Sexe inavoué : Fréquentation, mariage et sexualité dans le sous-continent indien

Sexe inavoué : Fréquentation, mariage et sexualité dans le sous-continent indien

Par Gwendolyn Bellinger

Traduit de l’anglais par Marie-Claude Belzile

L’Inde est l’une des sociétés les plus complexes et diversifiées du monde. Elle est une terre de multiplicités, de contradictions. Elle est à la fois l’une des plus anciennes civilisations et a l’une des économies en plus forte croissance, suspendue quelque part entre les traditions ancestrales et l’avant-garde des nouvelles technologies et innovations. Son paysage comprend les plus hautes montagnes, les déserts les plus arides, les villes les plus populeuses et les villages les plus modestes. Derrière les centres commerciaux luxueux, les enfants mendient. Près des McDonalds, sur le trottoir, les chaiwallasi remuent le thé fraîchement infusé.

Cette lutte tendue entre tradition et modernité influence tous les aspects de la culture indienne, y compris les fréquentations, le mariage et la sexualité. Alors que des lois gouvernementales sur la censure obligent la suppression des scènes sensuelles et sexuelles dans les films en Inde, plus de 4,6 millions d’usagers et d’usagères d’Internet téléchargent facilement les derniers succès d’Hollywood, scènes de sexe comprisesii. Le site internet Pornhub calcule que son troisième plus grand trafic en provenance des appareils Android origine de l’Inde, et ce, malgré l’interdiction de consommer de la pornographie au paysiii. La génération actuellement dans la vingtaine en Inde s’abreuve des téléséries telles FriendsTwo and a Half Men, et How I Met Your Motheriv. Parmi ce groupe, certain·e·s ont plusieurs partenaires sexuel·le·s, alors que d’autres attendent le mariage. Bien que le contraceptif oral d’urgence et les condoms soient ouvertement vendus dans les pharmacies, beaucoup craignent encore les préjugés reliés à l’achat de ces produits. Dans la même veine, plusieurs s’empêchent encore de parler de santé sexuelle avec leurs médecins, étant donné le peu d’acceptation sociale à discuter franchement de ce sujet. Ces contradictions face à la sexualité prémaritale en Inde indiquent des changements sociaux et économiques plus larges qui viennent bousculer subitement les Indiennes et les Indiens d’aujourd’hui.

Les enfants du millénaire habitant les centres urbains sont donc pris·e·s entre le code moral strict de leur éducation et la culture des histoires sans lendemain valorisée en Occident. Entre ces deux mondes, le tabou entourant la sexualité prémaritale est palpable. Et pourtant, tandis que parler ouvertement de sexualité est toujours considéré inapproprié et de mauvais goût, on rapporte 14 millions de « balayages » sur Tinder en 2016 seulement dans le sous-continentv. Bien que des sources affirment qu’environ 90 % des mariages sont encore arrangés en Inde, les fréquentations et la sexualité prémaritale gagnent rapidement en popularitévi.


« Se fréquenter » en Inde

En Inde, comme un peu partout ailleurs, « se fréquenter » peut signifier différentes choses selon à qui l’on s’adresse. Pour la population urbaine, les mariages arrangés sont souvent envisagés comme une option viable, mais ils ne sont plus l’unique option. Alors que certain·e·s espèrent que leurs fréquentations leur permettent de trouver un·e partenaire de vie, d’autres apprécient simplement l’excitation de rencontrer de nouvelles personnes et considèrent les fréquentations davantage comme un loisir que comme une recherche sérieuse menant vers le mariage. Toutes les personnes interrogées pour cet article ont des ami·e·s qui vivent tant des mariages arrangés que des mariages d’amour (des partenaires qui se sont rencontré·e·s par hasard à l’université ou grâce à des ami·e·s commun·e·s). Personne parmi elles n’a exprimé d’opinion forte voulant que l’un ou l’autre de ces types de mariage soit meilleur que l’autre. Quelques personnes ont dit préférer l’idée d’un mariage basé sur l’amour, alors que d’autres ont statué que leurs familles trouveraient pour elles la personne parfaite.

Ankit Sharma*, 30 ans, de Delhi, a rencontré sa femme à l’université. Le couple a pris le temps de se connaître pendant un an avant de demander à leurs parents la permission de se marier. Aucun·e des deux n’avaient fréquenté d’autres personnes avant cette relation, mais aucun·e n’a exprimé de regret pour cette « opportunité perdue » de fréquenter d’autres personnes. Leur histoire est en fait répandue parmi celles et ceux qui se sont confié·e·s à moi : les mariages d’amour heureux commencent habituellement à l’université ou par l’entremise d’amitiés communes.

Aussi, pour une partie des enfants du millénaire, une période de fréquentation avant le mariage arrangé est une façon de s’amuser et d’avoir du plaisirvii. Ces jeunes adultes ne désirent souvent qu’expérimenter et rencontrer de nouvelles personnes, bien qu’ultimement, la plupart attendent de leur famille qu’elle leur trouve un·e partenaire adéquat·e. Ainsi, se fréquenter devient plutôt une activité pour se distraire, « une partie de plaisir », à l’image de ce qui est coutume chez les jeunes Occidentales et Occidentaux. Les plate-formes de rencontres en ligne facilitent les nouvelles rencontres, et ce, peu importe le type de relation que l’on recherche. Des applications comme Tinder ont élargi le bassin d’individus « disponibles » pour la rencontre et la fréquentation. Cependant, on note présentement un déséquilibre des genres présents sur l’application au pays, les hommes y étant en majorité. Selon Taru Kapoor, femme à la tête de Tinder en Inde, cela s’explique principalement par le fait que les usagers·ères d’Internet au pays sont majoritairement masculins viii. Madame Kapoor remarque aussi que les femmes sont plus hésitantes à vouloir rencontrer ainsi des inconnu·e·s pour des raisons de sécurité. Toutefois, elle croit que Tinder offre aux femmes un plus grand pouvoir de décision, un privilège dont elles ne jouissent pas encore toujoursix.

De même, l’action de se fréquenter n’est pas constamment tournée vers les seuls buts d’avoir du plaisir ou de se marier. Questionné sur l’utilisation des applications de rencontre comme Tinder, Vivek Kumar de la région Himachel Pradesh, nous dit : « Je ne me suis jamais vu dans un mariage arrangé. Je ne sais pas trop pourquoi, surtout que c’est très commun ici. Je ne suis pas non plus contre ça. Je ne fais que fréquenter des gens pour les fréquenter, sans attentes ou idées préconçues. J’ai pensé donner une chance à Tinder. C’est tout. Puis, tu vois ce qui arrive. » Les parents de Vivek lui ont envoyé de nombreuses photos de différentes femmes tout en l’encourageant à en choisir une comme future épouse.

Que sont les mariages arrangés?

Ainsi, si se fréquenter en Inde peut être aussi banal que de balayer à gauche ou à droite sur Tinder, pourquoi y a-t-il encore tant de jeunes qui vivent un mariage arrangé? Cette tradition peut sembler étrange pour les Occidentales et Occidentaux à qui on enseigne dès l’enfance que les mariages symbolisent l’amour. Il ne faudrait pas cependant croire que la romance et l’amour sont absents de la culture indienne. Il suffit de penser aux succès de Bollywood pour constater que le sous-continent est submergé d’histoires d’amour, aussi intensément que l’on en retrouve dans la culture nord-américaine.

Dans la société indienne toutefois, l’amour n’est pas une chose qui doit absolument pré-exister avant le mariage. Par exemple, Jasleen Singh de la région du Punjab a récemment consenti à un mariage arrangé et s’en porte bien heureuse, même si elle avoue avoir eu quelques hésitations avant son union. Elle n’avait échangé qu’à quelques occasions avec son futur mari via Skype et ne l’avait rencontré physiquement qu’une seule fois avant le mariage. Des ami·e·s de Jasleen m’ont confié que son mariage était surtout le fruit de sa volonté de contenter ses parents. À 29 ans, elle avait atteint les limites sociales d’un âge « approprié » pour se marier selon eux, et un choix de partenaire a donc été effectué pour elle. Malgré cela, un peu plus de six mois après le mariage, Jasleen se considère heureuse, son mari et elle prenant le temps de se connaître davantage, profitant des sorties au cinéma ou avec la famille et les ami·e·s de l’un·e ou de l’autre afin de mieux s’apprivoiser. La description de son mariage est semblable à celle que l’on donnerait de notre premier amour, des premiers papillons au ventre, mais avec l’importante différence que leur engagement est non pas d’entretenir un amour déjà existant, mais d’en développer un éventuellement. Le couple est entré en relation avec l’idée que pour s’aimer comme elle et il sont, il leur fallait être ouvert·e d’esprit et se respecterx.

Bien que certains sondages dévoilent que 90% des mariages indiens sont arrangés, malheureusement, aucun d’entre eux ne donne sa définition de ce qu’est un mariage arrangé. Dans l’Inde urbaine, l’adjectif « arrangé » peut signifier simplement que les parents sont responsables de la première rencontre des deux possibles futur·e·s partenaires. C’est-à-dire qu’un homme et une femme se rencontrent selon les recommandations des parents, puis passent quelques mois à apprendre à se connaître, et finalement s’entendent pour se marier. Cela sous-entend aussi que l’on puisse rencontrer plusieurs partenaires potentiel·le·s avant d’arrêter son choix. Pour d’autres, un mariage arrangé peut signifier rencontrer sa ou son futur·e épouse·x le jour même du mariage. Parfois, « apprendre à connaître quelqu’un·e » peut survenir aussi rapidement que par un ou deux appels téléphoniques, une ou deux semaines passées ensemble… ou aussi lentement que quelques années de fréquentation exclusive. Il y a des mariages qui se concrétisent très rapidement et qui se brisent tout aussi vite ensuite, alors que d’autres prennent forme après une patiente liaison amoureuse.

En plus de l’application Tinder, les sites Web d’agences de mariage tels Shaadi.com ou SimplyMarry.com ont complètement redéfini la notion de mariage arrangé. Ces sites sont d’ailleurs très populaires dans le sous-continent. Les personnes peuvent aujourd’hui se créer un profil en ligne et rencontrer ainsi d’autres célibataires qui cherchent à se marier. Les parents de ces célibataires peuvent faire les recherches sur les sites prémaritaux ou laisser leur enfant clavarder avec des partenaires potentiel·le·s de leur propre initiative. Ce sont habituellement les parents qui détiennent le droit de veto sur le choix de partenaire de leur enfant, et peuvent inviter l’homme ou la femme et ses parents à rencontrer leur enfant.

La nature des mariages arrangés varie en effet autant que peut varier la nature des fréquentations modernes. Ce qu’il est essentiel de comprendre est que dans l’Inde urbaine contemporaine, le terme « arrangé » n’est pas synonyme de « forcé ». Si les parents cherchent pour et avec leurs enfants afin de leur trouver un·e partenaire adéquat·e, ces derniers maintiennent le droit de refuser la personne proposée.

Les relations atypiques

Dans les faits, il est certainement rare en Inde de voir une personne rejeter catégoriquement le mariage. Ainsi, alors que la majorité des mariages ne sont pas forcés, les pressions sociales et familiales suffisent à motiver même les personnes désintéressées par le mariage à le vivre quand même. Quand j’ai demandé à un interlocuteur s’il arrivait que des hommes et des femmes refusent le mariage, il a d’abord réagi avec un air surpris et choqué face à la question. En y réfléchissant, il a répondu : « Ce sont des cas rares », mais il n’a pu me nommer personne de son entourage ou parmi ses connaissances qui avait refusé le mariagexi.

Quand je lui ai demandé si parfois des homosexuel·le·s refusaient un mariage hétérosexuel, Vivek m’a confié : « Je ne peux même pas penser à une seule personne qui ne se marierait pas ou qui afficherait publiquement son homosexualité. Du moins, personne que je connaisse, directement ou indirectement. L’Inde n’est pas encore rendue là, à accepter l’homosexualité. Les gens ne sortent pas du placardxii. »

Historiquement, ce qu’exprime Vivek est vrai. L’homosexualité est demeurée interdite par la loi en Inde jusqu’en 2009, quand les juges de la Haute Cour de Delhi ont renversé la loi anglaise de 1861 (section 377) qui prohibait « les relations charnelles contre nature avec tout homme, toute femme et tout animal »xiii. En 2012 cependant, la section 377 fut rétablie et est présentement en révisionxiv. Selon le New York Times, les personnes homosexuelles n’ont pas souvent été jugées sous cette loi à notre époque, mais la peur de répercussions légales est parfois utilisée pour « harceler, faire chanter ou emprisonner ces personnesxv ». À cause de ces conséquences légales et des préjugés de la société, la majorité des homosexuel·le·s fondent une famille traditionnelle et gardent secrètes leur orientation sexuelle et leurs relations homosexuelles.


Le dialogue sur l’homosexualité en Inde n’en est qu’à ses balbutiements, mais au cours des dernières années, le mouvement LGBT+ a pris de l’ampleur. L’Inde a célébré sa première parade de la Fierté en 2013 à Gujarat, et cette année, en 2017, le ministère de la Santé a reconnu les relations de même sexe dans son matériel éducatif sur la santé sexuellexvi. Pour l’instant cependant, le mariage homosexuel n’est toujours pas légal et la plupart des personnes en relations homosexuelles se cachent.

Quel est l’âge idéal?

Alors que certaines familles demeurent plus strictes que d’autres en ce qui concerne les décisions matrimoniales, la pression exercée pour presser les jeunes à se marier survient parfois moins sous forme d’influence à trouver « la bonne personne » que par un encouragement persuasif à trouver un·e partenaire « à temps ».

Avec la valorisation sociale et l’augmentation du nombre de personnes ayant accès à une éducation supérieure, la pression familiale pour trouver un·e partenaire commence aujourd’hui autour de 23 à 25 ans pour les femmes, et de 25 à 27 ans pour les hommes, quoique cela soit plus tôt dans les régions rurales. Dans tous les cas, ça dépend surtout de la famille. La règle générale veut que le mariage ait lieu avant l’âge de 30 ans, plus particulièrement pour les femmes. Passé 30 ans, il devient beaucoup plus ardu de se trouver un·e partenaire, le préjugé étant que la personne célibataire au-delà de cet âge doit probablement avoir « quelque chose qui cloche ».

Pendant la conversation, Vivek, admet qu’il devient de plus en plus difficile de fréquenter des personnes de manière non-sérieuse en vieillissant : « Quand tu as entre 25 et 28 ans, tes parents te pressent à te marier, surtout si tu es une fille, pour s’assurer que tu ne franchisses pas l’âge « idéal » pour te marier. » En regard des dynamiques de rencontre qui se jouent sur Tinder en Inde, par exemple, Vivek me laisse savoir que « les règles du jeu changent légèrement quand quelqu’un[·e] se retrouve dans cette situationxvii ».

Dans les milieux ruraux, les filles se marient beaucoup plus jeunes et n’ont généralement pas la chance de vivre une ou des fréquentations avant le mariage. S’unir entre l’âge de 15 ans et l’âge de 22 ans est chose commune, selon le degré de scolarité de la jeune femmexviii. À certains endroits, on force les filles aussi jeunes que 12 ou 13 ans au mariage. Bien que ceci ne soit pas légal en Inde, dans les villages isolés et parmi les communautés séquestrées où les dates de naissance ne sont pas toujours enregistrées et où la tradition l’emporte sur les ordonnances des tribunaux, il peut être très complexe de faire respecter les loisxix.

Il y a encore bien des lieux en Inde où les femmes sont encore soumises à des mariages arrangés et possèdent bien peu de liberté. Leurs choix sont souvent réduits aux désirs de leur nouveau mari ou de leur parenté par alliance. Aussi, étant donné que le divorce est tabou dans la société indienne, les femmes subissent parfois de la violence conjugale et de mauvais traitements. Ces histoires sont souvent celles qu’on publie dans les médias occidentaux afin de susciter l’intérêt de la communauté internationale et d’amasser des fonds pour des campagnes de sensibilisation. Bien entendu, les violations de droits humains ne doivent jamais être passées sous silence, et ces violences sont réelles dans le sous-continent, mais il s’agit là d’un seul des nombreux visages de l’Inde.

Inversement, parmi la classe urbaine plus libérale, de nombreuses femmes approchent la trentaine et ne nourrissent aucun désir de précipiter le processus d’engagement marital. Elles trouvent la pression familiale à se marier désagréable, mais parviennent à rire et à blaguer des demandes de leur famille respectives entre elles. Ces femmes s’inquiètent que le mariage amène de gros sacrifices qu’elles ne sont pas prêtes à faire. Ce sont des femmes investies dans leur carrière qui jouissent de la liberté de voir leurs ami·e·s quand elles le désirent, et la vision d’une vie de « mariée » leur apparaît trop exigeante. Le fait est que le stéréotype féminin pousse la femme à déménager de son lieu de vie pour celui de son futur mari, et ce changement leur semble être synonyme d’une perte de contrôle sur leur liberté sociale. Ces femmes refusent que leur bonheur et leur succès deviennent secondaires aux aspirations du mari.

Malgré tout cependant, la peur de manquer de temps et de se voir obligé·e de rester avec un·e partenaire qui ne soit pas idéal·e semble presser les jeunes Indien·ne·s à accepter le mariage avant le début de la trentaine. Au cours d’une conversation, un interlocuteur a avoué qu’il préfèrerait attendre jusqu’à la mi-trentaine pour se marier, mais que « ce n’est pas possible en Inde. Si tu attends trop longtemps, tu restes pris avec une personne bizarre. » Quand je lui ai demandé ce qu’il voulait dire par là, il m’a expliqué qu’on assumait que quelque chose clochait avec les célibataires de cet âge. Pour résumer cela grossièrement, les seules personnes encore célibataires à cet âge sont celles divorcées, statut social très tabou en Inde, et celles dont personne ne semble vouloirxx.

Relations de genre

Le féminisme gagne de plus en plus de terrain en Inde. Sarah Bradley, étudiante chercheuse en éthique appliquée à l’Université de Santa Clara, décrit la relation de l’Inde envers les femmes de cette façon : « L’oppression envers les femmes est flagrante en Inde, mais en même temps, je n’ai jamais été témoin d’autant de respect envers ellesxxi. » Le métro de New Delhi dédie des wagons de train entiers aux passagères afin de les protéger du harcèlement sexuel. De leur côté, les voitures de taxi affichent des autocollants « female friendly » (pour les femmes). La ville de Chandigarh, quant à elle, a récemment placardé des panneaux publicitaires offrant un service « prenons et déposons » dirigé par la police afin d’offrir aux femmes un retour sécurisé chez elles après 22 heures, ainsi qu’un numéro d’urgence pour les femmes en besoin. Ce même numéro d’urgence est affiché dans les trains.

Ces dernières années, les gouvernements locaux et fédéraux ont augmenté le nombre de politiques veillant à la sécurité des femmes. Le ministère de la Promotion de la femme et de l’enfant a, pour sa part, lancé divers programmes afin d’améliorer l’éducation des filles et des femmes, il a aussi accru le nombre de programmes de formation pour les femmes sur le marché du travail, en a produit un autre concernant la maternité et, enfin, a rendu illégal pour les médecins de dévoiler le sexe des fœtus dans le but de mettre fin à l’avortement sélectif des bébés fillesxxii.

En dépit de ces avancées sociales, peu oseraient parler d’égalité des genres en Inde. Seul 25 % des Indiennes travaillent, tandis que 55 % des hommes sont en emploixxiii. À l’échelle mondiale, l’Inde arrive onzième dernière par rapport au nombre de femmes participant à la force de travail du paysxxiv. La majorité des femmes avec qui je me suis entretenue m’ont confié qu’elles sont effrayées de vivre et de voyager seule, et que de toute façon leur famille les découragerait fortement ou les empêcherait de s’adonner à de telles activitésxxv.

Lors d’une conversation sur le féminisme et les rôles de genre, même de jeunes hommes et de jeunes femmes scolarisé·e·s ont fait quelques commentaires surprenants. Par exemple, Amit Agraway, 28 ans, du Rajasthan, approuve sans problème que les femmes aient accès à une éducation supérieure, qu’elles prennent place sur le marché du travail et appuie aussi les politiques combattant l’infanticide féminin et le harcèlement sexuel, mais déclare qu’il n’aime pas le féminisme. Intriguée, je l’ai invité à expliquer son point de vuexxvi. Selon Amit, le féminisme place les femmes au-dessus des hommes. Il me partage qu’il sent qu’il doit travailler plus fort que les femmes à l’université et lors des examens d’entrée au gouvernement, car les places réservées aux femmes impliquent qu’elles peuvent obtenir la même chose que lui avec de moins bons résultats. « Les normes devraient être les mêmes pour mesurer comment bonnes sont [les femmes], [les avancées] ne devraient pas découler de la simple sympathie. À tout le moins, à ressources égalesxxvii. » Le féminisme, pour lui, est perçu comme inéquitable.

Dans son quotidien, Amit a été peu confronté à de la violence domestique ou aux injustices subtiles que les femmes indiennes vivent quotidiennement. Ses amies n’ont jamais vécu de mariage forcé, leurs parents les ont encouragées à avoir une éducation supérieure, et toutes occupent des emplois bien rémunérés. Dans sa vision des choses, Amit ne remarque que les avantages qu’ont les femmes. Ironiquement, ces avantages qu’il dénote sont ceux apportés par le féminisme. En tant qu’homme, la société indienne attend de lui qu’il assure et garde la sécurité de toutes les femmes de son entourage. Si l’une d’elles était agressée sexuellement ou pire encore, il avoue qu’il se sentirait personnellement responsable, et qu’il serait peut-être même blâmé de ne pas avoir protégé cette amie ou cette parente. Ainsi, quand une amie est en état d’ébriété ou sort jusque très tard la nuit, Amit sent un devoir de protection envers elle.

Au même rythme que le féminisme prend place en Inde, les femmes urbaines se voient coincées entre tradition et modernité, tout comme les hommes. Par exemple, de plus en plus de femmes urbaines scolarisées décident de partir à la recherche d’un partenaire romantique elles-mêmes. Toutefois, encore attachées aux traditions et aux volontés familiales, elles peuvent se voir poussées à choisir un partenaire en regard de son titre professionnel et de son salaire afin de plaire aux parents. Amit nous apprend que lorsqu’il s’agit des fréquentations, les Indiennes ne semblent s’intéresser qu’aux salaires que ses amis et lui-même gagnent. Une Indienne ayant très bien réussi socialement et professionnellement clame qu’elle ne voit pas de problème à demander le salaire mensuel d’un homme lors de la première rencontre. Le salaire est considéré comme un facteur important dans la conclusion d’un mariage arrangé.

Après une légère modification sémantique dans la conversation pour passer de « féminisme » à « égalité des genres », j’ai reçu un soutien sincère de la part de Amit. Ce qu’il voit comme un problème n’est pas l’idée que le féminisme aide les femmes à s’émanciper, mais il est confus quant à la nature de son rôle à partir de là. Il peut témoigner du fait que le rôle des femmes se modernise, mais il ne sent toutefois aucun changement par rapport au rôle des hommes comme pourvoyeur et protecteur. Ainsi, à ses yeux, la situation des femmes s’améliore, tandis que celle des hommes stagne.

Alors que Amit soulève un discours important, le rôle des hommes dans le féminisme, plusieurs de ses camarades femmes ne sont pas d’avis qu’elles auraient plus d’avantages que les hommes. Même au sein de la classe urbaine scolarisée, de nombreuses femmes sentent de la pression de leur belle-famille à abandonner leur travail pour s’occuper de la maisonnée et élever les enfants. Selon la tradition indienne, après le mariage, les femmes déménagent chez leur mari et ses parents. Toutefois, plusieurs femmes se plaignent qu’après leur mariage, elles perdent vie privée et liberté. Les membres de la famille du mari leur demandent de s’habiller et de manger différemment, et insistent même pour qu’elles démissionnent de leur travail. Ishita, 28 ans, du Rajasthan, a dit devant son mari : « J’étais libre avant de me marier. J’étais indépendante. Maintenant, ma belle-mère m’appelle constamment quand je ne suis pas à la maison. Et quand un homme vient nous rendre visite, je dois quitter la pièce ou encore changer mes vêtementsxxviii. » Selon un sondage effectué par le Hindustan Times, 64,1 % des femmes interrogées décident de vivre séparément de leur belle-famillexxix.

Grâce à la modernisation et à l’augmentation des salaires, la classe moyenne indienne peut aujourd’hui se permettre de vivre ailleurs que dans les maisons unifamiliales traditionnelles. Malgré tout, la majorité des familles vivent ensemble ou ne sont pas bien éloignées. Quand les jeunes professionnel·le·s vivent hors de la maison familiale, on les encourage souvent à aller vivre avec un·e membre de la famille . Les liens familiaux sont extrêmement forts en Inde. La notion d’indépendance, surtout pour les jeunes femmes, n’est pas une aspiration fièrement exprimée comme elle l’est dans plusieurs pays occidentaux.

Sexualité secrète

Les Indien·ne·s se délectent des romances bollywoodiennes. Même les petits villages projettent les films les plus populaires et les classiques afin que tout le monde puisse les voir. Certaines célébrités sont si reconnues que des entreprises établissent des congés pour permettre à leurs employé·e·s d’assister aux premières des nouveaux filmsxxx. Des sanctuaires ont été construits en l’honneur de l’étoile bollywoodienne Shah Rukh Khanxxxi. Au moment où des films plus marginaux et artistiques font leur entrée dans le sous-continent, aucun ne remplace le « Masala », genre filmographique mélangeant l’action, la comédie, la romance et le mélodrame, recette conçue pour plaire au grand public. Alors que les femmes fatales en robes de soirée et les hommes au cœur d’or crèvent l’écran, et alors que les chansons et les numéros de danse s’enchaînent, une seule et unique chose est laissée à l’imagination de l’auditoire : le sexe.

La sexualité est quelque chose qui n’existe qu’hors des écrans. Les films occidentaux sont censurés par le gouvernement et toute sexualité y est retirée, incluant le langage et les gestes suggestifs. Les diffusions publiques des films indiens, tel le populaire film Queen, peuvent exclure les scènes qui sous-entendent la sexualité alors que la version DVD du même film les inclura. Une personne avec qui j’ai discuté de Rang De Basanti plaisantait à moitié quand elle m’a dit que ce film avait choqué le public avec ses deux scènes de baiser, étant donné que la plupart des films indiens se limitent à une seule.

Bien que la censure gouvernementale n’empêche pas les jeunes Indien·ne·s d’avoir des relations sexuelles, cette politique donne un indice appréciable sur la façon dont la sexualité est abordée au pays. Presque chaque fois où j’ai amené le sujet de la sexualité dans mes discussions, on m’a répondu que « ce n’est pas un sujet dont on parle souvent ouvertement ». On a peur de la honte publique d’avoir pratiqué des activités sexuelles avant le mariage. Parler de sa sexualité publiquement (surtout pour une femme) est mal interprété au mieux, mais risque aussi d’amener de graves conséquences dans les pires des cas. Les femmes célibataires ayant « une réputation », qu’elle soit fondée ou non, risquent de faire face à de réelles difficultés pour se trouver un mari convenable dans le cas d’un mariage arrangé. Une mauvaise réputation peut amener les parents de la future partenaire à désapprouver l’union. Hypocritement, même certains jeunes hommes actifs sexuellement s’attendent encore à ce que leur future femme soit viergexxxii. Les propriétaires refusent même d’offrir le logement à une personne dont les activités sexuelles sont moralement proscrites. Certain·e·s propriétaires décident même de ne pas louer leurs appartements à une femme célibataire, remettant en question ses raisons de vivre seule. Plusieurs professionnelles vivent dans ce que l’on appelle des Pgs, les « paying guest house » [maisons d’hôtes payantes], des appartements hautement surveillés, en habitation privée ou en colocation, avec un couvre-feu à 21 heures ou 22 heures. La rigidité des règlements dépend des propriétairesxxxiii.

Il est aussi très rare que deux jeunes de sexes opposés non-marié·e·s cohabitent. Cependant, j’ai rencontré une femme célibataire qui habite actuellement avec deux de ses collègues masculins. Les propriétaires ont seulement vérifié auprès des parents de la femme avant de donner leur accord pour leur louer les lieux. Bien que ce cas soit exceptionnel, la situation n’a pas causé de problèmes pour la femme ni pour les propriétaires. La plupart des femmes, et même celles qui ont vécu un temps dans des pays occidentaux, m’ont laissé savoir que leur famille n’accepterait jamais de les laisser vivre avec un homme avant le mariage. Parmi les entrevues que j’ai tenues avec des femmes célibataires qui travaillent, la majorité affirment que leurs parents ne seraient pas enclins à ce qu’elles vivent seules.

Évidemment, cette attitude sévère ne signifie pas que les jeunes femmes indiennes n’ont pas une vie sexuelle active. Initier le dialogue sur les activités sexuelles des femmes que j’ai interrogées a été un autre défi. Dans les faits, même amener les hommes à partager leurs expériences sexuelles n’a pas été tâche facile. Alors que converser à propos des fréquentations et des relations prémaritales allait presque de soi, la plus grande confidence au sujet de la sexualité est sortie de ce subtile sous-entendu : « elle et il ont pris une chambre d’hôtel ». Cependant, si peu osaient parler ouvertement de leurs propres activités sexuelles, la majorité étaient enthousiastes à me partager celles de leurs ami·e·s, qu’il s’agisse de celles ou ceux n’ayant vécu aucune expérience sexuelle, de celles ayant eu plusieurs petits-amis ou ayant eu à prendre le contraceptif d’urgence, ou de personnes racontant avoir régulièrement des rapports sexuels.

Chelsea Johnson, une femme de 27 ans de Californie mais ayant vécu en Inde trois mois, a eu l’occasion de fréquenter un Indien. Elle me confie qu’en fin de compte, « des incompatibilités culturelles ont fait en sorte que la relation soit impossible. » Elle ressentait que sa valeur était pour lui en adéquation avec son historique sexuelxxxiv. Au contraire, Sarah McAdams, 26 ans, des États-Unis, n’a pas senti que son historique sexuel a causé de quelconque souci au sein de sa relation de plus d’un an avec un Indien : « On ne parle simplement jamais de mon ancienne vie sexuelle. Il ne sait pas combien de partenaires sexuels j’ai eu auparavant. Il sait bien que c’est plus que seulement lui. Je crois que ça le dérange un peu, mais il ne dit rien à ce propos. Il me respectexxxv. »

Particulièrement dans le cas des mariages arrangés, les couples attendent le mariage pour avoir leurs premiers rapports sexuels. Parce que la sexualité est taboue et aussi à cause des brèves périodes de séduction avant le mariage, avoir des relations sexuelles le jour nuptial n’est pas assuré. Malgré qu’ils se soient uni·e·s par amour, Ankit et sa femme n’ont pas eu de rapports sexuels avant quelques mois après leurs noces. Elle et il n’ont pas attendu que la société soit en accord avec leur phase de vie pour expérimenter leur sexualité, mais plutôt que chacun·e soit assez confortable avec l’autre pour le vivre.

Puisque tant de jeunes vivent avec des membres de leur famille ou dans des maisons d’hôtes payantes avec des couvre-feux stricts (pour les femmes; celles pour hommes n’ont généralement pas de couvre-feu), avoir un espace pour l’intimité peut être assez difficile. Les couples aisés financièrement choisiront de s’offrir une chambre d’hôtel quand l’occasion le permet. Par contre, certains hôtels ne loueront pas de chambre à des couples sans contrat de mariagexxxvi, sans compter que les chambres peuvent être dispendieuses. Les parcs et autres lieux publics peuvent servir de lieu d’exploration sexuelle pour plusieurs couples. Un blogue indien évalue et note même les meilleurs parcs de Delhi où il fait bon « s’amuser », accordant un « quotient de risque » de s’y faire prendre en mauvaise posturexxxvii. Par ironie, découlant du tabou social entretenu contre la sexualité, les couples sont poussés à se cacher derrière les arbres dans des parcs publics pour un moment d’intimité. Une promenade en soirée dans n’importe quel parc indien offre amplement à témoigner de jeunes couples occupés à se caresser et s’embrasser.

Mot de la fin

De retour en Occident, ces données recueillies apparaissent comme des images conflictuelles de ce qu’est la culture des fréquentations en Inde. Alors que certain·e·s assument par projection que la même culture qu’ici, ouverte et insouciante, prospère là-bas, d’autres sont incrédules quand on leur apprend que Tinder se popularise en Inde et que des couples découvrent leur sexualité dans les parcs derrière des arbres. L’image d’une villageoise indienne en sari, paniquée par la venue de son mariage arrangé, est souvent la seule qui se soit propagée vers l’Ouest. Mais les fréquentations, le mariage et la culture sexuelle en Inde demeurent profondément complexes. Dans cette nation d’extrêmes, les attitudes face aux unions romantiques ne sont pas sans passer sous le jugement social. Au moment où les jeunes du millénaire entrent dans un monde occidentalisé, leur vision des relations interpersonnelles évolue. Le mariage demeure une institution hautement valorisée et prise au sérieux, l’approbation familiale quant au choix des partenaires est toujours importante.

Au même moment, les femmes deviennent de plus en plus scolarisées et indépendantes financièrement. La femme indienne contemporaine n’a pas besoin d’être prise en charge. Elle ne ressent plus le besoin de passer de la maison paternelle à la maison de son mari. Elle peut jouir d’une liberté financière, et pendant ses années à l’université ou au travail, elle peut goûter au sentiment d’indépendance. Les Indiennes se marient plus tard qu’auparavant et choisissent plus souvent elles-mêmes leur partenaire, ou du moins, elles ont leur mot à dire dans le choix du partenaire proposé par leurs parents.

Comme il est coutume dans les cultures occidentales, les jeunes adultes de l’Inde profitent de leur vingtaine pour expérimenter différentes choses. L’explosion des technologies et des innovations a pour conséquence sociale d’amener les jeunes adultes à se concentrer davantage sur leur carrière, à créer des entreprises ou à poursuivre des études supérieures avancées. Elles et ils choisissent de reporter à un peu plus tard le mariage, le temps d’être mieux établi·e·s. C’est durant cette période qu’elles et ils expérimentent en fréquentant différentes personnes, soit par le biais d’applications telles Tinder ou simplement par l’entremise d’ami·e·s commun·e·s.

Bien que culturellement, la sexualité et les fréquentations prémaritales sont beaucoup plus conservatrices en Inde que dans des pays comme les États-Unis ou le Canada, leur popularité augmente, et ce, malgré des normes culturelles rigides, des tabous sexuels ou l’institution des mariages arrangés. Il faut nous rappeler, aussi, que lorsqu’il s’agit de sexualité, si peu osent ouvertement en parler, ça ne veut pas dire que ça n’a pas lieu.

*Tous les noms ont été modifiés dans le but de protéger l’identité des personnes interviewées.

CRÉDIT PHOTO : Solal Comics

i. Note de la traductrice : chaiwalla est composé du mot « chai », le thé, et du mot « wallai », qui signifie « personne ».  Le chaiwalla est donc un·e marchand·e de thé en Inde.

ii. Internet Live Stats, modifié le 1er juille 2016, « Internet Users in India », India Internet Users, InternetLiveStats.com. www.internetlivestats.com/internet-users/india/

iii. IndiaToday.in, 23 novembre 2014, « Complete Survey on How India Watches Porn », India Today, Noida. indiatoday.intoday.in/story/india-watches-porn-pornhub-data-sunny-leone/1/403404.html

iv. Daniel Van Boom, 25 mai 2016, « Tinder Breaking Down Barriers in India, One Swipe at a Time », Cnet, San Francisco. www.cnet.com/news/tinder-india/

v. Ibid.

vi. Statistic Brain, modifié le 3 janvier 2018, « Arranged/Forced Marriage Statistics », Statistic Brain, Statistic Brain Institute, Los Angeles. www.statisticbrain.com/arranged-marriage-statistics/

vii. Vidhi Doshi, 10 juillet 2016, « Date, Kiss, or Marry… How Tinder is Rewriting India’s Rules of Engagement », The Guardian, Londres. www.theguardian.com/world/2016/jul/09/india-love-revolution-dating-fun-a…

viii. Ivan Mehta, 14 février 2017, « Tinder India’s CEO on Their Sankaari Ad, Men Not Getting Enough Matches, and Stalkers », Huffpostwww.huffingtonpost.in/2017/02/14/tinder-indias-ceo-on-their-sanskaari-ad…

ix. Ibid.

x. Femme punjabie de 29 ans. Échange de courriels du 19 juin 2017.

xi. Homme du Rajasthan de 28 ans. Échange de courriels du 18 juillet 2017.

xii. Homme du Himachal Pradesh de 26 ans. Échange de courriels du 18 juillet 2017.

xiii. Heather Timmons et Hari Kumar, 2 juillet 2009, « Indian Court Overturns Gay Sex Ban », The New York Times, New York. www.nytimes.com/2009/07/03/world/asia/03india.html

xiv. Krishnadas Rajagopal, 2 février 2016, « Five-judge Constitution Bench to take a call on Section 377 », The Hindu, Chennai. www.thehindu.com/news/national/Five-judge-Constitution-Bench-to-take-a-c…

xv. Ibid.

xvi. FE Online, 21 février 2017, « Homosexual Attraction is OK; “NO” means no: Health Ministry rises above Indian stereotypes », The Financial Express, New Delhi. www.financialexpress.com/jobs/homosexual-attraction-is-ok-no-means-no-he…

xvii. Homme de 26 ans du Himachal Pradesh. Échange de courriels du 13 juin 2017.

xviii. Shireen J. Jejeebhoy et Shiva S. Halli, 2005, « Marriage Patterns in Rural India: Influence of Sociocultural Context », dans Cynthia B. Lloyd, Jere R. Behrman, Nelly P. Stromquist, et Barney Cohen (Eds.) Changing Transitions to Adulthood in Developing Countries: Selected Studies, The National Academics Press, Washington D.C. www.nap.edu/read/11524/chapter/7#190

xix. Rajendra K. Sharma, 2004, Demography and Population Problems, Atlantic Publishers & Dist, New Delhi, p.104.

xx. Homme du Rajasthan de 28 ans, dans une conversation avec l’autrice à Chandigarh, en Inde, en juillet 2016.

xxi. Sarah Bradley, 15 décembre 2010, « A First-Person Account of Living and Working in an Orphanage », Markkula Center for Applied Ethics, Santa Clara University, Santa Clara. www.scu.edu/ethics/focus-areas/more/resources/gender-and-culture-in-india/

xxii. Ministry of Women and Child Development, 26 juillet 2016, « Female Empowerment Schemes », Ministry of Women and Child Development, Government of India, New Delhi. www.wcd.nic.in/schemes-listing/2405

xxiii. Piyasree Dasgupta, 26 juillet 2016, « The Number of Working Women in India Has Been Steadily Falling », Huffpost India, Gurgaon. www.huffingtonpost.in/2016/07/26/the-number-of-working-women-in-india-ha…

xxiv. International Labour Organization, 13 février 2013, « Why is Women’s Labour Force Participation Dropping? », International Labour Organization, Genève. www.ilo.org/global/about-the-ilo/newsroom/comment-analysis/WCMS_204762/l…

xxv. Piyasree Dasgupta, loc. cit.

xxvi. Homme du Rajasthan de 28 ans, dans une conversation avec l’autrice, à Chandigarh, en Inde, en mai 2016.

xxvii. Homme du Rajasthan de 28 ans, propriétaire d’un commerce, dans une conversation avec l’autrice, à Chandigarh, en Inde, le 20 juillet 2017.

xxviii. Femme au foyer de 28 ans du Rajasthan, dans une conversation avec l’autrice, à Chandigarh, en Inde en janvier 2017.

xxix. Collin Rodrigues, 12 novembre 2015, « Tied in Knots: The Problem with Mother-in-Laws in India », HindustanTimes, New Delhi. www.hindustantimes.com/sex-and-relationships/tied-in-knots-the-problem-w…

xxx. BBC, 20 juillet 2016, « Kabali: India Office Holiday for Watching Rajinkanth Film », BBC News, Londres. www.bbc.com/news/world-asia-india-36842524

xxxi. Pawan Kumar, 2 novembre 2011, « Die-hard Fan Builds Shrine to Bollywood’s Khan », Reuter’s, Lucknow. uk.reuters.com/article/us-india-bollywood-khan-idUKTRE7A118920111102

xxxii. Jyoti Sharma Bawa, 3 septembre 2015, « 63% Want to Marry Virgins, but Majority Approve of Premarital Sex », Hindustan Times, New Delhi. www.hindustantimes.com/india/63-want-to-marry-virgins-but-majority-appro…

xxxiii. Vasudha Venugopal, 8 mars 2012, mis à jour le 7 juillet 2016, « City Cold to Single Women Living Alone », The Hindu, Noida. www.thehindu.com/news/cities/chennai/city-cold-to-single-women-living-al…

xxxiv. Femme américaine de 27 ans, dans un message à l’autrice en décembre 2016.

xxxv. Femme américaine de 26 ans, dans une conversation avec l’autrice en juin 2017.

xxxvi. Manu Balachandran, 10 avril 2016, « In Conservative India, a Startup is Helping Unmarried Couples Find a Room », Quartz India. qz.com/655949/in-conservative-india-a-startup-is-helping-unmarried-couples-find-a-room-and-taking-on-moral-policing/

xxxvii. Sushant Sharma, n.d., « 5 Best Parks in Delhi for Couples to Romance », Insight India: A Travel Guide to India, insightsindia.blogspot.com.co/2013/07/best-parks-delhi-couples-romance.html

Plan de développement de Bolsonaro pour le Brésil

Plan de développement de Bolsonaro pour le Brésil

PAR SOLAL COMICS 

Aussitôt élu, le nouveau président du Brésil a pris d’assaut les terres autochtones situées dans la forêt amazonienne, y voyant un potentiel agricole, minier et hydraulique important. Le poumon de la planète, qui est aussi le milieu de vie de nombreuses populations indigènes, est fortement menacé depuis qu’il est sous la nouvelle emprise d’un ministère de l’agriculture avide de nouvelles opportunités d’affaires. Une situation qui préoccupe notre collaborateur Solal Comics.

Qui profite de la protection de l’environnement au Chiapas?

Qui profite de la protection de l’environnement au Chiapas?

Par Émile Duchesne

À la sortie de l’avion à Mexico, dans la file des douanes, impossible de ne pas remarquer les affiches géantes qui invitent les touristes à visiter les infrastructures écotouristiques du Chiapas. Alors que j’attendais de recevoir ma carte d’entrée au pays, je me questionnais déjà. Je savais que je serais au Chiapas dans à peine deux jours et je savais aussi qu’il y avait anguille sous roche avec ces projets écotouristiques. Martin Hébert, professeur d’anthropologie à l’Université Laval, m’avait déjà averti que ces projets causaient beaucoup de problèmes aux communautés autochtones sympathisantes des zapatistas (principalement les peuples tsotsil, tzeltal, tojolabal et ch’ol, tous de la famille maya). En une semaine à San Cristobal de Las Casas, j’ai rapidement constaté que pratiquement aucun·e touriste n’était au courant qu’il ou elle visitait des sites revendiqués par les zapatistas. Ce court séjour m’a permis de rencontrer deux organismes de la société civile chiapanèque qui travaillent avec des communautés autochtones sympathisantes des zapatistasiJ’en suis venu à comprendre qu’au Chiapas, les mesures de protection de l’environnement implantées par le gouvernement mexicain profitaient principalement aux élites en place et surtout pas aux peuples autochtones qui luttent depuis près de 60 ans pour leur autonomie.

Le Chiapas et le mouvement zapatiste

L’histoire des zapatistas débute dans les années 1960-1970 alors que de nouvelles communautés autochtones s’établissent dans la Selva Lacandonii. Plusieurs jeunes familles décident de quitter leur communauté pour créer de nouveaux espaces villageois en raison du manque de terres cultivables. Ces nouveaux établissements sont l’occasion de mettre en place de nouveaux rapports sociaux qui rompent avec une conception rigide de la tradition maya mais qui rompent aussi, et surtout, avec le pouvoir des grands propriétaires terriens. Ce nouveau départ démocratise la vie communautaire et permet la stimulation de l’organisation politique chez ces jeunes familles. Pour plusieurs, il s’agit du point de départ de la lutte zapatiste. La politisation des autochtones du Chiapas se confirme en 1974 alors qu’a lieu le premier congrès autochtone de l’histoire du Chiapasiii.

Idéologiquement, l’Ejército Zapatista de Liberación Nacional (EZLN) (Armée zapatiste de libération nationale) s’est construite d’après trois influences : le maoïsme, la théologie de la libération et la cosmologie maya. Ce sont des militant·e·s du mouvement étudiant révolutionnaire mexicain qui amènent l’idéologie maoïste dans les montagnes du Chiapas. Du maoïsme, les zapatistas retiennent surtout l’importance de la lutte armée pour arriver à la révolutioniv. Certaines considérations stratégiques sont aussi retenues, par exemple celle de « commencer par occuper les villes et s’attaquer ensuite aux campagnesv ». La deuxième influence, la théologie de la libération, est une mouvance très importante chez les catholiques d’Amérique latine. Au Chiapas, les membres du clergé associés à la théologie de la libération ont été d’une importance capitale dans l’organisation politique des peuples autochtones chiapanèques, qui sont devenus plus tard le foyer du mouvement zapatistevi. Leur rôle est central dans l’organisation du congrès autochtone de 1974 et en 1989 dans la création de l’Universidad de la Tierra, une université pour et par les autochtones du Chiapasvii. Selon les tenant·e·s de ce courant, pour suivre la voie de Jésus et être un·e vrai·e chrétien·ne, il faut faire cause commune avec les pauvres et élaborer l’évangile de la libérationviii. Cette vision du catholicisme implique une certaine conscience de classe sans toutefois reprendre la lutte des classes marxiste. La théologie de la libération s’oppose au réformisme et prône l’organisation des opprimé·e·s dans une optique de transformation sociale. Selon Leonardo et Clodovis Boff, deux théologiens brésiliens sympathisants à la théologie de la libération, « nous sommes du côté des pauvres seulement lorsque nous luttons à leurs côtés contre la pauvreté qui a été injustement créée et forcée sur euxix ». Finalement, la culture et la cosmologie des peuples de la famille maya ont aussi eu leur importance dans la mise en forme de l’idéologie zapatista. Les modes de prise de décision collective des peuples mayas, caractérisés par des assemblées et la recherche du consensusx, ont été intégrés au mode de fonctionnement zapatista. N’oublions pas que c’est un millénarisme inhérent à la culture maya (c’est-à-dire la recherche d’une terre meilleure) qui permet, dans les années 1960-1970, l’organisation politique des communautés autochtonesxi.

Le reste de l’histoire est peut-être plus connu : le 1er janvier 1994, au moment où entre en vigueur l’Accord de libre-échange nord-américain, des hommes et des femmes cagoulé·e·s, armé·e·s et affichant les couleurs de l’EZLN prennent d’assaut certaines villes du Chiapas dont San Cristobal de Las Casas, la capitale culturelle de la province. Après une dizaine de jours d’échauffourées avec l’armée mexicaine, les combattants et les combattantes de l’EZLN battent en retraite pour rejoindre les communautés autochtones des montagnes, dont la plupart sont originaires. Des négociations avec le gouvernement mexicain mènent en 1996 à l’accord de San Andres, qui prévoit une reconnaissance constitutionnelle des droits culturels et sociaux des peuples autochtones du Mexique. Cet accord n’est finalement jamais mis en œuvrexii. À partir de ce moment, les zapatistas cessent de négocier avec le gouvernement et intensifient leurs efforts d’auto-organisation des communautés. La même année, les zapatistas fondent le Congreso Nacional Indigena, qui est le premier rassemblement autochtone pan-mexicain. Cette instance est toujours active aujourd’hui et maintient une politique de non-collaboration avec le gouvernementxiii. Ces efforts d’auto-organisation culminent en 2002 avec la création de cinq Caracolesxiv (« escargot » en espagnol), des municipalités autogérées qui offrent des services aux communautés zapatistas du Chiapas : locaux de mairies, hôpital, école en langue autochtone, magasins d’artisanats, salle d’assemblée, etcxv.

Dans les dernières années, les efforts des zapatistas se sont surtout concentrés sur l’éducation et la connaissance. En 2013, on lance une invitation aux altermondialistes du monde entier à venir séjourner dans les Caracoles pour suivre des séminaires et des cours de languesxvi. En janvier 2017, les zapatistas poursuivent leur lancée en organisant une conférence appelée ConCienciasxvii. Le but recherché : échanger avec des chercheurs et chercheuses universitaires et mettre en place une structure pour leur permettre de collaborer avec les communauté zapatistas : « Il s’agit de la continuité de l’Escuelita zapatista lancée en 2013. Ils [et elles] veulent vivre et apprendre ensemble en stimulant les échanges. À ConCiencias, les zapatistas ont invité des expert[·e·]s pour échanger sur des thèmes comme la globalisation et la protection de l’environnement. C’est un chantier pour une éducation plus horizontale et pour stimuler les discussions entre la science occidentale et les connaissances des peuples autochtones. »

C’est ce qu’explique le représentantxviii de l’organisme Desarollo economico y social de los mexicanos indigenas (DESMI) (Développement économique et social des mexicains autochtones).

Le Chiapas et la nouvelle image verte du Mexique

Lors de mon passage au Mexique en juin 2017, le gouvernement fédéral mexicain et le gouvernement du Chiapas multipliaient les annonces de projets à saveur environnementale. Depuis quelques années – mais surtout depuis la Conférence des Nations Unies sur le climat à Cancún en 2010 – le Mexique tente de se placer comme un leader dans la lutte aux changements climatiques. En effet, le 5 juin 2017, à l’occasion de la journée mondiale de l’environnement, l’État mexicain fait sa profession de foi envers la cause environnementale. Le gouverneur du Chiapas, Manuel Velasco, et le ministre de l’Environnement du Mexique annoncent à Ocosingo au Chiapas d’importants investissements du ministère de l’Environnement et des Ressources naturelles du Mexique : 91 millions de pesos (6,3 millions de dollars canadiens) pour 250 projets de conservation dans la Selva Lacandona au Chiapasxix. Le gouverneur profite de l’occasion pour dénoncer la décision du président américain Donald Trump de retirer les États-Unis de l’Accord de Paris sur le climatxx. Du même coup, les deux niveaux de gouvernements signalent leur intention de continuer d’offrir annuellement 1000 pesos (70 dollars canadiens) pour chaque hectare de terre protégé par les paysans autochtonesxxi. Mais, dans les faits, pour recevoir cette subvention, les autochtones doivent cesser de pratiquer l’agriculture sur les terres concernées ce qui, comme on le verra plus bas, entraîne des conséquences fâcheuses pour elles et eux. De l’investissement initial, 50 millions de pesos (3,45 millions de dollars canadiens) sont destinés à la diversification des activités productives des paysan·e·s autochtonesxxii. La même semaine, le gouverneur Velasco inaugure un nouveau centre écotouristique dans la région du Canon del Sumideroxxiii ainsi qu’un centre de collecte de produits agrochimiquesxxiv.
 

De nombreuses ONG écologistes – comme World Wildlife Fundxxv et Parks Watchxxvi – se sont implantées au Chiapas dans les dernières années. Sur place, DESMI critique l’arrivée de ces nouveaux organismes : « Le gouvernement mexicain reçoit beaucoup d’argent de l’international pour implanter des mesures de protection de l’environnement. Cet argent ne se rend pas jusqu’aux peuples autochtones et sert essentiellement à mettre en place des programmes de contrôle coercitifs », estime le représentant de DESMI. Un autre exemple permet de comprendre l’intérêt du Mexique à s’associer à des organismes écologistes internationaux. Le 8 juin 2017, Leonardo DiCaprio est au Mexique pour annoncer que sa fondation s’associe à la fondation Carlos Slim – l’homme le plus riche du Mexique – et au président mexicain Enrique Peña Nieto pour protéger l’écosystème marin du Golfe de la Californie. L’acteur vante le président mexicain en disant qu’il est un « chef de file dans la conservation des écosystèmesxxvii ». Ce positionnement sur la scène internationale n’est pas anodin : pour assurer l’afflux de touristes, le Mexique doit garder une image acceptable aux yeux du monde. L’importance du tourisme dans le discours officiel est sans équivoque : le 7 juin 2017, le ministre du tourisme, Enrique de la Madrid Cordero, martèle que le tourisme est la voie de la « transformation sociale » pour le Mexiquexxviii. Les pressions économiques et politiques pour le développement de projets écotouristiques sont donc énormes. À ce titre, une étude réalisée récemment à l’Université autonome de Guadalajara démontre qu’au Mexique, 60 % des zones où pourraient être réalisés des projets écotouristiques demeurent inutiliséesxxix. Aux yeux des autorités, les projets écotouristiques sont une priorité pour le développement du pays.

La protection de l’environnement et les peuples autochtones

Sur papier, ces projets de protection de l’environnement semblent positifs pour le Mexique. Le fait est que la majorité des zones visées par ces projets ne sont pas inhabitées : de nombreuses communautés autochtones peuplent des territoires où l’environnement est protégé. Aux yeux du gouvernement mexicain, cette occupation du territoire est nuisible : les autorités dénoncent toujours les établissements irréguliers dans les parcs nationauxxxx. Par contre, ce ne sont pas tous les peuples autochtones qui s’opposent aux mesures de protection de l’environnement. En effet, le gouvernement joue sur des divisions préexistantes au mouvement zapatista et s’associe aux factions autochtones pro-gouvernementales pour légitimer ses projets de protection de l’environnement. Pour le représentant de DESMI, « les peuples autochtones qui luttent n’acceptent pas les mesures de protection du gouvernement. Ces programmes visent à contrôler la population. Ce sont essentiellement des programmes de dépossession ». En effet, pour prendre un exemple, le programme ProArbo offre 1000 pesos (70 dollars canadiens) par hectare protégé par les paysan·e·s autochtones. Cela implique que ces paysan·e·s cessent de pratiquer l’agriculture sur les terres visées. L’effet insidieux du programme vient du fait que la loi agraire mexicaine est faite de façon à ce que les paysan·e·s qui cessent de cultiver finissent par perdre le droit sur leur terre. Selon la représentante de l’organisme Otros Mundos (Autre monde), « les autochtones qui vivent des subventions vertes finissent par perdre leur droit sur la terre étant donné qu’ils [et elles] ne la cultivent plus. Ces autochtones font partie des autochtones pro-gouvernementaux qui vivent depuis longtemps du paternalisme gouvernemental ».

Elle poursuit en avançant que la plupart des programmes environnementaux au Mexique sont essentiellement du maquillage vert :

« Dans les discours officiels, le Chiapas fait figure d’exemple pour les politiques vertes au Mexique. Pourtant, d’un côté, le gouvernement considère que les autochtones qui cultivent la terre détruisent la Selva avec leur petite agriculture et instaure des politiques de criminalisation et, de l’autre, le gouvernement subventionne des projets de monoculture industrielle sur le même territoire. Les programmes environnementaux n’incluent pas les gens qui habitent le territoire. Ces programmes criminalisent les autochtones et valorisent les monocultures aux dépens de l’agriculture de subsistance. »

Les projets de protection de l’environnement cherchent aussi à accroître le contrôle de l’État sur des territoires difficilement accessibles comme les montagnes et les jungles du Chiapas. Pour le représentant de DESMI, le lien entre contrôle social et protection de l’environnement est clair :

« Les projets écotouristiques du gouvernement ont un impact négatif pour les communautés autochtones. Les disputes sur le contrôle du territoire – comme dans la réserve de Agua Azules – entraînent une présence militaire et policière qui entrave la liberté de circuler. En construisant davantage d’autoroutes, le gouvernement accroit son pouvoir sur le territoire. Les projets écotouristiques sont avant tout des projets de contrôle de la population autochtone. »

On comprendra que dans un contexte où l’État mexicain cherche à mettre un terme à l’insurrection zapatiste, tous les moyens sont bons pour donner une apparence de légitimité à ses tentatives d’accroître son contrôle sur le territoire et la population du Chiapas.

La gendarmerie environnementale et les Montes Azules

L’aire protégée des Montes Azules, fort populaire auprès des touristes, a été créée dans les années 1970 par le gouvernement mexicain et couvre un territoire de 3000 km2. Cette aire protégée se trouve en plein cœur du territoire d’expansion des communautés paysannes qui deviennent plus tard le foyer de l’insurrection zapatista en 1994. De 1997 à 2008, la situation est déjà tendue en raison de la lutte de ces communautés pour la réappropriation de ces terres. Or, en 2008, le gouvernement du Chiapas adopte un « Protocole d’expulsion » pour forcer 13 communautés autochtones à quitter les Montes Azules. Les agent·e·s de conservation peuvent alors compter sur l’aide de la police et de l’armée mexicaine pour forcer l’évacuation des communautés ciblées. Pour citer un exemple, en janvier 2010, dans la communauté de Rancho Corozal, quatre hélicoptères militaires se posent, causant la fuite des villageois·es. Quelques jours plus tard, le gouvernement annonce « le développement d’une station écotouritstique qui exiger[a] le déplacement de sept autres communautésxxxi ». En guise de réponse, la société civile chiapanèque organise en mars 2010 un forum social en plein cœur des Montes Azules afin de parler de la « tension entre l’occupation autochtone du territoire et la création d’aires protégéesxxxii ». La déclaration finale de l’événement souligne que le territoire doit être défendu dans toutes ses dimensions : son environnement mais aussi les droits, les cultures, les langues et les formes d’organisation des peuples qui l’habitent.

La répression n’a jamais pris fin dans les Montes Azules. Récemment, le gouvernement mexicain y a instauré une nouvelle force répressive : la gendarmerie environnementale. « Ce sont des soldats qui peuvent parcourir tous les Montes Azules. Elle a été créée par des environnementalistes. En réalité, ce sont davantage des « soldats environnementaux ». Avec ce programme, l’État cherche à accroitre sa force répressive », explique le représentant de DESMI. Du côté de Otros Mundoson abonde dans le même sens : « Le mandat de la gendarmerie environnementale relève davantage de la stratégie contre-insurrectionnelle contre les zapatistas que de la protection de l’environnement », avance la représentante. Un communiqué daté du 8 décembre 2016xxxiii signé par des communautés autochtones de la Selva Lacandona et des Montes Azules dénonce la création de cette gendarmerie environnementale. Pour les communautés signataires, la gendarmerie est une stratégie pour favoriser l’implantation des multinationales dans les forêts du Chiapas. De plus, avec l’arrivée d’ONG étrangères et l’implication de l’Unesco dans les projets de protection, les peuples autochtones chiapanèques ont l’impression de perdre encore plus de pouvoir sur leur territoire : « La responsabilité de la réserve de Montes Azules n’est même plus fédérale ou provinciale : avec sa reconnaissance par l’Unesco, elle devient une responsabilité mondiale. Pour nous, cela représente encore une perte de contrôle des peuples autochtones sur leur territoire », ajoute le représentant de DESMI.

Conclusion

Les projets écotouristiques et les mesures de protection de l’environnement au Chiapas sont une menace pour l’autonomie des communautés autochtones. « Les peuples autochtones souhaitent avant tout [détenir] le contrôle sur leur terre et sur les richesses de la terre-mère. Lorsqu’on a le contrôle de son territoire, on y fait attention et on le protège. Les peuples autochtones ne peuvent pas aspirer à l’autonomie s’ils n’ont pas le contrôle de leur territoire », souligne le représentant de DESMI. Mais pour atteindre l’autonomie et implémenter eux-mêmes leurs propres mesures de protection de l’environnement, les peuples du Chiapas ont de nombreux obstacles structurels devant eux : « Les autochtones sont conscient[·e·]s qu'[elles et] ils doivent faire attention à la terre. Par contre, leur conception de la protection entre en conflit avec le modèle de développement capitaliste », fait remarquer à son tour la représentante de Otros Mundos.

Si avec le postmodernisme le champ de bataille des luttes sociales est passé de l’économie à la culturexxxiv– on pourrait aussi dire du marxisme aux politiques d’identité (identity politics) est-ce qu’on en est rendu aujourd’hui au champ de bataille environnemental? L’exemple du Chiapas nous montre que les grands pouvoirs de ce monde tentent de s’approprier la lutte environnementale afin de garder leur position hégémonique. Leur credo : protéger le territoire pour mieux contrôler et déposséder celles et ceux qui l’habitent. En mobilisant des universitaires est des ONG écologistes occidentales, l’État mexicain se dote d’un outil supplémentaire dans sa lutte contre l’insurrection zapatista : la vérité technocratique de la science occidentale. On comprend peut-être mieux pourquoi les zapatistas ont lancé l’initiative ConCiencias et sont ainsi passé·e·s de la lutte armée à la question de la nature du savoir.

CRÉDIT PHOTO Arthur Temporal, https://www.flickr.com/photos/145920102

i Les représentant·e·s de ces organismes ont souhaité rester anonymes pour des raisons de sécurité. Les militant·e·s du Chiapas sont souvent la cible de représailles et même d’assassinat.

iiHébert, Martin. 1997. Discours, conflits et mobilisation socio-politique : trois communautés zapatistas de la Selva Lacandona (Mexique). Montréal : Université de Montréal, 119. ; Sapinski, Jean-Michel. 2002. Le discours zapatiste : analyse structurale d’un mythe politique. Montréal : Université de Montréal, 124.

iii Santiago, Jorge. 2016. « El congreso indigena de 1974. Buscando nuestra raices ». La Jornada. En ligne, paru en mars 2017. http://ojarasca.jornada.com.mx/2016/05/13/rogelio-cuellar-imagenes-de-un-congreso-historico-5011.html Consulté le 11 septembre 2017.

iv Tsé-Toung, Mao. 1967. Écrits choisis en trois volumes : volume II. Paris : François Maspero, p. 57

v Ibid p. 58

vi Hébert, Martin. 1997. Op. Cit.

vii Paget-Clarke, Nic. 2005. « Interview with Raymundo Sanchez Barraza ». In Motion Magazine. En ligne, paru le 18 décembre 2008. http://www.inmotionmagazine.com/global/rsb_int_eng.html Consulté le 11 septembre 2017.

viii Boff, Leonardo et Boff, Clodovis. 1987. Introducing Liberation Theology. Maryknoll : Orbis books, p.7

ix Ibid p.4

x Graeber, David. 2014. La démocratie aux marges. Lormont : Le Bord de l’eau, 120.

xi Hébert, Martin. 1997. Op. Cit.

xii Ejercito Zapatista de Liberacion Nacional. 2016. Seis Declaraciones de la Selva Lacandona. Mexico : Eon, 224.

xiii Voir le site web suivant: https://www.congresonacionalindigena.org/que-es-el-cni/

xiv Chiapas Media Project. 2003. Caracoles : new paths of resistance. Mexico : Production Caracoles, 42 min.

xv Duchesne, Émile. 2016. « Que reste-t-il du zapatisme ? ». Ricochet. En ligne, paru le 6 février 2016. https://ricochet.media/fr/928/que-reste-t-il-du-zapatisme Consulté le 10 septembre 2017.

xvi Voir le site web suivant: http://www.schoolsforchiapas.org/advances/schools/la-escuelita/. Consulté le 11 septembre 2017.

xviiVoir le site web suivant: https://conciencias.org.mx/. Consulté le 11 septembre 2017.

xviii Les représentants de DESMI et de Otros Mundos ont tous les deux souhaité rester anonymes pour des raisons de sécurité. En effet, les assassinats de militant·e·s sont très fréquents au Mexique et particulièrement au Chiapas.

xix Diario de Chiapas. 2017. « Recursos a Chiapas ». Diario de Chiapas, 7 juin.

xx MdeR. 2017. « Manuel Velasco y titular de Semarnat benefician a guardianes de la Selva con apoyos economicos ». Diario de Chiapas, 7 juin 2017.

xxi Ibid

xxiiIbid

xxiii MdeR. 2017. « Inauguran Centro Ecoturistico Ojo de Agua, en Emiliano Zapata ». Cuarto Poder, 8 juin.

xxiv MdeR. 2017. « Firman convenio para establecer un centro de acopio ». Cuarto Poder, 11 juin.

xxv Voir le site web suivant: http://www.wwf.org.mx/quienes_somos/nuestras_alianzas/alianza_wwf_fundacion_carlos_slim/region_chiapas/

xxvi Voir le site web suivant: http://www.parkswatch.org/main.php?l=eng&sys=news&news_country=mex

xxvii Notimex. 2017. « EPN, DiCaprio y Slim acuerdan proteger ecosistemas marinos ». Cuarto Poder. 8 juin.

xxviii MdeR. 2017. « Turismo puede lograr transformacion social ». Diario de Chiapas, 7 juin.

xxix Notimex. 2017. « Sin uso 60 % de zonas turisticas ». Cuarto Poder, 11 juin.

xxx José Salazar. 2017. « Persisten 5 invasiones en el Canon ». Diario de Chiapas, 7 juin

xxxi Martin Hébert. 2009. « Le forum social des Montes Azules ». Recherches amérindiennes au Québec, 39 (1-2) : 173-174.

xxxiiIbid

xxxiii http://www.ejecentral.com.mx/ocosingo-rechaza-a-gendarmeria-ambiental/

xxxiv Beaucage, Pierre. 2009. Corps, cosmos et environnement chez les Nahuas de la Sierra Norte de Puebla ; une aventure en anthropologie. Montréal : Lux, 414.

Médias émergents et couverture internationale du Moyen-Orient

Médias émergents et couverture internationale du Moyen-Orient

Par Théophile Vareille

« Yémen, la guerre oubliée » (1). « Yémen, la guerre occultée » (2). Voilà deux titres comme l’on en rencontre souvent aujourd’hui dans la presse, sans s’interroger pour autant sur le pourquoi de cette invisibilité médiatique. Plusieurs concepts permettent pourtant d’expliquer les disparités de la couverture de l’actualité internationale par les médias occidentaux.

La mort kilométrique en est un (3). Ce concept provenant de la loi de proximité, entré à l’école de journalisme il y a une quinzaine d’années, stipule que plus une actualité meurtrière se déroule près du public, plus son intérêt pour cette nouvelle augmente. Mais ce concept à lui seul ne suffit pas à expliquer pourquoi la couverture d’une seule région, le Moyen-Orient, est déséquilibrée. Pourquoi, par exemple, le Yémen reçoit moins que la Syrie? Pourquoi, à l’intérieur même de ces pays, certains enjeux sont mis en avant ou délaissés par nos médias? À force d’être une « guerre oubliée » à la une de nos journaux, la guerre au Yémen n’en est plus une. Néanmoins, que dire de la Libye, retombée dans l’anonymat après un pic d’attention de la communauté internationale début 2011? Pour expliquer ces disparités, nous nous intéresserons aux conditions de travail des journalistes dans ces territoires en guerre ou instables.

L’intérêt que le public québécois porte à la Syrie, au Yémen et à la Libye a grandement évolué ces six dernières années, comme l’illustre le nombre de recherches effectuées sur Google au sujet de ces trois États.

En Syrie, depuis l’ouverture du conflit courant datant de 2011, on dénombre 207 000 morts civiles (4), plus de six millions de déplacé·e·s internes (5), cinq millions de réfugié·e·s (6), et une fluctuation de l’attention publique. Aujourd’hui, la Syrie est le théâtre d’un conflit larvé, auquel prennent part des forces kurdes, des rebelles, des milices irakiennes, une armée syrienne, le Hezbollah, l’État islamique, le Hetech (ex-Front al-Nosra), et ce, sous les bombes françaises, américaines et russes. Au Québec, Google nous informe que c’est en août et septembre 2013, octobre et novembre 2015, et en avril 2017, que le public s’est le plus intéressé à la Syrie (7).

En Libye, les émeutes débutent en février 2011 et se propagent très rapidement à travers le pays. Benghazi, deuxième ville en importance au pays, tombe aux mains des insurgé·e·s le 21 février et devient le siège du Conseil national de transition (CNT), qui a pour rôle d’« exercer le pouvoir lâché par Kadhafi pour mettre en place la démocratie (8) ». Le 10 mars de la même année, la France reconnaît le CNT comme gouvernement officiel de la Libye et enclenche une intervention militaire aéronavale de l’ONU le 19 mars. Mouammar Kadhafi est capturé et tué par des rebelles à la fin octobre, et quelques jours après, le 23 octobre 2011, Moustapha Abdel Jalil, président du CNT, proclame la libération de la Libye et la fin de la guerre civile. Moustapha Abdel Jalil passe le relais après 10 mois, et succèdent au CNT un Congrès national général, une Chambre des représentants, et un parlement libyen. La Libye est un État failli, coupé en deux entre le gouvernement national de Fayez el-Sarraj basé à Tripoli et reconnu par l’ONU et le gouvernement de Tobrouk, soutenu par le général Haftar, contrôlant le sud et l’est du pays. Les tribus touaregs contrôlent une partie de l’ouest libyen, alors que des milices locales restent à la tête de poches de territoires. Une situation confuse et qui indiffère l’opinion publique. Après un premier pic d’attention en mars 2011, et un regain d’intérêt entre août et octobre de la même année, la Libye est oubliée des internautes québécois·es depuis maintenant 6 ans (9).

Au Yémen, l’actualité qui nous intéresse est plus récente. Le printemps arabe s’y manifeste début 2011 : une révolution déloge Ali Abdallah Saleh, alors président depuis 22 ans. Abd Rabbo Mansour Hadi est élu et lui succède ainsi, mais démissionne deux ans plus tard, alors que le mouvement chiite houthiste envahit le palais présidentiel. En mars 2015, l’Arabie saoudite constitue une coalition sunnite et entame le bombardement de positions tenues par les rebelles houthis et leurs allié·e·s pro-Saleh. Le Yémen est aujourd’hui divisé en trois, l’ouest étant aux mains des Houthis et des pro-Saleh, le reste sous contrôle des forces loyales pro-Hadi, mis à part un large corridor sous la mainmise d’Al-Qaïda dans le Centre-Est, allant de la frontière saoudienne au Golfe d’Aden (10). État failli, le Yémen? Il en prendrait le chemin (11). Google, toujours, nous fait savoir que les Québécois·es ont connu deux pics d’intérêt pour le Yémen : en février 2011, et entre janvier et mars 2015 (12).

Pour ce qui est de l’attention publique, nous nous exprimons en termes relatifs, car la Syrie monopolise l’attention depuis novembre 2011, faisant de manière continue l’objet de plus de recherches Google que la Libye ou le Yémen (13).

Un coup d’œil au nombre d’articles publiés au Québec sur ces sujets laisse paraître que les médias écrits semblent suivre ces tendances (14). Notre base de données (Factiva) n’incluant pas tous les titres québécois, les chiffres à suivre ne servent qu’à donner un ordre de grandeur. Entre le 1er janvier 2011 et le 1er septembre dernier, 1800 articles mentionnant la Syrie sont dénombrés, avec deux légers pics pour les périodes 2012-2013 et 2015-2016; 697 pour la Libye avec 356 articles en 2011 et moins de 100 par année depuis; 231 pour le Yémen avec deux pics, en 2011 et 2017. À attention publique inégale donc, couverture médiatique inégale. Et l’on pourrait toujours descendre d’échelle, à l’intérieur de chacun de ces pays, et trouver des situations faisant l’objet de traitements médiatiques inéquitables.

Avant de s’attaquer aux questions qui nous intéressent, évacuons celles que nous ne pourrons pas traiter ici. Quels facteurs amènent l’opinion publique ou la presse à s’intéresser à un sujet? Qui de l’opinion publique ou de la presse influence l’autre?

Une explication que nous ne pourrons pas développer est celle des intérêts étatiques, par exemple. Le Yémen recevrait ainsi moins d’attention médiatique car ce ne serait pas dans l’intérêt de la Grande-Bretagne, de la France ou de l’Allemagne. Ces États vendent à l’Arabie saoudite des armes pour mener son effort de guerre au Yémen. Ils préfèrent donc voir dans les journaux les défaites de l’État islamique en Irak plutôt que le désastre humanitaire yéménite (15).

Cette thèse géopolitique est intéressante, mais reste trop distante de la réalité du terrain, soit la réalité économique du journalisme. C’est sur cet aspect que nous allons nous focaliser. Observer les coulisses du métier de reporter et des pratiques des médias occidentaux dans ces zones instables du Moyen-Orient nous permet de mieux comprendre quel accès, direct ou indirect, ont nos médias à ces territoires. Ainsi, nous pouvons mettre en contexte l’état de la couverture internationale de la région dans nos médias, et nous interroger sur ses évolutions à venir.

Réalité du terrain, risques et dangers

La mort de deux reporters français et de leur « fixeur » (16) syrien en juillet dernier, à la suite d’un reportage en Irak, à Mossoul, rappelle à la profession journalistique les dangers de s’aventurer en zone de conflit. Le statut de journaliste ne protège pas. On y exerce son métier dans un état de vigilance constante, puisqu’on peut être pris·e pour cible comme le serait un·e combattant·e (17). Reporters sans frontières rappelle que 26 journalistes ont été tué·e·s en Irak depuis 2014, que « 80 journalistes sont tué[·e·]s chaque année dans l’exercice de leur fonction », que « certain[·e·]s sont sciemment visé[·e·]s (18) ». Agnès Gruda, dans une chronique pour La Presse, rappelle qu’avec les réseaux sociaux, les États et groupes non étatiques ont les moyens de passer outre les médias traditionnels pour se faire entendre, mais « peuvent utiliser les journalistes capturé[·e·]s sur le terrain pour semer la terreur » ou peuvent simplement « les faire taire » (19).

La ou le journaliste, journaliste étranger ou étrangère, correspondant·e ou envoyé·e spécial·e, a ici valeur en tant qu’otage. La journaliste étrangère ou le journaliste étranger, car un·e journaliste local·e n’aura peut-être pas un État susceptible de payer sa rançon et d’entreprendre de la ou le libérer. Cela peut dissuader des rédactions étrangères d’engager des journalistes locales ou locaux.

Finis les jours où « un signe « presse » blasonné sur un gilet pare-balles dissuadait les balles ciblées », quand « Talibans et Hezbollah n’aimaient peut-être pas les journalistes [occidentales et] occidentaux, mais leur donnaient tout de même des entrevues et organisaient des conférences de presse », écrit Alexis Sobel Fitts dans le Columbia Journalism Review (20). Pour ces groupes, « garder les journalistes en sécurité était crucial pour s’assurer qu’[elles et] ils continuent à venir ». Aujourd’hui, ils ne dépendent plus des médias pour leurs communications.

L’équation a donc changé, comme le confirme le Comité pour la protection des journalistes (CPJ), qui a, en avril passé, publié un texte de Rukmini Callimachi au titre explicite : « Être une cible (21) ». ll y raconte son quotidien de journaliste en Afrique de l’Ouest et au Moyen-Orient, lequel est devenu de plus en plus difficile et dangereux, année après année.

Voilà une première barrière à l’information : la mort, le risque, la peur qui sauvera la vie des journalistes mais les dissuadera d’aller plus loin.

Contexte économique et précarité

La parution d’un texte écrit en juillet 2013 par Francesca Borri, une pigiste italienne travaillant en Syrie, provoque un tollé international. Elle y décrit un quotidien à tenter le sort pour des articles rémunérés 70 $ la pièce, dans un contexte de compétition entre journalistes indépendant·e·s, pour être la première ou le premier sur place, pour être la ou le plus proche du danger et des combats.

La mort du journaliste américain James Foley, en août 2014, relance les débats et résulte en un changement d’attitudes et de pratiques. Comme en fait état Marc Laurendeau dans son essai Le journalisme international en bouleversement (22), « quelques semaines avant son enlèvement en Syrie, James Foley expliquait en entrevue au magazine Newsweek les règles du journalisme très compétitif qu’il pratiquait : « Vas-y plus tôt, reste plus longtemps, va plus proche »(Go in sooner, stay longer, go closer) », qui aurait remplacé le « Sois rapide, sois le premier, fais le bien » (Get it fast, get it first, get it right) de Walter Cronkite, célèbre journaliste qui s’est fait connaître, notamment, en dévoilant les réalités de la guerre du Vietnam.

Lois du marché et précarité économique poussent le ou la pigiste à prendre des risques, à ne pas s’acheter d’assurance ou à emprunter les transports en commun. Ainsi, explique Marc Laurendeau, James Foley, « pour des raisons financières[,] en était venu à tourner les coins ronds (23) ». Enlevé en Syrie en novembre 2012, sa mort est confirmée le 19 août 2014 lorsque l’État islamique publie une vidéo montrant son corps décapité. GlobalPost, le site d’information internationale pour lequel travaillait James Foley, a depuis remplacé en partie ses pigistes par 13 postes de correspondant·e·s. D’autres journaux n’achètent que des articles écrits par des pigistes doté·e·s d’une assurance, ou n’achètent tout simplement plus d’articles provenant de Syrie.

Sans moyen d’avoir un·e correspondant·e sur place, ou d’assurer la sécurité d’un·e envoyé·e spécial·e ou journaliste indépendant·e, de grands journaux d’informations, comme La Presse, s’en remettent à la couverture du Moyen-Orient et de la Libye que font les agences de presse. Ainsi, la quasi-totalité des articles de la rubrique Moyen-Orient du quotidien sont rédigés par Agence France-Presse ou Associated Press (24).

Possible imbroglio moral

Quand il est difficile pour des médias occidentaux d’accéder à ces zones de conflits, il leur devient encore plus difficile de réaliser une couverture équitable de la situation. Entre zone gouvernementale ou d’opposition, l’équilibre est dur à maintenir, et pose de complexes problèmes moraux. La zone d’opposition syrienne, très dangereuse, on l’a vu, est notamment délaissée par les médias télévisuels français depuis 2013. Un média dépend alors du régime, celui de Bachar el-Assad ici, pour lui ouvrir ses portes. Des portes qui ne s’ouvrent qu’à certains, de manière apparemment aléatoire, mais dépendant souvent des positions du ou de la journaliste vis-à-vis du conflit syrien, et d’une actualité que le régime voudrait taire ou rendre publique. Comment alors ne pas servir d’outil de communication au régime? Comment faire lorsqu’on couvre un conflit sous la protection de forces armées prenant part au combat, qu’elles soient kurdes, russes ou syriennes?

Il faut toujours remettre l’image, l’information, dans son contexte. Pour que le public comprenne que la ou le journaliste évolue parfois dans un environnement contrôlé par une entité politique, sous la contrainte. Ainsi, chaque article, chaque reportage, doit être accompagné d’un contour, un paratexte, qui le contextualise et permet au public d’en faire un jugement indépendant. Ici, la transparence est de mise.

Un·e journaliste, de plus, ne pourra peut-être pas couvrir les différents partis engagés. À Damas, tout·e journaliste s’étant rendu·e en « territoire terroriste », tel que sont dénommés par le régime les territoires rebelles, est persona non grata en zone gouvernementale, explique Omar Ouahmane, correspondant de Radio France à Beyrouth (25). La ou le journaliste risque alors de se retrouver coincé·e entre deux camps menant une « guerre de propagande », comme l’affirme Georges Malbrunot, grand reporter au Figaro. Une affirmation qu’appuie Benoît Huet, dans sa tribune « Syrie, un nouveau journalisme de guerre », parue en septembre 2015 dans Libération : « Cette guerre est aussi une guerre de l’information et son issue dépend de la lecture qu’en font les puissances régionales et les démocraties d’opinions occidentales (26). »

Une guerre à laquelle un média indépendant peut être accusé de prendre part. Georges Malbrunot a, en septembre 2013, pu s’entretenir avec Bachar el-Assad à Damas, pour une entrevue retranscrite dans les pages du Figaro (27). El-Assad y mettait en garde la France, évoquant des « répercussions, négatives bien entendu, sur les intérêts de la France » tant que celle-ci restera « hostile » au régime. François Hollande, président de la République, avait répondu en critiquant le Figaro pour avoir donné la parole à un autocrate (28).

Jean-Pierre Perrin, grand reporter à Libération, sur la liste noire à Damas, rappelle que la couverture d’une actualité, d’un groupe ou d’une cause, n’est pas égale à un soutien. Omar Ouahmane, lui, remarque que si l’on ne parlait qu’à des gens « fréquentables », il ne resterait plus grand monde. « Il faut aller voir et aller voir en face », affirme Claude Guibale, grande reporter à France Inter et auteure d’Islamistan, ouvrage-enquête sur les multiples « visages du radicalisme ». Il faut chercher à comprendre l’« incompréhensible », aller partout, interroger tous et toutes (29).

Des nouvelles formes de journalisme international

Marc Laurendeau nous explique que le New York Times et le Washington Post ont contourné les problématiques que sont les difficultés d’accéder au terrain et les risques de récupération politique. Ces journaux ont recours à un nouveau type de journalisme international : Un journalisme à distance, effectué depuis les États-Unis, et qui se nourrit de YouTube, des réseaux sociaux, d’Internet, pour rendre compte d’une actualité à l’autre bout du monde. C’était le cas du blogue Open Source hébergé par le New York Times et animé par le journaliste Robert Mackey. Aujourd’hui, France 24 s’essaye avec Les Observateurs à ce type de journalisme participatif, en couvrant « l’actualité internationale au travers des témoignages directs d’ »Observateurs » [et d’observatrices], c’est-à-dire de [celles et] ceux qui sont au cœur des événements ». Quatre versions des Observateurs existent par ailleurs en ligne, en français, anglais, persan, et arabe (30).

Ce sont ainsi de nouvelles méthodes qui voient le jour, le ou la journaliste occidental·e s’appuyant sur des sources primaires qu’il ou elle collecte par le biais d’internet.

Pour se défaire du dilemme d’un reportage accompagné par les forces armées, s’accommoder de la réalité de zones dangereuses et difficilement accessibles, et réaliser une couverture du Moyen-Orient plus équilibrée, la solution reste encore de se déposséder de l’actualité internationale. Il s’agit, pour les journalistes occidentaux et occidentales, d’entrer dans une vraie relation de collaboration avec des journalistes et des sources locales. Non pas une relation de dépendance, comme peut en être accusé l’AFP vis-à-vis de l’Observatoire syrien des droits de l’homme, basé à Londres, mais une relation constructive, qui va au-delà de la collecte d’information en ligne.

De larges réseaux Skype se sont par exemple développés, mettant en contact des personnes de la région avec des journalistes à l’étranger. En Syrie, Hwaida Saad, journaliste libanaise travaillant au bureau de Beyrouth du New York Times, est en contact quotidien avec des centaines de combattant·e·s, rebelles, activistes, fonctionnaires, et soldat·e·s syrien·ne·s (31). De son côté, Marine Pradel, journaliste indépendante basée à Beyrouth, explique que la BBC, elle, a recours à un « réseau de stringers (des caméramans [pigistes] syrien[·ne·]s) à qui elle achète de la vidéo (32)  ». Ceci avec précaution néanmoins, car ces pigistes sont autant des « médias activistes », souvent engagé·e·s dans l’opposition, que des journalistes indépendant·e·s. C’est pourquoi l’Agence France-Presse « forme depuis début 2013 des journalistes syrien[·ne·]s aux standards d’objectivité et de déontologie », continue Marine Pradel. « Ces journalistes sont aujourd’hui pigistes de l’AFP et font remonter l’information depuis toutes les provinces syriennes, qu’elles soient contrôlées par le régime ou par l’opposition. »

Il faut rester sur ses gardes face à une vision des choses selon laquelle la ou le journaliste étranger·ère inculque aux journalistes locaux·ales les pratiques du journalisme professionnel. C’est vrai, comme l’écrit Benoît Huet, que « le défi est immense, car le journalisme est un métier, et il est essentiel que [celles et] ceux qui rapportent l’information depuis le terrain soient sensibilisé[·e·]s aux enjeux de la déontologie journalistique, à la protection des sources, et à la nécessité de présenter ce qui relève de l’opinion et du fait (33) ». Dans un pays sous dictature comme la Syrie, après des décennies de répression des libertés individuelles, il y a une nouvelle culture journalistique à bâtir. En 2010, la Syrie était classée 173e sur 178 pays au classement mondial de la liberté de la presse de Reporters sans frontières (34).

Nouveaux journalismes citoyens

Toutefois, ces journalistes citoyen·ne·s rapportent autant, si ce n’est avant tout, l’information pour un public syrien qu’international. Personne ne peut leur imposer une vision du journalisme. Ni poser sur ces efforts de renouveau médiatique un regard trop occidentaliste. La relation entre média occidental et journalisme citoyen syrien doit être horizontale, non verticale. Une collaboration équitable peut rééquilibrer la couverture de la région par la presse internationale. En Syrie, par exemple, une bien trop grande importance est accordée à l’État islamique par rapport au Hetech (ex-Front al-Nostra). Par contre, elle n’évacue en rien le danger pour le ou la journaliste local·e, qu’elle ou qu’il soit professionnel·le ou citoyen·ne. Si la ou le journaliste local·e peut se passer de fixeur ou de fixeuse et passer plus inaperçu·e, être plus difficile à identifier que la ou le journaliste étranger·ère, elle ou il encourt sûrement encore plus de risques. Elle ou il est déjà chez soi et n’a nulle part où fuir, et son gouvernement ne l’aidera d’aucune manière.

L’État islamique, rapporte Marine Pradel, mettait en scène, en juin 2016, l’exécution de « cinq journalistes citoyen[·ne·]s basé[·e·]s à Deir ez-Zor (35) » dans l’est de la Syrie. Une vidéo, intitulée « Inspirations de Satan », montre deux de ces journalistes, Sami Joudat Rabah et Mustafa Hassa, se faire tuer par leurs instruments de travail, un ordinateur et une caméra, sur lesquels sont fixés deux bombes, qui explosent et les tuent. « Faire mourir les journalistes par et pour leur activité journalistique : le message est clair », écrit Marine Pradel.

Ces journalistes travaillent comme sources tant pour des médias syriens en exil, à la frontière turque, que pour des associations et des médias internationaux. Elles et ils, explique Benoît Huet, « font vivre le conflit de l’intérieur avec des textes mais aussi des photographies, des enregistrements sonores, et des vidéos, présentant une palette diversifiée de points de vue (36) ».

Toutefois, alors que le journalisme citoyen fait aujourd’hui parler, la remise en question du cybermilitantisme, une pratique très médiatisée durant le printemps arabe, nous appelle à la précaution. La « révolution 2.0 », ou l’important rôle attribué aux réseaux sociaux dans l’effort révolutionnaire, ne convainc pas tout le monde. Mathilde Rouxel, dans un article sur le site Les clés du Moyen-Orient, l’apparente « à un recodage de la mémoire, à une réécriture de l’histoire qui correspond à une vision et une perception très occidentale du monde arabe (38) ». L’idée qu’on se fait du rôle de la presse dans une démocratie occidentale n’est probablement pas la même au Moyen-Orient. Il est ainsi délicat de qualifier ces nouvelles formes de journalisme citoyen, précaire et en évolution.

Dans ce contexte instable, les nombreuses webradios citoyennes qui apparaissent en Syrie font couler beaucoup d’encre dans les cercles universitaires européens. Enrico De Angelis, chercheur au Centre d’études et de documentation économiques, juridiques et sociales du Caire, étudie les médias et leur évolution dans le monde arabe. Il explique que ces webradios résultent de la professionnalisation d’un journalisme citoyen qui a brusquement vu le jour en 2011. À leur propos, il écrit : « Presque tous ces projets se positionnent dans le cadre d’une réflexion critique vis-à-vis de la révolution dans son ensemble et du rôle qu’y ont joué les médias (39). » Ils naissent d’une volonté de se réapproprier l’information, sans le biais que lui impriment les médias du régime et de l’opposition.

En adoptant une approche professionnelle, ces webradios refusent de prendre part à la « guerre de l’information et de la désinformation » que se livrent les médias officiels et d’opposition, selon Soazig Dollet, responsable du bureau Maghreb et Moyen-Orient de Reporters sans frontières (40). Ces initiatives tentent de fournir une source d’information neutre et crédible, pour un public local comme international, car on l’a vu, les médias occidentaux reposent de plus en plus souvent sur des sources locales et indépendantes.

Ainsi, De Angelis trouve à ces webradios « les mêmes convictions quant à la nécessité de réformer de façon radicale les méthodes et le travail du journalisme local (41) ». Ces nouveaux réseaux de journalisme citoyen diffèrent de ceux ayant vu le jour au début du printemps arabe. Ces derniers cherchaient à mobiliser la population et à alerter la communauté internationale. « La nouvelle génération s’identifie à une mission plus traditionnelle de la presse : fournir un espace de discussion où il est possible de confronter différentes opinions et de raconter les faits en s’efforçant d’être impartial[·e] (42) ». Ce retour à un journalisme de proximité s’explique, selon Enrico De Angelis, par une société désorganisée, sans point de repère, ne pouvant se fier totalement au journalisme citoyen ni aux médias traditionnels. Il s’agit de reconstruire un journalisme sérieux et de confiance, en ne s’autorisant que quelques compromis en fonction de conditions difficiles.

Ces propos font écho à ceux de Benoît Huet, qui affirme que « la naissance de médias syriens non partisans, et attachés à présenter une pluralité de points de vue, pourrait être le socle du débat politique, et de la société qui construira sur les ruines de la guerre (43) ». Une conclusion qui vaut tout autant pour la Libye et le Yémen. Cet article s’est attardé plus longuement sur le cas de la Syrie, dont les nouveaux médias citoyens retiennent aujourd’hui l’attention. Il n’aura donc pas échappé à cette tendance qu’il dénonce, celle qu’ont les journalistes étrangers·ères à se focaliser sur une actualité en particulier, en offrant de la situation une représentation déséquilibrée.

Percer les invisibilités médiatiques revient tant aux médias qu’aux lecteurs·trices. Dans le cas du Moyen-Orient, les médias doivent apprendre à travailler avec des médias locaux en évolution, aux pratiques qui différent des leurs. Les lecteurs·trices doivent s’attacher à se composer une représentation équilibrée de la région, se détachant d’une actualité trop volatile.

  1. Lucas Menget, « Yémen, la guerre oubliée », France Culture, 31 juillet 2017, https://www.franceculture.fr/emissions/linvite-des-matins-dete-1ere-partie/yemen-la-guerre-oubliee, consulté le 2 septembre 2017.

Arnaud Decroix, « Yémen, la guerre oubliée », Radio-Canada, 9 janvier 2016, http://ici.radio-canada.ca/emissions/les_samedis_du_monde/2015-2016/chronique.asp?idChronique=394399, consulté le 1er septembre 2017.

Interception, « Yémen, la guerre oubliée», France Inter, 29 mai 2016, https://www.franceinter.fr/emissions/interception/interception-29-mai-2016, consulté le 1er septembre 2017.

Alexia Liautaud, « Au Yémen, la « guerre oubliée » met le pays à genoux », Vice Canada, 8 juin 2017, https://www.vice.com/fr_ca/article/9k53ga/au-yemen-la-guerre-oubliee-met-le-pays-a-genoux, consulté le 1er septembre 2017

  1. Jean-Philippe Rémy et Olivier Laban-Mattei, « Yémen, la guerre occultée », Le Monde, 4 août 2017, http://www.lemonde.fr/yemen/article/2017/08/04/yemen-la-guerre-occultee-un-reportage-exceptionnel-du-monde_5168647_1667193.html, consulté le 1er septembre 2017.
  2. Jean-François Dumas, « La mort kilométrique », Le Journal de Montréal, 23 avril 2013, http://www.journaldemontreal.com/2013/04/23/la-mort-kilometrique, consulté le 12 août 2017.
  3. Syrian Network for Human Rights (SNHR), « 207,000 Civilians Have Been Killed Including 24,000 Children and 23,000 Females; 94% of the Victims were Killed by the Syrian-Iranian-Russian Alliance », SNHR, 18 mars 2017, http://sn4hr.org/blog/2017/03/18/35726/, consulté le 7 juillet 2017.
  4. UN Refugee Agency (UNHCR), « Internally Displaced People », UNHCR, 7 juillet 2016, http://www.unhcr.org/sy/29-internally-displaced-people.html, consulté le 12 août 2017.
  5. Al Jazeera, « UN: Number of Syrian refugees passes five million », Al Jazeera, 30 mars 2017, http://www.aljazeera.com/news/2017/03/number-syrian-refugees-passes-million-170330132040023.html, consulté le 12 août 2017.
  6. Google, statistiques sur les recherches contenant le mot-clé « Syrie » au Québec, https://trends.google.com/trends/explore?date=all_2008&geo=CA-QC&gprop=news&q=Syrie, consulté le 7 juillet 2017.
  7. Lemonde.fr avec AFP, « Libye : Ce que l’on sait du conseil national de transition », Le Monde, 22 août 2011, http://www.lemonde.fr/afrique/article/2011/08/22/libye-ce-que-l-on-sait-du-conseil-national-de-transition_1561994_3212.html). Consulté le 14 novembre 2017.
  8. Google, statistiques sur les recherches contenant le mot-clé « Libye » au Québec, https://trends.google.com/trends/explore?date=2010-12-01%202017-06-29&ge…, consulté le 7 juillet 2017.
  9. Carte en direct de la situation et de la guerre au Yémen, http://yemen.liveuamap.com/, consulté le 1er septembre 2017.
  10. Robin Wright, « Yemen then and now : the sad chronicle of a failed state », The New Yorker, 1er mai 2015, http://www.newyorker.com/news/news-desk/yemen-then-and-now-the-sad-chronicle-of-a-failed-state, consulté le 7 juillet 2017.
  11. Google, statistiques sur les recherches contenant le mot-clé « Yémen » au Québec, https://trends.google.com/trends/explore?date=2010-12-01%202017-06-29&q=…, consulté le 7 juillet 2017.
  12. Google, statistiques sur les recherches contenant les mots-clés « Syrie », « Libye » et « Yémen » au Québec, https://trends.google.com/trends/explore?date=2010-12-01%202017-06-29&ge…
  13. Factiva, base de données d’articles de presse, nombre d’articles publiés au Québec dans la catégorie « Informations politiques et générales » contenant les mots-clés « Syrie », « Libye » et « Yémen ». https://global.factiva.com/, consulté le 4 septembre 2017.
  14. Camille Lons, « La guerre au Yémen, une crise oubliée », Open Diplomacy, 15 novembre 2016, http://www.open-diplomacy.eu/blog/la-guerre-au-yemen-une-crise-oubliee, consulté le 6 septembre 2017.
  15. Un·e « fixeur·euse », souvent un·e journaliste local·e, sert d’intermédiaire au journaliste étranger ou à la journaliste étrangère sur place. Elle ou il peut faire office d’« interprète, guide, ou aide camp » (Wikipédia) et présente le ou la journaliste à de possibles sources.
  16. Julie Rasplus, « Le quotidien des journalistes envoyés à Mossoul : « À chaque fois, tu te demandes si ça ne va pas péter » », France Info, 24 juin 2017, http://www.francetvinfo.fr/monde/proche-orient/offensive-jihadiste-en-irak/le-quotidien-des-journalistes-envoyes-a-mossoul-a-chaque-fois-tu-te-demandes-si-ca-ne-va-pas-peter_2247147.html, consulté le 28 août 2017.
  17. Ibid.
  18. Agnès Gruda, « Dure époque pour les journalistes », La Presse, 20 février 2015, http://www.lapresse.ca/debats/chroniques/agnes-gruda/201502/20/01-4845857-dure-epoque-pour-les-journalistes.php, consulté le 9 juillet 2017.
  19. Alexis Sobel Fitts, « The importance of protecting freelancers », Columbia Journalism Review, janvier-février 2015, http://archives.cjr.org/feature/protecting_freelancers.php, consulté le 8 juillet 2017.
  20. Rukmini Callimachi, « Être une cible », Committee to Protect Journalists, 25 avril 2017, https://cpj.org/fr/2017/04/etre-une-cible.php, consulté le 10 juillet 2017.
  21. Marc Laurendeau, « Le journalisme international en bouleversement », dans Les Journalistes pour la survie du Journalisme, éditions Québec Amérique, 2015, p.27.
  22. Ibid, p.28
  23. La Presse, rubrique « Moyen-Orient », http://www.lapresse.ca/international/moyen-orient/, consulté le 1er septembre 2017.
  24. Le secret des sources, Frédéric Barrayre, « Comment les journalistes travaillent-ils sur la guerre en Syrie? », France Culture, 2 avril 2016, https://www.franceculture.fr/emissions/le-secret-des-sources/comment-les-journalistes-travaillent-ils-sur-la-guerre-en-syrie, consulté le 12 juillet 2017.
  25. Benoît Huet, « Syrie, un nouveau journalisme de guerre », Libération, 6 septembre 2015, http://www.liberation.fr/planete/2015/09/06/syrie-un-nouveau-journalisme-de-guerre_1376872, consulté le 15 juillet 2017.
  26. George Malbrunot, « La mise en garde d’Assad à la France », Le Figaro, 2 septembre 2013, http://www.lefigaro.fr/international/2013/09/02/01003-20130902ARTFIG00532-la-mise-en-garde-d-el-assad-a-la-france.php, consulté le 2 septembre 2017.
  27. Lemonde.fr avec AFP, « Hollande critique Le Figaro pour son entretien avec Al-Assad », 6 septembre 2013, http://abonnes.lemonde.fr/proche-orient/article/2013/09/06/hollande-critique-le-figaro-pour-son-entretien-avec-al-assad_3472686_3218.html, consulté le 9 juillet 2017.
  28. Le secret des sources, Frédéric Barrayre, « Comment les journalistes travaillent-ils sur la guerre en Syrie?», France Culture, 2 avril 2016, https://www.franceculture.fr/emissions/le-secret-des-sources/comment-les-journalistes-travaillent-ils-sur-la-guerre-en-syrie, consulté le 12 juillet 2017.
  29. Les Observateurs, « À propos des Observateurs », France 24http://observers.france24.com/fr/static/a-propos, consulté le 5 septembre 2017.
  30. Anne Barnard et Neil MacFarquhar, « How a Reporter’s Quest for Online Bargains Led to a Network of Syrian Contacts », New York Times, 16 février 2016, https://www.nytimes.com/2016/02/17/insider/how-a-reporters-quest-for-online-bargains-led-to-a-network-of-syrian-contacts.html, consulté le 11 juillet 2017.
  31. Marine Pradel, « Couvrir la guerre en Syrie, une mission impossible? », Slate France, 13 septembre 2016, http://www.slate.fr/story/123205/medias-syrie, consulté le 1er septembre 2017.
  32. Benoît Huet, « Syrie, un nouveau journalisme de guerre », Libération, 6 septembre 2015, http://www.liberation.fr/planete/2015/09/06/syrie-un-nouveau-journalisme-de-guerre_1376872, consulté le 15 juillet 2017.
  33. Reporters sans frontières (RSF), « Classement mondial 2010 », RSF, 2010, https://rsf.org/fr/classement-mondial-2010, consulté le 4 septembre 2017.
  34. Marine Pradel, « Couvrir la guerre en Syrie, une mission impossible? », Slate France, 13 septembre 2016, http://www.slate.fr/story/123205/medias-syrie, consulté le 1er septembre 2017.
  35. Benoît Huet, « Syrie, un nouveau journalisme de guerre », Libération, 6 septembre 2015, http://www.liberation.fr/planete/2015/09/06/syrie-un-nouveau-journalisme-de-guerre_1376872, consulté le 15 juillet 2017.
  36. Libération, « Le quotidien des Syriens », 11 mars 2016, http://www.liberation.fr/direct/element/au-menu-de-libe-vendredi-un-numero-special-redige-par-des-syriens_32596/, consulté le 14 juillet 2016.
  37. Mathilde Rouxel, « Couverture médiatique des conflits au Moyen-Orient : comment dépasser l’indifférence? », Les Clés du Moyen-Orient, 23 janvier 2015, http://www.lesclesdumoyenorient.com/Couverture-mediatique-des-conflits.html#nb5, consulté le 1er septembre 2017.
  38. De Angelis, Enrico, « L’évolution du journalisme citoyen en Syrie : le cas des Web-radios », Moyen-Orient, vol. 21 janvier-mars 2014, p.45. Web.
  39. Soazig Dollet, « Les nouvelles radios syriennes », Agence française de coopération des médias, juin 2015, http://www.cfi.fr/sites/default/files/etude_nouvelles_radios_syriennes_vf.pdf, consulté le 5 septembre 2017.
  40. De Angelis, Enrico, « L’évolution du journalisme citoyen en Syrie : le cas des Web-radios », Moyen-Orient, vol. 21 janvier-mars 2014, p.47. Web.
  41. Ibid, p.48
  42. Benoît Huet, « Syrie, un nouveau journalisme de guerre », Libération, 6 septembre 2015, http://www.liberation.fr/planete/2015/09/06/syrie-un-nouveau-journalisme-de-guerre_1376872, consulté le 15 juillet 2017.
La diversité : au cœur de conflits imaginaires?

La diversité : au cœur de conflits imaginaires?

Par Catherine Paquette

Que ce soit en Europe ou en Amérique, la diversité et le pluralisme semblent poser des défis majeurs aux démocraties libérales actuelles. Mais la diversité est-elle un problème en soi, ou la rend-on problématique en raison du regard que nous posons sur elle? C’est à ces enjeux et ces tensions que s’attaque un nouvel ouvrage intitulé Les défis du pluralisme, publié aux Presses de l’Université de Montréal.

Saaz Taher, d’origine suisse, avait à peine mis les pieds au Québec que le gouvernement de Pauline Marois présentait son projet de Charte des valeurs québécoises, lequel visait la réaffirmation de la laïcité de l’État québécois, à travers notamment l’interdiction du port de certains signes religieux. Étonnée de constater que ces questions, à la mode en Europe, trouvaient également écho au Québec, l’étudiante au doctorat en science politique a entrepris d’organiser, avec sa collègue Daniela Heimpel, une série de conférences sur le traitement de la diversité par le monde politique actuel, et ce, à travers l’ensemble des démocraties libérales.

Cet espace de rencontre entre spécialistes de diverses disciplines académiques s’est avéré inspirant, puisque l’initiative a donné lieu, trois ans plus tard, à cet ouvrage collectif qui vient tout juste de paraître aux Presses de l’Université de Montréal.

« La problématique centrale de l’ouvrage est vraiment de savoir comment traduire le fait pluraliste en politique. En d’autres termes, comment et par quels moyens les démocraties peuvent répondre à la construction de la diversité comme un problème », résume Mme Taheri, dont la thèse porte sur le discours autour de l’interdiction de la burqa en Suisse et au Québec, tandis que sa collègue planche sur la question de l’éducation à la citoyenneté européenne et à ses politiques.

Mais le concept de diversité au cœur de l’ouvrage ne concerne pas que des enjeux liés aux réalités migratoires : le mot est pris au sens large, unissant sous un même thème les différentes formes de diversité, qu’elle soit sexuelle, ethnique, de genre, etc. « Nous voulions nous assurer de bien saisir de quelle façon nous comprenons le pluralisme et comment certains défis sont co-constitués. Les enjeux sont souvent indissociables. Il arrive parfois qu’une forme de diversité et sa défense soient instrumentalisées contre une autre forme de diversité », dit Mme Taher.

L’ouvrage, divisé en deux parties, aborde des thèmes tels que la diversité ethnoculturelle, la laïcité, le féminisme, la citoyenneté, les politiques de la représentation, et ce sur plusieurs continents. Dans la première partie, l’ouvrage décortique les mécanismes d’altérisation, soit la manière dont on érige une barrière entre soi et l’Autre, dans le but de comprendre les phénomènes à l’œuvre dans les sociétés où des tensions se créent entre individus et groupes différents. Dans la deuxième partie, les différents articles présentent des analyses et des pistes de solutions, pour comprendre les effets qu’ont les discours dominants et les politiques du pluralisme sur les luttes actuelles des communautés marginales à différents endroits dans le monde.

« On ne s’intéresse pas seulement à comment l’altérisation et l’exclusion se font, mais également à comment les différentes formes de pluralité sont vues comme mettant en danger la culture majoritaire. Dans un deuxième temps, [nous observons] de quelle manière les démocraties devraient accommoder le pluralisme dans des politiques », affirme la co-directrice de la publication.

Bien que les auteurs et autrices des articles soient issu·e·s de disciplines et de lieux géographiques divers, tous et toutes en arrivent au même constat : les discours dominants actuels présentent la pluralité comme un problème, et la solution proposée par le monde politique réside dans une meilleure « intégration » des personnes « différentes ». Mais dans cette approche réside un danger, affirme Mme Taher, soit d’oublier le pouvoir exercé par la communauté dominante.

« On conçoit l’intégration comme quelque chose qui est à sens unique : la personne immigrante arrive et doit s’adapter. Mais peut-être que là, déjà, il y a un problème : comment voir l’intégration comme un processus à double sens? La personne immigrante fait l’effort de s’intégrer mais la société d’accueil lui donne non seulement les moyens mais également lui permet de participer à définir elle aussi les normes, les valeurs de la culture majoritaire », explique-t-elle en guise d’exemple.

L’initiative a donné lieu à un autre constat de la part de Mme Taher : celui de la nécessité, pour les sociétés libérales, de reconnaître les termes que sont le racisme, l’islamophobie, le sexisme, l’homophobie, etc. « Il va falloir mettre de l’avant ces termes, les présenter pour qu’on parte du même constat. Il va falloir reconnaître le racisme et reconnaître que notre système produit des inégalités, des oppressions multiples à plusieurs niveaux, et donc que [la diversité comme problème] est un construit des personnes privilégiées. Il faut que le constat académique et politique soit celui-là, parce que si on ne part pas de ce constat, ça va donner un discours de sourds, et on ne pourra pas s’entendre, ni se comprendre », martèle la candidate au doctorat, faisant un clin d’œil à la Commission sur la discrimination systémique et le racisme qui a finalement été abandonnée par le gouvernement Couillard, après plusieurs mois de débats en 2017.

Saaz Taher et Daniela Heimpel, qui ont travaillé bénévolement à la coordination de cet ouvrage en parallèle à leur travail de chercheuses, font remarquer l’importance d’ouvrir des espaces de dialogue comme celui-ci, alors que des partis d’extrême-droite, pour qui la pluralité est une menace à la soi-disant uniformité de la société dominante, semblent gagner en popularité à différents endroits en Europe et en Amérique.

Notice bibliographique de l’ouvrage en question :

Saaz Taher et Daniela Heimpel (dir.) (2018). Les défis du pluralisme, Collection « Pluralismes », Les Presses de l’Université de Montréal, 304 p.

i Entrevue téléphonique réalisée par Catherine Paquette le 6 novembre 2018.

Grève dans les prisons américaines: pour l’abolition de l’esclavage carcéral

Grève dans les prisons américaines: pour l’abolition de l’esclavage carcéral

Par Gwendolyn Muir

Cet article a été publié dans la dernière édition de nos partenaires, la Revue À bâbord

Les prisons américaines, de la Californie à New York, en passant par le Texas et la Floride, viennent de vivre la plus grosse grève de détenu·e·s de leur histoire. Du 21 août au 9 septembre 2018, les prisonniers ont déclenché, de façon concertée et pacifique, des arrêts de travail, des sit-in, des grèves de la faim et d’autres moyens de pression dans le but de bloquer le bon fonctionnement du système carcéral américain.

S’il est impossible de calculer le nombre exact de prisonniers qui ont fait grève en raison de la répression et de la culture du secret qui règnent dans ce milieu, les médias ont rapporté que 34 prisons dans 17 États avaient été affectées par la grève, qui s’est étendue jusqu’en Nouvelle-Écosse. Le mouvement a reçu plusieurs appuis sur la scène internationale et des actions de solidarité de la part de prisonniers se sont tenues en Allemagne, en Grèce et en Palestine.

Les dates retenues pour le débrayage ne sont pas anodines. La grève a débuté le jour anniversaire de l’assassinat, en 1971, de l’activiste bien connu George Jackson dans la cour de la prison de San Quentin en Californie. Et elle a pris fin le jour anniversaire de la fin de l’émeute que sa mort avait déclenchée à la prison d’Attica, dans l’État de New York.

Une figure importante

Membre des Black Panthers, Jackson, prisonnier autodidacte, s’est battu pour mettre fin aux barrières raciales et sociales derrière les murs et pour unifier leurs populations disparates. Lors de l’émeute d’Attica provoquée par sa mort, 29 détenus et 9 gardiens de prison ont été tués. Le soulèvement a été l’occasion pour les prisonniers de révéler à l’Amérique leurs conditions de détention inhumaines et de réclamer des droits civils et politiques.

George Jackson est devenu l’icône du Jailhouse Lawyers Speak (JLS), le groupe derrière le récent appel à la grève générale. Dans la lignée du travail de Jackson, JLS a réuni autour de revendications communes diverses factions des populations carcérales des prisons fédérales et locales, de même que celles des centres d’immigration. Le groupe s’est d’abord constitué à partir d’un réseau de prisonniers devenus de véritables experts légaux du système carcéral, partageant leurs savoirs avec leurs codétenu·e·s, les formant sur leurs droits constitutionnels et leur donnant accès à différentes ressources juridiques. Au cours des dernières années, le travail de JLS a gagné en visibilité et le groupe s’est efforcé de coordonner ses efforts avec des appuis obtenus à l’extérieur de la prison.

« Nous avons appris au cours des ans que la solution ne peut pas venir seulement des luttes devant les tribunaux », explique Tony, un membre de JLS qui a été incarcéré pendant 15 ans. « Des formes d’action directe impliquant le monde extérieur et réclamant des changements dans le système de justice criminelle sont essentielles. C’est pourquoi nous nous sommes organisés à l’échelle nationale à travers Jailhouse Lawyers Speak. »

C’est ainsi que 10 revendications concernant les enjeux les plus urgents ont été élaborées par les prisonniers de tous les États. Celles-ci touchent tour à tour le travail forcé et l’esclavage, l’accès aux libérations conditionnelles et aux programmes de réhabilitation, la discrimination raciale dans les pratiques de détermination de la peine et le droit de vote.

De l’esclavage en prison ?

La revendication majeure de la grève de 2018 est la demande de mettre fin à l’esclavage carcéral (prison slavery). « L’esclavage des prisonniers est légal selon le 13e amendement de la Constitution américaine, qui abolit l’esclavage et la servitude, sauf à l’égard des criminels », rappelle Tony. Selon l’ancien détenu, le 13e amendement rend possibles des conditions de détention qui s’apparentent à l’esclavage partout aux États-Unis.

Les prisonnières et prisonniers travaillent dans différents secteurs (textile, biens mobiliers, électronique, recyclage), souvent en sous-traitance pour des entreprises comme McDonald’s, Sprint, Starbucks, Victoria’s Secret, Chevron et plusieurs autres, en étant payé·e·s moins de 2 $ par jour. Il n’existe aucun salaire minimum pour le travail effectué en prison ; certains États ne versent carrément aucune rémunération. Les détenu·e·s sont forcé·e·s de travailler de longues heures, durant lesquelles les normes de sécurité sont pratiquement inexistantes. Il n’y a généralement aucune indemnisation prévue dans le cas d’un accident de travail.

« De manière générale, les détenu·e·s sont de simples marchandises dans cette économie de l’esclavage carcéral. Ils ont seulement besoin de votre corps. C’est ce corps, cette force de travail qui compte plus que tout autre chose », dit Tony.

JLS exige également la fin des pratiques judiciaires racistes et classistes. La surjudiciarisation est un réel problème dans le système de justice américain qui fait en sorte que des individus sont condamnés pour des crimes plus graves que ceux qu’ils ont commis. Les hommes noirs américains, qui sont souvent issus de milieux pauvres, sont les plus représentés dans les prisons américaines. Il y a plus de 2,3 millions d’hommes noirs

derrière les barreaux, sur une population totale de 6,8 millions de détenu·e·s ; ils représentent ainsi 34 % des prisonniers, alors qu’ils ne forment que 12 % de la population totale des États-Unis. Ces chiffres, selon Tony, illustrent la perpétuation de l’esclavagisme à travers le système carcéral moderne.

Poursuivre la lutte

« La grève a placé le sujet dans le débat public. Elle a fait en sorte qu’une réforme de la justice criminelle est devenue un sujet de première importance dans le discours de plusieurs politicien·ne·s. Elle a changé la façon dont le grand public conçoit les prisonniers et prisonnières – d’animaux qu’il faudrait contrôler à des personnes qui sont en demande de ressources pour se réhabiliter. Elle a également accru le sentiment de solidarité parmi les détenu·e·s », explique Amani Sawari, porte-parole du mouvement de grève.

À la suite de la grève, JLS a rendu possible l’union de plus de 400 groupes pour former la coalition Millions for Prisonners’ Human Rights (« Des millions pour les droits humains des détenu·e·s »), menée par des prisonnières et prisonniers dont l’objectif, à terme, est de faire aboutir toutes les revendications des personnes incarcérées.

« Nous avons été violemment réprimé·e·s tout au long de la grève, dit Tony. Nous avons entendu des histoires de prisonnières et prisonniers battus, placés en isolement, transférés dans une autre prison. Les autorités ont utilisé tout un tas d’actions répressives. Pourtant, il faut continuer de croire à un système qui est différent de celui que nous avons aujourd’hui, un système carcéral qui ne fait pas des prisons des entrepôts pour êtres humains. »

* L’article a été traduit de l’anglais par Lucie Lemonde et Marc-Olivier Vallée.

CRÉDIT PHOTO: Thomas Hawk