Je ne le croyais pas possible. J’y étais il y a quelques années, alors que l’intervention de la police était supposément imminente. Finalement, celle-ci ne s’est jamais pointée. Je me suis alors dit qu’elle ne débarquerait jamais, que grâce à notre organisation et nos liens de solidarité, la zone resterait imprenable. Mais aujourd’hui, c’est bien réel : la gendarmerie nationale française a lancé dans la nuit de dimanche à lundi, l’assaut sur la zone à défendre (ZAD) de Notre-Dame-des-Landes. Selon diverses sources, plus de 2500 gendarmes sont mobilisé·e·s dans cette opération jamais vue[i],[ii]. Pour comprendre pourquoi l’État français met autant d’énergie pour détruire cette petite communauté, laissez-moi vous faire une petite mise en contexte.
La coalition improbable
Tout commence il y a un peu moins de dix ans, quand le gouvernement français décide d’exproprier un peu plus de 25 agriculteurs et agricultrices vivant dans un périmètre de 3 km par 10 km tout près du petit village de Notre-Dame à la frontière de la Bretagne afin d’y construire un second aéroport censé desservir Nantes. Un peu comme Mirabel pour Montréal. La moitié des personnes y vivant refusent alors de quitter les lieux et lancent un appel à s’opposer au projet. L’appel est entendu, un mouvement de contestation s’organise et quelques dizaines de personnes viennent occuper les fermes abandonnées par l’autre moitié des paysan·e·s s’étant résigné·e·s à partir. Une coalition improbable se crée alors entre le monde paysan, le mouvement écologiste et le milieu squat anarchiste pour barrer la route à un ennemi commun : le gouvernement français et son projet de développement capitaliste.
En 2012, l’État français perd sa souveraineté
En 2012, cinquante personnes habitent ce qui a été baptisé la zone à défendre. De plus, un énorme réseau de résistance s’organise, auquel tous et toutes contribuent selon leurs qualifications. Des avocat·e·s protègent juridiquement les occupant·e·s. Des naturalistes recensent les espèces en voie d’extinction afin d’invalider le projet. Des groupes citoyens mettent de la pression sur les élu·e·s. Des paysan·e·s créent des liens avec la population avoisinante afin que celle-ci donne un coup de main dans l’installation des nouveaux squateur·euse·s et dans l’élaboration de la défense. Bref, une véritable leçon de diversité des tactiques!
À l’automne, la police lance « l’opération césar » ayant pour but de déloger les occupant·e·s. Des militant·e·s de partout en France viennent sur la ZAD afin de prêter main forte à leurs camarades. Même si ce sont jusqu’à 500 membres des forces de l’ordre qui sont présent·e·s sur le terrain[iii], les tactiques de la police antiémeute, prévue pour les milieux urbains, ne sont pas adaptées à la situation géographique des confrontations, mélange de forêts, de champs agricoles et de bocages. L’opération s’embourbe. Une manifestation de réoccupation est organisée. Des milliers de personnes marchent à travers ce coin de campagne et reprennent le terrain que la police avait gagné. L’état-major de la gendarmerie n’a d’autre choix que d’abandonner l’opération[iv]. La ZAD devient alors une « zone de non-droit », où la police n’ose plus entrer et où l’État français n’est plus capable de faire appliquer sa juridiction.
Derrière la lutte contre l’aéroport : l’autonomie
Quand je débarque sur la ZAD il y a environ deux ans, ce sont plus de 200 personnes qui habitent en permanence l’un des 90 lieux de vie, pour la plupart construits dans les dernières années. L’organisation sociale qui s’y construit depuis 2012 est fascinante. La vie collective, tout comme les destins individuels, sont régis par des règles choisies ensemble, négociées au quotidien, auxquelles tous et toutes adhèrent librement.
Durant mon séjour, je participe à la vie commune. Un jour j’aide un ami dans la construction de sa nouvelle maison, faite pour l’essentiel à partir de matériaux de fortune. Le même ami m’invite en après-midi à participer à la confection d’une barricade mobile. Le lendemain, je vais à une récolte de haricots sur l’un des champs collectifs. J’y suis allé car j’ai vu un appel dans le ZADNews, le journal hebdomadaire où tout le monde peut faire paraître une annonce ou un texte de réflexion et qui est distribué sur chaque lieu de vie. Un autre jour, je suis aide-boulanger et participe à la confection du pain qui est vendu le soir à prix libre; rien n’a un tarif fixe sur la ZAD, tout le monde paye avec ce qu’il peut pour ce qui est vendu, mais l’essentiel des produits de base est simplement partagé gratuitement. En fin d’après-midi la même journée, je suis déguisé en policier anti émeute avec d’autres afin de faire une simulation d’affrontement entre force de l’ordre et manifestant·e·s : ce sont les paysan·e·s du coin, de 15 à 75 ans, qui ont demandé à des personnes sur la zone d’organiser un tel atelier. Ils et elles veulent participer à la défense si les gendarmes débarquent. Je ne suis jamais rétribué directement pour mon travail. Je participe simplement à la vie collective et partage avec les autres les ressources collectives, soit un toit et de la nourriture.
Les différentes franges du mouvement se réunissent toutes les semaines en assemblée pour discuter tant de l’organisation pratique de la vie sur la zone que pour coordonner les actions juridiques, politiques et tactiques de défense de la zone. Jamais de vote n’est tenu. Légiférer impliquerait une force de coercition. Or, le projet d’autonomie, c’est justement que l’autorité soit remplacée par le consensus et la libre association. S’il survient des conflits, le conseil des treize, un groupe tiré au sort et renouvelé régulièrement, assure la médiation.
« Contre l’aéroport et son monde »
Ainsi, dès qu’on porte une attention particulière à la vie sur place, on se rend rapidement compte que la ZAD de Notre-Dame-des-Landes est bien plus que la simple opposition à un projet d’aéroport. Les froides « lois du marché » sont remplacées par le prix libre et le partage; l’agriculture industrielle est remplacée par une agriculture respectueuse des terres qui fait un usage limité des engins motorisés; le parlementarisme est remplacé par la discussion; la norme n’est pas d’être macho ou dominant, mais bien de reconnaître ses privilèges et d’aspirer à la plus grande égalité; la fortune personnelle n’est pas signe de réussite, mais d’égoïsme; la violence de l’État est considérée comme illégitime.
C’est pour toutes ses raisons que le slogan « Contre l’aéroport et son monde » s’est rapidement imposé. Le projet de développement aéroportuaire n’est, pour les opposant·e·s, que la matérialisation d’un monde de profits, d’autorité et de domination qui est à renverser.
Ne vous méprenez toutefois pas, la vie sur la zone vient également avec son lot de désagréments. Au-delà du manque de confort (un confort qu’on finit rapidement par trouver superficiel), la répression étatique est sans pitié. L’hélicoptère de la gendarmerie nationale survole régulièrement la ZAD afin de prendre des clichés des lieux, des infiltré·e·s lancent des rumeurs comme quoi la gendarmerie serait sur le point de débarquer, on fait des contrôles d’identité partout autour de la zone et on n’hésite pas à amener au poste les zadistes. Vivre sur la ZAD, c’est vivre avec un stress permanent d’être fiché·e, arrêté·e ou attaqué·e par la police.
L’issue du combat est loin d’être certaine; l’espoir, lui, est déjà semé
Ce projet d’autonomie, où la liberté et l’égalité ne sont pas qu’une devise, attire tellement d’individus que le gouvernement français s’est résigné en janvier dernier à abandonner son projet d’aéroport[v]. Il n’a toutefois pas renoncé à sa souveraineté sur cette parcelle de terre. Il a orgueilleusement lancé un ultimatum aux zadistes : ils et elles avaient jusqu’au 31 mars pour proposer un projet individuel d’agriculture marchande afin d’espérer réguler leur situation. Mais sur place, les squatteur·euse·s libertaires et les agriculteur·rice·s historiques ont signé une déclaration commune : nul ne quittera les lieux et le projet de vie alternative doit être préservé[vi].
Le gouvernement veut donc en finir avec ces zadistes qui défient le présent. En finir avec cette autonomie, véritable pied de nez à notre époque où rien n’est permis.
Malgré des moyens déployés d’une ampleur inégalée dans l’histoire policière de la France, l’issue de la bataille de Notre-Dame-des-Landes est loin d’être certaine. Certes, la police détient clairement l’avantage de la force. Les centaines de gendarmes déployés, accompagnés d’une dizaine de blindés et de plusieurs pelleteuses mécaniques ont, en à peine une journée, déblayés toutes les barricades sur l’emblématique «route des chicanes», évincée 13 habitations[vii] et détruits neufs d’entre elles[viii]. Les centaines de manifestant·e·s sur place, qui résistent pacifiquement ou avec vigueur, ont concédé beaucoup de terrain puisqu’ils et elles ont été gazé et poivré sans distinction tout au long de cette première journée d’affrontement. Cependant, plus l’opération policière avancera dans le temps, plus elle deviendra laborieuse. La police sera forcée de s’enfoncer dans les bocages, les forêts et les champs. De plus, la principale force de la ZAD réside dans ses appuies : au courant de la semaine, plus de 77 rassemblement de solidarité auront lieux un peu partout en France[ix]. Une manifestation de réoccupation est déjà prévue dimanche le 15 avril. Si plusieurs milliers de personnes déferlent sur place comme ça été le cas en 2012[x], 2016[xi] ainsi qu’en février dernier[xii], il se pourrait que la police soit incapable de bloquer l’accès à tous les lieux conquis.
Et au final, même si le gouvernement parvient à raser la ZAD, le mal est déjà fait : on sait à présent que l’autogestion fonctionne, que l’égalité est possible, que la liberté est douce.
Sans surprise, les Russes ont réitéré le 18 mars dernier leur confiance à Vladimir Vladimirovitch Poutine pour un quatrième mandat. Depuis 2000, Poutine dirige le pays avec un fort appui. À la fin de ce nouveau mandat, il aura 70 ans et comptera près de 25 ans au pouvoir. Seul Joseph Staline a dépassé ce record de longévité. Lors de la dernière élection, l’homme fort du Kremlin a prouvé encore une fois qu’il jouissait d’une forte popularité, récoltant 76,6 % des voix alors que le taux de participation était de 67,47 % selon BBC News[i]. Malgré l’appel au boycott de l’élection par Alexei Navalny, considéré par les médias occidentaux comme l’opposant le plus sérieux mais écarté de la course par le Kremlin, le taux de participation a été supérieur à l’élection de 2012. Il faut dire que le Kremlin n’a pas manqué d’imagination pour attirer la population aux urnes. Selon Radio-Canada, des analyses oncologiques et des tests de sang étaient offerts dans certains bureaux de votes et dans d’autres, de la nourriture et des billets de concerts étaient distribués[ii]. Pour comprendre le résultat de cette élection, il est essentiel de jeter un regard objectif sur le discours tenu par les médias, sur les raisons du succès de Vladimir Poutine et sur les stratégies employées pour asseoir son pouvoir. Regard sur l’élection présidentielle russe de 2018.
Ce qu’en disent les médias russes
D’entrée de jeu, il serait inexact d’affirmer que tous les médias russes sont totalement contrôlés par l’État. Comme l’a expliqué Monsieur Yakov Rabkin, professeur au Département d’histoire de l’Université de Montréal et spécialiste de l’histoire de la Russie, lors d’un entretien, la situation des médias en Russie aujourd’hui est très différente de celle au temps de l’URSS[iii]. Il existe encore des médias indépendants où l’on peut trouver des critiques de droite et de gauche, quoiqu’ils ne soient pas très nombreux. Par exemple, le bihebdomadaire Novaya Gazeta, reconnu pour être un média indépendant, a donné beaucoup de visibilité aux candidat·e·s de l’opposition, en particulier à Ksenia Sobtchak et à Alexei Navalny. La radio Echo Moskvy est aussi un média qui tente d’exposer différents points de vue, et bien qu’elle appartienne à Gazprom à 65 %, elle est considérée comme indépendante. Sur son site internet, Echo Moskvy laisse de la place aux opinions, parfois dissidentes, de ses collaborateurs et collaboratrices. On retrouve aussi une foule d’informations sur les candidat·e·s de l’opposition et aussi sur la possible corruption des résultats électoraux. Dans un article paru le 23 mars 2018, on rapporte qu’un des membres de la Commission électorale centrale (CEC), Yevgeny Kolyushin, aurait dit que les médias ont porté plus d’attention à Vladimir Poutine qu’aux autres candidats, ce qui représenterait une violation[iv]. Ces médias sont très accessibles, on peut les lire ou les écouter sur Internet.
Vedomosti, un journal imprimé, est aussi considéré comme libre mais d’orientation fortement conservatrice[v]. Sur son site, en date du 19 mars 2018, on peut lire dans les titres « L’OSCE a noté une concurrence insuffisante lors de la présidentielle en Russie[vi] ». On rapporte dans cet article les conclusions émises par le Bureau des institutions démocratiques et des droits de l’homme de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE). L’OSCE a reconnu que les élections russes se sont déroulées efficacement mais que les restrictions des libertés fondamentales ont conduit à une concurrence insuffisante
Chez Ria Novosti, la plus grande agence de presse publique de Russie, la majorité des articles considèrent positivement le déroulement des élections. Bien qu’on note que les résultats de plusieurs bureaux de vote ont été annulés (la raison n’est pas précisée)[vii], la CEC parle d’un petit nombre de violations et affirme qu’elle n’a reçu aucune plainte au sujet des candidat·e·s ou de leurs représentant·e·s. On soutient que les observateurs et observatrices de l’international dépêché·e·s sur le terrain sont satisfait·e·s de l’élection : « Les observateurs [et observatrices] présent[·e·]s le jour du scrutin dans différentes régions de Russie ont noté la bonne organisation de la campagne électorale dans le pays et ont beaucoup apprécié la transparence de la procédure de vote » (traduction libre)[viii]. Ria Novosti est accessible par internet seulement. En 2013, l’ancienne agence de presse Ria Novosti a été liquidée par le président Poutine pour être remplacée par Rossiya Segodnia (mais opère toujours sous le nom de Ria Novosti), pour soi-disant mieux contrôler l’image russe à l’étranger[ix]. Selon Elena Chebankova, un des problèmes avec la presse libre en Russie est son accessibilité. Seul les gens qui sont dans les grands centres peuvent se procurer ces journaux et leur tirage est limité. On retrouve sur les sites internet des journaux mentionnés plus haut des blogues où les gens peuvent exprimer leurs opinions et en discuter entre eux. Ces débats sont malheureusement limités à celles et ceux qui ont accès à Internet. De plus, elle ajoute que les journalistes qui travaillent pour des médias indépendants s’autocensurent pour éviter les ennuis[x].
Il faut tout de même souligner que tou·te·s s’entendent pour dire qu’il s’agit d’une victoire historique pour le président sortant, avec plus de 70 % d’appui et un taux de participation record. Même à Moscou, Poutine a réussi à faire des gains par rapport à l’élection de 2012. Traditionnellement, le président fait moins bien dans la capitale que dans l’ensemble de la Russie, et son principal adversaire, Pavel Groudinine, fait un peu mieux[xi].
De véritables options politiques?
Mais quels choix s’offraient aux Russes lors de cette présidentielle? Au total, sept candidat·e·s ont fait face à Vladimir Poutine. Cependant, aucun·e ne représentait une véritable alternative. En fait, si on analyse les programmes électoraux des candidat·e·s de l’opposition, on constate rapidement qu’aucun·e ne propose un programme réaliste à l’exception de Pavel Groudinine, représentant du Parti communiste de la fédération de Russie (KPRF).
Pavel Groudinine est un ingénieur mécanique milliardaire de 57 ans et actionnaire majoritaire d’une exploitation agricole en banlieue de Moscou, ancienne ferme d’État aujourd’hui privatisée (sovkhoze, en russe). Son parti, le KPRF, dénonce haut et fort le capitalisme et propose un socialisme renouvelé, version XXIe siècle. Selon le parti, la Russie actuelle est en pleine rupture avec son histoire et le capitalisme est une véritable catastrophe qui conduira à la mort de la civilisation russe. Fidèle aux idées de gauche, le parti propose une augmentation substantielle de la taille de l’État par la nationalisation des ressources naturelles et des secteurs stratégiques de l’économie (sans préciser lesquels). Plusieurs mesures sociales devraient être mises en place pour améliorer les conditions de vie des familles, telles que la création d’un réseau de garderies publiques et l’accès gratuit à un logement pour les jeunes familles. Pour ce qui est de la politique étrangère, le KPRF pense qu’il est primordial d’assurer l’intégrité territoriale de la Russie et de protéger les ressortissant·e·s russes à l’étranger[xii].
Bien entendu, les mesures sociales séduisent une petite partie de l’électorat russe, surtout les travailleur·euse·s agé·e·s ou d’âge moyen provenant de milieux ruraux et les retraité·e·s[xiii], mais les candidat·e·s du KPRF n’arrivent pas améliorer leurs résultats électoraux. Lors de la dernière présidentielle en 2012, Guennadi Ziouganov, candidat du parti, a obtenu 17 % des votes. Cette année, Groudinine a obtenu environ 12 % des voix. Le professeur Rabkin formule une hypothèse intéressante pour expliquer pourquoi le parti ne gagne pas en popularité. Selon lui, une partie de l’explication réside dans la discréditation du communisme en Russie. Depuis la fin des années 80, il y a une propagande extrêmement forte contre tout ce qui est communiste, socialiste et soviétique. Il est vrai qu’il existe une certaine nostalgie de l’époque soviétique depuis quelques années en Russie, mais elle ne se traduit pas en termes électoraux, mais plutôt par l’ouverture de commerces avec des noms inspirés par l’époque soviétique, tels que la banque « Sovetsky bank », qui signifie littéralement « banque soviétique »[xiv].
Vladimir Jirinovski, représentant du Parti libéral-démocrate de Russie (LPDR), a récolté près de 6 % des votes. Habituellement, son électorat est surtout composé d’hommes à faible revenu des milieux ruraux et des petites villes. C’est un parti d’extrême droite et ultranationaliste, dont le programme propose le retour aux frontières de l’URSS par référendum. Jirinovski est convaincu que toutes les ex-républiques reviendront joyeusement dans le giron russe. Retour aux symboles de l’État impérial, peindre le Kremlin en blanc, remplacer les étoiles au sommet des tours du Kremlin par des aigles[xv], le LPDR souhaite l’émergence d’une identité russe rattachée à la Russie impériale. Le parti a aussi quelques propositions pour améliorer la qualité de vie, comme fixer un salaire minimum de 20 000 roubles par mois[xvi] (environ 452 $).
Ksenia Sobchak était la seule femme en lice. Fille d’Anatoli Sobchak, maire de Saint-Pétersbourg et mentor politique de Vladimir Poutine, elle a été accusée par ses opposants d’être trop proche du président russe[xvii]. Sobchak défend des positions libérales et pro-occidentales telles que la séparation des pouvoirs, la démocratie parlementaire et un système judiciaire indépendant[xviii]. Elle est une vedette de télé-réalité et auteure de deux livres, « Comment épouser un oligarque » et « Stylish things ». Elle a obtenu moins de 2 % du vote et sa candidature n’a pas été prise très au sérieux.
Les quatre autres participants, Sergueï Babourine, Maxim Souraïkine, Boris Titov et Gregori Iavlinski, ont tous reçu moins de 2 % des votes.
Héritage soviétique et opinion publique
Vladimir Poutine est une véritable figure d’exception, comparativement à ses prédécesseurs. Non seulement il attiendra un record de longévité au pouvoir à la fin de son prochain mandat, mais il est devenu de plus en plus populaire au fil du temps. Alexander Lukin, dans un article paru en 2009, explique que la popularité du président découle de ses politiques qui collent à l’idéal politique de la population que plusieurs sondages de l’opinion publique ont confirmé. En 2007, un sondage tenu par le New Russian Barometer révélait les caractéristiques sociétales les plus importantes pour les Russes : des rues sécuritaires, l’amélioration du niveau de vie, l’absence d’inflation et la possibilité de trouver un emploi[xix]. Après le démantèlement de l’URSS, le règne d’Eltsine, de 1992 à 1999, fut une période très éprouvante d’un point de vue socio-économique pour l’ensemble du pays. Le professeur Rabkin l’a souligné : « Avec Eltsine, il y a eu une paupérisation massive et précipitée de la grande majorité de la population; les gens survivaient à peine. Eltsine, vraiment, ne se souciait pas beaucoup du sort du commun des mortels[xx]. » Effectivement, les chiffres parlent d’eux-mêmes : alors que l’espérance de vie au Canada en 1995 était de 78 ans[xxi], elle n’était que de 65 ans en Russie. Contrairement à la tendance globale où l’espérance de vie augmente d’année en année, elle a régressé en Russie, passant de 70 ans à 65 ans entre 1988 et 1994[xxii]. Que ce soit en raison de ses politiques ou par un concours de circonstances, la vie des Russes s’est grandement améliorée depuis l’arrivée de Poutine. Le pays jouit d’une plus grande stabilité et il est aussi plus prospère. Selon les statistiques de l’ONU, le PIB a presque doublé depuis 2005, le taux de chômage est passé de 7,1 % à 5,8 % et le taux de mortalité infantile a diminué de moitié[xxiii]. Ainsi, l’approbation populaire pour les politiques instaurées par Poutine est beaucoup plus forte que pour ses prédécesseurs[xxiv].
Outre l’amélioration des conditions de vie, le système politique lui-même a subi une transformation. Sous Eltsine, l’État et ses institutions se sont fragmentés, ce qui a conduit à la capture de l’État (state capture) par des groupes d’intérêts économiques, plus précisément, par les oligarques russes. Poutine a partiellement restauré la capacité de l’État dès les années 2000 en plaçant les oligarques en position de subordination : elles et ils ont ainsi perdu leur pouvoir politique tout en conservant leur pouvoir économique. Deux réformes majeures ont été implantées par le régime pour assurer la stabilité et la pérennité du pouvoir. Premièrement, le Kremlin a mis la main sur les « machines politiques » contrôlées par les gouverneur·e·s locaux·ales. En 2004, le président s’est accordé le droit de nommer lui-même les gouverneur·e·s, plutôt que de les faire élire au suffrage universel. La Russie couvre un immense territoire, découpé en républiques, oblasts, kraïs et districts autonomes. Il s’est donc assuré de minimiser les risques d’opposition politique en cooptant les élu·e·s à travers le pays. Deuxièmement, le système de partis a été réformé en un système hautement hiérarchisé sous la domination de Russie Unie, le parti de Poutine[xxv]. Ces mécanismes instaurés à l’aide de réformes institutionnelles sont complexes et requéraient à eux seuls un article complet.
Aujourd’hui, le régime russe est défini par plusieurs spécialistes comme un « autoritarisme électoral ». À l’instar des démocraties occidentales, les institutions électorales y sont importantes : elles permettent la participation de divers partis et candidat·e·s. Comme mentionné dans la presse russe, les élections sont généralement transparentes et efficaces, malgré de petites irrégularités. Les régimes autoritaires classiques, pour leur part, tiennent aussi des élections, mais dites « sans choix ». C’est la logique du parti unique, ce qui n’est pas le cas en Russie. Ce qui différencie réellement la Russie des démocraties occidentales, ce n’est pas ses institutions électorales, mais plutôt les « règles du jeu » qui ne sont pas les mêmes pour tou·te·s. Difficulté à s’enregistrer comme candidat·e officiel·le, accès inégal aux ressources, utilisation de l’appareil étatique pour maximiser les votes en faveur du parti dominant, plusieurs moyens sont utilisés pour décourager l’opposition politique. Le cas d’Alexei Navalny a bien démontré ce stratagème. Grand dénonciateur de la corruption en Russie, Navalny a vu sa candidature refusée par la CEC, en raison d’une condamnation passée. En 2009, Navalny a été accusé d’avoir détourné 400 000 euros au détriment de la compagnie d’exploitation forestière Kirovles, alors qu’il occupait le poste de conseiller du gouverneur de la région de Kirov. L’affaire s’est conclue en 2013 par une condamnation à cinq ans de prison, mais quelques mois après le jugement, Navalny a pu échapper à la prison avec conditions (peine avec sursis). Trois ans plus tard, la Cour européenne des droits de l’Homme de Strasbourg a déclaré que les droits de l’accusé avaient été bafoués dans cette affaire, la Cour suprême russe a annulé la condamnation et ouvert un nouveau procès qui a commencé en septembre 2016. Curieusement, le deuxième procès s’est achevé le 8 février 2017, et Navalny a finalement été condamné à cinq ans de prison et a payé une amende de 500 000 roubles (11 215 $), alors qu’il avait déjà annoncé sa candidature à l’élection de 2018[xxvi].
Ainsi, les élections n’ont plus comme fonction de choisir un·e dirigeant·e, mais plutôt de légitimer le pouvoir du président en place. Navalny a tenté d’inciter le boycott de l’élection, mais le haut taux de participation prouve que son appel n’a pas porté fruit. L’élection de 2018 ne laisse guère envisager une transformation du régime en Russie. D’ici 2024, il y a fort à parier que Vladimir Poutine choisira lui-même son ou sa successeur·e, puisqu’il sera alors âgé de 70 ans.
[v] Elena A. Chebankova, Civil society in Putin’s Russia, BASEES/Routledge series on Russian and East European Studies 87 (London ; New York: Routledge, 2013), p.60.
[xvi] Либерально-демократическая партия России, « Экономика — Официальный сайт ЛДПР, информационное агентство ЛДПР, новости ЛДПР », 1er février 2016, https://ldpr.ru/party/offer_ldpr/economy/.
Au Myanmar, en dépit des récentes réformes du pouvoir et de l’arrivée au poste de conseillère d’État de la lauréate du prix Nobel de la Paix Aung San Suu Kyi, certaines minorités ethnoreligieuses, dont les Rohingyas, une ethnie musulmane, sont toujours victimes d’une exclusion systématique et d’une violence génocidaire.
Pendant que la dirigeante de facto du pays nie l’ampleur de la situation, les pays du Nord, dont le Canada, reprennent les investissements et les programmes d’aide dans le pays et y exploitent les importantes ressources minières. Au début du mois de juin 2017, le premier ministre Justin Trudeau a reçu madame Aung San Suu Kyi après lui avoir remis la citoyenneté canadienne honoraire. Alors qu’Amnistie internationale, l’ONU et plusieurs journalistes parlent d’un génocide, l’International Crisis Group parle plutôt d’une insurrection djihadiste, laissant entendre que la répression subie par les Rohingyas serait justifiée. Ces allégations seraient sans fondement selon Nur Hasim, président de l’Association canadienne des Rohingyas birmans, avec lequel nous avons pu nous entretenir.
Myanmar 101
La Birmanie, aujourd’hui connue sous le nom Myanmar, est un pays d’Asie situé entre l’Inde, le Bangladesh, la Chine, le Laos et la Thaïlande. Elle a gagné son indépendance de l’Empire britannique en 1948. Le pays a été gouverné par un régime démocratique jusqu’en 1962, année d’un coup d’État militaire et de la naissance d’un des régimes les plus totalitaires au monde. Par convenance, la junte s’était déclarée socialiste. L’armée est restée officiellement au pouvoir jusqu’au moment des réformes politiques en 2012. Le Myanmar regroupe un grand nombre d’ethnies : Bamars, Shans, Môns, Karens, Chins, Kachins, Arakanais, etc. Près de 80 %[i] de la population, dont la classe dirigeante, adhère au bouddhisme theravada. Les chrétien·ne·s et les musulman·e·s représentent environ 8 % et 4 % de la population, respectivement[ii].
Le pouvoir militaire, qui était représenté jusqu’à tout récemment par le Parti pour l’union pour la solidarité et le développement (PUSD), a fondé son hégémonie sur une idéologie raciste. Le parti de Suu Kyi, la Ligue nationale pour la démocratie (National League for Democracy — NLD), s’est servi de cette même idéologie pour mobiliser certains mouvements sociaux et religieux afin de faire pression sur le gouvernement militaire et d’obtenir des réformes. Ce paradigme de l’identité nationale birmane qui perdure et qui exclut les minorités ethnoreligieuses a été construit par des décennies de dictature. Il se trouve fortement ancré dans la conscience collective des habitant·e·s du Myanmar.
Pour implanter cette idéologie, le régime a eu recours à certaines falsifications historiques quant à l’origine des Rohingyas, une minorité musulmane qui compte près de 2 millions de personnes, dont plus de la moitié aurait migré à l’extérieur du Myanmar[iii]. Pour l’État birman, les Rohingyas n’existent pas ; ce sont des Bengalis (habitant·e·s de l’actuel Bangladesh et du Bengale de l’Ouest, en Inde) qui ont été amené·e·s par les Britanniques afin de coloniser le pays. L’État d’Arakan (ou Rakhine), dans lequel habitent les Rohingyas, était un royaume distinct de la Birmanie. Les Britanniques ont annexé l’Arakan en 1826, après une guerre contre les Birman·e·s qui avaient conquis ce territoire en 1784. En 1886, les Britanniques ont conquis le reste de la Birmanie et en ont fait une colonie distincte, en y annexant l’Arakan en 1937. Ainsi, en 1948, lors de l’indépendance, le Rakhine a été inclus dans la Birmanie indépendante, comme résultat d’un découpage colonial. Cependant, le discours de l’État du Myanmar, développé par la dictature et maintenu par madame Aung San Suu Kyi, affirme qu’il n’y avait pas de Rohingyas en Arakan avant 1824, ce qui est faux. Les Rohingyas étaient déjà présent·e·s avant l’invasion birmane de 1784. Qui plus est, ce discours prétend que, puisque les Rohingyas ne seraient arrivé·e·s que « tardivement », elles et ils ne seraient pas de véritables citoyen·ne·s birman·e·s. Cette intolérance s’est peu à peu institutionnalisée.
En 1962, certain·e·s Rohingyas soutenaient le régime et « la voix birmane vers le socialisme », modèle politique conçu par la junte, mélange de bouddhisme et de marxisme. Certain·e·s ont même servi au sein du Parti. Pourtant, rédigée en 1974, la Constitution de la République socialiste de l’Union de Birmanie insistait pour que les Rohingyas acceptent de porter des cartes d’identité qui les décrivaient comme des « étrangers et étrangères ». La Loi sur la citoyenneté birmane de 1982 est allée plus loin en les excluant totalement de la nationalité birmane, les rendant apatrides. Puis, le 31 août 2015, l’ancien président Thein Sein a signé une loi pour la « protection de la race et de la religion », restreignant leur liberté religieuse, leurs droits matrimoniaux ou reproductifs. Cette loi cherche à exclure les Rohingyas comme un groupe ethnoreligieux distinct. Malheureusement, le NLD de Aung San Suu Kyi semble reprendre ce discours et les réformes démocratiques ressemblent davantage à un partage du pouvoir entre le NLD et les militaires[iv].
La montée d’Aung San Suu Kyi au pouvoir : les étapes récentes[v]
L’oppression des Rohingyas
Lors d’une déclaration faite au sous-comité international des droits de la personne le 19 mai 2016, Nur Hasim, réfugié rohingya, interprète et président de l’Organisation canadienne des Rohingyas Birmans, a décrit la situation subie par son peuple[vi]. Il affirme que, depuis 2012, des attentats génocidaires ont été perpétrés contre les Rohingyas et d’autres musulman·e·s, rasant leurs villages, leurs demeures et leurs propriétés. Le nouveau gouvernement du NLD n’a fait preuve d’aucune volonté de leur garantir la liberté de mouvement ou l’accès à la nourriture, à l’eau ou à l’aide humanitaire. Les politiques du gouvernement et les activités de groupes radicaux bouddhistes poussent des dizaines de milliers de Rohingyas à l’exil. Elles et ils fuient fréquemment dans les pays voisins, où les risques de mauvais traitements, de refoulement, ou de tomber entre les mains de trafiquant·e·s demeurent. Beaucoup se noient en essayant de s’échapper sur des embarcations délabrées.
Pendant ce temps, Aung San Suu Kyi garde le silence et refuse d’utiliser ou d’entendre le terme « Rohingya ». L’arrivée de son gouvernement au pouvoir constituait une opportunité de changer la situation, ce qu’elle ne semble avoir aucune envie de faire. En novembre 2015, après les élections, U Win Htein, un des dignitaires et porte-parole du NLD, a affirmé que la question n’était pas une priorité[vii]. En avril, le ministre des Affaires religieuses Aung Ko a affirmé que seuls les bouddhistes pouvaient être des citoyen·ne·s à part entière et que les autres ne pouvaient être que des citoyen·ne·s de seconde classe[viii]. De son côté, Aung San Suu Kyi n’a signifié d’aucune façon une quelconque opposition à la répression des Rohingyas[ix].
Le 13 juin 2017, nous avons contacté monsieur Hasim et lui avons posé quelques questions. Nous lui avons d’abord demandé de nous mettre à jour sur la situation dans l’État d’Arakan. Selon lui, les forces de sécurité birmanes mènent des attaques constantes contre les Rohingyas. Depuis 2016, « selon des rapports non officiels, plus d’un millier de Rohingyas auraient été tué·e·s, 400 000 femmes et filles auraient été violées, plus de 2500 maisons auraient été brûlées et plus de 95 000 auraient fui au Bangladesh pour échapper aux massacres ». Celles et ceux qui auraient fui dans les camps de réfugié·e·s souffriraient d’un manque de nourriture, de soins médicaux, de protection et d’hygiène. Depuis que le cyclone Mora a balayé le camp de réfugié·e·s le 31 mai 2017, les personnes déplacées vivent à la belle étoile. Monsieur Hasim a ajouté : « La semaine dernière, j’ai reçu des informations concernant une opération des forces de sécurité birmane contre un village nommé Shab Bazar dans l’agglomération de Buthidaung. Ces dernières prétendaient être à la recherche de rebelles. De nombreuses maisons rohingyas ont été brûlées, des femmes ont été violées. De nombreux Rohingyas ont été arrêté·e·s et plus d’un millier ont pris la fuite. »
Même si cela a été peu traité dans les médias occidentaux, le NLD aurait été soutenu et appuyé par d’importants groupes racistes. Le mouvement des moines safran à l’origine de la révolte de 2007 aurait utilisé la violence à de multiples reprises contre les Rohingyas[x]. Le mouvement 969 et le Ma Ba Tha (Association pour la protection de la race et de la religion) en seraient d’autres exemples[xi]. Après l’élection de Suu Kyi comme conseillère d’État, ces regroupements auraient acquis l’entière liberté de mener leurs activités génocidaires. Joseph Thomas, éditeur en chef du périodique géopolitique établi en Thaïlande The New Atlas, explique plus amplement comment Aung San Suu Kyi se serait hissée au pouvoir[xii]. Les gouvernements des États-Unis et du Royaume-Uni ont passé des décennies et des millions de dollars à créer l’opposition politique qui a mené à l’élection de la première conseillère d’État, et ce, par l’entremise d’alliances et d’associations de moines qui sont impliqué·e·s dans la persécution des Rohingyas. Ces moines entretiennent de par leur discours une idéologie xénophobe qui voit les musulman·e·s comme des étrangères et des étrangers « menaçant la Birmanie », faisant écho à l’idéologie de la junte militaire birmane, mais donnant lieu à des paroles et des actions d’autant plus violentes[xiii]. Les médias en ont très peu fait mention et restent ambigus quant aux auteur·e·s de ces crimes contre l’humanité. L’International Crisis Group (ICG), un laboratoire d’idées établi à Bruxelles et financé par certaines des plus importantes multinationales de la planète, a produit tout un discours des plus discutables, qui serait utilisé à des fins de désinformation. Dans un rapport intitulé Myanmar: A New Muslim Insurgency in Rakhine State[xiv], le groupe a fait état d’une prétendue insurrection rohingya, invention qui aurait été reprise dans les médias à travers l’Europe et les Amériques. Selon le laboratoire d’idées belge, il s’agirait d’un mouvement armé soutenu par l’Arabie saoudite nommé Harakah Al-Yaqin (le mouvement de la foi).
Nous avons abordé la question de ces deux discours tout à fait contradictoires avec monsieur Hasim. Selon lui, il ne fait aucun doute que le Myanmar est le théâtre d’un nettoyage ethnique. Il ajoute que, malheureusement, les médias n’ont pas eu accès au terrain, en raison des restrictions du gouvernement en ce qui a trait à la libre circulation des journalistes. La majorité des informations sur l’État du Rakhine proviennent d’agences favorables à l’État birman ou lui appartenant (Myanmar Ahlin, Global New Light of Myanmar), contrôlés d’une manière ou d’une autre par le ministre de l’Information, qui délivre les permis aux médias privés et dirige les médias d’État[xv]. Selon le comité pour la protection des journalistes, en 2015, le Myanmar était encore parmi les dix pays les plus censurés au monde[xvi]. Malheureusement, même si après deux années, les chiffres semblent présenter le pays sous un jour plus favorable, la situation ne serait pas près de s’améliorer. L’autocensure serait également pratique courante[xvii]. Les médias indépendants ont dû se limiter à des informations obtenues par téléphone et par le visionnement de vidéos en ligne. Certain·e·s journalistes sont également entré·e·s clandestinement dans les régions touchées. Dans tous les cas, elles et ils arrivent à la conclusion que des massacres ont été commis contre les Rohingyas. Monsieur Hasim ne nous a pas lui-même nommé d’exemple de médias indépendants, mais nous pouvons affirmer que les médias cités comme sources dans cet article en font partie. Pour ce qui est du rapport de l’ICG, monsieur Hasim affirme qu’il a été rédigé « sans connaître quoi que ce soit ». Selon lui, il n’existe aucune preuve de l’existence d’une insurrection islamique au Myanmar. Certes, certains groupes rohingyas armés existaient avant 1995, mais ils ont depuis rendu les armes. L’idée propagée par l’ICG pourrait émaner du gouvernement du Myanmar et des extrémistes bouddhistes. Monsieur Hasim est également surpris par le fait que, malgré l’existence d’autres regroupements armés d’allégeance ethnique comme l’Armée de libération de l’Arakan (ALA), l’Armée de l’indépendance du Kachin (KIA), l’Union nationale Karen (KNU), ces derniers ne soient pas appelés terroristes, ou même mentionnés. Il semble que ce soit les Rohingyas qui ont été pris pour cible parce qu’elles et ils menacent le discours de la « démocratisation » et le fait que ce groupe est musulman a permis de plus facilement les associer à « la menace islamiste » et aux enjeux de « sécurité ».
Ne Myo Win est un militant birman qui écrit de Rangoon pour le média alternatif Rohingya Vision TV. Il analyse un peu plus en détail le rapport de l’International Crisis Group et affirme que ce dernier tenterait de détourner l’attention du génocide en décrivant l’émergence d’une présumée insurrection islamiste soutenue par l’Arabie saoudite et le Pakistan, alors qu’il ne fait aucune mention d’autres groupes insurgés, qui existent pourtant, ou avec quels pouvoirs ces derniers entretiennent des liens[xviii]. Le rapport contient aussi des images des présumés insurgés, qui ne semblent être que des paysans munis d’armes rudimentaires. L’ICG prétend avoir interviewé quatre des membres du mouvement, dans une zone qui est en principe interdite aux organisations humanitaires et aux médias. L’auteur met beaucoup en cause la crédibilité de l’organisation et monsieur Win croit que le contenu de ce rapport pourrait avoir quatre objectifs : « justifier les exactions commises contre les Rohingyas, étouffer leur cause dans le contexte de la guerre au terrorisme et en faire un des éléments des enjeux de sécurité internationale, aliéner les Rohingyas à la communauté internationale, miner l’influence de celles et ceux qui dénoncent le génocide et diminuer la pression exercée sur le gouvernement birman[xix] ».
Selon Joseph Thomas, derrière ces manœuvres médiatiques, les États-Unis tenteraient d’étendre leur influence en Asie au détriment de celle de la Chine, aussi très active dans la région dans sa convoitise de ressources minières[xx]. Il affirme que le nettoyage était prévisible et découle directement du soutien de l’Occident à Aung San Suu Kyi. Qui plus est, The Guardian[xxi] et le Time[xxii], entre autres médias, ont présenté le moine Wirathu, instigateur du mouvement 696 surnommé le « Ben Laden du Bouddhisme[xxiii] », comme l’incarnation du bouddhisme extrémiste, sans donner de très amples explications sur le rôle joué par ce dernier dans la crise. Selon l’auteur, cela s’intégrerait dans une attitude généralisée des médias occidentaux à omettre de mentionner les liens entre Suu Kyi et la crise actuelle dans l’État du Rakhine[xxiv]. Nous avons questionné monsieur Hasim sur la responsabilité de Aung San Suu Kyi dans le génocide. Selon lui, il ne fait aucun doute que cette dernière est directement responsable du génocide. Alors que certain·e·s analystes pro-NLD argumentent que parler des Rohingyas pourrait entraver le processus de démocratisation, il affirme, outré, qu’il est inacceptable de laisser mourir plus d’un million de Rohingyas pour prétendument sauver « la démocratie ». Pourtant, ce serait là le pari sur lequel miserait Suu Kyi. Pour ce qui est du moine Wirathu, monsieur Hasim affirme que celui-ci est soutenu par le gouvernement dans la propagation de son discours haineux. Enfin, concernant la visite de Aung San Suu Kyi au Canada et la possibilité pour notre gouvernement de faire pression sur le Myanmar pour qu’arrêtent les massacres, il a répondu que le Canada fournissait effectivement une aide au Myanmar dans son processus de démocratisation. Depuis les réformes politiques, notre gouvernement aurait fourni 100 millions de dollars en aide. Monsieur Hasim affirme avoir contacté un conseiller en politiques du Bureau des Affaires étrangères à Ottawa pour lui faire part de la situation, sans que cela n’ait aucune répercussion.
Conclusion : les affaires, une raison de sous-estimer la crise ?
Monsieur Nur Hasim nous l’affirme sans détour : « Le gouvernement canadien ne fait aucune pression sur le Myanmar, car il souhaite maintenir de bonnes relations afin de mener des affaires et protéger ses intérêts ». La présence d’entreprises canadiennes au Myanmar n’est pas récente. Qui plus est, le gouvernement du Canada offre son soutien à ses entreprises, souvent de façon à s’allier aux investisseurs, aux investisseuses et à ces entreprises contre les populations locales, et ce, de différentes manières. Le gouvernement finance les entreprises canadiennes à l’aide de prêts et d’assurances et offre aussi du soutien politique et financier par l’entremise de ses ambassades à l’étranger. Dans certains cas, le corps diplomatique serait intervenu dans des cas de poursuites judiciaires pour défendre les entreprises. La défunte agence de développement du Canada avait même offert du soutien technique pour modifier le code minier de certains pays afin de faciliter la pénétration par des entreprises étrangères du secteur minier local. Ivanhoe Mines est une des entreprises minières canadiennes qui a fait affaire au Myanmar de 1996 à 2010 dans le cadre d’une coentreprise avec la junte militaire exploitant le dépôt de cuivre de Monywa. Le projet a depuis été transféré à une coentreprise sino-birman[xxv]. À partir de 2012, la porte a été grande ouverte aux multinationales, au profit des intérêts de la junte militaire, et ce, en dépit du manque de régulations et de mesures de protection des droits de la personne. La même année, le projet de Monywa a fait l’objet d’une couverture médiatique importante. Plus de 5000 acres de terrain auraient été confisquées à des fermières et fermiers, sans compensation. Les communautés ont manifesté et ont été réprimées par les forces de l’État. Au moins deux autres entreprises canadiennes feraient également des affaires au pays, Leeward Capital Corp et Jet Gold Corp. Elles exploitaient d’abord de l’or avant de passer à l’achat et la vente de burmite, de l’ambre contenant des insectes, à des musées et autres clients similaires[xxvi].
Nous avons contacté Affaires mondiales Canada pour nous entretenir avec le ministère sur le sujet. Après une longue attente, nous avons reçu une laconique réponse de Jocelyne Sweet, porte-parole du ministère, expliquant que le Canada avait assoupli les sanctions économiques contre le Myanmar en 2012 et nommé un ambassadeur en 2013. Un programme d’aide au développement bilatéral a également été instauré en 2014. Cela n’a rien d’inusité, sans oublier que, comme susmentionné, les ambassades jouent souvent le rôle de facilitatrices pour les entreprises. Aussi, il est à noter que l’aide bilatérale implique des transferts de fonds ou des prêts contractés entre deux gouvernements (par opposition à l’aide multilatérale, qui est octroyée par l’intermédiaire d’organisations et de programmes internationaux). Par conséquent, l’aide bilatérale est le plus souvent octroyée en fonction d’intérêts politiques ou économiques et assortie de conditions. Pour ce qui est des Rohingyas, la porte-parole a affirmé que monsieur Justin Trudeau et la ministre Chrystia Freeland « avaient transmis leurs inquiétudes » à la conseillère d’État lors de sa visite en juin, et avaient annoncé « 4,5 millions en aide humanitaire pour l’année 2017 » pour répondre aux besoins des populations déplacées, ce qui reste peu convaincant, étant donné que ce serait le gouvernement du Myanmar lui-même qui serait responsable du problème. Enfin, pour ce qui des activités des entreprises canadiennes à l’étranger, la porte-parole du ministère admet que « les entreprises et les collectivités peuvent avoir de la difficulté à s’assurer que les projets profitent tant à la collectivité qu’à l’entreprise » et affirme que le Canada fait la promotion de la responsabilité sociale des entreprises (RSE), sans toutefois fournir de détails. Il est décevant d’avoir à attendre des semaines pour une réponse aussi insatisfaisante, qui n’aide pas le moins du monde à dissiper nos doutes quant aux motifs qui guident les relations actuelles du Canada avec le Myanmar et son attitude passive face à la crise au Rakhine.
[xvi] Committee to Protect Journalists, 10 avril 2015, « 10 most censored countries », Committee to Protect Journalists, New York. cpj.org/2015/04/10-most-censored-countries.php
[xvii] Shawn W. Crispin, 5 juillet 2017, « Myanmar: One year under Suu Kyi, press freedom lags behind democratic progress », Committee to Protect Journalists, New York. cpj.org/blog/2017/06/myanmar-one-year-under-suu-kyi-press-freedom-lags-.php ; Joshua Kurlantzick, 6 juillet 2017, « The NLD-Led Government in Myanmar Looks Eerily Familiar on Press Freedom », Council on Foreign Relations, New York. www.cfr.org/blog-post/nld-led-government-myanmar-looks-eerily-familiar-p… Kevin Ponniah, 3 juillet 2017, « Press freedom ‘under threat’ in new Myanmar », BBC News, London. www.bbc.com/news/world-asia-40448504
[xxv] Amnistie Internationale, 9 février 2015, « Myanmar: Canadian mining company colluding in serious abuses and illegality », Amnistie internationale Canada, Ottawa. www.amnesty.ca/news/news-releases/myanmar-canadian-mining-company-collud… Amnistie internationale, 2015, « Open for Business? Corporate crime and abuses at Myanmar copper mines ». Amnistie internationale, Londres. www.amnestyusa.org/reports/open-for-business-corporate-crime-and-abuses-… Canadian Network on Corporate Accountability, 2007, Dirty Business, dirty practices: How the Federal Government supports Canadian Mining, Oil and Gas Companies Abroad, Rapport, Canadian Network of Corporate Accessibility, Ottawa. www.halifaxinitiative.org/sites/halifaxinitiative.org/files/DirtyPractic… Christopher Pollon, C, 12 octobre 2007, « Canadian Miners Sour on Burma: Ties with junta earned millions for BC-based Ivanhoe », The Tyee, Vancouver. thetyee.ca/News/2007/10/12/BCBurmaMiners/
Depuis l’arrivée au pouvoir du président Xi Jinping en mars 2013, le durcissement de la législation envers toute forme de dissidence sur la Toile – et plus largement à l’endroit de la société civile – semble révéler une certaine « tentation totalitaire du régime[i] » et donne un aperçu de « la nouvelle ère[ii] » annoncée par le président chinois en clôture du 19e congrès du Parti communiste.
La nouvelle révolution culturelle de l’Internet chinois
Le 24 octobre dernier, les délégué·e·s présent·e·s au congrès du Parti communiste chinois (PCC) ont confié un deuxième mandat d’une durée de cinq ans au président Xi Jinping en plus d’inscrire noir sur blanc dans la charte du PCC les grandes lignes de sa pensée[iii], le plaçant ainsi de facto aux côtés de Mao Zedong, père de la République populaire de Chine (RPC). Depuis l’arrivée au pouvoir en 2013 de celui que plusieurs surnomment Xi Dada (tonton Xi), le gigantesque dispositif de surveillance et de censure d’Internet – connu sous le nom de Grande Muraille électronique, ou de cybermuraille – n’a cessé de voir ses prérogatives étendues et ses outils de censure renforcés[iv].
La campagne de « purification d’Internet[v] » lancée au printemps 2014 est, à ce titre, un exemple parmi tant d’autres de cette volonté de l’État chinois d’accroître son arsenal législatif sur la Toile afin de lutter contre tout contenu jugé immoral ou illégal. Officiellement présentée comme étant l’occasion d’identifier et de supprimer les contenus à teneur pornographique, cette campagne provoqua de nombreuses réactions parmi les internautes né·e·s au lendemain des événements de Tian’anmen. Plusieurs moquèrent le rigorisme de cette nouvelle mesure et osèrent faire le rapprochement avec la Révolution culturelle maoïste des années 1950 en déclarant : « Finalement, nous aussi nous aurons notre Révolution culturelle[vi]. »
Aujourd’hui, cette révolution est en marche et l’État chinois semble peu enclin à plaisanter avec le contrôle de son cyberespace. De fait, c’est dans le contexte d’une cristallisation de la répression exercée par l’appareil sécuritaire que le 7 novembre 2016, le parlement chinois a adopté une loi obligeant les entreprises étrangères à coopérer afin de « protéger la sécurité nationale[vii] », tout en resserrant les règles liées à l’activité des internautes. Cette mesure rejoint d’ailleurs la longue liste de lois qui, depuis 2013, visent à renforcer la mainmise du pouvoir chinois sur la toile et par là même, étendre son contrôle sur la société civile.
Éloigner l’extérieur pour mieux contrôler l’intérieur
Historiquement, la Grande Muraille électronique semble s’inscrire dans une certaine continuité de la logique politique adoptée par le pouvoir chinois qui consiste à préserver sa légitimité politique à travers un contrôle systématique de sa population. Effectivement, d’un point de vue historique, le pouvoir central chinois a constamment cherché à fonder, à ériger, voire à édifier son pouvoir sur une structure, à la fois concrète et symbolique, une structure qui protège en même temps qu’elle enferme : le mur. C’est du moins la théorie du sinologue américain Owen Lattimore qui, en 1937, avançait l’idée selon laquelle « la construction de murs semble s’inscrire dans l’identité collective chinoise dès ses débuts »[viii]. Ce « réflexe du mur[ix] » qui consiste à édifier des murailles – dont la Grande Muraille de Chine est en soi l’expression la plus concrète – afin de préserver l’intégrité de l’empire[x] serait, selon cette lecture, le fruit d’une longue tradition d’un pouvoir qui a continuellement cherché à éloigner l’extérieur pour mieux contrôler l’intérieur. À cet égard, la cybermuraille semble donc être une forme de réactualisation moderne de cette doctrine politique millénaire présente sous les différentes dynasties ayant dirigé la Chine.
Le contrôle d’Internet comme logique de conservation du pouvoir
Si en 2018, à l’heure de l’extension rapide du Web chinois – 772 millions d’internautes recensé·e·s au 1er février 2018[xi] contre 5000 en 1995[xii] – les autorités tendent à accroître leur emprise sur l’Internet en développant massivement les capacités de la cybermuraille, c’est que le pouvoir cherche aujourd’hui avant tout à évacuer toute source potentielle d’instabilité intérieure, alors même que la Chine entend désormais jouer le rôle de leader de premier plan sur la scène internationale. Néanmoins, malgré l’apparent sursaut autoritaire constaté ces dernières années, le développement des mécanismes de contrôle de l’Internet n’est pas nouveau et a commencé bien avant l’ascension au pouvoir du président Xi Jinping[xiii]. En effet, la Grande Muraille électronique, qui ceinture aujourd’hui le réseau chinois, a d’abord été pensée et conçue à la fin des années 1990 comme un dispositif de surveillance et de contrôle susceptible de préserver la légitimité d’un régime faiblissant et en proie à un « sentiment d’insécurité persistant[xiv] » depuis le soulèvement populaire de la place Tian’anmen au printemps 1989.
Symptôme chinois emblématique de l’effondrement du communisme comme « système de valeur[xv] » à l’aube des années 1990, Tian’anmen a eu pour effet d’inciter le PCC à revoir son modèle de gouvernance ainsi qu’à repenser sa logique politique. C’est d’ailleurs durant cette période de forte instabilité que le Parti décida de mettre son destin en jeu en favorisant le développement de nouveaux secteurs de croissance économique susceptibles de raviver le nationalisme et de saper les critiques adressées au régime[xvi]. Ainsi, dès son apparition en 1994, Internet fut rapidement considéré par le gouvernement chinois comme un outil au fort potentiel économique et stratégique[xvii] devant faire l’objet d’un développement strictement encadré par l’État. Son développement exponentiel lors des deux années qui suivirent obligea le pouvoir à prendre conscience de l’importance d’assurer l’étanchéité du réseau vis-à-vis de l’influence étrangère – perçue comme « déstructurante et déstabilisatrice[xviii] » – au risque de voir s’effriter la stabilité politique chèrement retrouvée depuis la répression sanglante de Tian’anmen.
La cybermuraille comme vaste dispositif de surveillance de masse
Conçue au départ comme un mur d’enceinte virtuel ayant pour objectif de ceinturer l’ensemble du réseau chinois et d’en contrôler les points d’accès[xix], la cybermuraille fut donc peu à peu érigée comme un immense dispositif voué à capter et récolter les données présentes sur la Toile tout en préservant l’intégrité du régime contre d’éventuelles pressions extérieures. C’est donc essentiellement à des fins de régulation et de contrôle qu’à partir de 1996, le ministère de la Sécurité publique (MSP) lança, avec l’aide de plusieurs firmes étrangères, le vaste projet de Bouclier d’or (Jin Dun) – à l’origine de la Grande Muraille électronique – sorte de gigantesque pare-feu informatique intégré directement au réseau chinois. Parmi les entreprises ayant participé à l’élaboration de ce projet, on retrouve une société canadienne aujourd’hui disparue, Nortel Networks. Celle-ci avait alors activement participé au développement des capacités de traçage et de filtrage du dispositif en concevant l’outil Internet Personnel ayant pour tâche de rendre possible l’identification des abonné·e·s en établissant un lien direct entre leur adresse IP (Internet Protocol) et leur véritable identité[xx].
D’un point de vue technique, la Grande Muraille s’apparente donc aujourd’hui à un dispositif informatique dont l’objectif principal est la surveillance de masse. Autrement dit, comme l’explique André Mondoux, professeur à l’École des médias de l’UQAM, comme tout dispositif de surveillance de masse, la cybermuraille implique une collecte massive de données (big data) en vue d’anticiper et de gérer les flux d’informations présents sur le réseau[xxi]. Véritable tour de contrôle d’Internet, le fonctionnement de la Grande Muraille électronique repose principalement sur des outils de traçage, de « filtrage et de blocage[xxii] » visant à maîtriser la circulation de l’information[xxiii] par le suivi et l’altération des processus informatiques impliquant les adresses IP, les filtres DNS et les URLpermettant l’accès à certains sites présent sur le World Wide Web (www).
Cyberpolice, responsabilisation pénale et autocensure
En plus de bénéficier d’une architecture informatique extrêmement sophistiquée, le dispositif de surveillance mis en place par le gouvernement chinois s’appuie également sur une « patrouille policière de surveillance permanente[xxiv] », composée d’environ 50 000 fonctionnaires chargé·e·s d’écumer le web à la recherche de propos séditieux. À cela s’ajoute également un système électronique de délation en « temps réel » prenant la forme de deux mascottes virtuelles en uniforme nommées Jinging et Chacha. Couramment utilisé, ce système vise à « encourager la participation [des] internaute[s] au contrôle de l’Internet[xxv] » qui, d’un simple clic, peuvent alerter les autorités pour toute infraction aperçue sur la Toile[xxvi]. Aussi, en plus d’assurer une censure intégrale des contenus jugés illégaux ou inopportuns, l’État chinois procède également à une forme de « canalisation de l’opinion publique[xxvii] » grâce à la collaboration active de centaines de milliers de militant·e·s du PCC surnommé·e·s wu mao dang, responsables d’inonder les espaces de discussion virtuels de commentaires favorables au régime[xxviii].
Cette surveillance aussi active que massive exercée par l’appareil sécuritaire de l’État chinois se résume en une sorte de panoptique faisant constamment planer le doute quant à l’éventualité d’être épié·e ou dénoncé·e. Ce « système de responsabilisation[xxix] » destiné à encadrer et orienter le comportement des usagères et usagers ainsi que des fournisseurs d’accès à Internet est fondé sur l’autocensure de quiconque formule, véhicule ou héberge des propos jugés « subversifs[xxx] » ou contrevenant à la loi. Depuis 2013 et l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping, la loi prévoit d’ailleurs une peine allant jusqu’à trois ans de prison pour toute publication de rumeurs ou de messages « délictueux » vue plus de 5 000 fois ou partagée plus de 500 fois[xxxi] sur Weibo, populaire site de microblogues semblable à Twitter.
En outre, les autorités chinoises médiatisent abondamment les arrestations de cyberdissident·e·s, tout en maintenant le flou sur la ligne à ne pas franchir, renforçant ainsi l’autocensure des fournisseurs d’accès à Internet, ainsi que des internautes[xxxii], par « principe de précaution[xxxiii] ». Certaines prises de position telles que « signer une pétition en ligne, appeler à la réforme, critiquer ouvertement le gouvernement, faire référence aux événements de Tian’anmen, soutenir la secte Falungong ou les dissident·e·s politiques[xxxiv] » demeurent toutefois lourdes de conséquences. À l’heure actuelle, la principale difficulté rencontrée par les internautes chinois·es soumis·es à une « législation et une répression sévères[xxxv] » réside ainsi essentiellement dans le fait que « le champ des sujets inabordables ou sensibles[xxxvi] » est encore particulièrement étendu et peu balisé. En l’occurrence, tout sentiment contestataire exprimé au sein de l’espace public est passible de sanctions et est la plupart du temps durement réprimé. Dans ce contexte, le seul fait de manifester ou de participer à une grève relève de « formes d’engagement très avancées[xxxvii] ».
Vers une société de contrôle ?
La tendance observée ces dernières années révèle que la crispation du régime sur la question de la surveillance d’Internet coïncide généralement avec l’existence de contextes sociopolitiques particuliers. Les années 2008 et 2009 sont d’ailleurs assez révélatrices de ces pratiques cycliques d’un pouvoir cherchant à accroître ses capacités de surveillance et de censure lors d’événements susceptibles de le déstabiliser. Durant cette période, la Chine a successivement détrôné les États-Unis comme premier pays en nombre d’internautes[xxxviii], réprimé durement de violentes émeutes au Tibet au début du mois de mars 2008[xxxix], accueilli à Pékin les premiers Jeux olympiques de son histoire, en plus d’étouffer un nouveau soulèvement populaire de la minorité ouïghoure au Xinjiang à l’été 2009[xl]. Ces événements ont mis une pression politique et médiatique énorme sur le pouvoir et ont incité le président d’alors, Hu Jintao, à resserrer l’emprise de l’État sur les médias[xli] tout en augmentant considérablement les outils mis à la disposition des organes de sécurité et des corps policiers du pays.
Par conséquent, au cours des derniers mois et notamment en prévision du 19e congrès du PCC d’octobre dernier, le gouvernement chinois a logiquement redoublé d’efforts afin que soit respecté le « nouveau corpus[xlii] » de lois sécuritaires, entérinant de fait « un encadrement accru de la société civile et une persécution assumée des voix critiques[xliii] ». L’entrée en vigueur le 1er février dernier d’une nouvelle loi interdisant aux citoyen·ne·s chinois·es l’usage de VPN (Virtual Private Network) – à l’instar de la Russie ayant interdit leur l’utilisation depuis le 31 juillet 2017 – tend à démontrer encore une fois la volonté de l’État chinois d’accroître son contrôle sur la Toile. Cette nouvelle mesure, qui vise à empêcher tout contournement de la Grande Muraille par les internautes, semble être en parfaite adéquation avec la mise en place progressive d’une société de contrôle étendue et très sophistiquée, usant des dernières avancées de l’industrie du big data et de l’intelligence artificielle pour étendre son emprise sur les derniers interstices ayant pu échapper à son regard.
Crédit photo: Dominik Vanyi
[i] Brice Pedroletti, 27 décembre 2017, « Comment Xi Jinping a réinventé la dictature », Le monde.
[ii] Ibid.
[iii] Ibid.
[iv] Séverie Arsène, 2017. « L’opinion publique en ligne et la mise en ordre du régime chinois », Participations, vol. 1, n° 17, p. 50.
[v] Dulu Meiti, 7 mai 2014, « Chine. Au nom de la lutte contre la pornographie », Courriel international.
[vi] Ibid.
[vii] Ludovic Ehret (AFP), 7 novembre 2016.,« La Chine adopte une loi pour mieux surveiller Internet », Le Devoir.
[viii] Op.cit., Marie-Hélène Pozzar, p. 90.
[ix] Ibid., p. 91.
[x] Ibid., p. 92.
[xi] AFP, 1er février 2018, « La Chine compte plus de 770 millions d’internautes », La Presse, Pékin.
[xii] Frédérick Douzet, 2007, « Les frontières chinoises de l’Internet », Hérodote, vol. 2, n° 125, p. 128.
[xiii] Op.cit., Séverine Arsène, p. 48.
[xiv] Op.cit., Marie-Hélène Pozzar, p. 105.
[xv] Ibid., p. 104.
[xvi] Ibid., p. 104.
[xvii] Ping Huang et Michèle Rioux, 2015, « Gouvernance de l’Internet – vers l’émergence d’une cyberpuissance chinoise ? », Monde chinois, vol. 1, n° 41, p. 81.
[xviii] Op.cit., Marie-Hélène Pozzar, p. 93.
[xix] Entrevue téléphonique réalisée le 23 janvier 2018 avec Olga Alexeeva, professeure d’histoire à l’UQAM, spécialiste en géopolitique de la Chine.
[xx] Ibid., p. 103.
[xxi] Entrevue téléphonique réalisée le 22 janvier 2018 avec André Mondoux, professeur à l’École des médias de l’UQAM, spécialiste des technologies de l’information, de la surveillance et des idéologies.
[xxii] Op.cit., Marie-Hélène Pozzar, p. 102.
[xxiii] André Mondoux, 22 janvier 2018.
[xxiv] Op.cit., Marie-Hélène Pozzar, p. 101.
[xxv] Ibid.
[xxvi] Ibid.
[xxvii] Op.cit., Séverine Arsène, p. 44.
[xxviii] Op.cit., Marie-Hélène Pozzar, p. 101.
[xxix] Ibid., p. 100.
[xxx] Ibid., p. 101.
[xxxi] Brice Pedroletti, 16 octobre 2017, « L’Internet chinois en voie de glaciation », Le Monde.
[xxxii] Op.cit., Frédérick Douzet, p. 130.
[xxxiii] Ibid., p. 135.
[xxxiv] Ibid., p. 135.
[xxxv] Ibid., p. 130.
[xxxvi] Ibid., p. 130.
[xxxvii] Op.cit., Séverine Arsène, p. 37.
[xxxviii] Op.cit., Huang Ping et Michèle Rioux, p. 81.
[xxxix] Op.cit., Séverine Arsène, p. 43.
[xl] Ibid., p. 43.
[xli] Ibid.
[xlii] Op.cit., « Comment Xi Jinping a réinventé la dictature », Le Monde.
Le terrorisme est souvent associé à un groupe ou à un type d’individus réputés dangereux, d’où le danger des amalgames qui contribuent à renforcer les stéréotypes liés à la figure du terroriste. Précisément parce qu’il soulève l’indignation et qu’il déchire les passions, surtout par le portrait qu’en dressent les médias, le terrorisme devient un terme fourre-tout mis au service de l’idéologie. Difficile, par conséquent, d’en avoir une représentation claire et nuancée, d’autant qu’il n’existe guère de consensus sur le sujet. Par l’étude du terrorisme, il ne s’agit donc pas tant d’arriver à une définition commune du phénomène que de chercher à mieux comprendre la complexité du monde dans lequel nous vivons.
« Terrorisme », un mot toujours sujet à discussion
Le terrorisme a fait l’objet d’un nombre incalculable d’études dans les cinquante dernières années, d’où la diversité des points de vue et des façons d’aborder ce phénomène complexe. « Depuis les années 1970, plusieurs chercheur·e·s se sont penché·e·s sur le terrorisme. Ce qui ressort comme constat, c’est qu’il n’existe aucun consensus sur une définition du terrorisme », affirme Stéphane Leman-Langlois de l’Équipe de recherche sur le terrorisme et l’anti-terrorisme (ERTA) et professeur à l’École de service social de l’Université Laval. Néanmoins, le terrorisme comporte certaines caractéristiques générales qui permettent d’en donner une définition large. « En dépit qu’il soit presque impossible de s’entendre sur une définition commune, il y a, en revanche, deux éléments qu’on retrouve pratiquement dans toutes les définitions scientifiques. Tout d’abord, le terrorisme est une forme de violence politique. Ensuite, le terrorisme instille une peur diffuse dans les sociétés touchées », explique pour sa part Aurélie Campana, professeure au département de science politique de l’Université Laval.
Est-ce à dire que l’action d’un État contre ses populations puisse être qualifiée de terroriste ? N’y retrouve-t-on pas des caractéristiques similaires, à savoir la violence politique et le fait d’instiller une peur diffuse ? Certes, il existe des caractéristiques communes entre la violence terroriste et la violence des États sur des populations civiles. Par contre, il convient d’être prudent et de ne pas mélanger des réalités qui présentent d’importantes différences : « Évidemment, l’État utilise parfois la violence pour faire peur à une population. Il existe alors une volonté de coercition politique et il possible de parler de terrorisme d’État. Par contre, il existe des cas de figure où la violence d’État ne vise pas à assujettir une population, mais à la faire disparaitre. Il est alors plus adéquat de parler de génocide plutôt que de terrorisme », nuance Stéphane Leman-Langlois.
Contrairement aux guerres que mènent des États, l’action terroriste ne vise pas forcément la maîtrise d’un territoire. Elle diffère en ce sens des guerres conventionnelles dont l’objectif est la destruction physique de l’adversaire et le contrôle militaire d’un espace. De plus, le terrorisme nie catégoriquement la distinction classique entre les combattant·e·s et les non-combattant·e·s, comme il fait fi des limites territoriales pour cibler des objectifs politiques[i].
Le terrorisme n’est pas automatiquement assimilable à un mouvement de lutte armée qui emploie parfois des méthodes d’action similaires. La distinction entre ces deux phénomènes reste fortement tributaire des jugements de valeur et des positions des différent·e·s acteurs et actrices impliqué·e·s dans un conflit.
« Actuellement, il est difficile d’identifier clairement les terroristes dans le contexte de la guerre en Syrie. Daesh[ii] est-elle une armée révolutionnaire mue par des idéaux fanatiques ou est-ce plutôt un mouvement terroriste ? L’opinion peut différer selon les intérêts qui sont en jeu », explique Benoît Gagnon, doctorant en criminologie et spécialiste des questions de terrorisme.
Comme le terrorisme n’a pas de statut légal, il laisse libre cours aux interprétations qui changent au gré des aléas politiques et des sensibilités locales. Si en Occident le terrorisme se définit avant tout comme un mode d’action destiné à semer la peur, il en va autrement de pays comme l’Irak et la Syrie qui n’ont pas le même rapport au terrorisme. Les enjeux locaux font qu’un groupe considéré ici comme terroriste peut être perçu comme une armée de libération par les populations locales. Ce fut le cas, par exemple, des talibans qui se sont opposés aux envahisseurs soviétiques durant les années 1980. Loin d’être vus comme des éléments perturbateurs, ils étaient souvent accueillis par une partie de la population qui souhaitait être libérée du joug étranger[iii].
Le terrorisme, une question de méthodologie
C’est entendu, il n’y a pas de consensus pour définir ce qu’est précisément le terrorisme. Cela s’explique notamment par des raisons d’ordre méthodologique où cohabitent plusieurs manières de comprendre un même phénomène. Dans un article récent, le sociologue Antoine Mégie présente plusieurs approches méthodologiques pour analyser l’action terroriste. De ces approches, certaines permettent d’appréhender les acteurs et actrices qui participent « à la structuration du terrorisme comme phénomène social et politique[iv] ». Il s’agit non pas d’isoler l’acte terroriste, mais bien d’examiner les relations complexes entre les acteurs et actrices qui contribuent de près ou de loin à structurer le phénomène. Il s’agit d’une compréhension dynamique qui cherche à mettre en lumière les relations entre les acteurs et actrices qui agissent tant à un niveau micro que macro dans la structuration de la « scène terroriste ».
Au niveau macro, c’est en relation aux institutions publiques, aux prises de positions politiques et aux gouvernements qu’une certaine conception du terrorisme se précise et s’affirme. Dans le contexte du terrorisme mondialisé, les États partagent des enjeux de sécurité communs sans pour autant adopter les mêmes mesures face à la menace terroriste.
Au niveau micro, c’est sur le terrain des acteurs de la vie civile (groupes de pression, ONG, organismes humanitaires, groupes citoyens) que s’observe une vision plus contextuelle, moins générale et plus localisée du terrorisme comme violence politique. Une approche psychosociale s’intéressant davantage au vécu des gens permet alors de mieux mesurer les impacts du terrorisme ainsi que les manières dont il est perçu.
Globalement, la définition du terrorisme dépend donc du point de vue où l’on se place, des intérêts qui sont en jeu et des raisons qui poussent un groupe ou un individu à commettre un acte de violence contre des personnes ou des biens. D’où, note le sociologue Pradip K. Bose, la difficulté d’obtenir une définition claire du terrorisme : « Les définitions du terrorisme sont controversées pour des raisons autres que les problèmes conceptuels qu’elles posent. Le fait d’étiqueter les actions de “terrorisme” avantage la condamnation des acteurs [et actrices], d’où le fait qu’une définition quelconque reflète généralement un penchant idéologique ou politique[v] ».
Dans les vingt dernières années, de nouveaux acteurs et de nouvelles actrices ont fait leur apparition et elles et ils ont transformé notre manière d’appréhender le terrorisme. Les relations entre les États révèlent une nouvelle façon de combattre la terreur dans un contexte d’insécurité relayé par l’univers des médias. À la différence d’une époque où le terrorisme restait très peu médiatisé, il bénéficie aujourd’hui d’une tribune considérable qui accroit sa force de frappe. Les médias jouent à ce titre un rôle de premier plan dans l’élaboration et la présentation du terrorisme comme évènement spectaculaire relevant de la mise en scène.
Il est difficile d’aboutir à une définition commune du terrorisme pour une autre raison qui tient aux rôles des États. « La manière de définir le terrorisme va varier de manière plus ou moins importante selon le type d’État, selon qu’il s’agit d’un régime autoritaire ou d’une démocratie. De plus, la définition va changer considérablement en fonction de l’expérience passée d’un pays et de sa tradition juridique », précise Mme Campana. L’expérience passée teinte fortement les enjeux de sécurité liés à la menace terroriste et la façon dont les États définissent cette menace réelle ou supposée. Depuis les quinze dernières années, le paradigme du terrorisme s’articule autour des enjeux de sécurité liés aux risques de la radicalisation des individus.
« Après le 11 septembre, il est devenu plus difficile de chercher à comprendre les causes du terrorisme. Il y a eu un barrage idéologique important où chercher à expliquer le phénomène revenait pour certains gouvernements à vouloir l’excuser. Ainsi, il devenait plus facile pour les chercheurs [et chercheuses] de travailler sur le phénomène de la radicalisation que sur le terrorisme. En travaillant sur la radicalisation on n’exclut pas le terrorisme, mais on l’étudie par la bande sans trop se compromettre », explique M Langlois.
Aujourd’hui, le défi revient à parler du terrorisme sans tomber dans une surenchère idéologique : le fait de prendre parti empêche la plupart du temps d’y voir clair, d’où l’importance de prendre en compte la diversité des points de vue afin de mieux comprendre ce phénomène complexe.
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[i] MERARI, A. (016), « Du terrorisme comme stratégie d’insurrection », Histoire du terrorisme de l’antiquité à Daesh, Paris, Fayard, p.35
[ii] DAECH est l’acronyme, en langue arabe, de « État Islamique en Irak et au Levant ».
[iv] MÉGIE, A. (2010), « La “scène terroriste” : réflexions théoriques autour de l’“ancien” et du “nouveau” terrorisme », Revue canadienne de science politique, V43, n.4, p.997.
[v] BOSE, K. Pradip (2007) « Sécurité, terreur et paradoxe démocratique », Centre for Studies in Social Sciences, N.74, p.26.
Avec les tremblements de terre qui ont secoué le Mexique ou la série d’ouragans qui a balayé les côtes de l’Atlantique en août 2017, il est difficile de nier la présence des changements climatiques. Nombreux·euses sont les expert·e·s qui se questionnent sur les conséquences des changements du climat sur les populations. En août dernier, la revue Science Advances publiait une étude réalisée par des chercheur·e·s états-unien·ne·s et asiatiques. En bref, cette étude sur « les températures mortelles dans les régions de l’Asie du Sud » [1] affirmait que, d’ici moins d’un siècle, la température en Asie du Sud rendra la région difficilement habitable. Il est donc nécessaire de se questionner sur la problématique éventuelle du déplacement des habitant·e·s de ces régions, qui devront déménager pour survivre. Ce phénomène constitue la migration climatique.
Définir la migration climatique
Parce qu’elle implique directement des sociétés humaines, cette problématique est sociologique. À l’instar de tout autre phénomène sociologique, la migration climatique reste un concept délicat à définir. M. Laurent Lepage, professeur associé à l’Institut des sciences de l’environnement de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), explique l’importance de ne pas confondre les définitions. « Il faut comprendre qu’il n’existe pas de définition légale, c’est-à-dire formelle, sur le plan du droit international, de la migration climatique » dit-il. Ce préambule permet de faire la distinction entre ce concept et d’autres qui pourraient y être associés, comme celui de réfugié politique.
Cependant, M. Lepage reconnait qu’il existe une définition du phénomène en dehors du cadre juridique. Il propose ainsi une définition qui comprend trois éléments : le changement du climat, la transformation du milieu de vie et une population vulnérable. Ainsi, pour qu’il y ait migration climatique, il faut que la cause préalable en soit les changements climatiques. Même s’il est difficile de nos jours de nier l’existence de ces changements, nous entendons ici des perturbations majeures. On peut parler, par exemple, de la désertification ou de l’augmentation du niveau de l’eau des océans.
Ces changements du climat entraineront la transformation du milieu de vie. Comme l’explique M. Lepage, « dans les cas de désertification, comme au Sahel, le prolongement du désert oblige les populations qui vivent d’agriculture primaire à se déplacer ». Par conséquent, les changements de l’environnement immédiat ont des répercussions sur les modes de vie des populations locales de ce territoire subsaharien.
Il s’agit du dernier élément qui définit la migration climatique : les populations vulnérables. Comme le montrait l’exemple du Sahel, en Afrique, les populations qui vivent dans des situations de précarité, c’est-à-dire, pour citer Laurent Lepage, « que la moindre variation du climat peut mettre en danger », sont les plus à risque de devoir se déplacer.
La migration climatique se définit donc par le déplacement d’une population vulnérable en raison de la transformation de son milieu de vie causée par les changements climatiques.
Les conséquences des mouvements de populations
Bien entendu, le déplacement massif d’une population n’est pas sans conséquence. D’abord, ce type de migration est causé par le changement du climat qui vient lui-même avec des conséquences importantes dont, entre autres, la désertification, la fonte des glaces, les glissements de terrain, les inondations et les ouragans.
Pour le professeur Lepage, les régions les plus à risque sont les zones riveraines. Il donne l’exemple du Bangladesh, pays situé à la hauteur du niveau de la mer, où les populations riveraines ont dû migrer vers des régions plus hautes. Elles se retrouvent ainsi complètement aliénées de leur mode de vie traditionnel.
Il n’est pas nécessairement chose aisée de faire face à un tel mouvement de population. Comme le rapportent Laetitia Van Eeckhout et Stéphane Foucart, journalistes au journal Le Monde, l’Internal Displacement Monitoring Center estime à 25 millions le nombre de personnes qui ont dû se déplacer en raison de catastrophes naturelles, entre 2008 et 2014 [2].
À certains endroits du globe, les populations locales et migrantes devront peut-être entrer en conflit afin d’acquérir les ressources nécessaires à leur survie. Ces populations, qui sont parfois vulnérables, sont en effet sujettes à des conflits armés et à une précarisation de leurs conditions de vie [3]. C’est le cas, comme l’explique M. Lepage, des populations du couloir israélo-palestinien, qui doivent survivre malgré de l’eau potable.
M. Lepage met aussi en garde contre une explication unicausale : « Certaines espèces animales répondent aux conditions climatiques à la manière d’un déterminisme sain. Lorsqu’il fait plus chaud, certains poissons remontent vers le nord. Mais il ne faut pas tomber dans le piège de penser que la population humaine se modifie de la même façon ». Ainsi, les conflits armés et la violence peuvent être une conséquence de la migration climatique, mais ils n’en sont pas des conséquences directes. Ici, M. Lepage favorise plutôt une approche multicausale pour prendre en compte tous les facteurs, économiques, sociaux et politiques, pour expliquer de tels affrontements.
Le rôle des États : un devoir humanitaire
Qu’ils le veuillent ou non, tous les États, économiquement forts ou en voie de développement, devront faire face aux changements climatiques et, par la même occasion, à la migration climatique. Mais quelles attitudes devront-ils adopter face à ces bouleversements ?
Dans son essai Un nouveau droit pour la terre, pour en finir avec l’écocide, la juriste Valérie Cabanes parle de « la responsabilité objective des dirigeants » [4]. Elle entend par ce terme la reconnaissance juridique de la destruction de l’environnement, qu’elle qualifie de crime. En proposant la criminalisation des entreprises et des organisations politiques dont les activités sont dommageables pour l’environnement, elle espère susciter une prise de conscience des décideurs et décideuses quant aux conséquences des gestes qu’ils et elles posent sur l’environnement.
Pour Laurent Lepage, cette conscientisation est évidente et nécessaire : « les États doivent accepter l’idée que ces changements vont perdurer dans le temps ». À partir de cette prémisse, l’État doit développer son rôle qui est d’anticiper les adaptations nécessaires aux changements climatiques. Cette responsabilité se développe sur deux volets.
D’abord, explique-t-il, les États doivent prendre en charge les conséquences possibles des changements climatiques sur leur territoire. Par exemple, en construisant un réseau routier à l’abri de l’élévation du niveau de l’eau, ou encore en modifiant le code du bâtiment. Ces mesures permettraient de limiter les dégâts causés par les transformations de l’environnement.
Ensuite, les pays à l’économie forte et stable ont le devoir, soutient-il, de fournir de l’aide aux populations vulnérables des pays en développement. De cette façon, l’aide apportée aux populations vulnérables permettrait de limiter la migration climatique. Pour M. Lepage, « il faut donner à toutes les communautés le droit de rester elles-mêmes ».
Il appartient donc aux États, à titre de plus haute instance politique, de prendre conscience des changements climatiques, d’anticiper ces changements et de protéger les populations vulnérables.
Un défi pour le futur
Les migrations climatiques constituent donc un phénomène inévitable. Il est essentiel, pour faire face à ces mouvements, de réduire les répercussions de nos activités sur l’environnement, au moyen de la réduction des gaz à effet de serre et de l’exploitation des ressources naturelles. Enfin, il est également de la responsabilité des gouvernements, sur tous les plans, de prévoir le monde de demain et les transformations que subira le climat. Il en va d’abord et avant tout du respect de l’environnement, mais également d’un puissant devoir d’humanité et de solidarité.
Crédit photo: Mathieu Willcocks/MOAS.eu 2016
*L’auteur remercie chaleureusement le professeur Laurent Lepage pour son temps et ses commentaires.
[1] Eun-Soon Im et al., « Deadly heat waves projected in the densely populated agricultural regions of South Asia », Science Advances, vol. 3, no. 8 (2017), <http://advances.sciencemag.org/content/3/8/e1603322>, consulté le 25 septembre 2017.