. Nous aborderons ultérieurement comment la plus grande partie de l’aide ne se rend même pas aux populations dans le besoin, mais revient aux pays donateurs grâce aux tentacules de sa bureaucratie, de ses ONG, de ses entreprises, de ses consultants, etc. Beaucoup d’argent a aussi été dépensé pour la sécurité du personnel canadien sur place, grâce à des entreprises de sécurité privée comme Garda. Cette compagnie de sécurité privée, la plus importante au Canada, a fait fortune en Iraq. En 2010, il y avait 1800 membres de son personnel en Iraq et en Afghanistan pour protéger les diplomates, les travailleurs et travailleuses de l’aide et les entreprises[vii]. Au regard des scandales qui ont éclaté autour de l’entreprise de sécurité privée Blackwater, cette petite armée privée, dont les activités ont été entourées d’affaires nébuleuses et qui a bénéficié d’une certaine immunité, reste inquiétante[viii].Garda s’était d’ailleurs attiré des ennuis avec le gouvernement afghan en 2012 pour une histoire de trafic d’armes alors que l’entreprise avait déjà fort mauvaise réputation[ix]. Les activités d’entreprises comme Blackwater et Garda s’intègrent dans ce que Robert Young Pelton appelle la « privatisation de la guerre contre le terrorisme[x] ».

De plus, de manière plus générale, l’absence de barrière pour l’entrée du capital étranger dans les pays du Sud favorise l’accaparement des terres et des ressources naturelles. Les paysan·ne·s se voient ainsi chassé·e·s de leurs terres pour s’ajouter au rang des travailleurs et des travailleuses exploité·e·s dans les bidonvilles grandissants, réduit·e·s à l’esclavage du salariat. Aussi, les mesures d’austérité imposées aux gouvernements par le Fonds monétaire international (FMI) rendent ceux-ci incapables de protéger leurs populations. En fait, les élites des pays du Sud sont très souvent « éduquées » en occident et alliées aux multinationales contre leur propre population. D’ailleurs, les gouvernements qui ne sont pas du côté du Capital finissent très souvent par être délogés par les puissances impérialistes. C’est ce dont rend compte le cas récent du Honduras, où un coup d’État a été orchestré avec le soutien des États-Unis et du Canada, sans parler du cas du Chili de 1973, de celui du Guatemala de 1954, ou encore de l’exemple de l’Iran de 1955. Des tentatives de coup d’État contre le gouvernement vénézuélien ont aussi marqué l’histoire récente[xi].

Comme nous le disions antérieurement, l’impérialisme canadien intervient aussi grâce à son influence au sein des institutions de Bretton Woods et les ajustements structurels ont été soutenus par l’ACDI, le ministère des Finances et le ministère des Affaires étrangères pour faciliter l’expansion de son capital. D’ailleurs, vers la fin des années 1980, le Canada avait été choisi pour mener les ajustements structurels en Guyane[xii]. Ces politiques ont été défendues au nom de la « stabilité macroéconomique » et visaient aussi à « éduquer » les pays du Sud. À cet égard, de 2004 à 2010, l’ACDI avait financé un programme de 1,5 million de dollars en collaboration avec l’Université nationale autonome du Honduras afin de faciliter la mise en œuvre du système d’ajustements structurels[xiii]. Pourrait-on parler d’intellectuel·le·s « subalternes »[xiv] au service de l’impérialisme ? Ces questions sont très importantes et sont aussi liées aux questions de l’impérialisme culturel concernant, entre autres, l’immigration et la formation d’élites transnationales, dont nous traiterons ultérieurement dans ce texte. Quoi qu’il en soit, est-ce vraiment étonnant que le Canada ait soutenu les auteurs du coup d’État du 28 juin 2009 ? C’est à cette occasion qu’on avait « puni » le progressiste Manuel Zelaya pour avoir tenté de réviser à la hausse le salaire minimum, d’établir un moratoire contre les concessions minières et de nationaliser certaines parties du secteur de l’énergie. Zelaya aura aussi payé cher son rapprochement avec le gouvernement d’Hugo Chavez et d’Alianza Bolivariana para los Pueblos de Nuestra América (ALBA)[xv]. Dans les quelques mois qui ont suivi le coup, de nombreux opposants au nouveau régime ont été assassinés, torturés et détenus arbitrairement. Des manifestant·e·s ont été battu·e·s, gazé·e·s et parfois abattu·e·s. Les bureaux des organisations et des médias qui critiquaient le gouvernement ont été contraints de fermer leurs portes. Le Canada n’a jamais dénoncé ces incidents[xvi]. On retrouve une situation similaire au Guatemala, dont le gouvernement d’extrême droite, ayant été mêlé à des crimes génocidaires dans les 1980, reçoit toujours le soutien du Canada. Les années 2000 ont été caractérisées par une reconcentration de la propriété terrienne, la recrudescence des avoirs liés au narcotrafic, la production de cultures d’exportation massive, comme celles de la canne à sucre, de la palme et de la banane. Le pays est plus récemment devenu un lieu de passage incontournable pour les narcotiques, à un tel point que les élites locales nouent des alliances avec les trafiquants comme avec les multinationales. Cela renforce l’idée selon laquelle l’État, en contexte néolibéral, devient le valet du Capital et de son expansion sous toutes ses formes. Les élites locales y ont ainsi trouvé leur compte. Aussi, les activités minières sont en pleine expansion et l’eau a été privatisée. Des infrastructures ont aussi été mises sur pied pour faciliter le transport des marchandises, et ce, au détriment de la population, qui s’enlise dans une pauvreté encore plus totale, en plus de subir une répression violente aux mains de 15 000 policiers et policières et 60 000 membres d’agences de sécurité privée et de « guardias blancas », des paramilitaires[xvii].

Nous aborderons maintenant plus en détail le caractère impérialiste de la politique étrangère canadienne. En fait, pour maintenir l’hégémonie canadienne, Affaires mondiales Canada (et anciennement l’ACDI) a travaillé pour défendre les intérêts de la classe capitaliste, et ce, avec d’autant plus de vigueur après le 11 septembre 2001. Klassen fait aussi état d’une augmentation du budget de l’ACDI peu avant sa dissolution, qui est passé de 2,6 milliards de dollars pour l’exercice 2000-2001 à 4,23 milliards pour l’exercice 2006-2007.[xviii] L’ACDI, créé en 1968, a toutefois fusionné avec le ministère des Affaires étrangères, sous le gouvernement Harper, en 2013. Quoi qu’il en soit, cette hausse de budget aurait permis d’étendre ses opérations en Haïti et en Afghanistan, deux pays caractérisés par des interventions militaires canadiennes. Il existe donc un lien étroit entre les interventions militaires du Canada et ses projets de « développement ».  En effet, depuis le 11 septembre, l’aide au développement a été de plus en plus associée à des objectifs militaires et géopolitiques. De plus, cette aide est aussi utilisée à des fins de « soft power » là où sévissent les minières et les pratiques extractivistes « nationalistes ». Les mêmes objectifs sont aussi atteints par des ententes de nature commerciale.  Depuis 2007, le Canada a signé des accords de protection des investissements étrangers avec le Bahreïn, la Chine, l’Inde, la Jordanie, le Kuwait, la Lettonie, Madagascar, le Mali, le Pérou, la Roumanie, le Sénégal et la Tanzanie ainsi que des accords de libre-échange avec la Colombie, le Honduras, la Jordanie, le Panama, le Pérou et l’Union européenne, accentuant ainsi la dérégulation du capital. De manière plus inquiétante, le Canada a aussi cherché à accroître ses ventes d’armes[xix]. Il va sans dire que les dépenses militaires ont également augmenté et devraient atteindre 30 milliards de dollars pour l’exercice 2027-2028, alors qu’elles n’atteignaient que 12,8 milliards en 2005 [xx]. Le Canada a par ailleurs également soutenu les interventions militaires en Haïti (en 2004 et en 2010), en Afghanistan (en 2001), en Serbie (1999), en Somalie (1994), en Iraq (en 1991 et en 2003) et en Libye (2011). Cela indique une militarisation croissante des interventions du Canada. L’armée a ainsi gagné plus d’autonomie et l’idéologie militariste, qui doit beaucoup au gouvernement Harper, s’est de plus en plus infiltrée dans la société canadienne, et ce, bien sûr, au service du Capital[xxi]. Klassen précise qu’il ne s’agit ni de la stratégie d’un gouvernement de passage au pouvoir ni le résultat de pression des États-Unis ; ce sont les intérêts une bourgeoisie tout à fait canadienne qui ont été défendus. Klassen décrit plus longuement les exemples de l’Afghanistan et d’Haïti.

L’impérialisme canadien en Afghanistan

À l’occasion de la guerre en Afghanistan, même si les objectifs mis de l’avant par le discours officiel laissaient entendre que l’intervention militaire de l’OTAN avait pour but d’amener la démocratie et de libérer les femmes, déclaration dont Francis Dupuis-Déri critique d’ailleurs le caractère phallocratique dans L’Éthique du vampire[xxii]l’occupation du pays d’Asie centrale avait véritablement pour objectif la défense des intérêts des multinationales canadiennes et de leur transnationalisation. La coalition menée par les États-Unis s’était alliée sur le terrain à l’Alliance du Nord, avec à sa tête le seigneur de guerre Abdur Rachid Dostum, pourtant coupable de crimes graves[xxiii]. L’invasion elle-même a duré deux mois et a réussi à faire fuir le gouvernement taliban dans les régions tribales du Pakistan voisin. Durant les opérations, de nombreux civils ont perdu la vie et les conséquences ont été désastreuses pour l’ensemble de la population du pays.[xxiv] Les États-Unis, le Canada et le reste des pays de l’OTAN ont par la suite œuvré à l’installation du gouvernement d’Hamid Karzai, constitué de quelques seigneurs de guerres dont les milices avaient combattu les talibans. Les intérêts et les structures de commandements des membres du nouveau gouvernement ont par la suite été incorporés dans l’armée et la police. La mise sur pied de ces deux forces de l’ordre avec l’aide des pays de l’occupation a donc reproduit dans ses structures les tensions sectaires et ethniques qui minaient depuis des décennies la stabilité du fragile État afghan dans le nouveau système politique. Pour ce qui est du modèle de développement imposé, il s’agissait d’un néolibéralisme pur et dur, et donc, de la privatisation des services gouvernementaux et de la dérégulation du marché. Comme nous le disions, le secteur de la sécurité a été pris d’assaut par les entreprises étrangères, ce qui n’est pas mince, la question de la privatisation de la guerre en Afghanistan représentant un exemple extrême de la dérégulation néolibérale et de privatisation des services, mais aussi le secteur de l’énergie et de la construction[xxv]. Les pays donateurs contrôlaient aussi la manière dont l’argent était utilisé et les fonds revenait en majorité dans les pays du Nord par la voie des ONG étrangères, des salaires des consultant·e·s, des services de sécurité ou par les profits des multinationales qui accaparaient le marché afghan[xxvi]. Il ne faut pas oublier tous les incidents de torture aux mains des forces de l’occupation qui ont été rapportés par diverses organisations.[xxvii] Aussi, le Canada a été très impliqué dans la construction de l’État fantoche afghan. Le gouvernement fédéral aurait même écrit certains discours du président ! Il a aussi travaillé en collaboration avec des personnalités politiques peu recommandables et des chefs de milices coupables de trafic de drogues et de torture, dont Gul Agha Sherzai (à qui le Canada avait octroyé des contrats de « sécurité »), Asadullah Khalid, Rahmatullah Raufi, Tooryalai Wesa, Abdul Raziq et Ahmed Wali Karzai, frère du président, trafiquant de drogues notoire qui travaillait pour la CIA. Qui plus est, les projets d’infrastructures de l’ACDI ont été menés de manière à encourager la corruption, à coups de pots de vin et d’alliances avec des brigands. Par exemple, les 50 millions de dollars dépensés auprès de SNC-Lavalin pour reconstruire le barrage Dahla et le système d’irrigation n’ont servi à rien : la structure résultant des travaux bâclés ne peut absolument rien irriguer. L’entreprise semble avoir profité de l’opportunité de capturer des fonds publics sans se soucier de satisfaire aux besoins d’une population qui avait peu de moyens de résister puisque l’armée se portait avant tout à la défense du capital étranger. Ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. Cette expérience de développement manqué démontre un manque de considération pour la population locale ainsi qu’un manque de recherche pour réellement comprendre les dynamiques de la société afghane. Le fait qu’on donne aussi facilement à des brigands et à des tyrans locaux, vraisemblablement parce qu’ils semblent les plus à même de contrôler un territoire donné et sa population, démontre aussi qu’on ne se préoccupe que très peu d’aider les afghan·e·s. À cet égard, nous avions abordé une question pertinente dans notre article sur le conflit en République centrafricaine. En effet, le professeur Modeste Mbatalla soulignait comment il était difficile pour les chercheurs et chercheuses de recevoir du financement pour aller étudier sur place les conflits, ce qui serait pourtant profitable, même pour les impérialistes[xxviii]. Malheureusement, il semble qu’on préfère injecter de grosses sommes d’argent des contribuables sur des interventions musclées et des quasi-dons à des entreprises qui exécutent des travaux exécrables. Serait-ce un autre moyen pour l’État de servir les multinationales ? Cependant, fait intéressant, en Afghanistan, les entreprises canadiennes ont bel et bien commencé à exploiter les réserves minières du pays, et ce, sans trop de problèmes « techniques », semble-t-il[xxix]. Enfin, selon les sources citées par Klassen, les soldat·e·s canadien·ne·s auraient eu un comportement ouvertement raciste. Les afghan·e·s, de leur côté sont devenu·e·s de plus en plus hostiles aux Canadien·ne·s, surtout depuis qu’ont eu lieu les nombreux décès « accidentels » de civils[xxx]. En effet, les forces de l’occupation de l’OTAN et les soldat·e·s canadien·ne·s se sont rendu·e·s coupables de meurtres, souvent involontaires, quelques fois peut-être pas. Le 14 mars 2006, des soldat·e·s canadien·ne·s ont tué le chauffeur de taxi Nasrat Ghali[xxxi]. Le 22 août de la même année, c’est un garçon de dix ans qu’ils ont assassiné sur une motocyclette[xxxii] et, quelques mois plus tard, un homme de 90 ans[xxxiii]. En 2008, ils ont tué une fille de 4 ans et son petit frère de deux ans[xxxiv], trois enfants encore en février 2009[xxxv] et une autre jeune fille la même année[xxxvi]. Ce ne sont là que quelques exemples cités dans les médias[xxxvii]. Il y a fort à parier que beaucoup d’incidents beaucoup plus graves ont pu être dissimulés par les forces impérialistes en Afghanistan, pays évidemment difficile d’accès pour les journalistes. Il faut en conclure qu’il est fort probable que la majorité des crimes n’ont pas été documentés.

L’impérialisme canadien en Haïti

L’autre cas abordé par monsieur Klassen est celui d’Haïti. En 2004, le gouvernement démocratique de Jean-Bertrand Aristide, un prêtre progressiste, proche de la théologie de la libération et élu démocratiquement, a été renversé avec la complicité des États-Unis, de la France et du Canada, pour être remplacé par Gérard Latortue, un homme d’affaires vivant en Floride. L’arrivée au pouvoir de ce dernier a donné lieu à une forte répression des couches pauvres de la population et même à l’assassinat de nombre de ses opposants, entre autres crimes contre l’humanité. C’était la deuxième fois qu’on contraignait Aristide à quitter le pouvoir. En effet, ses politiques en faveur des plus démuni·e·s avaient déjà mené à sa déposition en 1991 et le gouvernement qui l’avait remplacé avait été responsable d’exactions, dont, entre 1991 et 1994, la mort d’au moins 5000 personnes, dont plusieurs ont perdu la vie aux mains du Front révolutionnaire armé pour le progrès d’Haïti, un escadron de la mort soutenu par la CIA. Aristide a été réélu en 1994 et a tenté de tenir tête aux États-Unis ; il avait alors refusé de céder aux ajustements structurels exigés, sans trop de succès. Malheureusement, la population haïtienne avait continué de servir de main-d’œuvre bon marché. Quelque 16 ans plus tard, en 2010, après que l’île ait été frappée par un tremblement de terre, l’aide a été promise au pays en grande quantité. Cela dit, le véritable objectif de cette « aide » s’est avéré être de faciliter l’entrée massive de capitaux étrangers. Ainsi, Haïti est presque entièrement passé sous le contrôle des États-Unis et du Canada. Tous les aéroports et tous les ports ont été pris en charge par l’armée étatsunienne. Par contre, en ce qui concerne l’aide promise, des 5,3 milliards de dollars qui avaient été promis, seulement 1,28 milliard arriva en Haïti et selon ce qui est rapporté dans le livre de Klassen, à peu près rien n’a été réellement dépensé pour la reconstruction[xxxviii]. Presque tout l’argent a été octroyé pour des contrats avec des entreprises étatsuniennes et les autres donateurs ont presque tous donné à leurs propres ONG. Klassen explique la situation en rapportant les propos de Justin Podur : 

« Le tremblement de terre a consolidé ce que le chercheur canadien Justin Podur (2012) appelle la “nouvelle dictature” en Haïti : des structures de domination et d’exploitation qui assurent la subordination du pouvoir aux intérêts économiques et politiques des élites nationales et étrangères. Au sein de ces structures, il n’y a que très peu d’espace pour un pouvoir populaire. Les soldat[·e·]s étrangers[·ères] imposent leur ordre grâce à des agences de sécurité locales. Des ONG internationales assurent les services essentiels pour la survie [de la misère]. Les élections sont corrompues par la répression politique et les transnationales mènent leurs activités sans aucune restriction[xxxix]. »

En ce qui concerne cette « nouvelle dictature », Klassen affirme que le Canada n’était ni servile des intérêts étatsuniens ni totalement dévoué à la « cause » humanitaire. Selon lui, le Canada aurait suivi son propre programme politique, minant d’abord le gouvernement Aristide dans le début des années 2000 et participant par la suite à la déstabilisation orchestrée par l’Oncle Sam, en finançant des ONG qui ont éventuellement soutenu le coup d’État[xl]. Enfin, le Canada aurait aussi participé à la planification logistique du coup d’État[xli]. Ce sont même des commandos canadiens qui auraient assuré la sécurité de l’aéroport pour la séquestration d’Aristide et près de 500 soldat·e·s ont été envoyé·e·s au lendemain du coup[xlii]. Par la suite, le Canada a aidé, en collaboration avec l’agent de la GRC Davis Beer, à la tête de la police civile de l’ONU, en y intégrant les forces paramilitaires putschistes. L’ACDI aurait consacré des dizaines de millions de dollars à ce projet. Gilden Activewear, une entreprise de Montréal, est l’une des nombreuses entreprises canadiennes qui ont pu profiter de la situation pour exploiter la main-d’œuvre bon marché d’Haïti. Le Canada aurait également voulu que ses entreprises contrôlent les secteurs de l’électricité, de l’agriculture, des technologies de l’information, des technologies médicales, du transport et même du tourisme[xliii]. Le même scénario s’est essentiellement répété après le tremblement de terre de 2010 sous la forme de ce que Naomi Klein a appelé le « capitalisme du désastre[xliv] ».

En Colombie, les activités des minières canadiennes ont été associées avec la violence aux mains des paramilitaires, qui seraient responsables, au regard des statistiques fournies dans l’ouvrage de Gordon, de beaucoup plus d’incidents de violence que les guérillas, FARC et ELN combinées. Ces paramilitaires sont intiment liés à l’armée colombienne et ont été impliqués dans l’assassinat de milliers de syndicalistes et de militant·e·s des mouvements sociaux. Dans les années 1980, ces forces officieuses avaient commis un génocide politique contre l’union patriotique, un parti progressiste fondé par les FARC qui cherchait à intégrer la politique parlementaire[xlv]. Cela n’a rien d’exceptionnel, car le système électoral colombien, tout au long de l’histoire de la nation turbulente, a été perturbé par des menaces de mort, des assassinats, de la fraude, des achats de votes, du financement illégal et ainsi de suite. En comparaison, le gouvernement vénézuélien de Chavez, critiqué par les puissances impérialistes comme dictatorial, avait des pratiques plus transparentes, en plus d’avoir été réélu 13 fois en 14 ans[xlvi]. Pourtant, c’est la Colombie que Harper avait encensée en 2007, la décrivant comme un « allié » dans la région[xlvii]. Ce n’est par hasard que le Canada a affiché hostilité et méfiance envers le gouvernement de Chavez, surveillant les activités d’aide au développement de ce dernier dans les Caraïbes et en Amérique latine, cette dernière minant l’emprise du Canada sur certaines économies de la région, dont Haïti. Les médias canadiens ont aussi participé à donner une image déformée de la gauche latino-américaine et de Hugo Chavez, le décrivant avant tout comme un dangereux dictateur[xlviii].

Conclusion : immigration et dynamiques impérialistes

Dans la précédente section et la première partie de cet article, nous avons tenté de synthétiser certaines idées importantes des écrits de Jerome Klassen et de Todd Gordon sur l’idée d’impérialisme canadien. Nous avons tenté de le faire, comme nous le disions dans notre introduction, en adoptant l’approche de Slavoj Zizek en ce qui concerne l’idéologie comme « fantasme inconscient qui structure la réalité sociale[xlix] ». Nous avons fait cette synthèse en deux parties, la première sur la formation de l’impérialisme canadien et la deuxième, sur ses agissements à l’étranger. Enfin, pour conclure, nous voudrions aborder brièvement l’immigration, qui revêt aussi beaucoup d’importance, du point de vue de l’idéologie. En effet, ceux et celles qui immigrent doivent avoir un fantasme assez précis pour venir de leur plein gré se faire coloniser au Canada. Un tel fantasme pourrait rejoindre ce « complexe d’infériorité » du colonisé dont parlait Frantz Fanon[l] et le rêve ou, devrions-nous dire, le fantasme américain.

 À cet égard, Todd Gordon décrit tout de même brièvement dans son livre le rôle joué par l’immigration dans les dynamiques impérialistes qui caractérisent le Canada. Il souligne que, même si la main-d’œuvre immigrante est de plus en plus importante et cruciale pour certains secteurs de l’économie, surtout dans les grandes villes, il est de plus en plus difficile pour ces travailleurs et travailleuses et leur famille d’obtenir un statut permanent au Canada. Cela est sans compter les immigrants illégaux, qui n’ont aucun droit, ou les travailleurs et travailleuses temporaires, surtout dans le secteur agricole. Dans le cas de cette dernière catégorie, même si ces hommes et ces femmes ont légalement été amené·e·s à travailler au Canada, il leur est impossible de devenir citoyen·ne·s, de se syndiquer ou d’avoir accès aux services sociaux. Il va sans dire que les travailleurs et travailleuses de couleur gagnent en moyenne moins que les travailleurs et travailleuses de couleur blanche[li]. Ces exploité·e·s viennent s’ajouter aux Autochtones comme main d’œuvre moins fortunée et exploitée. Toutefois, à la différence des Autochtones, il leur est possible au cours des différentes étapes de sélection de recevoir une certaine éducation idéologique. Les immigrant·e·s sont donc initié·e·s au « fantasme inconscient qui structure la réalité sociale » du Canada qu’ils apprennent aussi à entretenir avec des rituels, comme le fait de chanter l’hymne national canadien[lii] lors de leur assermentation, ce que peu d’Autochtones ou de Québécois accepteraient de faire. Qui plus est, dans des villes où la population immigrante est importante, entre autres, à Toronto, on fait chanter l’hymne national tous les jours dans les écoles primaires. Todd Gordon ne manque pas non plus de souligner un certain racisme qui est inhérent au Canada comme entité idéologique. Les exigences de plus en plus strictes font en sorte que ceux et celles qui réussissent à immigrer au Canada sont souvent des gens fortunés dans leur pays et très éduqués. On pourrait avancer que cela contribue à l’exode des cerveaux, qui deviendrait presque une ressource pompée au même titre que les matières premières. Cependant, paradoxalement, il est très difficile pour ces gens de voir leurs études reconnues et ils sont contraint·e·s d’occuper le rôle qu’on leur destine souvent, celui de main-d’œuvre bon marché. En plus d’avoir reçu une éducation idéologique au cours des procédures d’immigration, elles et ils sont maintenant intimidé·e·s avec toutes sortes de mesures de sécurité mises en place au nom de la « guerre au terrorisme », mais qui se situent dans la continuité d’un économisme des plus tyranniques. Si quelques un·e·s parviennent à accéder aux cercles privilégiés, celles et ceux qui y arrivent se trouvent le plus souvent au service de l’hégémonie, contribuent à la transnationalisation de la classe capitaliste et servent comme « informateurs autochtones »[liii] dans la production du savoir au service du Capital.

Dans un article paru dans le numéro de Relations mars-avril 2018, Slavoj Zizek décrit les dynamiques qui régissent les relations entre la mondialisation et l’extrême droite. Pour lui, en France, l’élection de Macron est survenue en réponse à la dédiabolisation de l’extrême droite en France, avec un retour en scène du Front national de Marine Le Pen. Selon Zizek, Macron aurait alors eu la tâche de rediaboliser la droite. À ce sujet, il affirme :

 Mais cette (re) diabolisation a aussi pour fonction d’empêcher de se questionner sur les origines de ce mal : la montée de Le Pen comme réaction aux forces politiques dont Macron est l’incarnation par excellence. En fait, c’est là la fonction première de cette diabolisation : brouiller les pistes afin que ce sentiment de culpabilité face à la montée de la xénophobie et du racisme trouve sa source dans un acteur situé à l’extérieur de notre espace démocratique. […] Historiquement, la tâche de la gauche était justement de poser ce genre de question. Il n’est pas étonnant, donc, que la gauche radicale finisse elle aussi par disparaître de l’arène politique avec l’ennemi qu’elle diabolise.[liv]  

Nous pourrions entrevoir la même dynamique au Canada avec les tentatives de Justin Trudeau de diaboliser la droite nationaliste québécoise. La situation n’est pas exactement la même qu’en France, car les partis plus à droite (PLQ, PQ, CAQ, pour nommer les principaux) semblent tous jouer avec des idées qui appartiennent généralement avec l’extrême droite en élaborant des projets de loi qui sous-tendent la xénophobie sans pour autant ouvertement la laisser paraître. Ils le font probablement pour mobiliser les membres et les sympathisant·e·s des mouvements de droite qui semblent avoir une influence grandissante sur le terrain. Nous n’affirmons pas que ces partis sont tous trois d’extrême droite, bien qu’ils nous apparaissent tous trois conservateurs à leur manière. Cependant, les débats en ce qui a trait l’immigration, par exemple, laissent entrevoir des positions qui ne sont pas toujours aussi progressistes et « accueillantes » qu’on voudrait l’entendre. En fait, nous dirions qu’il existe un fascisme latent dans l’idéologie de ces partis. Quoi qu’il en soit, sur la scène fédérale, le PLC tente de rediaboliser cette xénophobie, ce qui n’est pas mal en soi, si ce n’est qu’il le fait pour défendre le système capitaliste international. En fait, alors que l’extrême droite tente de ramener une hiérarchisation des races, les régimes « de centre » tendent plutôt à remplacer la hiérarchie des races par celle des cultures. Aimé Césaire avait déjà souligné comment il trouvait surprenant au lendemain de l’holocauste à quel point les Européen·ne·s se montraient indigné·e·s de voir en Europe ce qu’eux-mêmes faisaient subir aux habitant·e·s de leurs colonies[lv]. Enfin, à la suite des indépendances de la plupart des colonies après la Seconde guerre mondiale, il semble que la hiérarchie des cultures ait pris le dessus dans le système néolibéral, que ce soit sous la forme d’une laïcité hégémonique comme en France ou au Québec (ledit « interculturalisme »), ou le multiculturalisme dans les pays anglo-saxons. Enfin, lors de notre entrevue avec le politologue Thomas Collombat, professeur de sciences politiques à l’Université du Québec en Outaouais, nous avons discuté de la question. Selon lui, la différence entre l’interculturalisme et le multiculturalisme n’est pas très importante. Dans les deux cas, il y aurait une vision du monde inspirée par Samuel Huntington et son « choc des civilisations [lvi]». Pour nous, les débats qui tentent de contester la possibilité d’appliquer la laïcité à la française au Québec sont utiles. La laïcité fait partie de l’idéologie colonialiste de la France qui lui confère sa fantasmatique supériorité sur le reste du monde. Par conséquent, toute différence tolérée revient à une diversité définie par le haut. Cet état des choses accentue l’apartheid du savoir. Les revendications des communautés LGBQI n’ont rien d’extraordinaire en ce sens qu’elles s’appliquent à toute la question de l’identité au sens large, d’où la nécessité de défendre le caractère « fluide » de cette dernière et non essentialiste. La hiérarchisation ambiante qui règne dans les pays du nord à un niveau idéologique plus ou moins conscient constitue donc une forme de brutalité, accentuée, entre autres, par le discours contre le terrorisme. Enfin, les mesures entreprises ressemblent très souvent, et dangereusement à du terrorisme d’État, concept dont il est de notre devoir d’élargir la définition, comme Gordon et Klassen ont voulu élargir la définition du colonialisme et de l’impérialisme.

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CRÉDIT PHOTO: Flickr

[i] Gilbert Rist. Le développement :Histoire d’une croyance occidentale. Presses de sciences Po (P.F.N.S.P.), Paris, 2007.

[ii] George I. García et Carlos Guillermo Aguilar Sánchez, « Psychoanalysis and politics: the theory of ideology in Slavoj Žižek ». International Journal of Zizek Studies 2, no 3 2008.

[iii] Todd Gordon, Imperialist Canada, ARP Books, Toronto, 2010, p.41

[iv] Pierre Gottiniaux, Daniel Munevar, Antonio Sanabria et Éric Toussaint. « Les chiffres de la dette ». CADTM, 2015. http://www.cadtm.org/IMG/pdf/version01-FR.pdf.

[v] Samir Amin. Le développement inégal. Éditions de minuit, 1973.

[vi] Op. cit., note 3, p. 42

[vii] Op. cit., note 3, p. 315

[viii] Spencer S. Hsu et Victoria St. Martin, « Four Blackwater guards sentenced in Iraq shootings of 31 unarmed civilians», The Washington Post, 13 avril 2015, https://www.washingtonpost.com/local/crime/four-blackwater-guards-senten….

[ix] Graham Bowley, « Afghanistan Closes Firm Providing Security », 5 janvier 2012, https://www.nytimes.com/2012/01/06/world/asia/afghanistan-shuts-down-gar….

[x] Robert Young Pelton, Licensed to Kill: Hired Guns in the War on Terror, Broadway Books, New York, 2007.

[xi] Alexandre Dubé-Belzile, « Le visage en décomposition de la révolution bolivarienne : le Venezuela en crise », 2017, http://revuelespritlibre.org/le-visage-en-decomposition-de-la-revolution….

[xii] Op. cit., note 3, p. 142

[xiii] Op. cit., note 3, p. 144

[xiv] Gayatri Chakravorty Spivak, Can the subaltern speak? Macmillian Education, Bangalore, 1988. http://abahlali.org/files/Can_the_subaltern_speak.pdf.

[xv] Op. cit., note 3, p. 376

[xvi] Op. cit., note 3, p. 378

[xvii] Todd Gordon et Jeffery R. Webber, Blood of Extraction: Canadian Imperialism in Latin America, Fernwood Publishing, Toronto, 2016, p. 108

[xviii] CIDA, « Statistical Report on International Assistance: Fiscal Year 2006–2007», Ottawa, 2009.

[xix] Carl Meyer,« CCC sees “untapped” market for Canadian arms.”» Embassy, 2011, http://www.embassynews.ca/ news 12011106/151 ccc-sees-untapped-market-for-canadian-armsi 40395? absolute=1.

[xx] Steven Staples, « Canada Is Overspending on Defence», Embassy, 16 novembre 2011.

[xxi] Jerome Klassen. Joining Empire: The Political Economy of the New Canadian Foreign Policy, University of Toronto Press, Toronto, 2014, pp. 218-219

[xxii] Francis Dupuis-Déri, L’éthique du vampire, Lux Éditeur, Montréal, 2007.

[xxiii] Patricia Gossman, « Dispatches: Barring Afghan War Crimes Suspects from the US», Human Rights Watch, 26 avril 2016. https://www.hrw.org/news/2016/04/26/dispatches-barring-afghan-war-crimes….

[xxiv] Op. cit., note 21, pp. 141-143

[xxv] Op. cit., note 21, p. 230

[xxvi] Mark Waldman, Falling Short: Aid Effectiveness in Afghanistan. Kabul: Agency Coordinating Body for Afghan Relief, 2008.

[xxvii] Ahmed Rashid, Descent into Chaos: The United States and the Failure of Nation Building in Pakistan, Afghanistan, and Central Asia, Penguin, London, 2008.

[xxviii] Alexandre Dubé-Belzile, « Un État qui n’a jamais existé : la France et le conflit centrafricain », L’Esprit Libre, 20 octobre 2017, http://revuelespritlibre.org/un-etat-qui-na-jamais-existe-la-france-et-l….

[xxix] Op. cit., note 21, p. 230

[xxx] Op. cit., note 21, p.232-233

[xxxi] CBC (Canadian Broadcasting Corporation), « Canadian soldiers fatally shoot taxi driver », 15 mars 2006.

[xxxii] Graeme Smith, « Calm prevails in Kandahar one day after Canadian soldier killed boy at roadblock », Globe and Mail, 24 août 2006.

[xxxiii] CTV, « Afghan accidentally killed by Canadian troops », CTV.ca, 13 décembre 2006.

[xxxiv] CBC, « Canadian troops kill 2 children after car nears convoy », CBC News, 28 juillet 2008.

[xxxv] Murray Brewster, « 3rd child in Afghan blast dies », Canadian Press, 24 février 2009.

[xxxvi] CBC, « Afghan girl’s death by stray Canadian bullet angers family », CBC News, 24 juillet 2009.

[xxxvii] Op. cit., note 21

[xxxviii] Justin Podur, Haiti’s New Dictatorship: The Coup, the Earthquake and the UN Occupation, Pluto Press, London, 2012, p. 140.

[xxxix] Op. cit., note 18, p. 242

[xl] Nikolas Barry-Shaw et Dru Oja Jay, Paved with Good Intentions: Canada’s Development NGOs from Idealism ta Imperialism, Fernwood Publishing, Halifax, NS, 2012.

[xli] Op. cit., note 21, p. 243

[xlii] CBC, « Joint Task Force 2: Canada’s Elite Fighters », CBC News, septembre 2010.

Op. cit., note 21, p. 244

[xliii] Yves Engler et Anthony Fenton, Canada in Haiti: Waging War on the Poor Majority, Fernwood Publishing, Halifax, NS, 2005.

CIDA, Canadian Cooperation with Haiti: Reflecting on a Decade of « Difficult Partnership», Ottawa, 2004.

Op. cit., note 21, pp. 245-246

[xliv] Naomi Klein, The Shock Doctrine: The Rise of Disaster Capitalism,New York: Picador, 2007.

Op. cit., note 21, p. 247

[xlv] Op. cit., note 21, p206-209

Alexandre Dubé-Belzile, « Quelle paix ? Le fossé infranchissable entre la politique colombienne et les inégalités sociales », janvier 2017, http://revuelespritlibre.org/quelle-paix-le-fosse-infranchissable-entre-….

[xlvi] Op. cit., note 17, p. 250

[xlvii] Op. cit., note 2, pp. 370-371

[xlviii] Op. cit., note 17, p. 247

[xlix] George I. García et Carlos Guillermo Aguilar Sánchez, « Psychoanalysis and politics: the theory of ideology in Slavoj Žižek ». International Journal of Zizek Studies 2, no 3 2008.

[l] Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Seuil, Paris, 1952.

[li] Op. cit., note 3, p.51

[lii] Nous avons été étonné en prenant connaissance de fait lors d’entretiens avec les membres des communautés immigrantes.

[liii] Hamid Dabashi, « Scholarship and the imperial native informers », 2018, https://www.aljazeera.com/indepth/opinion/scholarship-imperial-native-in….

[liv] Slavoj Žižek. « Bienvenue en des temps intéressants ! » Relations, no 795, 2018.

[lv] Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, Présence africaine, Paris, 1955.

[lvi] Samuel P. Huntington, The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order, Simon & Schuster, New York, 1996.

L’impérialisme canadien : par-delà le développement et le multiculturalisme (1/2)

L’impérialisme canadien : par-delà le développement et le multiculturalisme (1/2)

Le présent article s’intéresse au concept d’« impérialisme canadien ». Nous n’aborderons pas les subtilités de son système parlementaire, mais plutôt ses fondements ontologiques, et ce, au regard des faits sociohistoriques qui ont jalonné sa cristallisation. Plus particulièrement, nous nous intéresserons aux corrélations entre le système politique canadien, le développement international comme mécanisme de contrôle des pays du Sud et l’immigration comme partie intégrante de ses dynamiques néocoloniales et de la constitution des rapports de pouvoir Nord-Sud. Notre article comporte deux parties. Dans ce premier texte, nous traiterons principalement du premier point. Les deux autres seront traités dans la deuxième partie. Ce faisant, nous voudrions donner lieu à une « critique idéologique » du Canada, au sens que lui donne le philosophe Slavoj Zizek[1]. Nous avons également discuté de la question avec le politologue Todd Gordon. Dans cette première partie, nous décrirons surtout ce qui définit cet impérialisme.

« L’idéologie n’est pas constituée de propositions abstraites en elles-mêmes. L’idéologie est plutôt la texture même du monde dans lequel nous vivons et qui “schématise” ces propositions, les rendant “vivables”. […] Lorsque nous voyons des scènes d’enfants affamés en Afrique, avec un appel à l’aide, le message idéologique sous-jacent serait quelque chose comme : “Ne pensez pas. Ne politisez pas. Oubliez les véritables causes de la pauvreté. Ne faites qu’agir. Donnez de l’argent pour ne pas avoir à penser !”[2] »

Le philosophe slovène Slavoj Zizek, qui s’inspire à la fois de Karl Marx et de Jacques Lacan, décrit l’idéologie comme un « fantasme inconscient qui structure la réalité sociale[3] ». En adoptant cette définition, le nationalisme pourrait être décrit comme essentiellement idéologique et donc, nous pourrions aussi affirmer que le Canada tel que nous le connaissons aujourd’hui, comme résultat d’une construction de discours sociohistoriques et politiques, ne serait rien d’autre que de la substance idéologique agglutinée et enfin, par conséquent, un tissu de fantasmes inconscients qui structurent notre propre réalité sociale et rendent les contradictions du Capital soutenables. Cette substance se matérialiserait par des discours et des rituels militaires, bureaucratiques, politiques et économiques qui servent à perpétuer et à régénérer ce tissu de fantasmes. Cette substance idéologique serait aussi en tension avec d’autres substances idéologiques, dont celle du nationalisme québécois. Quoi qu’il en soit, Slavoj Zizek avance que la « critique idéologique » serait le moyen de combattre l’idéologie[4], c’est-à-dire la production de contre-discours aux idées diffusées, entre autres, dans les médias hégémoniques et monolithiques. Enfin, ce texte se veut en quelque sorte une critique idéologique du Canada et un effort de conscientisation aux réalités de l’impérialisme canadien. Dans un article antérieur, nous avons abordé la question par rapport à la situation québécoise[5]. Cette fois, nous voudrions l’analyser davantage dans le contexte du système politique international, ou, selon l’expression du sociologue Immanuel Wallerstein, au sein du « système-monde[6] ».

En dépit des tensions récentes avec les États-Unis dont les nouvelles assorties d’images du grognard président étatsunien ont fait le tour du monde[7], il est important de rappeler que, de manière encore plus claire depuis les années 1990, le Canada a été et reste un défenseur de l’idéologie néolibérale. Cela ne veut pas dire que ce n’était pas le cas auparavant. En effet, le gouvernement de Brian Mulroney avait entamé ce virage néolibéral dans les années 1980. On pourrait même dire que les années 1970 avaient préparé ce virage, alors que la social-démocratie qui avait été mise en œuvre dans les années 1960 s’affaiblissait déjà à coups de crise et que les États-Unis abandonnaient l’étalon or, alors garant de stabilité des monnaies après la Seconde guerre mondiale.  Le 17 décembre 1992, le gouvernement fédéral signait l’ALÉNA, un traité qui visait, selon Jerome Klassen, politologue et chercheur au MIT Center for International Studies, à garantir aux multinationales le moins d’interférence possible de la part des États dans leurs affaires commerciales[8]. Le traité a ensuite été ratifié en 1993 et est entré en vigueur en 1994. Dans un même élan, l’État canadien s’était aussi lancé dans la privatisation de ses avoirs, dans la libéralisation des investissements et dans la dérégulation des marchés, mettant fin de façon définitive à la social-démocratie de la Guerre froide, après que la menace communiste se soit effondrée. À cet égard, Slavoj Zizek affirme d’ailleurs que la chute du mur de Berlin avait permis la « suprématie du statu quo », celle du néolibéralisme[9]. Quoi qu’il en soit, les interventions militaires canadiennes demeuraient plutôt rares. Cela est resté vrai jusqu’au 11 septembre 2001. Après cet évènement, le Canada a aligné ses priorités avec celles des États-Unis pour prendre part à la « guerre contre le terrorisme », et ce, même s’il ne s’est pas engagé en Iraq. Enfin, l’engagement dans ce conflit purement idéologique n’était que le masque de volontés hégémoniques de nature d’abord et avant tout économique. Nous entendons par là que la « croisade contre le terrorisme » est, suivant la conception de l’idéologie de Zizek, un fantasme dans lequel le Canada se projette comme une nation salvatrice et exemplaire qui s’engage à éradiquer le mal. C’est ce fantasme qui rend tolérables les contradictions du Capital que nous avons auparavant mentionnées, en tentant de donner un « sens », en apparence, à des interventions militaires aux visées clairement impérialistes. Quoi qu’il en soit, pour satisfaire à la soif du Capital, des soldats canadiens ont été envoyés en Afghanistan et en Haïti. Aussi, malgré l’absence d’implications directes dans l’occupation, le Canada s’est réservé une part du gâteau dans le pillage de l’Iraq après l’occupation[10]. Encore une fois, au détriment de l’ensemble de la population du Canada et du reste du monde, une minorité a su s’enrichir, en se servant de la plateforme étatique, des attentats du 11 septembre, comme si l’ablation du symbole phallique de puissance économique que constituait le World Trade Center avait été un mal nécessaire pour exciter le Léviathan du Capital. À cet égard, Noam Chomsky et Jean Baudrillard ont tous deux resitué cet évènement dans un contexte plus large. Le premier décrivait comment l’ampleur de cette « tragédie » est relativement restreinte en comparaison des conséquences des interventions des États-Unis à l’étranger[11]. Le deuxième affirmait que cet évènement représentait ce que beaucoup auraient voulu eux-mêmes être en mesure de faire[12].  En grande partie à notre insu, le Canada, ou à tout le moins certains groupes de personnes d’influence, se sont comportés comme des nécrophages.

Cela n’est pas tout. Le Canada noue également des relations, depuis les années 2000, avec les gouvernements les plus à droite d’Amérique latine, notamment la Colombie, avec laquelle un accord de libre-échange a été signé le 21 novembre 2008 pour entrer en vigueur en août 2011, avec des conséquences désastreuses. En effet, les multinationales y font affaire avec des paramilitaires qui commettent viols et massacres afin d’intimider la population civile[13]. Aussi, au Honduras, le Canada a également soutenu les auteurs du coup d’État contre le gouvernent progressiste démocratiquement élu de Mel Zelaya, pour ensuite entretenir d’étroites relations avec l’armée pourtant responsable de nombreuses violations des droits de la personne[14]. Est-ce surprenant ? Le Canada avait aussi noué de bonnes relations avec le gouvernement Pinochet après le coup d’État de 1973[15]. Au Myanmar aussi, le Canada semblait, jusqu’à tout récemment, entretenir des relations plutôt cordiales avec le gouvernement du pays, ayant même octroyé une citoyenneté honoraire à Aung San Suu Kyi en 2007, elle qui s’est par la suite rendue responsable de massacres contre la population Rohingya après son ascension au pouvoir. Il a fallu attendre jusqu’en 2018 pour que sa citoyenneté lui soit révoquée.[15.1] [16]. Nous pourrions aussi discuter de l’intervention de l’OTAN contre Qadafi, qui a mené à la situation actuelle en Libye[17]. Ce ne sont que des exemples parmi tant d’autres. Aussi, le discours de la guerre contre le terrorisme et la défense du néolibéralisme vivent désormais en symbiose. Cette symbiose semble même avoir été la cause du refus d’octroyer des visas à des participant·e·s de certains évènements comme le Forum social mondial[18], sous-tendant à une gouvernance de plus en plus autoritaire et une répression de plus en plus évidente de la contestation, même pacifique. Partout où le capital canadien s’infiltre, les multinationales s’enrichissent et les populations locales en souffrent. La responsabilité sociale des corporations et l’aide au développement (un « cache-sexe pour les éléphants blancs », selon l’expression d’Alain Denault[19]) sont devenues grosso modo des moyens d’acheter les populations locales, en plus de soulager la bonne conscience des Canadiens et des Canadiennes, comme l’affirme Zizek dans les propos mis en exergue. De nombreux exemples sont fournis dans le livre Noir Canada, d’Alain Denault. Un des plus marquants est celui de Sadiola, au Mali, où les activités de la société Semos ont pollué l’eau potable au point où de nombreuses femmes ont vécu des avortements non souhaités. L’entreprise avait alors mis sur pied un « fonds de développement local », sans pour autant cesser ses activités[20].

Dans son livre, Jerome Klassen, défend l’idée selon laquelle ce récent « tournant » dans la politique étrangère canadienne ne doit pas être compris comme un changement de cap soudain qui se serait produit après l’arrivée des conservateurs de Stephen Harper au pouvoir[21]. Le cas échéant, nous aurions pu croire que le retour des libéraux au pouvoir aurait pu y changer quelque chose. Or, selon Klassen, il n’en est rien. Il faut pousser l’analyse au-delà de ce changement apparent, en examinant les antécédents de formation des classes sociales et de l’économie politique canadienne projetée à l’échelle internationale, et ce, grâce à des multinationales établies au Canada et qui s’adonnent sciemment et sans restriction à une accumulation de capital. Cela dit, selon Klassen, la classe capitaliste canadienne se serait « transnationalisée », propulsée par les politiques du gouvernement canadien. Le Canada se comporterait donc comme un empire et sa politique étrangère serait, dans ce contexte, un point de tension et de contact entre le micropolitique et le macropolitique[22] dont les réalités sont de plus en plus étroitement liées, parce que toutes façonnées par le Capital. L’État n’est donc pas dissous dans les flux transnationaux de ce Capital, mais il devient plutôt son valet, allant même jusqu’à aider à faire taire les critiques du néolibéralisme, comme cela a été le cas pour les auteurs et l’autrice de Noir Canada[23], pratiquant ainsi un véritable terrorisme d’État au nom de la « Loi » et du « Droit ». Du point de vue de Klassen, qui s’inspire de Nicos Poulantzas[24], l’impérialisme canadien doit être vu  d’abord comme déterminé par des relations de classes, dont la nature économique est, en apparence, distincte de l’arène politique, en ce sens que ses dynamiques d’exploitation ne sont pas menées directement par l’État. Ce dernier détiendrait donc une certaine autonomie dans sa tâche de paver la voie aux multinationales qui en dépendent. L’État se trouve donc inéluctablement à défendre les intérêts de sa classe « capitaliste »[25], en veillant sur sa propriété et sa reproduction sociale. Enfin, cette classe, pour assurer son hégémonie, emploie une classe d’« intellectuel[·le]s organiques », pour reprendre l’expression de Gramsci[26], responsables de produire le discours de l’État en fonction des intérêts de classe.

 Dans ce premier article et celui qui le suivra, nous souhaitons aborder notre sujet en trois étapes. En premier lieu, dans le présent texte, nous analyserons les fondements du système canadien et comment celui-ci est resté, malgré quelques changements de discours, un État fondamentalement impérialiste pour se perpétuer jusqu’à l’actuel paradigme « Trudaldien ». Dans un deuxième texte, nous aborderons les agissements des multinationales canadiennes qui bénéficient de l’aide du gouvernement sous forme d’interventions militaires ou d’aide au développement, à l’extérieur du pays. Enfin, dans cette deuxième partie également, nous aborderons, en guise de conclusion, l’immigration comme part entière des dynamiques néocoloniales qui participent à la constitution des rapports de pouvoir Nord-Sud.

L’impérialisme canadien 101 

« Un des points de vue significatifs associés au matérialisme historique est que l’État est une organisation de relations sociales de pouvoir. Il ne s’agit pas d’une institution désincarnée qui agit en elle-même contre l’équilibre global du pouvoir. Il n’est pas non plus une structure inerte au service de la société civile. Au contraire, il est la cristallisation des relations sociales capitalistes. […] Par conséquent, le contenu du pouvoir d’État est toujours indéniablement social[27]. »

Pour cerner plus précisément ce phénomène, Todd Gordon, politologue de l’Université Wilfrid Laurier, mobilise, entre autres, les travaux de recherche de William Carroll, de l’Université de Colombie-Britannique, selon lequel une transnationale (ou multinationale) se définit comme une entreprise active dans au moins cinq pays[28]. En 2009, au moment de la rédaction de Joining Empire, Klassen affirme qu’il y avait près de 1400 multinationales établies au Canada, qui comptaient environ 3700 entreprises affiliées à l’étranger[29]. Aussi, selon des chiffres de 2006, 72 multinationales canadiennes étaient des leaders mondiaux dans les industries minière, des produits chimiques, des télécommunications, de la nourriture et des breuvages, des pièces de voitures, des services financiers, etc[30]. Enfin, selon Gordon, ces corporations sont en pleine croissance et leur expansion à l’étranger vaut largement pour les achats d’actifs canadiens par des multinationales étrangères. Il rejette donc le discours de la « gauche nationaliste canadienne » selon laquelle l’État canadien serait la pauvre victime des multinationales étrangères[31]. En fait, encore selon Todd Gordon et son collègue Jeffrey Webber, politologue installé à la Queen Mary University de Londres, la définition de colonialisme doit être quelque peu élargie pour inclure beaucoup plus que le simple contrôle d’un territoire, de ses ressources et de sa population.  Ce qu’ils appellent l’impérialisme englobe toute forme de contrôle ou d’influence directe ou indirecte et se traduit par un « système global d’inégalités[32] ». En ce qui nous concerne, lorsque ce contrôle ou cette influence s’exerce par la coercition, par des discours de sécurité nationale et tout autre moyen pour propager la crainte de représailles de la part du pouvoir, nous emploierions même le terme de terrorisme d’État. 

Comme nous l’avons déjà mentionné, Klassen s’inspire aussi de la « relative autonomie de l’État » mise de l’avant par Nicos Poulantzas[33]. Selon cette idée, l’État est incapable de « transcender » ou d’éliminer les contradictions inhérentes au capitalisme que ce dernier s’affaire plutôt à reproduire, comme un cancer[34], dans ses structures institutionnelles et dans sa « bureaucratie cancéreuse »[35]. Plus précisément, l’État serait un « condensé politique de tendances transnationales d’exploitation et d’appropriation et des besoins du Capital de mettre de l’avant et de protéger la propriété à l’échelle globale tout en disciplinant toute opposition à ses ambitions tant à l’échelle locale qu’internationale. »[36]

Il ajoute aussi que, après les évènements du 11 septembre et l’amalgame des intérêts économiques des puissances occidentales et du discours de la guerre contre le terrorisme, la nouvelle stratégie de l’impérialisme canadien gravite autour de cinq points :

  « [… L] a mise en œuvre d’un marché néolibéral […] sous l’hégémonique orchestration du capital canadien, […] l’érection de la “forteresse d’Amérique du Nord” pour une accumulation sans restriction aucune, […] la recherche d’un espace [, d’un droit au chapitre,] dans le fonctionnement des infrastructures de sécurité menées par les États-Unis, […] un soutien aux régimes internationaux et aux institutions qui facilitent le néolibéralisme transnational […] et […], enfin, un militarisme disciplinaire et des interventions militaires dans des États défaillants ou voyous afin d’éliminer ce qui est perçu comme une menace au Capital […]. »[37]

Dans l’introduction de son travail colossal, Klassen retrace les origines de l’économie politique canadienne jusqu’aux colonisations française et britannique, aux XVIIe et XVIIIe siècles, car les deux empires avaient déjà, dès leur installation d’un système mercantile et féodal sur le continent, pratiqué une forme d’extractivisme, et ce, au détriment non seulement des populations autochtones, mais aussi des paysan·ne·s, des agriculteurs et agricultrices et éventuellement, des ouvriers et ouvrières. En 1837-1838 avait éclaté la Rébellion des Patriotes, une tentative de révolution de la part de la petite bourgeoise canadienne-française qui voulait s’assurer un peu plus d’autonomie politique. Bien que la révolution ait été écrasée, le Canada a entamé, peu de temps après, la transition d’un système féodal vers un système de salariat, notamment avec l’afflux de main-d’œuvre migrante d’Irlande. Klassen décrit la Loi constitutionnelle de 1867 comme une « révolution par le haut » cherchant à miner l’influence de la révolution aux États‑Unis, mais aussi de lancer à pleine vitesse la « révolution industrielle » grâce au système ferroviaire. Il est à noter que ces changements ont été menés à l’initiative de la classe capitaliste en émergence, sans réelle contribution de ceux et celles qui allaient devenir les canadiens et les canadiennes, populations blanches, autochtones et immigrantes confondues. En effet, John A. Macdonald avait alors lancé une industrialisation par substitution des importations, tout en intensifiant la dépossession des Autochtones et la colonisation de l’Ouest[38]. À cet égard, Todd Gordon affirme :

 « Toute discussion au sujet de l’impérialisme canadien doit commencer en abordant ce qui se passe chez nous. Les nations autochtones représentent un véritable tiers monde au Canada, créé et géré au sein d’un plus vaste projet colonial encore en chantier et qui porte encore les cicatrices de notre histoire. […] L’entièreté des fondations du capitalisme canadien repose sur les terres et les ressources [ainsi usurpées] et, par conséquent, la croissance du capitalisme canadien n’a pu être accomplie que par des moyens impérialistes. L’existence du Canada [, son ontologie,] dépend de la subjugation par la force [, le viol,] des nations autochtones et de leurs ressources afin de satisfaire à ses besoins[39]. »

L’impérialisme canadien s’est approprié les terres des communautés autochtones par la force, mais plus fondamentalement, grâce au concept même de propriété privée[40], et ce, jusqu’aux XIXe et XXe siècles. Dans de nombreux cas, le gouvernement a fait appel des traités conclus grâce des négociations malhonnêtes visant à limiter les droits et l’indépendance des Autochtones devant le gouvernement central. L’État les a également contraints à intégrer le système économique capitaliste en rendant très difficile leur survie dans le cadre de leurs activités économiques traditionnelles. Les populations autochtones ont donc pu être plus facilement assimilées aux structures de classe comme main d’œuvre exploitée. Par la même occasion, la voie avait ainsi été pavée pour l’extraction des ressources. Ensuite, les terres ont été dévastées par des activités minières et des déchets industriels. Même si l’usurpation des terres autochtones avait été formellement interdite par la Loi constitutionnelle de 1867, cela n’a pas empêché le Canada de poursuivre l’expropriation pour la construction d’infrastructures de transport comme celle menée par le régime Macdonald[41].

Par la suite, l’exploitation des populations autochtones comme main-d’œuvre bon marché s’est accentuée avec l’émergence du néolibéralisme. Gordon affirme que la population autochtone est plus jeune, compte plus de personnes en âge de travailler et croît beaucoup plus rapidement que la population non autochtone[42]. Elle serait donc la source, comme l’immigration, de main-d’œuvre bon marché, ce qui permettrait à la classe capitaliste, le plus souvent blanche, d’assurer une certaine reproduction sociale. La population blanche au sens plus large n’est pas non plus étrangère à ce principe, puisque, dans une société de consommation, les enfants deviennent des commodités accessibles à ceux et celles qui ont les moyens s’en procurer. Aussi, il serait possible de défendre cette idée selon laquelle, pour ne pas entraver les dynamiques de consommation et pour veiller à la reproduction sociale (pour le « futur » des enfants, en fait des privilèges de classe), on a beaucoup moins d’enfants que dans les pays du « Sud ». Par conséquent, d’un point de vue démographique, la main d’œuvre migrante et autochtone est nécessaire pour occuper les emplois moins rémunérés et pour produire, par reproduction sociale, de la main-d’œuvre bon marché pour servir les intérêts des plus privilégiés. Certain·e·s Autochtones et immigrant·e·s accèdent aux cercles restreints des classes privilégiées, mais doivent payer le prix fort et servir l’hégémonie. Nous en reparlerons dans la deuxième partie de cet article. Quoi qu’il en soit, bon nombre de ces emplois moins rémunérés sont liés à l’exploitation des ressources et les Autochtones comme les immigrant·e·s restent une main-d’œuvre importante pour leur exploitation[43]. Cela dit, ces mêmes emplois ont des conséquences désastreuses sur la santé et sur l’environnement, ce qui les rend encore plus aliénants pour ceux et celles qui défendent justement le droit à la terre. Il n’est donc pas surprenant que les communautés résistent aussi à l’« esclavage du salariat » et à une entrée forcée dans le système capitaliste national et international, son exploitation et une situation de pauvreté maintenue sciemment comme telle. La situation est semblable dans toutes les industries extractivistes, qu’il s’agisse des mines, du pétrole ou du gaz[44]. Enfin, Gordon affirme, sur une note plus positive :

 « Au cours des 20 dernières années, le militantisme autochtone a connu un renouveau, alors que le conflit entre les nations autochtones et l’État s’est accentué en réaction aux pressions de l’expansion géographique, de la pauvreté grandissante et du refus de l’État de satisfaire aux revendications des Premières Nations. […] Un des moments sans doute les plus marquants des années 1990 était la révolte d’Oka, avec ces images de guerriers mohawks en habits-camouflages tenant tête aux soldats[45]. »

Pour revenir aux facteurs historiques de constitution idéologique du Canada, ce dernier a obtenu son indépendance en ce qui a trait à sa propre politique étrangère en 1931 avec le statut de Westminster. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le Canada occupait une place relativement importante sur la scène internationale et s’est avéré être un allié important des États-Unis au sein de l’OTAN pendant la Guerre froide. Le Canada a également contribué à la création des institutions de Bretton Woods, notamment la Banque mondiale, le Fonds monétaire international et l’Organisation mondiale du commerce, dont le rôle hégémonique n’est aujourd’hui plus un secret[46]. En dépit de sa proximité avec les États-Unis, le Canada a pu éviter des dépenses militaires massives tout au long du XXe siècle, pour se spécialiser dans les missions de maintien de la paix et autres pratiques de « soft power ».

Cependant, comme nous le disions antérieurement, cela a quelque peu changé avec l’éclatement de la guerre au terrorisme. En effet, le Canada a depuis adopté des politiques beaucoup plus agressives. Klassen souligne la convergence des activités de renseignements au lendemain des évènements du 11 septembre 2001. Non seulement les agences concernées travailleraient maintenant plus étroitement les unes avec les autres, mais la menace terroriste servirait de prétexte pour surveiller tout autant les mouvements sociaux. En 2001, l’entente « Five Eyes », conclue dans les années 1940 entre les États-Unis, le Royaume-Uni, la Nouvelle-Zélande et l’Australie a été élargie, donnant lieu à une vaste surveillance électronique qui touche beaucoup plus que les simples questions de « terrorisme ». En fait, ces agences de renseignements verraient d’un mauvais œil tout ce qui interfère avec l’expansion du Capital et les intérêts de la classe capitaliste, faisant affaire, pour arriver à ses fins, à des régimes répressifs et brutaux qui vont même jusqu’à utiliser la torture[47]. Enfin, la question de sécurité nationale serait, en fait, en grande partie, une question de « sécurité économique »[48], qui se retrouve, dans le système-monde, à représenter la sécurité de la classe capitaliste que sert l’État idéologiquement prostitué au Capital.

Nous avons eu l’occasion de discuter de l’impérialisme canadien avec Todd Gordon lui-même et nous avons ainsi confirmé certains éléments de notre analyse. Nous lui avons d’abord demandé s’il pouvait faire état d’un quelconque changement dans les politiques étrangères du Canada depuis l’arrivée de Justin Trudeau au pouvoir. Sa réponse a été la suivante : « Le seul changement vraiment significatif est le retour du discours libéral progressiste selon lequel le Canada serait une présence progressiste dans le monde. Vous vous souviendrez des annonces de Trudeau selon lesquelles “le Canada est de retour” avec ses “manières ensoleillées”. Cependant, les pratiques de son gouvernement nous disent le contraire. Par exemple, Trudeau va de l’avant avec le traité de ventes massives d’armes signé par Stephen Harper avec l’Arabie saoudite. Son gouvernement a aussi envoyé des forces spéciales en Iraq et en Syrie. Il n’a fait que très peu pour limiter concrètement les actions des minières canadiennes et a soutenu, entre autres, le gouvernement frauduleusement élu du Honduras [qui avaient maintenu au pouvoir les auteurs d’un coup d’État contre le gouvernement progressiste de Zelaya] [49]. » Nous ajouterions que la crise diplomatique actuelle avec l’Arabie saoudite qui a, en principe, mis fin au contrat de vente d’armes, semble se résorber et nous doutons qu’elle donnera lieu à des précédents.

Quoi qu’il en soit, nous avons ensuite abordé la question du nationalisme de gauche canadien et du logocentrisme auquel il sous-entend. « La réalité concrète du rôle du Canada dans le monde rend difficile de défendre un tel nationalisme de gauche. Parmi les gens avec lesquels je m’engage politiquement, personne ne le fait. En fait, il nous faut encore travailler à l’éradiquer, car les leaders sociaux-démocrates du NPD, les mouvements ouvriers et les ONG se revendiquent toujours, à un certain degré, de ce discours. Voyez par exemple la campagne d’Unifor “j’achète canadien” en réponse aux disputes commerciales entre le Canada et les États-Unis. […] Et en dépit de cela, le gouvernement essaie [toujours] de transformer ces luttes [femmes, autochtones, migrantes] en programmes sûrs et contrôlables qui en émousseront les tranchants radicaux des mouvements qui remettent en question le pouvoir capitaliste et les pratiques racistes de l’État. Je pense que c’est là, ne serait-ce qu’en partie, ce que le multiculturalisme représente. Un autre exemple de ce phénomène est l’écoblanchiment de la responsabilité sociale des entreprises[50]. » Enfin, nous avons demandé quels moyens il privilégiait pour lutter contre l’impérialisme canadien de l’intérieur. Il nous a laissés entendre que les initiatives de solidarité internationale et la conscientisation des Canadiens et des Canadiennes étaient les meilleures manières d’aller de l’avant.

En bref, encore une fois, à la lumière de cette histoire de formation, Klassen conteste cette idée associée à la « gauche nationaliste canadienne » qui veut que le Canada soit enchâssé dans l’économie américaine, semi-colonisé et victime de l’hégémonie de son voisin. Pour Klassen, le Canada est un État impérialiste qui profite, comme un vautour, de sa proximité avec les États-Unis pour consommer les carcasses laissées par les bombes de l’oncle Sam. Cela dit, dans la deuxième partie de cet article, nous traiterons de ce sujet plus amplement après avoir abordé les activités du Canada et de ses multinationales à l’étranger[51].

CRÉDIT PHOTO: Jamie Mccafrey – Flickr

[1] George I. García et Carlos Guillermo Aguilar Sánchez, « Psychoanalysis and politics: the theory of ideology in Slavoj Žižek ». International Journal of Zizek Studies 2, no 3 2008.

[2] Slavoj Zizek. Living in the End of Times. London and New York: Verso Books, 2010, pp. 3–4.

[3] Op. cit., note 1

[4] Op. cit., note 1

[5] Alexandre Dubé-Belzile. « L’anti-cent cinquantième : les 50 ans de Nègres blancs d’Amérique de Pierre Vallières et de Feu sur l’Amérique de Charles Gagnon », 1er février 2018, http://revuelespritlibre.org/lanti-cent-cinquantieme-les-50-ans-de-negre….

[6] Immanuel Wallerstein, The Modern World-System: Capitalist Agriculture and the Origins of the European World-Economy in the Sixteenth Century, Academic Press, New York, 1976.

[7] AFP, « Trump/G7 : les critiques de Trudeau vont coûter « cher » au Canada », Canoe.ca, 12 juin 2018. http://fr.canoe.ca/infos/international/archives/2018/06/20180612-060717…..

[8] Jerome Klassen. Joining Empire: The Political Economy of the New Canadian Foreign Policy, University of Toronto Press, Toronto, 2014, p. 100.

[9] Op. cit., note 1

[10] Todd Gordon, Imperialist Canada, ARP Books, Toronto, 2010, p. 42.

[11] Noam Chomsky, 9-11, Seven Stories Press, New York, 2001. 

[12] Jean Baudrillard, L’esprit du terrorisme, Galilée, Paris, 2002.

[13] Alexandre Dubé-Belzile, « Quelle paix ? Le fossé infranchissable entre la politique colombienne et les inégalités sociales », janvier 2017, http://revuelespritlibre.org/quelle-paix-le-fosse-infranchissable-entre-la-politique-colombienne-et-les-inegalites-sociales.

Présence paramilitaire Arauca, Projet accompagnement solidarité Colombie, 10 mai 2017,  http://www.pasc.ca/fr/action/presence-paramilitaire-arauca

[14] Tyler A. Shipley. Ottawa and Empire: Canada and the military Coup in Honduras, Between the Lines, Toronto, 2017.

[15] Kathy Price, « Lessons for Canada in the legacy of the “other” 9 – 11 », Amnesty International, 11 septembre 2013, https://www.amnesty.ca/blog/lessons-for-canada-in-the-legacy-of-the-%E2%….

[15.1] Al Jazeera, Canada strips Myanmar’s Aung San Suu Kyi of honorary citizenship, 28 septembre 2018, https://www.aljazeera.com/news/2018/09/canada-strips-myanmar-aung-san-suu-kyi-honorary-citizenship-180928060228361.html

[16] Alexandre Dubé-Belzile, « Aung San Suu Kii, conseillère d’État : “démocratisation” et nettoyage ethnique au Myanmar », L’Esprit Libre, 3 avril 2018, http://revuelespritlibre.org/aung-san-suu-kyi-conseillere-detat-democrat….

[17] CBC News, « Canada’s military contribution in Libya », CBC, 20 octobre 2011, https://www.cbc.ca/news/world/canada-s-military-contribution-in-libya-1…..

[18] Agence France-Presse, (2016, août 5). Le Canada refuse des visas à plus de 200 participants au Forum social mondial. Récupéré sur LaPresse : http://www.lapresse.ca/actualites/201608/05/01-5007752-le-canada-refuse-des-visas-a-plus-de-200-participants-au-forum-social-mondial.

Alexandre Dubé-Belzile, « Traduire contre le système : traduction, résistance et hégémonie au Forum social mondial 2016 à Montréal », 1er avril 2017, http://revuelespritlibre.org/traduire-contre-le-systeme-traduction-resis….

[19] Alain Deneault, Delphine Abadie et William Sacher, Noir Canada : Pillage, corruption et criminalité en Afrique, Écosociété, 2008.

[20] Op. cit., note 19, pp. 33-34

[21] Manuel Dorion-Soulié, « Les idées mènent le Canada : l’idéologie néoconservatrice en politique étrangère canadienne », Études internationales XLV, no 4, décembre 2014, http://www.cms.fss.ulaval.ca/recherche/upload/revue_etudesint/fichiers/introduction_decembre_2014.pdf.

Op. cit., note 8.

[22] Gilles Deleuze et Félix Guattari. Capitalisme et schizophrénie 2 : Mille Plateaux, Éditions de minuit, Paris, 1980, p260.

[23] Collectif d’auteurs, « Poursuite-bâillon — Encore une fois le bâillon contre Noir Canada ! », Le Devoir, 19 octobre 2011, https://www.ledevoir.com/opinion/idees/333939/poursuite-baillon-encore-u….

[24] Nicos Poulantza,  Political Power and Social Classes, Verso, Londres, 1978.

[25] Nous reprenons l’expression de Klassen, aussi utilisée par d’autres, qui se trouve à être moins ambiguë que classe « dominante » et qui fait référence au noyau du système d’exploitation et de production idéologique, du point de vue de la lutte des classes et leur formation.

[26] Jean-Marc Piotte, La pensée politique de Gramsci, Éditions Parti Pris, Ottawa, 1970.

[27] Robert W. Cox, « Social Forces, States and World Orders: Beyond International Relations»,

Journal of International Studies – Millennium 10, no 2,1981.

Op. cit., note 8, p. 187

[28] William Carroll, Corporate Power and Canadian Capitalism, Vancouver: University of Colombia Press, 1986.

[29] Op. cit., note 8, pp. 163-190

[30] Institute for Competitiveness and Prosperity, « Canada’s Global Leaders, 1985–2005», 2006, http://www.competeprosper.ca/research/index.php.

[31] Op. cit., note 10,, pp. 19–20.

[32] Todd Gordon et Jeffery R. Webber, Blood of Extraction: Canadian Imperialism in Latin America, Fernwood Publishing, Toronto, 2016.

[33] Op. cit., note 23

[34] John McMurty, The Cancer Stage of Capitalism, Pluto Press, London, 1999.

[35] William S. Burroughs, Naked Lunch, Grove Press, New York, 2001.

[36] Op. cit., note 8, p. 188

[37] Op. cit., note 8, p. 200

[38] Op. cit., note 8, p. 10

[39] Op. cit., note 10, p.66-67

[40] Gerald Taiaike Alfred, « Colonialism and State Dependency », Journal de la santé autochtone, 2009.

[41] Op. cit., note 10, p.70-71

[42] Op. cit., note 10, p.80

[43] Op. cit., note 10, p.81

[44] Op. cit., note 10, p. 86

[45] Op. cit., note 10, p. 106

[46] Éric Toussaint, « Le trio infernal Banque mondiale/FMI/OMC », Comité pour l’abolition des dettes illégitimes, 27 octobre 2003, http://www.cadtm.org/Le-trio-infernal-Banque-mondiale.

[47] Open Society Foundation, « Globalizing Torture: CIA Secret Detention and Extraordinary Rendition», 2013, https://www.opensocietyfoundations.org/sites/default/files/globalizing-t….

[48] Op. cit., note 10, p. 298

[49] Notre traduction

[50] Notre traduction

[51] Op. cit., note 8

Un spectre hante l’Espagne : c’est le spectre du franquisme ; analyse d’un fascisme espagnol contemporain

Un spectre hante l’Espagne : c’est le spectre du franquisme ; analyse d’un fascisme espagnol contemporain

Par Jean Patrak

Petit pays de la péninsule ibérique, de l’Europe du Sud, l’Espagne est particulièrement connue par l’Occident pour ses conquêtes majeures sur le sol américain. Depuis, son influence a décliné, et elle a jusqu’à très récemment disparu des nouvelles internationales. Pourtant, alors que l’Europe occidentale vantait déjà ses valeurs démocratiques, l’Espagne a vécu la majorité du XXe siècle sous des dictatures militaires ou monarchistes. La plus longue, celle de Francisco Franco, résultat d’une meurtrière et pénible guerre civile, s’est étendue sur une période de plus de quarante ans, de 1939 à 1975. S’ensuit une période de transition démocratique où tou·te·s les acteurs et actrices semblent acheter la paix et simuler l’unité, particulièrement pendant les négociations constitutionnelles de 1978.

La majorité des communautés de cette vieille Hispaña ont beau essayer de l’ignorer depuis longtemps, un spectre veille toujours sur l’Espagne du XXIe siècle et maintien le petit pays européen sur la corde raide. On l’appelle franquisme (c’est-à-dire l’idéologie fasciste espagnole prônée par le général Franco), mais il a certainement porté d’autres noms et pourrait tout aussi bien déjà s’appeler néofranquisme…      

De 1975 aux années 2000, les études universitaires sur l’héritage du franquisme sur l’Espagne sont rares et n’ont pas fait beaucoup de bruit. Aujourd’hui, alors que de moins en moins de citoyen·ne·s espagnol·e·s ont connu la guerre civile de 1936-1939, nous pouvons certainement mettre des mots sur cette réalité politique méconnue.

Avec l’aide de Raul Digon Martin, professeur de science politique à l’Université de Barcelone, et Barbara Molas, étudiante catalane au doctorat en histoire à l’Université de York, nous avons entrepris d’éclaircir la relation de l’Espagne avec le fascisme, passée, présente et à venir. Peut-être, à force d’en tracer les contours, notre spectre s’avérera-t-il être finalement un éléphant dans la pièce?

Origine du spectre

Jean Patrak : D’après vous, d’où vient l’idéologie du franquisme, soit cette idée que l’Espagne devrait constituer une nation homogène et fière?

Raul D. Martin : Le franquisme vient de plusieurs racines très anciennes. L’une des plus importantes est la tradition du conservatisme espagnol. Des auteur·e·s tels que Juan Donoso Cortés et des [politicien·ne·s] comme Antonio Cánovas del Castillo, parmi tant d’autres, ont développé durant le XIXe siècle des théories selon lesquelles l’État serait un lien métaphysique qui serait garant de l’unité de la nation. La religion catholique et la propriété privée figuraient alors parmi les institutions centrales de ces théories, entraînant ainsi une grande défense des hiérarchies sociales et un rejet assumé des changements sociaux et de la diversité nationale. Ces idées se sont ensuite radicalisées, confrontées par de nombreux mouvements progressistes associés au socialisme et au libéralisme de gauche (les syndicats, les nationalismes catalans et basques, etc.). Elles se sont radicalisées, au point où la droite a maintes fois défendu des régimes autoritaires, notamment pendant les dictatures espagnoles de Primo de Rivera (1923-1930) et Francisco Franco (1939-1975)[1].

Bien connaître l’histoire d’un pays aussi vieux que l’Espagne n’est certainement pas une mince affaire. Surtout, son territoire actuel fut, pourrait-on dire, secoué par de nombreux bouleversements politiques et sociaux. Depuis l’Empire romain, véritable lieu commun historique dans cette zone géographique, il est quand même intéressant de noter que la péninsule ibérique devint pendant une grande partie de la période moyenâgeuse le Califat de Cordoue. Territoire stratégique de l’Empire arabo-musulman dès le début du Moyen Âge, le Califat, aussi dénommé Al-Andalus, se morcela plus tard et fut reconquis par les Catholiques. La péninsule fut alors séparée en cinq royaumes : la Castille et Leon (majorité du territoire central, du sud et du nord-ouest), l’Aragon (le nord-est, dont le comté de Catalogne et de Valence), la Navarre (petit territoire de l’ouest des Pyrénées, constitué d’une partie du Pays basque), Grenade (au sud) et le Portugal.

La Renaissance, période durant laquelle la Castille conquit les autres royaumes du territoire, après la guerre de succession d’Espagne (1701-1714), marqua le moment où l’Espagne devint une grande puissance européenne et coloniale. Ce fut de courte durée, car déjà à partir de la fin du XVIIIe siècle, la puissance espagnole déclina graduellement. La force impériale se montra incapable de s’imposer sur son énorme territoire, toutes les colonies furent libérées l’une après l’autre, et l’instabilité économique et sociale conduisit lentement le pays à la Guerre civile.

On me demandera : Mais enfin, pourquoi ce long récit historique? Quel lien à faire avec le fascisme? C’est qu’en réalité, l’élément principal qui conduit le conservatisme espagnol à justifier le fascisme et la dictature réside à priori dans un contraste politique imposant. D’un côté, l’ampleur de la puissance historique et fantasmée de l’empire colonial espagnol, et de l’autre, l’instabilité de cette structure étatique, qui n’a certainement pas vécu un siècle sans voir ses frontières menacées d’imploser. Ce contraste est d’ailleurs également mis en évidence dans l’enseignement de l’histoire de l’Espagne à partir de 1850. Hérodote de Pérez raconte, à propos des livres d’histoire de l’époque :

« Quand des mouvements nationalistes apparaîtront, à la fin du XIXe siècle, beaucoup d’Espagnols seront portés à voir en eux des tendances séparatistes, destructrices de l’unité nationale. Rien ne les aura préparés à comprendre l’originalité et la richesse de l’histoire passée de la Catalogne par exemple […]. Le patriotisme espagnol ignore ou sous-estime les particularités historiques de la couronne d’Aragon au profit d’une construction dans laquelle la Castille occupe une place centrale. On confond la Castille avec l’ensemble de l’Espagne[2]. »

C’est ainsi que l’instabilité sociale et politique de l’Espagne, qui semble pour une grande partie de la population espagnole l’éloigner d’un passé national glorieux, arrive à justifier la répression afin d’assurer l’ordre du pays. Elle sera mise de l’avant par les mouvements Carlistes et Phalangistes dès la fin du XIXe siècle[3], principaux alliés de Franco à partir de 1936. Ce nouveau front conservateur s’attaqua alors, avec l’aide aérienne d’Hitler et de Mussolini, à la IIe République d’Espagne, qui de 1931 à 1936, promettait plus de reconnaissance pour les minorités culturelles du pays.

« La défaite républicaine allait entraîner, non seulement la suppression des institutions républicaines mais aussi de celles des autonomies […], et la répression des pratiques culturelles – linguistiques en particulier – propres. [Ainsi, du] centralisme, la dictature ne retient que l’aspect autoritaire, et le seul appareil d’État efficace c’est le répressif. Et la répression, comme nous le savons, ne sert en fait qu’à conforter le sentiment national[4]. »

Le spectre n’est donc pas né de nulle part. Son origine réside dans la nostalgie d’un empire qui s’est avéré plus fragile que prévu. C’est seulement à partir de la dictature interminable que la hantise pourra naître, à la mort du général Franco.

Exécution testamentaire : Le chemin tracé d’un fantôme

J.P. : Quel héritage du franquisme pourrait permettre la croissance d’une forme de néofranquisme influent dans la sphère publique?

Barbara Molas : Avant tout, il faut savoir que le gouvernement ou les autorités espagnols n’ont jamais admis que le franquisme était une grave erreur. Les idées propagées pendant le régime sont toujours légitimes, et n’ont jamais été condamnées. L’Espagne n’a donc jamais eu une réelle transition. Après tout, le dictateur est mort doucement, dans son lit[5]

Pendant toute la crise qui mena Francisco Franco au pouvoir et pendant toute la période où il s’y est maintenu, une rhétorique soutenant que le franquisme ne serait pas vraiment une forme de fascisme s’est propagée à travers une grande partie de l’Europe. Ce discours a contribué à la normalisation et l’acceptabilité sociale du règne de Franco. Comme l’Espagne n’avait menacé ni la France ou l’Angleterre ni les États-Unis, il n’y avait aucun intérêt politique ou militaire à une intervention. Or, dans le contexte d’une guerre mondiale contre le fascisme, il fallait bien justifier d’une manière ou d’une autre cette passivité internationale. Le fait est que la présumée neutralité de Franco dans la Seconde Guerre mondiale a certainement permis de cacher aux yeux du monde le fait qu’il imposait par la violence la langue et la culture castillane sur l’ensemble du territoire espagnol. Basques en prison, Catalan·e·s fusillé·e·s, Galicien·ne·s réprimé·e·s ; nombreux sont les épisodes sanguinaires de cette période absents de la littérature historique. Pour le monde, il n’existe que la guerre civile et la mort du dictateur. Et alors que le reste du monde ignore, le peuple espagnol semble avoir saboté sa propre mémoire. Pourquoi? Pour éviter la guerre et le sang? Ou peut-être est-ce, comme l’affirment certain·e·s historien·ne·s, pour enfin assurer une transition et une stabilité reposantes pour tout le monde :

« On ne sera guère moins surpris de constater […] la prolifération des travaux cherchant à démontrer la faible possibilité de changement social durant la transition. Cette fermeture résultait de la ferme volonté d’occulter le passé comme l’illustrent les commentaires de José Vidal-Beneyto […] : « Nous savons tous que la démocratie qui nous gouverne s’est édifiée sur la dalle qui recouvre le tombeau de notre mémoire collective. » [6]»

Le thème de la mémoire devint récurrent pendant cette transition, comme le démontrent ces paroles recueillies de Paloma Aguilar : « Tout au long de la transition espagnole, un pacte de silence fut instauré entre les élites les plus visibles pour réduire les voix amères du passé qui suscitaient tant d’inquiétude dans la population[7] ». Une constitution a tout de même été adoptée en 1978 ; un document rempli de contradictions, sous le regard satisfait du spectre, bien décidé à s’incruster pour semer la confusion. En effet, l’Espagne est certainement la première monarchie parlementaire au système électoral proportionnel constituée comme un État unitaire indivisible, tout en prévoyant accorder le titre de Communautés autonomes aux différentes régions qui voulaient se doter de privilèges sur certaines compétences (telles que la langue). En bref, l’Espagne n’est ni un État vraiment unitaire ni une fédération, mais une monarchie avec le système électoral d’une république, avec une seule langue officielle et quatre langues sous-officielles. C’est une constitution construite sur la peur et qui n’offre de solution déterminante à aucun projet politique. C’est surtout un grave échec de la mémoire qui devint, à partir de la transition, un énorme tabou social, comme en témoigne cet épisode historique :

« […] le gouvernement socialiste alors en fonction présidé par Felipe González avait émis le 18 juillet 1986, date anniversaire du cinquantenaire du soulèvement militaire antirépublicain qui déclencha la guerre civile, un communiqué pour le moins surprenant compte tenu de l’origine idéologique et politique de ses auteurs. « Une guerre civile n’est pas un événement commémorable [sic], même si ce fut un épisode déterminant dans la trajectoire biographique de [celles et] ceux qui l’ont vécue et souffert (…). Le gouvernement, poursuivait ce communiqué, veut honorer et saluer la mémoire de tous ceux qui en tout temps ont contribué par leurs efforts et, pour beaucoup d’entre eux, par leur vie, à la défense de la liberté de la démocratie en Espagne (…). Il évoque également avec respect le souvenir de ceux qui, à partir de positions différentes de celles de l’Espagne démocratique, ont lutté pour une société différente […] » [8]».

Le spectre n’a désormais plus un nom prononçable, il peut veiller pour longtemps sur la péninsule.

L’heure de la hantise

J.P. : Peut-on parler du développement d’un mouvement néofranquiste de nos jours ? Si oui, comment ce mouvement se manifeste-t-il en Espagne ? Au gouvernement, dans les mouvements sociaux, etc. ?

Raul D. Martin : Certaines caractéristiques du franquisme tardif subsistent dans notre système politique, comme la quantité de pouvoir attribuée à certains tribunaux. En ce qui concerne la montée de nouveaux mouvements fascistes, l’Espagne, comme beaucoup d’autres pays européens, ne fait pas exception. Leurs façons d’agir sont parfois étranges. Par exemple, Hogar Social, de Madrid, n’aide que les pauvres d’origine espagnole à se fournir de la nourriture et des vêtements, en accusant en même temps les pauvres de l’étranger. Dans leur message démagogique, les étrangers [et étrangères] sont coupables de la pauvreté espagnole[9].

Quelles traces un mort aussi important en Espagne que Francisco Franco peut-il bien avoir laissé sur sa population quarante ans plus tard? Comment peut-il être encore là dans l’espace politique, alors que celui-ci a tellement changé, que les partis politiques se sont multipliés? Qu’entend-on par un État hanté par son passé? Comment a-t-il donc réussi à enfouir ainsi une partie de son histoire, les yeux fermés?

Il y a d’abord les institutions. En effet, le franquisme a laissé sa marque dans plusieurs institutions dont la source se trouve encore dans la constitution. L’article 2 du Titre préliminaire de celle-ci, notamment, évoque ainsi le souffle du spectre : « La Constitution a pour fondement l’unité indissoluble de la Nation espagnole, patrie commune et indivisible de tous les Espagnols. Elle reconnaît et garantit le droit à l’autonomie des nationalités et de des régions qui la composent et la solidarité entre elles[10]. » Cette formulation soumet au sens de la loi la deuxième phrase à la première. La population basque, déjà en 1978, n’en fut pas dupe :

« Les résultats du référendum constitutionnel du 6 décembre 1978 pour les trois provinces de la Communauté autonome basque d’aujourd’hui sont les suivants […] si l’on ajoute la province de Navarre : 37,06% de oui, 11,41% de non, 46,83% d’abstentions. D’où la difficulté actuelle : une majorité de Basques considère que, depuis 1978, les provinces sont gouvernées par un contrat social qui leur fut imposé[11]. »

Et nombreuses et nombreux sont les Catalan·e·s, parmi d’autres, qui regrettent aujourd’hui le large appui de leur population aux termes de cette Constitution. Car elle donnait ainsi un grand pouvoir répressif aux grands tribunaux de Madrid, comme le mentionnait Raul Digon Martin, sur le danger que représentent pour l’unité de l’Espagne les politiques autonomistes régionales.

En plus de l’État unitaire et d’une forme de tribunal politique légitimé, l’esprit de Franco aura par ailleurs laissé le retour de la monarchie en Espagne, qui malgré le parlementarisme rejette de nombreux principes de la IIe République. Le roi représente encore aujourd’hui un symbole fort pour l’unionisme hispanique, dont la parole résonne énormément dans la communauté internationale.

Le spectre hante d’autant plus les débats politiques et les mouvements sociaux afin d’assurer la longévité d’un règne de la peur. En grands témoins de l’échec de la mémoire, les débats dans l’espace public mesurent bien l’influence du franquisme, quand la peur du souvenir devient un argument de poids :

« Ce fut la gauche qui raviva le souvenir du conflit (la guerre civile) et le besoin de le liquider pour en dégager ses responsabilités. La droite opposait à ce souvenir le désir de revanche présumé des vaincus. La peur associée à la guerre civile existait bien avant l’apparition des nouvelles institutions démocratiques fondées sur celles que la guerre avait détruites[12] […]. »

La peur de la guerre. Le fantôme franquiste n’a pas besoin de faire des apparitions régulières, il n’a qu’à se cacher derrière la guerre pour opérer en silence. « Encore aujourd’hui, après les nombreuses années écoulées, la mémoire historique de cette leçon de l’histoire continue d’opérer dans la vie politique », écrivait dans ses mémoires Santiago Carillo, secrétaire général du Parti communiste espagnol pendant la transition[13].

L’esprit se montre de plus en plus bruyant. C’est la montée de l’extrême droite, qui aime bien se manifester tous les 12 octobre. C’est la fête nationale de l’Espagne, qui commémorait la « race hispanique » pendant l’époque franquiste. En 2017, plus de 350 personnes affichant des drapeaux franquistes défilèrent à Barcelone en effectuant des saluts nazis et en brûlant des drapeaux catalans[14]. Certainement, même en petit nombre, ces groupes font parler d’eux dans l’espace public, afin de rappeler chaque année au peuple que le spectre n’a toujours pas été condamné; il est toujours légitime, dans le silence comme dans le vacarme. Raoul Digon Martin dirait que c’est bien à la mode, en Europe, de répéter ce que les fantômes fascistes nous soufflent à l’oreille.

En Catalogne, l’adversaire du spectre, l’esprit qui arriverait à le terrasser, n’est peut-être pas chez les instances étatiques espagnoles, ni à la Generalitat régionale, comme on pourrait le penser. Jonathan Durand-Folco, théoricien du municipalisme, suggère que le peuple catalan retrouve plutôt son pouvoir par la prise de possession des instances municipales, qui se trouve dans l’angle mort de la hantise franquiste :

« Sur quels ressorts repose ce renouveau municipaliste en Espagne ? Comme le souligne Joan Subirats qui a théorisé cette dynamique, il y a eu le « passage d’un processus destituant (de protestations sociales et de dénonciation) à un processus constituant (visant à “occuper les institutions”). À ses yeux, cette nouvelle “occupation” devrait déboucher sur une “extension de la démocratie”. “Ils ne nous représentent pas”, le slogan de 2011, avait vécu : il s’agissait maintenant de fabriquer des instruments pour prendre le pouvoir et changer, de l’intérieur, les institutions usées de l’Espagne post-franquiste[15]. »

Molas, de son côté, pense que « c’est l’absence de projet de société » en Espagne qui a réveillé les vieilles idéologies et « qu’il y a des alternatives telles que Podemos qui essaient au moins de construire quelque chose comme un dénouement et une harmonie sociale ».

Tous ces enjeux se rencontrent et s’entrechoquent dans la situation actuelle de la Catalogne et plusieurs exemples de l’héritage et de l’action du fascisme espagnol sont repérables, malgré la noirceur, dans la suite d’événements de l’automne 2017 catalan.

Que la chasse au fantôme commence!

« Puigdemont a abusé de sa position mais Rajoy s’est comporté en franquiste autoritaire. Trouvons le chemin d’une Espagne davantage fédérale. »

– Elio Di Rupo, président du Parti Socialiste belge[16]

Conséquemment, les événements qui se sont déroulés à l’automne 2017 en Catalogne[17] ont certainement fait tomber le masque de notre spectre néofranquiste. La répression politique et juridique qu’ont subie, et que subissent toujours, les indépendantistes témoigne de plusieurs faits bien importants :

1) La peur de l’instabilité sociale de l’Espagne est encore très vive. En effet, la confiance du gouvernement de Mariano Rajoy en la stabilité de son état est tellement fragile qu’il n’a jamais songé à simplement gagner la campagne référendaire comme le Canada au Québec ou l’Angleterre en Écosse. Sa vice-présidente, Soraya Saenz de Santamaria, a eu beau se vanter d’avoir « décapité » le mouvement de libération de la Catalogne[18], la gestion de la situation par Madrid reste celle d’un État inquiet.


2) La violence utilisée par la police le jour du vote évoque non seulement l’insécurité, mais également une culture politique construite directement par l’habitude de la violence. La guerre civile, la dictature de Franco, les attentats du groupe basque Euskadi Ta Askatasuna (ETA)… Toute nouvelle menace à l’intégrité de la constitution, donc à l’État d’Espagne, incite donc automatiquement une répression violente.


3) Dans les événements qui sont survenus, le roi, le gouvernement central et les tribunaux (les trois garants de l’héritage de Franco) sont tous intervenus de manière commune, en équipe, pour empêcher de donner la moindre légitimité au processus de consultation de la Generalitat catalane.

L’héritage de Francisco Franco réside également dans le pouvoir et l’influence qu’il a légués à sa famille. Aujourd’hui, sa famille possède un titre de noblesse, entre 500 et 600 millions d’Euros en valeurs financières et même une fondation, qui travaille à assurer la pérennité de l’influence morale du général.

Le spectre guette toujours et son poids pèse encore lourd sur les mouvements sociaux contemporains, qui peinent à faire voir au monde sa présence invisible. Mais au moins les peuples de Catalogne, de Pays basque, de Galice, et de toute l’Espagne par le fait même, peuvent désormais le regarder en pleine face. Son pouvoir réside dans la confusion contradictoire qu’il jette sur une constitution qui ne concède ni n’assume rien. L’Espagne semble condamnée à rester un État irréconciliable, toute époque confondue, autrement que par son imposition. La crise actuelle en Catalogne est, assurément, une preuve que le fascisme espagnol est encore en vie, qu’il est devenu une culture politique de l’Espagne et que les choix qui sont devant le pays européen – persister dans la répression ou envisager une réelle autodétermination des peuples – seront probablement déterminants pour l’avenir constitutif de l’Europe entière.

CRÉDIT PHOTO: Revista Monsacro/Flickr

[1] Extrait d’entrevue, 4 septembre 2017, traduction libre,

[2] Hérodote de Pérez est cité dans Barbara Loyer, 2006, Géopolitique de l’Espagne, Armand-Colin, Paris, p. 19.

[3] Les « Carlistes » renvoient à un mouvement politique monarchiste datant de 1830. Le carlisme est un courant traditionaliste, rattaché la religion catholique et au maintien des fors (fueros), des tribunaux religieux. En ce qui concerne les « Phalangistes », de la Phalange espagnole, leur nom provient des formations militaires de la Grèce antique. L’organisation a été fondée en 1933 et s’inspire du fascisme italien.

[4] Jean-Louis Guerena, 2001, « L’État espagnol et la « question nationale ». De l’État libéral à l’État des autonomies », dans Jean-Louis Guerena (dir.), Les nationalismes dans l’Espagne contemporaine. Idéologies, mouvements, symboles, Éditions du Temps, Paris, p.35.

[5] Extrait d’entrevue, 11 septembre 2017, traduction libre.

[6] Julio Arostegui, 2002, « La mémoire de la guerre civile et du franquisme dans l’Espagne démocratique », Vingtième siècle, revue d’histoire, no.74, p.33. doi.org/10.3917/ving.074.0031

[7] Ibid.

[8] Ibid., p. 32.

[9] Extrait d’entrevue, 4 septembre 2017, traduction libre.

[10] Extrait du Boletin Oficial del Estado, journal officiel du parlement d’Espagne, 1978.

[11] Denis Laborde, 2004, « « Appartient-il à la justice de devancer l’histoire?  » Sur quelques procès de militants basques à Paris », dans Denis Laborde (dir.), Six études sur la société basque, Éditions L’Harmattan, coll. « Anthropologie du monde occidental », Paris, pp.235-304.

[12] Julio Arostegui, 2002, « La mémoire de la guerre civile et du franquisme dans l’Espagne démocratique », Vingtième siècle, revue d’histoire, no.74, p.35. doi.org/10.3917/ving.074.0031

[13] Ibid. p. 40.

[14] ARA.cat, 2017, dossier « La veu del poble. Dos mesos de moblitzacions constants. Del 20 de setembre al 16 de novembre », ARA.cat, Barcelone, p.16. Disponible gratuitement sur demande sur ARA.cat.

[15] Jonathan Durand-Folco, 2017, Traité de municipalisme, Écosociété, Montréal, pp.120-121

[16] ARA Barcelona, 5 novembre 2017, « El vice primer ministre de Bèlgica i el president dels socialistes belgues, contra Rajoy », ARA.cat, Barcelone. www.ara.cat/politica/lInterior-Belgica-president-socialistes-Rajoy_0_190…

[17] Depuis 2011, une série de négociations constitutionnelles échouées pour donner plus de pouvoir au parlement catalan – qui sont notamment décrites dans Le petit triomphe de la mémoire catalane, par Patrak, le 15 janvier 2015 – ont conduit à de réelles démarches d’autodétermination par la Generalitat de Catalogne. Ces démarches de consultation populaire ont été proscrites depuis le début par Madrid, qui a finalement fait intervenir la police lors du référendum du 1er octobre 2017, résultant en une série d’arrestations politiques. Voir le dossier d’ARA sur les événements de cette période politique mouvementée. Jean Patrak, 15 janvier 2015, « Le petit triomphe de la mémoire catalane », Revue L’Esprit libre, Montréal. revuelespritlibre.org/le-petit-triomphe-de-la-memoire-catalane

[18] Isabelle Piquer, 22 décembre 2017, « Le triple échec de Mariano Rajoy en Catalogne », Le Monde, Paris.
www.lemonde.fr/europe/article/2017/12/22/le-triple-echec-de-mariano-rajo…