par Any-Pier Dionne, Rédaction | Mai 30, 2019 | International, Opinions
Par Elizabeth Leier
Il va sans dire que le climat politique actuel des États-Unis alimente les cotes d’écoute. En effet, la chaine MSNBC, une des plus critiques envers le président, a vu son auditoire surpasser celui de Fox News pour la première fois en 18 ansi. De façon générale, les chaines de nouvelles en continu signalent d’importantes augmentations de leur auditoire depuis 2016ii. Même au Québec, la saga Trump est omniprésente. Ce n’est pas surprenant, avec ses politiques véritablement xénophobes notamment l’interdiction pour certain·e·s musulman·e·s d’entrer aux États-Unis ou la séparation forcée des familles à la frontière mexicaine et ses propos incohérents, une certaine attention médiatique portée au président est justifiable.
La présence de Donald Trump à la Maison-Blanche est en effet un phénomène notable. Néanmoins, je crains que ce ridicule personnage, avec son entourage méprisant composé d’allié·e·s aux propos racistes, sexistes et homophobes, comme Mike Pence et Steve Banon, se dresse devant nous comme l’arbre qui cache la forêt. En fait, la réalité apparait encore plus insidieuse, puisque semblerait-il qu’il y ait eu un effort concerté pour maintenir la forêt hors de vue.
Une réponse au phénomène Trump?
Tout a commencé à la suite de l’élection de M. Trump. Abasourdi·e·s, les centaines de commentateurs et commentatrices politiques, qui avaient pourtant prédit une victoire certaine pour Hillary Clinton, cherchent à comprendre et à expliquer sa défaite. Rapidement, le discours devient unanime : une ingérence de la part d’un gouvernement étranger serait survenue. La Russie, que l’on pointe du doigt, semblerait avoir comploté avec l’équipe de Donald Trump pour voler l’élection aux démocrates. Selon les rumeurs, la Russie aurait mobilisé son agence secrète pour disséminer des fausses nouvelles, notamment sur les réseaux sociaux, pour influencer l’électorat. De plus, il y aurait eu un vol concerté, impliquant les services secrets étrangers et la campagne Trump, de documents stratégiques démocratesiii. En effet, les documents publiés par Wikileaks après la primaire démocrate auraient été obtenus, voire sollicités par les proches de Trump pour miner la crédibilité de Mme Clinton. Cette histoire, vous la connaissez. Depuis deux ans, les médias sont obnubilés par le complot russe : certain·e·s, comme la commentatrice américaine de MSNBC Rachel Maddow, ont même lancé des accusations invraisemblables comme « La Russie pourrait vouloir diminuer le chauffage dans vos maisons »iv. D’autres, comme le réputé quotidien d’information britannique The Guardian, pourtant réputé pour sa rigueur, et Paul Manafort, l’ex-directeur de la campagne républicaine de 2016, ont inventé des scénarios sans preuves impliquant le fondateur de Wikileaks, Julian Assange, qui était pourtant sous haute surveillance en tant que réfugié à l’ambassade de l’Équateur à Londresv. Selon leurs publications, les deux hommes se seraient rencontrés à plusieurs reprises pour collaborer. Des journalistes, comme Glen Greenwald, ont pour leur part étudié le dossier et ont rapidement conclu que ces allégations étaient fortement improbables.
Force est de constater que la théorie du complot russe a été adoptée et encouragée par les journalistes qui avaient pourtant le devoir d’exposer les faits tels qu’ils étaient alors connus. Or, le dépôt récent du fameux rapport Mueller, document rédigé à la suite de l’investigation du FBI, nous oblige à réexaminer cette version des faits. Si, à ce stade, on m’accuse d’être partisane de Trump, je réitère que ce personnage me répugne et que je trouve ses politiques aberrantes. Si M. Trump n’est pas inculpé par le rapport Mueller, cela ne signifie pas qu’il est sans reproches, mais peut-être n’est-il pas une marionnette russe.
Le complot qui cache le contexte
Le problème avec le « Russiagatevi » et les médias, c’est que ces derniers ont cherché à invalider le contexte qui a mené Trump au pouvoir. En affirmant que la victoire de Trump est le résultat d’une manipulation artificielle, on perd de vue les phénomènes sociaux plus larges qui ont poussé les gens à voter pour lui. En effet, n’est-il pas remarquable que de nombreuses personnes qui avaient voté pour Obama en 2008 aient décidé de voter pour Trump en 2016? Celles-ci avaient alors été séduites par la volonté de changement que représentait la présidence de Barack Obama. Or, force est de constater que ce changement n’était que superficiel : l’écart entre les riches et les pauvres aux États-Unis n’a fait qu’augmentervii et une grande partie de la population voit la mondialisation néolibérale comme une réelle menace, avec la délocalisation d’emplois et la fermeture d’usines. Ainsi, lorsqu’un candidat « anti-establishment » propose des politiques protectionnistes et nationalistes, plusieurs y voient une solution à leurs problèmes économiques. Évidemment, chez Trump, ces politiques se marient aux tendances xénophobes, incarnées notamment par sa résistance à l’immigration.
Ce phénomène n’est malheureusement pas unique aux États-Unis. On observe une cohérence alarmante avec la montée incontestée des mouvements identitaires et d’extrême droite en Europe et ailleurs. Les partis d’extrême droite en Italie, en Slovénie, en Autriche et en Pologne ont tous fait d’importants gains lors des dernières élections. Ici, au Québec, le discours identitaire se fait de plus en plus explicite, particulièrement avec le débat sur le projet de loi 21 du gouvernement de François Legault.
Plus encore, les attentats à la mosquée de Québec et ceux de Christchurch, les marches néonazies à Charlottesville et à Washington D. C., tout cela illustre un contexte social beaucoup plus complexe et menaçant qu’un faux complot orchestré par Donald Trump Jr et Vladimir Putin. La question se pose donc : comment expliquer la montée de l’intolérance et le marasme politique qui ont poussé les Américain·e·s à élire l’ex-présentateur de The Celebrity Apprentice comme dirigeant d’une superpuissance? Je n’ai que quelques éléments de réponses possibles à cette difficile question. Il reste que c’est cette réflexion qui devrait demeurer au centre des enquêtes et des débats médiatiques et non les affaires sordides de Stormy Daniels, l’actrice de films pornographiques avec qui Trump aurait eu une relation extraconjugale, ou encore moins les théories de conspiration électorale sans fondement qui ont transformé les journalistes en animateurs et animatrices de télé-réalité.
La faute est donc d’autant plus insidieuse qu’elle participe à maintenir et consolider le statut quo. Présenter Trump comme le résultat d’un complot russe ou encore insister sur ses tweets et ses commentaires provocateurs permet de détourner l’attention des réelles catastrophes politiques, économiques et écologiques dans lesquelles nous nous trouvons actuellement.
Ces journalistes savaient-ils et savent-elles que le « Russiagate » était une fabrication ou au mieux une rumeur sans preuves? Je l’ignore. Ce qui est certain, c’est que les médias ont récolté les fruits de l’augmentation des cotes d’écoute et du lectorat. Que ce soit par erreur ou par négligence, trop de gens viennent de passer deux ans à se faire répéter que l’ascendance de Trump est une aberration, c’est-à-dire un « bug » ponctuel dans un système sociopolitique et économique qui fonctionne habituellement plutôt bien. La vérité nous fait constater que la réalité est tout autre. La précarité économique des sociétés postindustrielles et l’absence perçue d’agentivité politique, c’est-à-dire du pouvoir individuel et collectif de la majorité quant aux décisions politiques, ont des conséquences désastreuses. Celles-ci vont de l’élection de M. Trump aux folies meurtrières de xénophobes en passant par les commentaires racistes entendus sur les ondes des radios-poubelles québécoises.
La crise actuelle du capitalisme, caractérisée par la perte d’emploi, la précarité, la désolidarisation du milieu de travail, etc. pousse les gens à chercher des solutions radicales. Désintéressée par le système qui ne fait que reproduire les mêmes problématiques, la population est séduite par les discours populistes et nationalistes particulièrement en l’absence d’un discours de gauche alternatif.
À quoi pourrait ressembler ce discours? L’économiste et ancien ministre grec de la finance Yanis Varoufakisviii soutient qu’il nous faut impérativement instaurer des mécanismes de redistribution des richesses et limiter l’expansion sans fin d’un système qui nous menace, d’un côté par la crise climatique et de l’autre, par la montée du « nationalisme toxique ». Il en demeure que, plus on ignore ces enjeux au profit de rumeurs, de complots et d’anecdotes sensationnalistes, plus on perpétue les violences d’un système qui menace l’avenir de l’humanité.
CRÉDIT PHOTO: Jørgen Håland, Unsplash
i Eli Okun, 27 décembre 2018, « MSNBC ratings top Fox News for first time in 18 years », Politico.
https://www.politico.com/story/2018/12/27/msnbc-fox-cable-ratings-number-one-1075872
ii Brad Adgate, 18 avril 2018, « The Ratings Bump Of Donald Trump », Forbes. https://www.forbes.com/sites/bradadgate/2018/04/18/the-ratings-bump-of-donald-trump/#20ba67597ec1
iii Martin Matishak, 18 Juillet 2018, « What we know about Russia’s election hacking », Politico. https://www.politico.com/story/2018/07/18/russia-election-hacking-trump-putin-698087
iv RT, 1er février 2019, « Russia could ‘flip the off switch’ on US electricity at any time, warns Maddow in new conspiracy », https://www.rt.com/usa/450268-maddow-russia-weather-power/.
v Glen Greenwald, 2 janvier 2019, « Five Weeks After The Guardian’s Viral Blockbuster Assange-Manafort Scoop, No Evidence Has Emerged — Just Stonewalling », The Intercept. https://theintercept.com/2019/01/02/five-weeks-after-the-guardians-viral-blockbuster-assangemanafort-scoop-no-evidence-has-emerged-just-stonewalling/
vi Le terme « Russiagate » est employé pour désigner la théorie d’ingérence russe lors des élections américaines.
vii Carmen Reinicke, 19 juillet 2018, « US income inequality continues to grow », CNBC. https://www.cnbc.com/2018/07/19/income-inequality-continues-to-grow-in-the-united-states.html
viii Tom Embrury-Dennis, 18 octobre 2017, « Capitalism is ending because it has made itself obsolete, former Greek finance minister Yannis Varoufakis says », The Independent. https://www.independent.co.uk/news/world/europe/yannis-varoufakis-capita…
par Rédaction | Mai 14, 2019 | Analyses, International
Par Raouf Bousbia
Dans une annonce de l’agence de presse officielle algérienne du 22 avril 2019, on apprend l’arrestation du milliardaire Issad Rebrab, propriétaire de Cevital, premier groupe industriel privé de l’Algérie. Contrairement à d’autres personnalités arrêtées la même journée, il s’est souvent opposé au clan de l’ancien président déchu Abdelaziz Bouteflika.
Plusieurs militant·e·s du mouvement de contestation en Algérie soupçonnent une mise en scène du régime algérien et une énième manœuvre pour affaiblir la mobilisation populaire pour un changement en profondeur du système politique en place depuis près de 60 ans.
Avec une constitution taillée sur mesure, le pouvoir en place se donne un semblant de respect constitutionnel qui jusque-là n’a jamais été pris en considération.
Le peuple algérien n’est pas dupe, et chaque vendredi des millions de personnes sortent dans les rues pour dire non à la supercherie.
Une révolution populaire et pacifiste est en cours. Elle réussira peut-être à mettre au pas l’un des régimes les plus opaques du monde moderne.
L’Algérie. Ce pays dont on entend peu parler et qu’on connait beaucoup moins que ses voisins marocain et tunisien, qu’on pense si loin et dont nos médias traditionnels font abstraction.
Et Pourtant, l’Algérie est le plus grand pays du continent africain et du bassin méditerranéen, quatrième pourvoyeur d’immigrant·e·s vers le Canada en 2016, premier fournisseur du Québec en pétrole brut avec 40,8 % en 2012 selon le site du ministère de l’Énergie et des Ressources naturelles du Québec et principal partenaire économique du Canada en Afrique avec 1,5 milliard de dollars américains d’échanges bilatéraux entre les deux pays en 2017.
Un pays avec une histoire aussi riche et ancienne que l’apparition de l’humanité sur Terre. Un territoire où plusieurs grandes civilisations se succédèrent, se mêlèrent et s’opposèrent aux civilisations berbères autochtones : phénicienne, romaine, vandale, byzantine, arabe, andalouse, ottomane, française, etc. Autant d’influences qui ont façonné l’identité algérienne moderne.
Des pères fondateurs trahis
Après une longue lutte armée sanglante contre la puissance coloniale française, l’Algérie accède à son indépendance le 5 juillet 1962 et choisit d’adopter un système économique basé sur l’égalité, la modernité et les libertés universelles. Mais très vite, les architectes de la toute jeune république algérienne sont écarté·e·s, poussé·e·s à l’exil ou assassiné·e·s. Ce fut le cas d’Ahmed Ben Bella; un des chefs historiques du Front de libération nationale pendant la guerre d’indépendance et président de la république en 1963, renversé par un coup d’État et emprisonné le 19 juin 1965.
Krim Belkacem, un des six pères fondateurs de la révolution d’indépendance, a quant à lui été poussé à l’exil en 1967 et assassiné en Allemagne le 18 octobre 1970.
Ferhat Abbas, président du gouvernement provisoire de la république algérienne, emprisonné dans un camp au Sahara en 1963.
Hocine Aït Ahmed, un des chefs historiques du front de libération nationale. Il est arrêté en 1964, s’évade de prison en 1966, s’exile en Suisse et ne reviendra en Algérie qu’après les événements de 1988.
Mohamed Boudiaf, un des pères fondateurs de la révolution d’indépendance. Il est emprisonné en 1963 puis s’exile au Maroc en 1964 et sera assassiné 28 ans plus tard.
Beaucoup d’autres figures emblématiques de la guerre d’indépendance connaitront des sorts similaires, à l’instigation du clan d’Oujda dont faisait partie Abdelaziz Bouteflika.
Le clan s’est formé pendant la guerre d’indépendance autour des hauts dirigeants de ce qu’on appelait l’armée des frontières basée au Maroc et en Tunisie par opposition à l’armée de l’intérieur qui, elle, combattait les forces coloniales françaises dans les maquis et les villes algériennes. Depuis la ville d’Oujda au Maroc, le clan prit de l’assurance avec l’affaiblissement de ses frères d’armes restés en territoire algérien.
Après l’indépendance, le clan disposait de la plus importante puissance de feu des différentes factions de l’armée de libération nationale et s’est permis un coup de force pour s’attribuer le mérite de la libération du pays et de ce fait la légitimité pour gouverner sans partage.
« De la confiscation de la révolution d’indépendance par une bande clanique, le régime algérien est né »
Ce régime mettra en place un système politique et de gestion du pays digne des grandes dictatures est-européennes sur le modèle stalinien (parti unique au pouvoir : le Front de libération nationale, interdiction de toute opposition ou revendications politiques, presse indépendante interdite, propagande médiatique, culte de la personnalité, centralisation de l’administration et des pouvoirs législatif et exécutif, etc.).
Influencé par l’Union soviétique et le nassérisme, dont l’idéologie est basée essentiellement sur le panarabisme et le socialisme arabe dans le but ultime d’une unification de tous les pays arabes en une seule et grande nation, le pouvoir algérien se lance dans une vaste opération de nationalisation de ses richesses, dont les plus importantes sont celles des mines en 1966 et des hydrocarbures en 1971. Un contrôle qui lui permettra de lancer de grands projets dits d’intérêt national. Des pôles industriels à la soviétique voient le jour, comme les complexes pétrochimiques et gaziers (Arzew et Skikda), sidérurgiques (Annaba), ou encore les constructions mécaniques (Constantine et Rouiba), par exemple.
Ce dynamisme économique entraînera l’augmentation de la population, l’alphabétisation, l’éducation et la réduction du niveau de pauvreté des classes défavorisées. Mais aussi, il assurera une stabilité politique en créant et entretenant une caste qui gravitera autour du pouvoir décisionnel et y participera, dont le peuple sera complètement exclu, réduit à l’état de simple spectateur. On essaiera par tous les moyens de l’homogénéiser en rejetant et en déconstruisant les différentes identités culturelles qui composent la population algérienne.
Le fer de lance de la politique identitaire algérienne est l’arabisation systématique de toutes les institutions nationales et de toutes les régions, sans aucune considération pour les patrimoines culturels et linguistiques des différentes régions et communautés. Les voix qui se lèvent contre ce système sont muselées et d’innombrables patriotes sont persécuté·e·s ou carrément emprisonné·e·s, ce qui les pousse à œuvrer dans la clandestinité ou depuis l’étranger. Ce fut le cas par exemple pour Saïd Saadi, membre fondateur de la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme, qui a été emprisonné pour son militantisme en 1985, ainsi que pour les activistes du courant des frères musulmans tel qu’Abassi Madani, emprisonné en 1982.
Après le deuxième choc pétrolier, l’économie algérienne révèle ses dysfonctionnements et le mythe du miracle algérien s’effondre. On voit les failles d’une économie basée presque exclusivement sur la rente pétrolière, en plus de la corruption et de la bureaucratie qui gangrènent l’administration algérienne. La chute du prix du baril de pétrole est catastrophique, et le gouvernement ne peut plus assurer les dépenses publiques et les programmes de subvention des denrées de première nécessité, primordiales pour acheter la paix sociale. Très vite, la contestation populaire s’installe et de violentes émeutes éclatent le 5 octobre 1988. Le président de l’époque, Chadli Benjedid, fait appel à l’armée pour rétablir l’ordre. Bilan : plus de 500 morts et des milliers d’arrestations.
La torture est une pratique courante des forces de sécurité et beaucoup de jeunes interpellé·e·s sortent traumatisé·e·s. Le monde vient d’assister au premier printemps arabe, bien avant que ne soit inventé le terme 23 ans plus tard.
Pas une, mais plusieurs révolutions confisquées
Le régime algérien ne sort pas indemne de cette crise, et il sera obligé d’opérer des réformes : autorisation du multipartisme, de la presse écrite indépendante (l’audio-visuel continuera à être sous le monopole de l’État), libération et retour des opposant·e·s politiques sont quelques exemples de concessions. Les tenants du pouvoir jubilent et se font passer pour des réformateurs.
Avec l’autorisation de nouveaux partis politiques, un parti se distingue particulièrement avec son discours haineux envers les partis progressistes : le Front islamique du salut (FIS), créé par Abassi Madani, participe au jeu démocratique tout en rejetant la démocratie. Avec une philosophie inspirée d’une lecture rétrograde du Coran, ses membres veulent purifier la nation algérienne des impies qui la corrompent, selon son virulent et turbulent prédicateur Ali Belhadj.
Le vide social laissé par le régime au sein de la population profite au FIS, qui occupe l’espace public et associatif. Le ras-le-bol des Algérien·ne·s vis-à-vis de la politique laisse le champ libre au parti islamiste pour rafler la mise aux élections législatives de 1991.
Voyant que le contrôle de la situation lui échappe, le régime algérien fait intervenir l’armée encore une fois et interrompt le processus électoral, fait emprisonner les chefs du parti islamiste et pousse le président Benjedid à démissionner.
Les militant·e·s du FIS sont des milliers à prendre les armes et rejoignent les maquis tout en appelant la population à se soulever contre le régime. La population ne suit pas, et c’est alors qu’une guerre sans nom s’engage entre Algérien·ne·s. Les un·e·s la nommeront « guerre civile », d’autres « la décennie noire ».
Des exactions sont perpétrées contre les civils, des attentats à la bombe ont lieu dans les villes, on assiste à des embuscades contre les forces de l’ordre ou encore des assassinats de journalistes et d’intellectuel·le·s. L’Algérie est au bord du gouffre, le régime se cherche une légitimité et convainc Mohamed Boudiaf de mettre fin à son exil et de revenir en Algérie pour la sauver. Boudiaf accepte, il revient, et après quelques mois d’exercice, il est assassiné en direct devant les caméras de télévisions lors d’un discours à Annaba le 29 juin 1992.
Les Algérien·ne·s perdent leur dernier espoir et le pays s’enfonce encore plus dans la violence. Des massacres de masse sont perpétrés, des villages et des quartiers entiers sont la proie de hordes d’assassins disant se battre au nom de Dieu. Les massacres de Bentalha, Raïs et Baraki resteront des traumatismes collectifs pour tout·e·s les Algérien·ne·s. Les groupes terroristes n’épargnent rien ni personne. En plus des massacres de civils, ils incendient les écoles, les bus, les infrastructures industrielles, assassinent les étrangers et étrangères qui continuent à vivre et travailler en Algérie. L’armée algérienne est débordée et mal préparée pour faire face à ce nouveau type de conflit, que le reste du monde découvrira un certain 11 septembre 2001.
Malgré tout, le peuple reste uni et fait face à la situation. Des groupes d’autodéfense se constituent dans les différents villages, et la population citadine développe des réflexes pour contrer les attentats et aider les forces de l’ordre à intervenir rapidement et efficacement. L’armée reprend l’initiative et à la fin des années 1990, les groupes islamistes sont à bout de souffle.
Sous l’égide du président Liamine Zeroual, des négociations sont engagées avec certains groupes islamistes armés, comme l’armée islamique du salut, qui se trouve plus à l’est du pays. La lutte continue contre le Groupe islamique armé (GIA) ou le tristement célèbre Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC).
Sur fond de conflits internes au sein du régime algérien, le président Liamine Zeroual jette l’éponge et décide de démissionner et d’organiser des élections présidentielles anticipées en 1999. Les raisons de sa démission sont jusqu’à présent inconnues.
Bouteflika, l’usurpateur
Dans son livre Bouteflika, une imposture algérienne paru en 2004, l’écrivain et journaliste Mohamed Benchicou explique en détails comment Bouteflika a exigé aux tenants du pouvoir le score qu’il voulait avoir aux élections présidentielles de 1999 pour remplacer Liamine Zeroual.
Le journaliste rapporte dans son livre que Bouteflika demandait un score plus haut que ce qu’avait obtenu Zeroual lors de son élection en 1995. Il aura gain de cause et obtiendra un score de 73,8 % contre 61,3 % pour Zeroual lors de l’élection de celui-ci. À cause de ce livre, Benchicou verra son journal Le Matin fermé et interdit de publication, et lui-même passera deux années en prison.
Comme premières actions de son règne, Bouteflika mettra en place les projets de loi sur la concorde civile en septembre 1999, et la charte pour la réconciliation nationale en 2005. Avec cela, il accordait par voie légale l’amnistie à des milliers de terroristes qui étaient dans les rangs des groupes armés islamistes, et empêchait également toute éventuelle action judiciaire contre les membres des forces de l’ordre et les militaires qui ont perpétré des exactions. Les familles des victimes du terrorisme et des disparu·e·s sont écartées du débat. Bouteflika se permet même de donner des leçons de morale à des mères de disparu·e·s en pleine assemblée populaire avec l’arrogance qu’on lui connait. Preuve de son mépris pour le peuple, cette phrase qu’il dira lors d’un entretien avec la chaîne de télévision France 2 en 1999 avant son élection : « Si je n’ai pas un soutien franc et massif du peuple algérien, je considère qu’il doit être heureux dans sa médiocrité. »
À partir de ce moment, le régime va entretenir le culte de la personnalité de Bouteflika et l’ériger en sauveur du peuple algérien. On le présente comme celui qui a ramené paix et prospérité, reléguant aux oubliettes tous les sacrifices de la population algérienne pendant la décennie noire, la perte de ses intellectuel·le·s, de ses journalistes, de ses jeunes appelé·e·s mort·e·s au champ d’honneur et même du sacrifice de Mohamed Boudiaf, qui n’aura droit à aucune commémoration officielle sous l’ère bouteflikienne.
Les années 2000 sont marquées par l’augmentation du prix des hydrocarbures, une aubaine pour Bouteflika qui se lancera dans des projets ambitieux : autoroutes, logements sociaux, universités, nouveaux complexes gaziers, métros, tramways, téléphériques, etc. Le problème, c’est qu’aucun équipement constituant ces ouvrages n’est fabriqué dans le pays; l’Algérie importe tout et sans compter. On se permet même d’importer de la main-d’œuvre asiatique malgré un chômage galopant dans le pays. En 20 ans de règne, Bouteflika aura dépensé près de 1000 milliards de dollars américains dans des projets qui auraient dû couter la moitié ou le quart des montants initiaux. Et pour cause, la corruption est généralisée à tous les niveaux de la société, aucun projet ou transaction conclue n’est épargné par les scandales politico-financiers. Des enquêtes sont menées par des pays étrangers qui soupçonnent leurs propres compagnies de participer à la corruption, comme ce fut le cas pour la justice italienne qui avait lancé une enquête visant le géant pétrolier ENI et sa filiale Saipem. Même ici, au Québec, l’Algérie figurait dans certains rapports de la commission Charbonneau qui fut diligentée pour faire la lumière sur les affaires de corruption et de collusion dans le milieu de la construction au Québec.
En outre, Bouteflika fera réviser la constitution sans même convoquer le corps électoral, en 2002 et 2008, pour s’octroyer plus de pouvoirs et principalement pour se permettre de briguer un nombre indéterminé de mandats présidentiels, qui étaient limités jusque-là à deux mandats consécutifs. Malgré ses problèmes de santé, qui réduisent ses apparitions en public depuis 2013, il brigue un quatrième mandat en 2014 et procède à une autre révision de la constitution en 2016, où l’accumulation des mandats présidentiels est remise à un maximum de deux mandats consécutifs, ce qui lui confère quand même le droit de briguer un dernier mandat. S’il est élu de nouveau, Bouteflika cumulerait cinq mandats consécutifs.
Ce qui marquera aussi le règne de Bouteflika, c’est l’isolement et le pourrissement de la situation sociale et politique en Kabylie.
La Kabylie, berceau de la contestation démocratique et identitaire de l’Algérie
Grande région du Nord-Centre de l’Algérie, la Kabylie a toujours été une zone indisciplinée pour le régime algérien. Contrairement aux mouvements de contestations que le reste du pays connaissait sporadiquement pour des revendications liées à l’augmentation des prix des denrées alimentaires ou à l’attribution de logements sociaux, les mouvements contestataires en Kabylie revendiquaient toujours le droit à la démocratie, la pluralité et surtout le respect de l’identité et de la culture berbères. Le pouvoir algérien s’est toujours arrangé pour discréditer les leaders des mouvements démocratiques et culturels de cette région. Il a mené des campagnes de dénigrement et de manipulation et usé d’une répression souvent sanglante, comme en attestent les événements connus sous le nom de « printemps berbère » en 1980, ou le « printemps noir » sous le régime de Bouteflika en 2001, qui présente un lourd bilan de 126 mort·e·s et 5000 blessé·e·s, selon la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme. Le régime de Bouteflika continuera à marginaliser cette région au point qu’une partie des activistes kabyles se radicalisent en soutenant l’option de la sécession pure et simple du reste du pays.
Pour contrer ces nouvelles revendications, en 2016 Bouteflika officialise l’amazigh (langue berbère) sur le plan national et décrète en 2017 Yennayer fête culturelle nationale et jour férié (jour de l’an berbère coïncidant avec le 12 janvier du calendrier grégorien), en s’arrogeant les mérites et les honneurs de l’aboutissement du combat du peuple kabyle.
Malgré cela, la contestation de l’illégitimité du pouvoir algérien ne faiblit pas et encourage les mouvements démocratiques contestataires dans le reste du pays. On peut penser au mouvement Barakat (« ça suffit », en arabe), apparu lors de la candidature de Bouteflika pour un quatrième mandat en 2014. Ce mouvement issu de la société civile bravait l’interdiction de manifester dans la capitale, Alger. Celles et ceux qui y ont participé ont subi à maintes reprises arrestations et intimidation. Sa figure de proue, Amira Bouraoui, nous a accordé une entrevue lors de son passage à Montréal en septembre 2018 dans laquelle elle a déclaré :
« En Algérie, s’opposer à l’absurde et au non-sens est systématiquement catégorisé par le pouvoir en place comme un complot contre la nation, manipulé par une main étrangère. On cherche à infantiliser le peuple algérien. C’est tout un système qui pose problème aujourd’hui. Un nombre de personnes aux visages inconnus décide ce que doit être le scénario politique en Algérie. Nous avons le devoir de dénoncer cela. »
Le mouvement Barakat n’existe plus, mais un autre mouvement citoyen a vu le jour avec la participation d’Amira Bouraoui : le mouvement Mouwatana (« citoyenneté » en arabe), regroupant des personnes de toutes orientations politiques, des personnalités de l’ampleur d’Ahmed Benbitour et de partis politiques tels que Jil Jadid (« nouvelle génération ») ou l’Union pour le changement et le progrès de Zoubida Assoul. Ce mouvement, très encadré, organise depuis 2018 des rassemblements citoyens dans différentes villes d’Algérie. Chaque fois, les autorités répriment ces rassemblements et procèdent à l’interpellation des membres du mouvement.
Le régime algérien et ses décideurs ont toujours su mater leurs dénonciateurs et dénonciatrices organisé·e·s et structuré·e·s. Toutefois, la maîtrise des mouvements spontanés lui échappe complètement et ce genre de mouvement dénonciateur s’est trouvé une tribune, une tribune que même les islamistes n’ont pas osé interdire pendant la décennie noire : les stades de soccer.
Le soccer est le seul loisir accessible à la jeunesse algérienne. Omniprésent dans le quotidien des Algérien·ne·s, le soccer fait presque partie de la composante identitaire nationale. Effectivement, pendant la guerre d’indépendance, ce sport a servi d’arme politique contre le pouvoir colonial. Se retrouver dans les gradins des stades pour encourager son équipe est devenu avec les réseaux sociaux un moyen d’expression, le seul lieu où la jeunesse algérienne peut se retrouver pour chanter et crier son mal-être.
Les partisan·e·s des clubs de soccer de tout le pays innovent et font preuve d’une imagination littéraire et artistique des plus impressionnantes. Ils et elles ont même provoqué un incident diplomatique entre l’Algérie et l’Arabie saoudite et poussé Ahmed Ouyahia, premier ministre algérien pendant les faits, à présenter des excuses officielles aux autorités de la monarchie wahhabite, offusquée par une banderole déployée dans le stade de la ville d’Ain-Mlila lors d’une rencontre entre deux clubs de deuxième division du championnat national le 15 décembre 2017.
L’éveil de tout un peuple
Depuis le 8 mai 2012 à Sétif, où il déclare qu’il est temps de passer le flambeau à la jeunesse lors de son dernier discours public, Bouteflika ne s’adresse à son peuple que par l’intermédiaire de lettres et de messages verbaux transmis par des figures diverses du régime algérien. Et c’est de cette manière qu’il annonce le 10 février 2019 sa candidature pour un cinquième mandat présidentiel aux élections qui devaient se tenir le 18 avril 2019. En réponse à cette annonce, plusieurs voix se sont élevées dans le pays et les premières manifestations contre cette candidature apparaissent à Chleff, Bordj-Bou-Arreridj, Bejaïa, Annaba ainsi qu’à Kherrata, ville marquant le passé révolutionnaire de l’Algérie, où elles prendront plus d’ampleur.
Dans les rues algériennes, c’est l’indignation. Comment a-t-il pu oser?
Des appels à manifester sont lancés sur les réseaux sociaux, le rendez-vous est donné pour le vendredi 22 février 2019 (vendredi étant jour de congé de fin de semaine dans le pays). Le jour J, des centaines de milliers de manifestant·e·s sortent dans les rues de la majorité des villes du pays. Ces manifestations pacifiques surprennent tout le monde, les autorités et l’appareil de l’État sont en total décalage. Aux nouvelles de la télévision d’État, on n’en fait aucune mention, pareil pour les autres chaînes de télévision, toutes proches du cercle présidentiel. Les médias étrangers n’en font qu’un fait divers sans grande importance, alors que des portraits de Abdelaziz Bouteflika sont arrachés des façades des immeubles et piétinés par la foule lors de ces manifestations. Stupéfaites, les forces de l’ordre restent en retrait et n’interviennent pas. Les manifestations se terminent en fin de journée sans heurts, quelques échauffourées autour du quartier du palais présidentiel mises à part.
Le lendemain, on annonce que le président de la république annule sa sortie pour l’inauguration de la grande mosquée d’Alger et le nouveau terminal de l’aéroport Houari-Boumediene, pour raison de déplacement médical vers la Suisse. Les hommes de main du régime se chargent alors de fustiger les manifestant·e·s comme le fit le général et chef d’État-Major Ahmed Gaïd Salah en les traitant lors d’une intervention télévisée « d’ingrats, ignorant les réalisations du président Bouteflika ». Les manifestations continuent pendant toute la semaine, assurées par les étudiant·e·s jusqu’au vendredi 1er mars 2019, où des centaines de milliers de personnes sortent une seconde fois dans une ambiance bon enfant, avec un seul slogan : « Non au 5e mandat de Bouteflika ». Pour les manifestant·e·s, le message est clair et ils et elles pensent que le clan présidentiel a compris. Mais voilà que les figures du régime s’entêtent et vont même brandir le spectre du scénario syrien. Ahmed Ouyahia, premier ministre au moment des premières manifestations et figure emblématique du régime algérien, dira : « Je vous avertis, la révolution en Syrie a commencé avec des roses. »
Le 3 mars, Bouteflika officialise sa candidature en déposant par procuration son dossier au conseil constitutionnel, accompagné d’une lettre adressée au peuple algérien dans laquelle Bouteflika s’engage, s’il est élu, à organiser une conférence nationale pour une nouvelle constitution qui établirait la démocratie et enfin, il promet de se retirer avant le terme de son mandat. Le vendredi qui suit cette annonce est la journée mondiale pour les droits des femmes et pour cette occasion, les femmes algériennes sortent massivement dans les rues et viennent grossir encore plus les foules. 24 heures plus tard, Bouteflika rentre de son séjour médical en Suisse et son loyal chef d’État-Major Ahmed Gaïd Salah change de ton à l’égard des manifestant·e·s et annonce qu’il est du côté du peuple et qu’il le soutiendra. Le lendemain, Bouteflika renonce à un cinquième mandat en adressant une nouvelle lettre qui reporte les élections présidentielles à une date indéterminée. Ce délai a pour but, dit-il, d’organiser sa fameuse conférence nationale pour une nouvelle constitution qui ouvrira la voie à la démocratie et aux réformes demandées par le peuple. En d’autres termes, il prolongerait son quatrième mandat.
Le peuple se sent floué et décide de continuer la mobilisation pacifiquement dans toutes les villes d’Algérie, ainsi que dans certaines grandes villes du monde où on compte de fortes communautés algériennes, comme Paris, Londres ou Montréal. En effet, chaque dimanche depuis le 24 février 2019, la communauté algérienne du Québec se donne rendez-vous devant le consulat général d’Algérie à Montréal pour manifester son soutien à ses compatriotes resté·e·s au pays et aussi pour attirer l’attention des autorités canadiennes et de la communauté internationale sur ce qui se passe. Une telle mobilisation à l’international est nécessaire afin d’éviter que les autorités algériennes répriment dans le sang leur population comme ce fut le cas en 1988.
Constatant la ténacité des manifestant·e·s et leur détermination, le chef d’État-Major Gaïd Salah qui se révéla être la clef de voûte du pouvoir algérien empressa le président Bouteflika de démissionner afin d’appliquer l’article 102 de la constitution algérienne pour garder une légitimé constitutionnelle. Il prive ainsi le peuple d’une vraie rupture, car avec l’application de cet article, le régime se donne un délai de trois mois afin d’organiser des élections présidentielles, qu’il contrôlera et dirigera selon sa philosophie habituelle.
Après la démission de Bouteflika, c’est Abdelkader Bensalah qui assure l’intérim au poste de chef d’État, avec un gouvernement nommé au préalable par le désormais ex-président de la république.
Le peuple a d’ores et déjà rejeté les dispositions que génère l’article 102 en sortant massivement dans les rues malgré les appels du gouvernement qui assure se porter garant de la transparence et de la légitimité des élections prévues en juillet.
Les Algérien·ne·s savent que leur révolution pacifique pourrait être encore une fois confisquée par un régime vicieux et manipulateur incarné dans la personnalité de Gaïd Salah, qui a pris l’habitude après chaque vendredi de contestation de prendre la parole et de s’adresser à la nation pour empresser les services judiciaires du pays à traduire en justice certaines personnalités qui auraient trempé dans des affaires de corruption et de malversations. Nous assistons en ce moment à des arrestations spectaculaires très médiatisées d’hommes d’affaires et d’anciens proches du clan de Bouteflika. Une manœuvre pour faire croire au peuple à une opération propre, alors que tout cela a pluôt l’air d’un règlement de comptes entre clans et bandes rivales.
Conscient·e·s de la manipulation, les manifestant·e·s continuent leur lutte, et ce, malgré la répression que le régime accentue présentement pour affaiblir le mouvement, en bloquant chaque vendredi matin les autoroutes desservant Alger pour réduire le nombre des manifestant·e·s dans les lieux symboliques de la capitale comme la place Maurice Audin ou l’esplanade de la grande poste.
Le mouvement populaire semble complètement intouchable malgré ces mesures et n’est nullement essoufflé.
Interrogé par L’Esprit libre sur la situation actuelle en Algérie, l’activiste et ancien militant du mouvement culturel berbère Moussa Nait Amara déclare :
« Les manœuvres du pouvoir visent à essouffler la contestation, mais la mobilisation a démontré que le peuple est déterminé à mener à terme sa révolution, dont la revendication est clairement exprimée dans le slogan Yetnahaw gaa (« ils vont tous partir » en arabe) dont la signification politique est la rupture avec les visages qui symbolisent le système. […] Le peuple, de son coté, doit continuer sa mobilisation pacifique et cela jusqu’à la démission du gouvernement, la dissolution du parlement, et l’arrêt immédiat de l’intervention du chef d’État-Major dans les questions politiques. »
Il ajoute que « la transition doit être entamée par la création d’une instance présidentielle et d’un gouvernement de technocrates composé de personnalités nationales non partisanes ». On comprend que le régime a pratiquement joué toutes ses cartes, et la seule option qui lui reste est la répression et l’usage de la violence.
Pour la porte-parole du mouvement Mouwatana à Montréal, Amel Benaya, le peuple doit « rester uni et pacifique, comme lors de la première sortie; personne ne pourra rien contre lui ». Les manifestant·e·s répondent aux provocations des forces de l’ordre avec pacifisme et souvent même avec humour. Un humour qui accompagne chaque vendredi leurs pancartes de revendications. Cette révolution n’est pas seulement celle du sourire, mais aussi celle de l’amour et celle de l’art. Les artistes Algérien·ne·s accompagnent la lutte pour remonter le moral des nouveaux combattants et nouvelles combattantes de la liberté. Le sentiment patriotique grandit jour après jour et la jeunesse algérienne se rend enfin compte du pouvoir et de la force qu’elle détient avec son pacifisme qui inspire les peuples libres et provoque le désarroi du totalitarisme.
CRÉDIT PHOTO : Fethi Hamlati, WikiCommons, https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Manifestation_contre_le_5e_manda…(Blida).jpg?uselang=fr
Jean-Paul Fritz, 30 novembre 2018, « L’algérie, nouveau berceau de l’humanité? », L’Obs. https://www.nouvelobs.com/sciences/20181130.OBS6361/l-algerie-nouveau-berceau-de-l-humanite.html
DN, 2 avril 2019, « Algérie : Bouteflika présente sa démission a Tayeb Belaiz ». https://www.youtube.com/watch?v=IhDGG0hhJ8c
Yassin Ciyow, 12 mars 2019, « Chronologie : le réveil algérien en dates », Le monde.
https://www.lemonde.fr/afrique/article/2019/03/12/le-reveil-algerien-en-dates_5434937_3212.html
Ambassade du Canada en Algérie, 21 novembre 2018, « Relations Canada-Algérie », Gouvernement du Canada. https://www.canadainternational.gc.ca/algeria-algerie/bilateral_relations_bilaterales/index.aspx?lang=fra
Ministère de l’Énergie et des Ressources naturelles du Québec, « Importations et exportations de pétrole et de produits pétroliers ». https://mern.gouv.qc.ca/energie/statistiques/statistiques-import-export-petrole.jsp
Nadia Lamlili, 21 décembre 2017, « Banderole anti-saoudienne en Algérie : Ahmed Ouyahia n’a pas présenté d’excuses officielles à Riyad », Jeune Afrique. https://www.jeuneafrique.com/504403/politique/banderole-anti-saoudienne-en-algerie-ahmed-ouyahia-na-pas-presente-dexcuses-officielles-a-riyad/
Agence France-Presse, 20 décembre 2017, « Algérie : ouverture d’une enquête après une banderole anti-saoudienne dans un stade », Jeune Afrique. https://www.jeuneafrique.com/depeches/504077/politique/algerie-ouverture-dune-enquete-apres-une-banderole-anti-saoudienne-dans-un-stade/
par Rédaction | Avr 30, 2019 | Analyses, International
Par Marc-Arthur Fils-Aimé
Cet article a été publié dans la dernière édition de nos partenaires, la Revue À bâbord.
L’auteur est directeur général de l’Institut Culturel Karl-Lévêque (ICKL)
Depuis le début du mois de juillet 2018, Haïti vit une situation de révolte, similaire à une préinsurrection populaire. Une large partie de la population a gagné les rues, bloqué les principales artères de la capitale, des villes de province ainsi que les routes nationales pour demander des comptes à l’État et exiger une amélioration de ses conditions de vie.
Sur l’injonction du Fonds monétaire international, le gouvernement haïtien devait augmenter le prix de l’essence à la pompe. Il s’est servi du match de football opposant le Brésil et la Belgique durant la dernière Coupe du monde pour exécuter sa mission. Le peuple ne s’est pas laissé prendre au piège. Les 6, 7 et 8 juillet, il a presque mis en déroute l’exécutif et les forces répressives en barricadant le pays. Il réclamait non seulement le retrait du communiqué relatif à cette augmentation brutale, mais aussi la baisse du coût de la vie.
Au fur et à mesure que les protestations gonflaient à travers le pays, les revendications se sont radicalisées à un point tel qu’elles ont pris l’allure d’une lutte de classe. Des foules attaquaient des banques et de grands commerces et demandaient le départ du président et de son premier ministre d’alors, Guy Lafontant, qui sont les principaux soutiens d’une bourgeoisie qualifiée d’antinationale et de toutes sortes d’épithètes malodorantes par les Haïtien·ne·s. Malgré le remplacement du premier ministre, le peuple n’a pas décoléré. Au contraire, le dossier Petrocaribe a provoqué un sursaut de colère et a tenu le pays en haleine le 15 octobre et le 18 novembre 2018. Ces deux dates correspondent à l’assassinat de Dessalines, l’un des fondateurs de la nation haïtienne, et à la dernière bataille qui a bouté hors du pays l’armée de Napoléon. Après un calme apparent, le pays s’est réveillé le 7 février, date symbolique du départ du dictateur Jean-Claude Duvalier en 1986 et du deuxième anniversaire de l’investiture du président Jovenel, avec des manifestations évaluées entre deux et trois millions de personnes, au milieu de barricades. Les « Petro challengers », comme se nomment les manifestant·e·s, et l’opposition au pouvoir sont convaincus qu’aucun jugement n’est possible sous Moïse, dont le nom est cité dans l’audit partiel de la Cour supérieure des comptes publié à la fin du mois de janvier.
Le Petrocaribe, c’est quoi?
Le président René Préval a signé en 2006 l’accord Petrocaribe avec son homologue vénézuélien Hugo Chávez. Haïti paie une partie du pétrole au comptant et une autre partie à un taux préférentiel de 1 % dans un délai de 17 à 21 années avec deux années de grâce. Cette somme équivaut aujourd’hui à une dette de plus de quatre milliards de dollars américains. Elle devait être investie dans des projets de développement durable qui n’ont pas laissé beaucoup de traces. La dilapidation de cette fortune a eu lieu en grande partie sous le gouvernement de Michel Martelly, le mentor du président Jovenel.
Les racines de la colère
Ces luttes conjoncturelles se sont superposées à des luttes structurelles. Il est presque impossible de bien cerner le contour des actuelles perturbations si on les sépare de la charpente socio- économique et culturelle du pays. C’est pourquoi, même s’il ne nous revient pas de retracer l’histoire du pays, il s’avère nécessaire de faire ce rappel très panoramique.
Haïti est née avec deux projets issus de deux visions de classe différentes. La majorité des anciens esclaves – devenus aujourd’hui des paysans moyens, parcellaires ou même des champarts – voulaient développer une culture vivrière pour sauvegarder leur indépendance durement acquise. C’était la promotion avant la lettre de « la souveraineté alimentaire ». La nouvelle oligarchie, elle, encourageait la culture de denrées pour l’exportation. Elle était encore empêtrée de l’esprit et fascinée du schéma de développement des colons esclavagistes français qu’elle avait physiquement combattus. Les masses rurales, dès l’aube de la déclaration officielle de notre indépendance, n’ont jamais accepté leur état de sujétion. Elles guettaient la moindre occasion pour se soulever en vue de conquérir un droit qu’elles n’avaient en réalité jamais eu. Dans un premier moment, c’était les Français et les Allemands qui, avec le concours des dirigeants haïtiens, dominaient l’économie et la finance haïtiennes. Aujourd’hui, en raison de la première occupation américaine qui a duré 19 ans (de 1915 à 1934), les Américains ont une influence prépondérante sur la politique nationale, même sur la présidente ou le président qui doit sortir des urnes1.
Plus de deux siècles après le choix initial d’une économie d’exportation, la formation haïtienne n’a pas connu de grand changement dans sa nature. L’écart social s’est creusé davantage entre les masses populaires et les classes dominantes du fait de tous les obstacles tendus par les classes politiciennes traditionnelles pour maintenir le statu quo.
La classe paysanne, impuissante face à la détérioration de la qualité de l’humus, de la parcellisation grandissante de sa terre due à la problématique de l’héritage tirée du Code de Napoléon, des complots du système judiciaire et d’une vague de fausses promesses de nouveaux acquéreurs – Bill Clinton est aujourd’hui l’un des grands propriétaires fonciers dans le pays – se rétrécit de jour en jour, malgré une résistance farouche des organisations paysannes formées de ses couches les plus conscientisées. Le discours dominant veut faire croire que les pauvres ne peuvent pas faire de l’agriculture moderne. La paysannerie abandonne sa petite propriété dans l’espoir d’un mieux-être dans les principales villes. Il en résulte une « bidonvillisation » envahissante puisque l’État haïtien, embourbé dans la corruption et à cause de son mépris des masses, ne s’efforce nullement d’améliorer son sort. Le chômage domine la vie nationale. Il varie selon les données à environ 70 %. La classe ouvrière, coincée en grande partie dans l’assemblage, est surexploitée. Le désespoir fait rage au milieu même de la petite-bourgeoisie qui s’embarque, elle, vers la première frontière qui lui est ouverte.
Le suffrage direct, reconnu seulement en 1950, n’a pas permis à ces masses de trouver le chemin de leur amélioration. À chaque grande phase électorale, les thuriféraires du système plus que biséculaire dressent de nouvelles difficultés pour empêcher les cadres populaires de briguer des postes électifs et réduire la population à un rôle passif de simples votants. Il résulte de cette exclusion que les trois grands pouvoirs sont truffés de bandits, de trafiquants de drogue, de contrebandiers et de délinquants de tout acabit.
C’est dans cette même optique que nous devons appréhender le fléau de la corruption qui a toujours rongé la société haïtienne. Elle a épousé des formes différentes sans n’avoir jamais perdu de sa vigueur et de sa constance. Par exemple, Leslie Péan a écrit cinq tomes intitulés Haïti, économie politique de la corruption, dont le premier est sous-titré De Saint-Domingue à Haïti (1791-1870). La corruption a atteint ces temps-ci un niveau d’immoralité que le néolibéralisme a aggravé avec l’argent placé au-dessus de toutes les valeurs, y compris celle de l’être humain et des biens inaliénables de la nature. Certaines consciences nationales ont inscrit leur bataille dans l’esprit de savoir où sont passés les milliards de Petrocaribe et l’argent détourné par la Commission intérimaire pour la reconstruction d’Haïti (CIRH), un organisme créé pour aider Haïti à mieux se sortir des désastres du tremblement de terre du 12 janvier 2010 et présidé par Bill Clinton.
Une scène politique complexe
Au sommet du pouvoir, le président Jovenel n’a jamais joui d’une grande légitimité. Il a été élu avec quelque 500 000 voix sur une population de plusieurs millions de personnes en âge de voter. Sa popularité est au bas-fond, car peu de ses promesses électorales se sont concrétisées. La misère des masses a empiré et a même affecté une fraction importante de la petite-bourgeoisie. Face à l’opposition plurielle qui tient à la démission du chef de l’État a émergé un différend ouvert entre lui et son premier ministre, le notaire Jean Henry Céant, imposé par des forces puissantes. Il a dû l’accepter à contrecœur. La controverse n’est pas le fruit d’un projet alternatif. Chacun d’eux représente une fraction différente des classes dominantes qui cherche soit à maintenir son hégémonie soit à l’arracher.
Sur le terrain des luttes quotidiennes, le consensus ne dépasse pas le départ du président, qui reste accroché au pouvoir malgré la détérioration accélérée de toutes les branches vivantes du pays. L’opposition sème la confusion totale avec des propositions contradictoires quant à la nature de la transition devant aboutir aux prochaines élections. La droite et l’extrême droite tentent de récupérer le mot d’ordre des masses populaires en voulant réduire leur désir de changement de système à un remplacement de personne au sein du même régime. Le courant de gauche, du fait de son inorganisation ne constitue pas une force capable d’aider les masses à dissoudre le système éculé et à bâtir la transformation sociale espérée.
En définitive, cette absence d’avant-garde a freiné l’élan préinsurrectionnel en une véritable insurrection populaire. Le combat des classes dominées se joue sur le front conjoncturel et structurel. C’est pourquoi nous ne devons pas laisser le terrain à l’oligarchie et à ses intellectuels organiques et sommes obligés de le poursuivre avec tact et intelligence.
CRÉDIT PHOTO: Medyalokal, wikimedia.org
1. Voir Dantes Bellegarde, La résistance haïtienne. L’occupation américaine d’Haïti, collection du bicentenaire Haïti, 1804-2004, p. 127-128 ; Suzy Castor, L’occupation américaine d’Haïti, Imprimerie Henri Deschamps, p. 64 ; et Ginette Chérubin, Le ventre pourri de la bête, Éditions de l’Université d’État d’Haïti, p. 259.
par Rédaction | Avr 19, 2019 | Analyses, International
Par Ariane Duchesneau
L’Asie centrale est une vaste région comprise entre la mer caspienne et la Chine. Selon le Larousse, elle englobe le sud du Kazakhstan, l’Ouzbékistan, le Tadjikistan, le Kirghizistan, le Turkménistan et la province chinoise de Xinjiangi. À l’exception de la partie chinoise, son territoire faisait partie de l’URSS, mais ces anciennes républiques soviétiques sont toutes devenues indépendantes.
Peu médiatisésii et assez discrets sur la scène internationale, les pays d’Asie centrale sont restés dans l’ombre de la Russie même après 1991 et restent très peu connus du monde occidental. Depuis la montée de l’État islamique, de plus en plus de journalistes, surtout européen·ne·s, s’intéressent à la région. Cela s’explique tout d’abord par la présence de Centrasiatiques dans les rangs de l’État islamique (EI) en Syrie. Selon une enquête parue dans The Guardian, la plupart seraient recruté·e·s à Moscou, alors qu’elles et ils s’y trouvent comme travailleurs ou travailleuses migrant·e·siii. Puis, de récentes attaques terroristes ont été perpétrées par des ressortissant·e·s de la région : à Saint-Pétersbourg en avril 2016, à l’aéroport Atatürk en juin 2016 et dans une discothèque d’Istanbul en janvier 2017.
Cet article est une introduction à l’histoire de l’Asie centrale et à la résurgence des pratiques religieuses dans la région. Il se base en grande partie sur une entrevue réalisée avec Madame Hélène Thibault, assistante-professeure en science politique à l’Université de Nazarbayev et spécialiste de l’Asie centrale. L’Ouzbékistan, le Tadjikistan et le Kirghizistan sont les pays où la résurgence de la pratique de l’islam est la plus forte. Il est impossible de dire quelle place occupe l’islam au Turkménistan puisque très peu de données sont recueillies sur le pays. Selon la plus récente étude du Comité pour la protection des journalistes, le pays serait parmi les pays les plus censurés du mondeiv. Le Kazakhstan, pour sa part, est le pays le plus stable et le plus riche de la régionv et, selon Hélène Thibault, le plus séculier.
En voie de radicalisation?
Il est vrai qu’il existe des groupes religieux fondamentalistes en Asie Centrale. D’après Hélène Thibault, ils ne constituent pas une menace pour la stabilité comme voudraient bien le faire croire les élites en place. Plusieurs incidents violents dans les années 1990 ont été attribués au Mouvement islamique d’Ouzbékistan (MIO). À une certaine époque, le MIO était actif dans la Vallée de Ferghana et a même participé dans la guerre civile tadjike, mais aujourd’hui, il a été chassé du pays par le président Karimov. Le mouvement s’est joint aux talibans en Afghanistan, mais après l’intervention armée américaine, les combattants·e·s du MIO se sont réfugié·e·s au Pakistanvi. L’appel au Jihad du MIO n’a pas réussi à charmer l’opinion publique ni à obtenir un soutien populaire. En fait, les habitant·e·s d’Asie centrale ont vu de près le désastre chez leur voisin du sud, l’Afghanistan, et ne désirent pas l’implantation d’un État islamique. Elles et ils voient l’Afghanistan comme un échecvii.
Aussi rejeté de la population, un autre mouvement fondamentaliste existe en Asie centrale, un vrai parti politique qui a pignon sur rue dans plusieurs pays : le Hizb Ut-Tahrir. Contrairement au MIO qui est principalement composé de jeunes Ouzbeks et Ouzbèkes sans éducation, le Hizb Ut-Tahrir est formé de gens plus éduquésviii qui prônent une idéologie fondamentaliste, désirant l’implantation d’un Califat et l’application de la charia. Le mouvement est pacifique et fortement opposé au terrorisme, considérant que tuer des innocent·e·s est contre la loi islamique. Aujourd’hui, le Hizb Ut-Tahrir est toutefois marginalisé dans tous les pays d’Asie centrale. Ses membres et tou·te·s celles et ceux associé·e·s de près ou de loin au parti subissent des persécutionsix.
À la lumière de cette analyse, l’Asie centrale ne semble pas être un territoire en voie de radicalisation. On ne peut nier qu’il existe une résurgence de l’islam depuis la chute de l’URSS en Ouzbékistan, au Kirghizistan et au Tadjikistan, mais celle-ci s’inscrit plutôt dans une démarche identitaire, modérée et pacifique. L’émergence de mouvements islamiques radicaux peut s’expliquer par la proximité géographique avec l’Iran, l’Afghanistan et le Pakistan. Les conflits qui ont secoué la région ont souvent été dépeints comme une opposition entre islam et laïcité, pourtant il n’en est rien. Les tensions se trouvent plutôt dans l’islam lui-même, entre groupes modérés et groupes plus radicaux. Les élites politiques ne sont pas opposées à l’islam lui-même, elles s’opposent à la politisation de l’islam. Un islam politique représente pour elles une opposition, ce qui pourrait menacer leur poste. Il existe donc peu d’espace pour la radicalisation en Asie centrale.
Islam et politique
Au Kirghizistan, au Tadjikistan et en Ouzbékistan, le contrôle de l’espace religieux par l’État est toujours présent aujourd’hui. Les élites politiques craignent profondément l’extrémisme religieux qui pourrait déstabiliser leur régime, elles tentent donc de contrôler la renaissance religieuse par le biais d’un État laïque. Pour ce faire, la gestion des pratiques religieuses est intégrée à la bureaucratie étatiquex. Dans les trois pays, on retrouve une la loi sur la liberté de conscience et d’association religieuse. Cette loi est héritée directement du régime soviétique qui régule la liberté de religion ainsi que les relations entre les communautés religieuses et l’État. On y prévoit le nombre de mosquées qui ont le droit d’être construites, l’interdiction de fréquenter les mosquées pour les enfants de 18 et moins, sauf pour des funérailles, et il existe même un clergé officiel. Comme au temps de l’URSS, les imams sont en fait des fonctionnaires. Au Tadjikistan par exemple, ils doivent avoir un costume spécial et passer des examens pour tester leurs compétences. Le port de la barbe longue pour les hommes est aussi problématique : on recense des cas où les jeunes hommes portant la barbe longue ont été apostrophés par les autorités et forcés à couper leur barbexi. Seule la religion régulée par l’État est considérée comme légitime et officielle, et tout le reste est vu comme radical ou extrémiste. Cependant, les formes de pratiques religieuses dans la société sont variées et les groupes religieux aussi. Les pratiques religieuses indépendantes sont donc systématiquement une opposition politiquexii.
Le contexte autoritaire de l’Asie centrale et la menace de l’extrémisme religieux ont été récupérés par les États pour justifier des pratiques répressives. Le massacre d’Andijan, qui a eu lieu en 2005 en Ouzbékistan, en est un exemple. Andijan est la troisième ville du pays, située dans la vallée de Ferghana, une région religieuse et conservatrice, partagée entre l’Ouzbékistan, le Tadjikistan et le Kirghizistan. En 2004, 23 entrepreneurs accusés d’islamisme ont été emprisonnés, et un an plus tard, leurs familles se sont réunies sur la place Bobur, pour manifester pacifiquement contre leur détention. Dans la nuit du 12 au 13 mai 2005, un groupe armé a libéré les prisonniers et une révolte populaire a éclaté. Les élites centrales, effrayées par la possibilité d’une révolution, ont dispersé la foule par la force. Les troupes gouvernementales ont ouvert le feu directement sur les citoyen·ne·s xiii. Bien que les versions soient contradictoires, on parle de plusieurs centaines de victimes civiles (entre 200 et 1000)xiv. Au Tadjikistan, après la guerre civile, le Parti de la renaissance islamique (PRIT) a été intégré à la vie politique comme un parti de l’opposition. Pendant les années 2000, on a assisté à la marginalisation progressive du parti. En 2002, dix imams de la région de Sug ont été arrêtés en raison de leur appartenance au PRIT, car la loi sur la liberté de conscience, évoquée dans le paragraphe précédent, interdit aux imams de joindre un parti politique. En 2007, plusieurs mosquées de Douchanbé ont été inspectées afin de s’assurer qu’aucun enfant de moins de 18 ans n’y était présent. Durant cette même année, la pression du gouvernement sur les croyant·e·s et le clergé s’est accentuée, dans le but de libérer le pays des « pratiques subversives ». Des raids policiers dans les mosquées, des fermetures et des démolitions de mosquées considérées comme illégales ont eu lieu, et le gouvernement a procédé à des arrestations d’individus accusés d’enseigner la religion dans des institutions privées, menaçant grandement la liberté de cultexv.
Une région hétérogène
L’Asie centrale est aujourd’hui un ensemble hétérogène. Après la chute de l’URSS, chaque pays a pris sa propre direction. Le Kazakhstan a choisi de suivre le modèle russe, avec une ouverture rapide des marchés. Grâce à ses ressources gazières et pétrolières, le pays est aujourd’hui en mesure d’offrir à sa population un meilleur niveau de vie, un développement économique convenable et une certaine stabilité. Le Kazakhstan rivalise même avec certains pays européens sur le plan de l’Indice de développement humain, partageant le 56e rang mondial, ex-aequo avec la Bulgariexvi. Les Kazakhstanais·es sont en grande proportion musulman·e·s, mais la pratique de l’islam y est peu apparente. D’après Jean-Frédéric Légaré-Tremblay, journaliste pour Le Devoir et chercheur associé pour la Chaire Raoul-Dandurand, la population accepte bien la mainmise du président Nazarbaïev sur le pays en raison d’une redistribution des richesses de la manne pétrolière assez efficace. Il faut dire qu’en 2013, seulement 3 % de la population vivait en-dessous du seuil de pauvreté et les Kazakhstanais·es jouissent d’un niveau de vie beaucoup plus élevé que celui de leurs voisin·e·sxvii.
Le Turkménistan est isolé et fortement autoritaire. Le président en place, Gurbanguly Berdymukhamedov, tout comme son prédécesseur Saparmurat Niyazov, a bâti un culte de la personnalité. Le pays est dirigé par lui seul, sans opposition, sans élections libres et sans liberté de presse. Avec son voisin Ouzbek, il figure parmi les onze pays où les violations des droits de la personne sont les plus fréquentes au monde, selon le classement de Freedom Housexviii.
L’Ouzbékistan est le pays le plus peuplé de la région avec 30 millions d’habitant·e·s. Les premières élections après la chute de l’URSS sont les seules élections où on dénote l’existence d’un pluralisme politique et médiatique. Comme l’explique Abeed Khalid, entre 1989 et 1992, l’Ouzbékistan a connu une brève période de modération et de tolérance lorsqu’Islam Karimov, le président élu, a réussi à concentrer tous les pouvoirs dans la présidencexix. Il restera en poste jusqu’à sa mort en 2016. D’après certains médias occidentaux, l’élection de son successeur aurait été truquée. Shavkat Mirziyoyev n’apportera pas de changements majeurs au régime et le pays restera sous un régime autoritaire. Tout comme le Turkménistan, le pays est complètement dépourvu d’opposition politique et de liberté de presse. Bien qu’il existe aussi des lacunes dans les pays voisins, l’Ouzbékistan est le pays où les libertés sont les plus réduites (outre le Turkménistan). Grâce à des réformes économiques graduelles, l’Ouzbékistan a échappé à la crise économique des années 90, mais l’isolationnisme et le protectionnisme outrancier du régime ont sapé les chances de voir émerger de petites entreprises privéesxx.
Dans son livre Kyrgyzstan: Central Asia’s island of democracy? paru en 1999, John Anderson se questionnait déjà sur la pertinence de ce surnom donné au Kirghizistanxxi. Comparativement à ses voisins, le pays parait effectivement comme une « ile de la démocratie » dans la région. Dès la chute de l’URSS, le Kirghizistan s’est démarqué des autres pays de la région par son ouverture démocratique et la forte présence d’institutions internationales sur son territoire. Cependant, son président de l’époque, Askar Akaïev, n’a pas hésité à tenter de réduire l’opposition au silence par de nombreuses répressions, sans jamais y arriver complètement. Aux élections de 2005, le pays a connu une vague de protestations contre le régime en place pour falsification des résultats électoraux. La grogne populaire a mené à la fuite et à la démission du président Akaïev. Son successeur, Kourmanbek Bakiev, a connu un sort semblable. Accusé de corruption et de bâillonnement de l’opposition, il a été réduit à s’exiler au Kazakhstan, puis finalement en Biélorussie. En 2010, le Kirghizistan est devenu le premier pays d’Asie centrale à assurer le transfert démocratique du pouvoir. Le président élu Almazbek Atambaev est toujours en poste aujourd’huixxii. Si les institutions politiques au Kirghizistan jouissent d’un bon fonctionnement et que la presse est libre, le principal enjeu réside dans l’économie. Depuis l’indépendance, le pays fait piètre figure sur le plan du développement économique avec une croissance fluctuantexxiii.
Enfin, le Tadjikistan est le pays d’Asie centrale qui est souvent délaissé par les chercheurs et chercheuses. Ce manque d’intérêt vient de ses faibles performances économiques et de son manque de ressources. Déjà à l’époque soviétique, le Tadjikistan était la république la plus pauvrexxiv. Son déclin n’a cessé de s’aggraver avec l’éclatement de l’URSS et la guerre civile qui s’est ensuivie. Le conflit tadjik, bien que dépeint par certains médias comme un conflit religieux, serait plutôt une guerre entre groupes régionaux mafieux, agissant sous diverses allégeances politiques. Le pays est resté en guerre jusqu’à l’accord de paix de l’ONU de 1997, et certaines parties du pays sont restées hors de contrôle jusqu’en 2001xxv. Depuis 24 ans déjà, Emomalii Rahmon est président du pays. Pour consolider son pouvoir, Rahmon a modifié la constitution du Tadjikistan. En 2003, un premier amendement lui a permis de conserver sa place à la présidence jusqu’en 2020, puis en 2016, un deuxième amendement lui permet maintenant d’obtenir autant de mandats qu’il le souhaite. Auparavant, ce nombre était limité à deuxxxvi. Comme il n’existe pas de parti d’opposition au pays, Rahmon restera président à vie. Le plus grand parti d’opposition, le Parti de la renaissance islamique du Tadjikistan (PRIT), a été banni en 2015xxvii.
L’héritage soviétique et l’identité
L’intérêt de la Russie impériale pour l’Asie centrale remonte au 19e siècle. En 100 ans, les pays centrasiatiques ont été contrôlés par trois idéologies différentes : la Russie impériale, le régime communiste de l’URSS puis, à l’autre extrémité du spectre idéologique, le capitalisme libéral. Ils ont connu plusieurs épisodes d’agitation politique. D’abord avec la révolution bolchévique de 1917-1922, puis avec la collectivisation et les purges dans les années 1920-1930, et enfin l’indépendance et la période de transition vers une idéologie libérale dans les années 1990xxviii. Ce lourd héritage a laissé des traces indélébiles sur les républiques centrasiatiques. La période soviétique notamment a largement influencé les pratiques religieuses.. Avant la régulation de la religion par le système soviétique, la majorité des habitant·e·s d’Asie centrale pratiquait l’islam. Issu·e·s de l’islam sunnite, elles et ils adhéraient principalement au hanafisme. Parmi les quatre écoles de pensé de l’islam sunnite, le hanafisme est considéré comme la plus tolérante et libérale. Il existait, parallèlement, un islam plus populaire, caractérisé par des traditions locales comme le ziyarat, un pèlerinage sur les tombes des saints locaux demandant de guérir les malades, la lecture du Coran en groupe dans les maisons, les traditions locales concernant le divorce et la division de la propriété, etc. Les pratiques de l’islam traditionnel et les traditions populaires se mariaient, donnant un islam ouvert, spécifique à l’Asie centralexxix. L’implantation de l’URSS est venue totalement chambouler les traditions des peuples. La langue, la religion, l’économie, la culture et les frontières nationales ont été modifiées dans un effort de socialisation. Tous les aspects de la vie ont été touchés, de près ou de loin.
L’idéologie soviétique prônait l’éducation, la science et une société laïque, tout comme dans les sociétés occidentales d’aujourd’hui. La fameuse citation de Marx, dans son œuvre Critique de la philosophie du droit de Hegel : « la religion est l’opium du peuple », illustre bien la conception de la religion dans le contexte soviétique. Dès 1917, la première loi vis-à-vis la religion fut adoptée, reconnaissant les enfants illégitimes, donnant le droit aux femmes de divorcer et annulant les mariages religieux. Un an plus tard, le décret sur la séparation de la religion de l’Étatxxx vit le jour. Bientôt, l’influence des élites religieuses en place au Turkestanxxxi commença à s’amenuiser. Plusieurs lois et décrets sont venus consolider le contrôle de l’État sur la religion et la culture des habitant·e·s de l’Asie centrale pendant la période soviétique, cependant, ce thème à lui seul requerrait un article complet.
La chute de l’URSS a aussi mené à la destruction de l’identité collective et a laissé un grand vide. Du jour au lendemain, les gens ont perdu une grande partie de leur qualité de vie et leurs repères culturels. Dans un contexte de (re)construction de l’identité nationale, la religion occupa alors une grande place, générant et solidifiant le sentiment d’appartenance à une communauté. En Asie centrale, les marqueurs fondamentaux de l’identité, tels qu’une tradition linguistique spécifique et l’association de la nation à un territoire donné sur une longue période de temps, ont été bouleversés par la soviétisation. Ainsi, l’islam est devenu en Asie centrale le marqueur de l’identité collective. C’est en partie pourquoi on observe une renaissance religieuse dans la régionxxxii.
i Larousse, 2017, « Asie centrale », Encyclopédie Larousse, dossier « Asie ». www.larousse.fr/encyclopedie/autre-region/Asie_centrale/106407
ii Bien qu’on en parle très peu, il est possible de trouver quelques articles traitant de l’Asie centrale dans les médias. Parmi les rares articles parus au Québec, « Ouzbékistan : La dictature en héritage », publié dans Le Devoir en 2016, traite de la mort d’Islam Karimov et de l’Ouzbékistan (Jean-Frédéric Légaré-Tremblay, 7 septembre 2016, « Ouzbékistan : La dictature en héritage », Le Devoir, Montréal, www.ledevoir.com/international/actualites-internationales/479385/ouzbeki…). On y explique très bien l’instrumentalisation du terrorisme à des fins répressives. En avril 2017, le Journal de Montréal a publié un article qui ne laisse pas beaucoup de doute sur son contenu : « Foyer de l’islamisme radical en Asie centrale » (AFP, 8 avril 2017, « Foyer de l’islamisme en Asie centrale », Journal de Montréal, Montréal, www.journaldemontreal.com/2017/04/08/foyer-de-lislamisme-radical-en-asie…). Encore une fois, c’est l’Ouzbékistan qui retient l’attention. Les médias européens s’intéressent beaucoup plus à la région que les médias nord-américains. Il est possible de trouver plusieurs articles sur les sites web des journaux britanniques, comme The Guardian et The Independent, et dans les journaux français.
iii Daniil Turovsky, 5 mai 2015, « How Moscow’s Migrant Workers Are Being Recruited to Isis », The Guardian, Kulyab. www.theguardian.com/world/2015/may/05/isis-russia-syria-islamic-extremism
iv Committee to Protect Journalists, 10 avril 2015, « 10 most censored countries », Committee to Protect Journalists, New York. cpj.org/2015/04/10-most-censored-countries.php
v BBC, 6 août 2017, « Central Asia: At-a-Glance », BBC News, Londres. news.bbc.co.uk/2/hi/asia-pacific/4379497.stm
vi Entrevue avec Hélène Thibault, docteure en science politique et spécialiste de l’Asie centrale, 29 mai 2017.
vii Ibid.
viii The Institute, 7 janvier 2016, « Islamic Movement of Uzbekistan (IMU) », The Mackenzie Institute, Toronto. mackenzieinstitute.com/islamic-movement-uzbekistan-imu/
ix International Crisis Group, 30 juin 2003, « Radical Islam in Central Asia: Responding to Hizb Ut-Tahrir », International Crisis Group, reportage no. 58, Osh, Bruxelles, p.1.
x Ibid, p.19.
xi Entrevue avec Hélène Thibault, docteur en science politique et spécialiste de l’Asie centrale, 29 mai 2017.
xii Bajorek, 2013, « « We Are Atheists. But of Course We Believe in God « : Clarifying the Nature of Islam in Kazakhstan and Kyrgyzstan », Journal of Politics and International Studies, vol.10, hiver 2013, p.17. www.polis.leeds.ac.uk/assets/files/students/student-journal/ma-winter-13…
xiii Human Rights Watch, 13 mai 2005, « “Bullets Were Falling Like Rain”: The Andijan Massacre », Human Rights Watch, New York, p.26.
xiv Marlène Laruelle et Sébastien Peyrouse, 30 avril 2016, « Asie centrale, la dérive autoritaire », Notes de la FRS, Fondation pour la recherche stratégique, Paris, p.16.
xv Hélène Thibault, 2009, « L’intégration d’un parti islamique comme facteur de renforcement du contrôle religieux et de la rhétorique anti-islamiste: le cas du Tadjikistan », Transitions, vol.49, no.2, p.161.
xvi United Nations Development Programme, 2016, « Kazakhstan », Human Development Report, New York, p.2. hdr.undp.org/sites/all/themes/hdr_theme/country-notes/KAZ.pdf
xvii Jean-Frédéric Légaré-Tremblay, 29 avril 2015, « La stabilité d’abord », Le Devoir, Montréal. www.ledevoir.com/international/actualites-internationales/438579/kazakhstan
xviii Arch Puddington et Tyler Roylance, 2017, « Populists and Autocrats: The Dual Threat to Global Democracy », Freedom in the World 2017, Freedom House, Washington.
xix Adeeb Khalid, 2003, « A Secular Islam: Nation, State, and Religion in Uzbekistan », International Journal of Middle East Studies, vol.35, no.4, Cambridge, p.586. doi.org/10.1017/S0020743803000242
xx Laruelle et Peyrouse, op. cit., p.9.
xxi John Anderson, 1999, Kyrgyzstan, Central Asia’s Island of Democracy?, Harwood Academic Publishers, Amsterdam.
xxii Erica Marat, 2013, « Kyrgyzstan », Nations in Transit, Freedom House, Washington. freedomhouse.org/sites/default/files/NIT13_Kyrgyzstan_1stProof_0.pdf
xxiii Tommy Bajorek, op. cit., p.9.
xxiv John Heathershaw, 2009, Post-Conflict Tajikistan: The Politics of Peacebuilding and the Emergence of Legitimate Order, Routledge, Central Asian Studies Series 16, Londres, p.20.
xxv Hélène Thibault, op. cit., p.154.
xxvi Agence France Presse à Douchambe, 22 janvier 2016, « Tajikistan Parliament Paves Way for President to Rule for Life », The Guardian, Douchambe. www.theguardian.com/world/2016/jan/22/tajikistan-parliament-approves-con…
xxvii Human Rights Watch, 2017, « Tajikistan : Events of 2016 », World Report 2017, New York. www.hrw.org/world-report/2017/country-chapters/tajikistan
xxviii Sevket Akyildiz et Richard Carlson, 2014, Social and Cultural Change in Central Asia : The Soviet Legacy, Routledge/Taylor & Francis Group, Londres, p.3.
xxix Vitaly V. Naumkin, 2003, Militant Islam in Central Asia: The Case of the Islamic Movement of Uzbekistan, University of Berkeley, Berkeley Program in Soviet and Post-Soviet Studies Working Paper Series, Berkeley, p.16.escholarship.org/uc/item/7ch968cn
xxx Le texte du décret original (en russe) est disponible en ligne : docs.cntd.ru/document/9054838
xxxi Le Turkestan est l’entité qui a précédé la création des républiques socialistes soviétiques (RSS) de l’Ouzbékistan, du Tadjikistan, du Turkménistan, l’oblast autonome de Kara-Kirghiz (Kirghizistan actuel) et l’oblast autonome de Karakalpak (partie de l’Ouzbékistan actuel). Sous le régime tsariste, on appelait la région « Turkestan russe » et suite à la révolution bolchévique, il est devenu la République socialiste soviétique autonome du Turkestan jusqu’à sa partition en 1924.
xxxii Tommy Bajorek, op. cit., p.31.
par Rédaction | Avr 3, 2019 | Analyses, International
Par Jacques Simon
La sphère médiatique ne se suffit pas en soi. Au-delà de son existence simple, celles et ceux qui y participent doivent se poser la question de sa raison d’être, sa structure, son objectif : elles et ils doivent se définir un objectif et trouver la façon de l’atteindre.
L’invisibilité médiatique est, entre autres, liée à la complexité naturelle des événements. Trop souvent sommes-nous présenté·e·s à des faits atomisés, comme si les événements se produisaient dans un vide contextuel. Chacun·e connaît le sentiment énervant d’avoir commencé à suivre une histoire en cours de route, et de se sentir complètement perdu, comme si l’on entrait dans une salle de cinéma où la projection aurait déjà commencé.
Ce problème peut être vite résolu pour ce qui est des faits divers, les petites affaires d’État, et autres histoires qui seront oubliées demain. Une recherche Google et nous voilà remis à jour. Mais pour celles et ceux qui souhaitent se pencher sur des problèmes d’envergure plus large, sur des questions sociétales, géopolitiques, ou autres, la tâche se révèle alors plus dure. Chacun·e doit alors s’intéresser à une multitude de facteurs pour être capable d’analyser les faits non pas dans leur essence, mais dans le contexte qui leur est propre. Chacun·e doit alors construire un récit.
Le devoir des médias est d’informer, certes, mais aussi de faire comprendre. Pour ce faire, ils se doivent de présenter ce récit au lectorat. On doit pouvoir mettre en relation les événements, passés et futurs, afin de comprendre la logique qui fait que nous en sommes arrivé·e·s là.
Le règne de Recep Tayyip Erdogan, président de la Turquie, illustre la nécessité du récit pour une réelle compréhension. Cet article fait le pari d’une analyse historique du fait contemporain turc. La Turquie est riche d’une culture et d’une politique qui ont été construites pendant des siècles, voire des millénaires. Pour parvenir à comprendre pleinement le président actuel, il faut pouvoir le placer dans un contexte historique.
La première analyse
Une lecture sommaire des médias de masse permet d’avoir les premières clefs pour situer Erdogan dans un contexte plus large. Il est en effet largement connu que dans les récentes années, ce dernier a profondément restructuré la vie politique turque et qu’il a largement miné les libertés civiles dans son pays. Sa dérive autoritaire a été largement relayée dans les médias de masse, d’une part à cause des problèmes éthiques que posent ses réformes, et d’autre part à cause de l’embarras qu’il génère pour les intérêts des pays occidentaux.
Peut-être peut-on commencer en 2013. Durant cette année ont lieu de spectaculaires manifestations au parc istanbuliote de Gezi. Originellement issu d’une mobilisation contre un projet de piétonisation de la place Taksim, le mouvement s’enflamme et provoque une série de protestations à travers la Turquie. Pour Dogan Ergün, membre du Parti communiste de Turquie du peuple (HTKP), c’est à cette occasion que s’explicite un mouvement populaire contre les politiques du Parti de la justice et du développement (AKP)[i]. La répression est brutale : l’État utilise l’armée pour mater les manifestant·e·s, le sang coule, et plusieurs dizaines de personnes sont tuées. Devant les caméras, Erdogan crie qu’il « écrasera [la place] Taksim[ii] ».
En 2016, ensuite, a lieu la tentative de coup d’État ratée contre le gouvernement Erdogan. S’ensuit une vague de répression intensive. Un collectif d’étudiants turcs publie dans le magazine Jacobin une critique acerbe de la réponse gouvernementale. Cent-quatre putchistes sont tué·e·s ainsi que 246 policier·ière·s, soldat·e·s et civil·e·s. Une purge de l’armée est effectuée : en quelques jours, 1684 militaires sont démis·es de leurs fonctions, accusé·e·s de proximité avec Gulen[iii]. « Erdogan, contrairement aux leaders turcs avant lui, a refusé d’être intimidé par l’armée », explique Steven Cook, un spécialiste du Moyen-Orient[iv].
En réponse à cette tentative de coup, Erdogan organise son référendum constitutionnel en avril 2017, qui, comme on le sait, est adopté à une courte majorité. Cette réforme constitutionnelle permet une concentration des pouvoirs autour de la figure du président. Ce dernier nomme dorénavant lui-même ses ministres ainsi que douze des quinze membres de la cour suprême, le poste du premier ministre est aboli, et le mandat présidentiel, allongé.
Cette série de faits — Gezi, coup d’État, référendum — forme à elle seule un début de récit, celui du retour d’un certain autoritarisme turc. Avec elle, on peut déjà voir une tendance, une suite plus ou moins logique qui mène d’un point A à un point B. Ce petit récit, permet peut-être de répondre à la question « comment ? » : comment en sommes-nous arrivé·e·s là ? Mais cette question, si intéressante soit-elle, est bien loin de permettre une compréhension d’ensemble de la situation. L’observateur·trice est encore loin d’être capable de répondre à la question « pourquoi ? ».
C’est pour répondre à ce genre de questions que le récit devient important. Avec lui, on peut non seulement expliquer pourquoi Erdogan se retrouve dans la position de force qu’il détient aujourd’hui, mais on peut aussi l’inscrire dans une lignée historique, une tendance qui n’a jamais disparu en Turquie.
Si ces trois événements marquent peut–être les temps forts de la dérive autoritaire turque des dernières années, cette tendance s’est manifestée de façon quasi ininterrompue. On peut par exemple citer le musellement des médias — autre volet de l’invisibilité dont nous parlons : celui de l’absence médiatique. Hugh Williamson, qui travaille pour Human Rights Watch, parle de la détention de « 148 journalistes et collaborateur·trices de médias [ainsi que de la fermeture de] 169 médias et maison d’éditions[v] ». On peut aussi parler de la violence avec laquelle le mouvement kurde est réprimé, de la volonté de rétablir la peine de mort, ou de l’islamisation des programmes scolaires qui entraîne le retrait de l’enseignement de la théorie de l’évolution.
Erdogan, au sens large
Pour comprendre Erdogan aujourd’hui, il faut pouvoir le situer dans le contexte politique qu’il a connu et influencé. À l’évidence, il n’a pas agi seul mais en relation et en réaction à un nombre infini de variables. Sans toutes les nommer, on se doit tout de même de peindre le décor dans lequel existe Erdogan, afin de comprendre comment le récit en est arrivé où il en est aujourd’hui.
En 2001 apparaît le Parti pour la justice et le développement (AKP). Issu d’une scission du mouvement islamo-conservateur Refah, l’AKP veut incarner un renouveau politique dans un contexte où les partis traditionnels manquent cruellement de légitimité populaire. Au début, le mouvement brasse large : Islamistes, libéraux, gulenistes[vi] et Kurdes s’y lient pour faire avancer un programme de réformes en profondeur.
Le 3 novembre 2002, c’est avec 34,4 % des voix que l’AKP devient majoritaire au parlement : il y détient désormais 363 des 550 sièges à l’assemblée[vii]. Le parti a non seulement bénéficié des voix de la ruralité, mais aussi de la population urbaine qui, il n’y a pas si longtemps encore, vivait dans les gecekondus[viii]. À quelques sièges près, ils détiennent une majorité suffisamment imposante pour modifier la constitution. Si les chefs de file provoquent initialement un malaise en Europe (certain·e·s parlent d’un « agenda caché » des islamistes[ix]), Abdullah Gül et Recep Tayyip Erdogan — tous deux ténors du parti — vont rapidement réussir à se détacher de cette image.
Face à une Union européenne (UE) réticente, ils vont mettre en œuvre le « désir d’Europe » du peuple turc[x]. Un des chantiers majeurs en vue de l’adhésion à l’UE est la redéfinition du rôle du l’armée. D’héritage kémaliste[xi], les forces militaires ont, historiquement, joué un rôle éminemment politique. À plusieurs reprises, l’institution a renversé des gouvernements, citant la protection de la laïcité comme motivation. Or, l’armée s’était justement cabrée pour faire barrage à l’élection de l’AKP[xii]. C’est donc non sans une certaine joie qu’Erdogan a « rédui[t] l’emprise que l’armée exerçait sur la vie politique, notamment par l’intermédiaire du Conseil de sécurité nationale[xiii] ». Ainsi donc, « au nom de la nécessaire convergence des normes européennes, les militaires ont perdu le droit d’imposer leurs décisions au conseil des ministres et d’intervenir dans l’élaboration des politiques nationales[xiv] ».
Les efforts pro-européens de l’AKP ne se limitent pas qu’à l’armée. Égalité homme-femme, abolition de la peine de mort, réformes en termes de droit civil et pénal : Erdogan et son parti n’hésitent pas à utiliser leur imposante majorité parlementaire pour mener des politiques qui brossent les européen·ne·s dans le sens du poil[xv].
En 2008, la crise de Wall Street provoque des ondes de chocs à l’échelle mondiale. Deux ans plus tard, l’UE tombe victime à son tour d’une contraction financière. Politiquement, c’est la droite et le nationalisme qui en sortent gagnants. Angela Merkel, chancelière allemande et à la tête du pays européen ayant les liens les plus profonds avec la Turquie, avait, déjà en 2004, proposé un « partenariat privilégié » entre les deux pays plutôt qu’une adhésion à l’Union européenne[xvi]. En 2008, c’est au tour de Nicolas Sarkozy, fraîchement élu à la présidence de la République française, de tenir des propos anti-adhésion. Pour l’AKP, le coup est rude : ce sont plusieurs années de réformes et de collaboration qui sont mises en cause. Ce repli identitaire de « l’Europe des cathédrales » contre la « Turquie des mosquées » ne plaît guère aux personnes libérales. Dépité·e·s, elles et ils quittent l’AKP.
En 2013, les tensions entre Fetullah Gulen[xvii] et Erdogan atteignent leur paroxysme lors d’un désaccord à propos de l’éducation, thème cher à la mouvance guleniste. Une véritable chasse aux sorcières a lieu pour vider l’administration turque des fidèles de Gulen. Privé de ses membres gulenistes, l’AKP ne se retrouve composé que de Turco-islamistes et de Kurdes. Le mariage est improbable et ne tient pas longtemps : sans surprises, les Kurdes quittent à leur tour le parti pour se diriger vers une formation qui est plus à même de répondre à leurs envies nationalistes. Lors des élections de 2014, le Parti démocratique des peuples, de gauche et pro-Kurde, obtient presque 10 % des voix.
Débarrassés de toute opposition interne, Erdogan et les Néo-Ottomans peuvent mener leur politique comme ils le souhaitent.
Ainsi donc, on voit que le président turc est apparu tel qu’il est aujourd’hui à la suite de tensions au sein de son parti et d’une purge qu’il a menée avec ses sympathisant·e·s. Fort·e·s de cet élément d’analyse, les observateurs·trices peuvent mieux comprendre pourquoi il est important pour Erdogan de limiter les libertés de ses opposant·e·s qui pourraient souhaiter prendre leur revanche.
Les deux pôles de la République de Turquie
Si nous comprenons pourquoi l’AKP est devenu le parti qu’il est aujourd’hui, nous ne savons toujours pas pourquoi il a été élu — et continue à l’être — dans un pays qui, historiquement, a été républicain.
Pour comprendre la prise de pouvoir d’un parti réactionnaire comme celui de l’AKP d’Erdogan, il faut comprendre la division qui existe au sein même de la population turque. Cette tension puise ses sources au fondement même de la République turque.
Avec l’arrivée au pouvoir en 1923 de Mustafa Kemal, dit Atatürk, c’est en effet une nouvelle ère qui s’ouvre pour la Turquie. Le grand vainqueur de la guerre d’indépendance contre la Grèce proclame immédiatement la république et envoie en exil le denier sultan. La Turquie tourne le dos à son passé ottoman et devient, au Moyen-Orient, un des seuls pays qui n’est pas sous le joug d’une puissance coloniale. Fort de son pouvoir autoritaire, Kemal entame une série de réformes qui dureront plusieurs décennies. Deux volets se distinguent : les changements identitaires et les transformations économiques.
En termes d’identité, le kémalisme se veut réformiste. Peu friand de l’ottomanisme d’antan, Atatürk entreprend de forger à son pays une identité nationale. Celle-ci se distance largement de celle des pays moyen-orientaux et s’inspire ouvertement des exemples européens.
La liste des réformes est longue : Kemal n’épargne quasiment aucune facette de l’ancien monde. En 1924, des lois unifiant l’enseignement sont adoptées, limitant ainsi la prolifération de la pensée religieuse à travers le système scolaire. En 1926, il introduit le calendrier géorgien, et adopte le code pénal suisse. En 1925, les confréries religieuses sont abolies et en 1928, l’État devient laïque, principe qui sera inscrit dans la constitution en 1933. Ces attaques marquées envers le passé religieux de la région témoignent de l’inspiration occidentale — française en l’occurrence — d’Atatürk. En 1935, le dimanche remplace le vendredi comme jour officiel férié. Mais l’exemple le plus frappant de ce « réformisme » identitaire reste le changement, du jour au lendemain, de l’alphabet. En 1928, Kemal annonce que le turc s’écrira non plus avec les lettres arabes mais avec l’alphabet latin[xviii].
De par la mise à mort de l’Ottomanisme, Atatürk cherche à créer une identité nationale pour son nouveau pays. « Heureux est celui qui dit « je suis turc » » proclame la devise nationale adoptée en 1933 et conservée depuis lors.
Autre volet du kémalisme : la doctrine économique. Mustafa Kemal perçoit l’État comme « un acteur de premier plan de l’économie[xix] ». Si les années 1920 sont plutôt libérales, dès le début des années 1930, avec la crise internationale de 1929, le gouvernement kémaliste change d’approche. À partir de 1933, des plans quinquennaux sont établis, donnant le la de la production nationale[xx]. Également, la part du PIB national représentée par les investissements publics passe de 3,5 % à 6,1 % entre 1929 et 1939. Ce financement est issu d’une taxation augmentée du système bancaire[xxi].
À la mort de Kemal, le 11 novembre 1938, c’est Ismet Inönü, un proche collaborateur, qui prend la relève. Kémaliste de première heure, il suit la ligne économique de son mentor. Avec le début de la deuxième guerre mondiale, l’État turc prend un contrôle encore plus marqué de l’économie. La « loi de défense nationale », passée en 1940, lui octroie le pouvoir quasi-illimité de fixer les prix, réquisitionner les matières premières et de placer des barrières tarifaires[xxii].
Cette série de réformes, qui s’étend sur plusieurs décennies et est mise en place de façon plus ou moins coercitive, peine cependant à prendre racine dans l’intégralité du pays. Le kémalisme, malgré lui, a créé une division intense au sein de la Turquie. D’une part, une bourgeoisie urbaine se développe, et se tourne vers l’Europe culturellement et économiquement. Laïque et démocrate, cette élite forme le berceau, encore aujourd’hui, du mouvement kémaliste. Mais d’autre part, une frange rurale importante de la population conserve son héritage ottoman, marquée par la tradition et l’islam. À l’évidence, sur les plans économique et politique, la relation est houleuse. L’économie est largement dominée par les intérêts de la bourgeoisie urbaine qui, par la même occasion, détient une part importante du pouvoir économique.
Pendant que la Turquie se tourne lentement vers l’Europe institutionnelle, des changements économiques majeurs ont lieu. Durant les années 1960, une migration interne intense mène des centaines de milliers de personnes vers les centres urbains. De ce fait, les populations marginalisées par les réformes d’Atatürk se retrouvent au cœur des grandes villes, et côtoient la bourgeoisie kémaliste et europhile. Un des symboles de cette migration intensive est le gecekondu.
Les années 1970 et 1980 sont, elles, le terrain de jeu d’un néolibéralisme acharné. Les programmes d’ajustement structurel (PAS) du Fonds Monétaire International (FMI), qui imposent une rigueur budgétaire intransigeante, sont mis à l’œuvre en Turquie où la situation économique est critique. Un coup d’État militaire a lieu en 1980, menant au pouvoir Turgut Ozal. Celui-ci accélère les politiques d’austérité. Avec le démantèlement de l’État-providence, une réelle précarité s’installe. Dans les quartiers où se trouvent les gecekondus, ce sont les mosquées qui prennent la relève pour protéger la cohésion sociale. Si elles aident largement ces communautés à se créer une unité et une solidarité, elles véhiculent, naturellement, un enseignement religieux. Ainsi se structure dans les centres urbains — autrefois largement dominés par le laïcisme — une nouvelle population qui adhère à un islam traditionnel et conservateur. Parmi cette population, un certain Recep Tayyip Erdogan grandit et fait ses premiers pas vers la politique, qui le mèneront à la mairie d’Istanbul en 1994[xxiii].
À partir de 1923 donc, le peuple turc se scinde en deux, une division qui est encore d’actualité. Un des terrains d’affrontement de ces deux pôles est l’intégration — ou du moins le rapprochement — à l’Union européenne. La bourgeoisie kémaliste, elle, s’intéresse à cette communauté qui offre l’accès à un juteux marché commun et une ouverture vers le monde occidental. Les franges de la population nostalgiques du passé ottoman de la Turquie sont, en revanche, moins intéressées par cette option qui représente un certain reniement des valeurs qui leur sont chères ainsi qu’une perte d’autonomie géopolitique. L’intégration à l’UE, en effet, nécessite une certaine normalisation des politiques, intérieures comme extérieures, des pays membres.
L’actualité par le prisme du passé
En 1958, Fernand Braudel, célèbre historien français, publie un article qui devient une référence. Intitulé « La longue durée », il appelle les penseurs et penseuses des sciences sociales à se séparer de leur tendance à traiter de l’événementiel, c’est-à-dire des faits sortis de leur contexte. À la place, il les invite à se pencher sur la longue durée, même si elle se présente « comme un personnage encombrant, compliqué, souvent inédit[xxiv] ».
Le temps court, lui qui est « à la mesure des individus, de la vie quotidienne », est « le temps par excellence du chroniqueur, du journaliste ». Or, poursuit-il, « chronique et journal donnent, à côté des grands évènements, les médiocres accidents de la vie ». La presse dont parle Braudel, celle qui travaille le fait divers, a certes son utilité. Pourtant, si la sphère médiatique souhaite dépasser les maux qui la gangrènent, médiocrité du contenu, sensationnalisme à outrance, ou encore productivisme à tout va, elle se doit de pouvoir aussi offrir à son lectorat une analyse portée sur le temps long. « Rien ne se passe dans le vide » ajoute Jerzy Borzecki, historien interrogé par L’Esprit libre, « bien connaître le passé aide à comprendre le présent ».
« Le temps d’aujourd’hui date à la fois d’hier, d’avant hier, de jadis ». Si les médias souhaitent faire comprendre aussi bien qu’informer, ils se doivent donc de présenter le récit historique, trop souvent invisible pour l’instant.
L’exemple de la Turquie est parlant. Si l’on revient au début de notre récit, on s’aperçoit qu’au fur et à mesure qu’on remonte dans le temps, notre compréhension du personnage d’Erdogan s’approfondit : « présent et passé s’éclairent de leur lumière réciproque ». Depuis les manifestations du parc Gezi en 2013, nous pouvons constater que la dérive autoritaire de la Turquie s’est faite en réaction à un certain nombre de protestations issues des rangs des opposant·e·s à Erdogan. Avec un retour en arrière d’une quinzaine d’années, nous comprenons que ces mouvances politiques étaient alliées à Erdogan au sein de l’AKP, avant qu’elles soient plus ou moins mises à la porte souvent en raison de conflits internes. Avec un retour en arrière d’une ou deux décennies en plus, nous avons vu que le soutien à l’islamisme conservateur d’Erdogan est, au moins en partie issu des classes anciennement très défavorisées, dont l’intégration sociale a été assurée non par l’État, mais par des mosquées urbaines. Si l’on remonte davantage, on s’aperçoit que ces populations sont issues d’un profond clivage au sein de la République de Turquie causé par les réformes inabouties d’Atatürk.
Fort·e·s de ce récit, nous pouvons comprendre que Recep Tayyip Erdogan est issu en ligne droite d’une philosophie ancienne, d’une philosophie nostalgique de la grandeur passée de l’Empire dont Istanbul était la capitale. Cette information nous permet de comprendre un peu mieux pourquoi Erdogan semble systématiquement se poser en confrontation avec les puissances occidentales : il souhaite revenir à un temps où la Turquie était une puissance centrale et mondiale. Définir exactement l’idéologie qui inspire Erdogan est source de débat. Malek Abisaab, professeur spécialiste du Moyen-Orient à l’Université McGill et interviewé par L’Esprit libre, en parle dans ces termes : « Erdogan est un islamiste, on peut identifier son règne comme un retour au à l’islamisme. Il est allié avec les islamistes arabes tels que les Frères musulmans, il soutient les islamistes en Syrie et au Qatar ».
Comprendre Erdogan, l’AKP, ou la politique turque n’est donc pas possible si l’on se limite à observer l’actualité immédiate. Pour pleinement saisir ce qu’il se passe en Turquie, on ne peut ignorer qui est Erdogan ni la manière dont il s’inscrit dans le contexte politico-intellectuel turc plus large. Il faut savoir comment son mouvement a pris le contrôle de l’AKP, menant ainsi au pouvoir des individus à sensibilité ottomane qui ont persisté malgré les réformes d’Atatürk. En somme, il faut être capable de se construire un récit historique.
Interrogé par L’Esprit libre, un des animateurs du Caspian Report, chaîne YouTube qui s’intéresse aux questions géopolitiques et qui utilise fréquemment le récit historique pour étayer ses propos, explique pourquoi il se sert de l’Histoire pour parler de l’actualité : « L’Histoire donne un contexte et révèle des schémas de comportement qui permettent de clarifier des évènements de façon impartiale ». « Tout est contextuel », conclu de son côté le professeur Abisaab, « connaître le passé est absolument nécessaire pour comprendre l’origine et le développement d’un événement ou d’une idée ».
À l’évidence, ceci n’est en aucun cas une spécificité turque. Chaque événement auquel l’on peut être confronté·e n’est, in fine, que l’aboutissement d’une suite d’antécédents plus ou moins identifiables.
Pour les retracer, le travail est considérable. Il s’agit d’une entreprise de profondeur, une tâche longue et minutieuse. C’est là le travail du ou de la journaliste. Il ou elle se doit de donner aux lecteurs·trices une vue d’ensemble du sujet traité. À ce titre, il faut plaidoyer pour que l’Histoire entre dans l’actualité.
CRÉDIT PHOTO : ©Paul Morigi Photography
[i] Jan Ronahi et Alp Kayserilioğlu, 7 juin 2015, « Turkey after Gezi », The Jacobin, Brooklyn. www.jacobinmag.com/2015/06/kobane-erdogan-turkey-elections
[ii] Paul Benjamin Osterlund, 21 janvier 2015, « A Coup Around Every Corner », The Jacobin, Brooklyn. www.jacobinmag.com/2015/01/turkey-erdogan-authoritarian-intellectuals/
[iii] Alp Kayserilioğlu, Güney Işıkara et Max Zirngast, 16 août 2016, « The AKP’s Hegemonic Crisis », The Jacobin, Brooklyn. www.jacobinmag.com/2016/08/turkey-erdogan-gulen-coup-purge
[iv] Steven A. Cook, 21 juillet 2016, « How Erdogan Made Turkey Authoritarian Again », The Atlantic, Washington D.C. www.theatlantic.com/international/archive/2016/07/how-erdogan-made-turkey-authoritarian-again/492374/
[v] Human Rights Watch, 15 décembre 2016, « Turquie : les médias sont muselés », Human Rights Watch, Istanbul. www.hrw.org/fr/news/2016/12/15/turquie-les-medias-sont-museles, repéré le 20/06/2017
[vi] Les gulenistes sont les personnes qui adhèrent au mouvement de l’imam Fethullah Gülen, très important en Turquie.
[vii] Alain Chenal, 2005, « L’AKP et le paysage politique turc », Pouvoirs, no.115, Paris. doi.org/10.3917/pouv.115.0041
[viii] Les gecekondus sont des espèces de favelas à la turque, construits avec des matériaux de récupération et dans lesquels habitaient d’immenses parties des populations récemment arrivées dans les secteurs urbains.
[ix] Alain Chenal, loc. cit.
[x] Ibid.
[xi] Philosophie politique issue de la pensée de Mustafa Kemal dit « Atatürk », fondateur de la République de Turquie. L’armée qui lui est fidèle a fait trois putschs depuis les années 1960.
[xii] Gülcin Erdi Lelandais, 2007, « L’énigme de l’AKP : regards sur la crise politique en Turquie », Politique étrangère, no.3, automne, Paris. doi.org/10.3917/pe.073.0547
[xiii] Jean Marcou, avril 2017. « Le président Erdogan signe la fin du « modèle turc » », Le Monde diplomatique, Paris. www.monde-diplomatique.fr/2017/04/MARCOU/57386
[xiv] Sümbül Kaya, octobre 2016, « Comment M. Erdogan a maté l’armée turque », Le Monde diplomatique, Paris. www.monde-diplomatique.fr/2016/10/KAYA/56453
[xv] Jean Marcou, loc. cit.
[xvi] Hans Kundnani et Astrid Ziebarth, janvier 2017 « Entre l’Allemagne et la Turquie, l’enjeu des réfugiés », Le Monde diplomatique, Paris. www.monde-diplomatique.fr/2017/01/KUNDNANI/56972
[xvii] Imam influent et père fondateur de la mouvance guleniste. Aujourd’hui exilé au New Jersey, le gouvernement d’Erdogan essaye sans cesse de faire pression sur les États-Unis pour qu’il soit extradé vers son pays d’origine — en vain pour l’instant.
[xviii] Patrick Kinross, 2001 (1966), Atatürk : The rebirth of a nation, Weidenfeld & Nicolson History, Londres.
[xix] Hamit Bozarslan, 2005, « La laïcité en Turquie », Matériaux pour l’histoire de notre temps, vol.78, pp.42-49, Nanterre. www.persee.fr/doc/mat_0769-3206_2005_num_78_1_1026
[xx] Deniz Akagül, 1989, « L’économie turque : de l’étatisme à une forme de libéralisme », CEMOTI – Cahiers d’Études sur la Méditerranée orientale et le monde Turco-Iranien, vol.8, pp.133-148, Paris. www.persee.fr/doc/cemot_0764-9878_1989_num_8_1_918
[xxi] Ibid.
[xxii] Erik Zürcher, 2004, Turkey : A Modern History, 3e édition, I.B. Tauris, New York.
[xxiii] Ibid.
[xxiv] Fernand Braudel, 1958, « Histoire et Sciences sociales : La longue durée », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, volume 13, numéro 4, pp. 725-753, Paris. www.persee.fr/doc/ahess_0395-2649_1958_num_13_4_2781
par Rédaction | Avr 3, 2019 | Analyses, International
Par Jacques Simon
La sphère médiatique ne se suffit pas en soi. Au-delà de son existence simple, celles et ceux qui y participent doivent se poser la question de sa raison d’être, sa structure, son objectif : elles et ils doivent se définir un objectif et trouver la façon de l’atteindre.
L’invisibilité médiatique est, entre autres, liée à la complexité naturelle des événements. Trop souvent sommes-nous présenté·e·s à des faits atomisés, comme si les événements se produisaient dans un vide contextuel. Chacun·e connaît le sentiment énervant d’avoir commencé à suivre une histoire en cours de route, et de se sentir complètement perdu, comme si l’on entrait dans une salle de cinéma où la projection aurait déjà commencé.
Ce problème peut être vite résolu pour ce qui est des faits divers, les petites affaires d’État, et autres histoires qui seront oubliées demain. Une recherche Google et nous voilà remis à jour. Mais pour celles et ceux qui souhaitent se pencher sur des problèmes d’envergure plus large, sur des questions sociétales, géopolitiques, ou autres, la tâche se révèle alors plus dure. Chacun·e doit alors s’intéresser à une multitude de facteurs pour être capable d’analyser les faits non pas dans leur essence, mais dans le contexte qui leur est propre. Chacun·e doit alors construire un récit.
Le devoir des médias est d’informer, certes, mais aussi de faire comprendre. Pour ce faire, ils se doivent de présenter ce récit au lectorat. On doit pouvoir mettre en relation les événements, passés et futurs, afin de comprendre la logique qui fait que nous en sommes arrivé·e·s là.
Le règne de Recep Tayyip Erdogan, président de la Turquie, illustre la nécessité du récit pour une réelle compréhension. Cet article fait le pari d’une analyse historique du fait contemporain turc. La Turquie est riche d’une culture et d’une politique qui ont été construites pendant des siècles, voire des millénaires. Pour parvenir à comprendre pleinement le président actuel, il faut pouvoir le placer dans un contexte historique.
La première analyse
Une lecture sommaire des médias de masse permet d’avoir les premières clefs pour situer Erdogan dans un contexte plus large. Il est en effet largement connu que dans les récentes années, ce dernier a profondément restructuré la vie politique turque et qu’il a largement miné les libertés civiles dans son pays. Sa dérive autoritaire a été largement relayée dans les médias de masse, d’une part à cause des problèmes éthiques que posent ses réformes, et d’autre part à cause de l’embarras qu’il génère pour les intérêts des pays occidentaux.
Peut-être peut-on commencer en 2013. Durant cette année ont lieu de spectaculaires manifestations au parc istanbuliote de Gezi. Originellement issu d’une mobilisation contre un projet de piétonisation de la place Taksim, le mouvement s’enflamme et provoque une série de protestations à travers la Turquie. Pour Dogan Ergün, membre du Parti communiste de Turquie du peuple (HTKP), c’est à cette occasion que s’explicite un mouvement populaire contre les politiques du Parti de la justice et du développement (AKP)[i]. La répression est brutale : l’État utilise l’armée pour mater les manifestant·e·s, le sang coule, et plusieurs dizaines de personnes sont tuées. Devant les caméras, Erdogan crie qu’il « écrasera [la place] Taksim[ii] ».
En 2016, ensuite, a lieu la tentative de coup d’État ratée contre le gouvernement Erdogan. S’ensuit une vague de répression intensive. Un collectif d’étudiants turcs publie dans le magazine Jacobin une critique acerbe de la réponse gouvernementale. Cent-quatre putchistes sont tué·e·s ainsi que 246 policier·ière·s, soldat·e·s et civil·e·s. Une purge de l’armée est effectuée : en quelques jours, 1684 militaires sont démis·es de leurs fonctions, accusé·e·s de proximité avec Gulen[iii]. « Erdogan, contrairement aux leaders turcs avant lui, a refusé d’être intimidé par l’armée », explique Steven Cook, un spécialiste du Moyen-Orient[iv].
En réponse à cette tentative de coup, Erdogan organise son référendum constitutionnel en avril 2017, qui, comme on le sait, est adopté à une courte majorité. Cette réforme constitutionnelle permet une concentration des pouvoirs autour de la figure du président. Ce dernier nomme dorénavant lui-même ses ministres ainsi que douze des quinze membres de la cour suprême, le poste du premier ministre est aboli, et le mandat présidentiel, allongé.
Cette série de faits — Gezi, coup d’État, référendum — forme à elle seule un début de récit, celui du retour d’un certain autoritarisme turc. Avec elle, on peut déjà voir une tendance, une suite plus ou moins logique qui mène d’un point A à un point B. Ce petit récit, permet peut-être de répondre à la question « comment ? » : comment en sommes-nous arrivé·e·s là ? Mais cette question, si intéressante soit-elle, est bien loin de permettre une compréhension d’ensemble de la situation. L’observateur·trice est encore loin d’être capable de répondre à la question « pourquoi ? ».
C’est pour répondre à ce genre de questions que le récit devient important. Avec lui, on peut non seulement expliquer pourquoi Erdogan se retrouve dans la position de force qu’il détient aujourd’hui, mais on peut aussi l’inscrire dans une lignée historique, une tendance qui n’a jamais disparu en Turquie.
Si ces trois événements marquent peut–être les temps forts de la dérive autoritaire turque des dernières années, cette tendance s’est manifestée de façon quasi ininterrompue. On peut par exemple citer le musellement des médias — autre volet de l’invisibilité dont nous parlons : celui de l’absence médiatique. Hugh Williamson, qui travaille pour Human Rights Watch, parle de la détention de « 148 journalistes et collaborateur·trices de médias [ainsi que de la fermeture de] 169 médias et maison d’éditions[v] ». On peut aussi parler de la violence avec laquelle le mouvement kurde est réprimé, de la volonté de rétablir la peine de mort, ou de l’islamisation des programmes scolaires qui entraîne le retrait de l’enseignement de la théorie de l’évolution.
Erdogan, au sens large
Pour comprendre Erdogan aujourd’hui, il faut pouvoir le situer dans le contexte politique qu’il a connu et influencé. À l’évidence, il n’a pas agi seul mais en relation et en réaction à un nombre infini de variables. Sans toutes les nommer, on se doit tout de même de peindre le décor dans lequel existe Erdogan, afin de comprendre comment le récit en est arrivé où il en est aujourd’hui.
En 2001 apparaît le Parti pour la justice et le développement (AKP). Issu d’une scission du mouvement islamo-conservateur Refah, l’AKP veut incarner un renouveau politique dans un contexte où les partis traditionnels manquent cruellement de légitimité populaire. Au début, le mouvement brasse large : Islamistes, libéraux, gulenistes[vi] et Kurdes s’y lient pour faire avancer un programme de réformes en profondeur.
Le 3 novembre 2002, c’est avec 34,4 % des voix que l’AKP devient majoritaire au parlement : il y détient désormais 363 des 550 sièges à l’assemblée[vii]. Le parti a non seulement bénéficié des voix de la ruralité, mais aussi de la population urbaine qui, il n’y a pas si longtemps encore, vivait dans les gecekondus[viii]. À quelques sièges près, ils détiennent une majorité suffisamment imposante pour modifier la constitution. Si les chefs de file provoquent initialement un malaise en Europe (certain·e·s parlent d’un « agenda caché » des islamistes[ix]), Abdullah Gül et Recep Tayyip Erdogan — tous deux ténors du parti — vont rapidement réussir à se détacher de cette image.
Face à une Union européenne (UE) réticente, ils vont mettre en œuvre le « désir d’Europe » du peuple turc[x]. Un des chantiers majeurs en vue de l’adhésion à l’UE est la redéfinition du rôle du l’armée. D’héritage kémaliste[xi], les forces militaires ont, historiquement, joué un rôle éminemment politique. À plusieurs reprises, l’institution a renversé des gouvernements, citant la protection de la laïcité comme motivation. Or, l’armée s’était justement cabrée pour faire barrage à l’élection de l’AKP[xii]. C’est donc non sans une certaine joie qu’Erdogan a « rédui[t] l’emprise que l’armée exerçait sur la vie politique, notamment par l’intermédiaire du Conseil de sécurité nationale[xiii] ». Ainsi donc, « au nom de la nécessaire convergence des normes européennes, les militaires ont perdu le droit d’imposer leurs décisions au conseil des ministres et d’intervenir dans l’élaboration des politiques nationales[xiv] ».
Les efforts pro-européens de l’AKP ne se limitent pas qu’à l’armée. Égalité homme-femme, abolition de la peine de mort, réformes en termes de droit civil et pénal : Erdogan et son parti n’hésitent pas à utiliser leur imposante majorité parlementaire pour mener des politiques qui brossent les européen·ne·s dans le sens du poil[xv].
En 2008, la crise de Wall Street provoque des ondes de chocs à l’échelle mondiale. Deux ans plus tard, l’UE tombe victime à son tour d’une contraction financière. Politiquement, c’est la droite et le nationalisme qui en sortent gagnants. Angela Merkel, chancelière allemande et à la tête du pays européen ayant les liens les plus profonds avec la Turquie, avait, déjà en 2004, proposé un « partenariat privilégié » entre les deux pays plutôt qu’une adhésion à l’Union européenne[xvi]. En 2008, c’est au tour de Nicolas Sarkozy, fraîchement élu à la présidence de la République française, de tenir des propos anti-adhésion. Pour l’AKP, le coup est rude : ce sont plusieurs années de réformes et de collaboration qui sont mises en cause. Ce repli identitaire de « l’Europe des cathédrales » contre la « Turquie des mosquées » ne plaît guère aux personnes libérales. Dépité·e·s, elles et ils quittent l’AKP.
En 2013, les tensions entre Fetullah Gulen[xvii] et Erdogan atteignent leur paroxysme lors d’un désaccord à propos de l’éducation, thème cher à la mouvance guleniste. Une véritable chasse aux sorcières a lieu pour vider l’administration turque des fidèles de Gulen. Privé de ses membres gulenistes, l’AKP ne se retrouve composé que de Turco-islamistes et de Kurdes. Le mariage est improbable et ne tient pas longtemps : sans surprises, les Kurdes quittent à leur tour le parti pour se diriger vers une formation qui est plus à même de répondre à leurs envies nationalistes. Lors des élections de 2014, le Parti démocratique des peuples, de gauche et pro-Kurde, obtient presque 10 % des voix.
Débarrassés de toute opposition interne, Erdogan et les Néo-Ottomans peuvent mener leur politique comme ils le souhaitent.
Ainsi donc, on voit que le président turc est apparu tel qu’il est aujourd’hui à la suite de tensions au sein de son parti et d’une purge qu’il a menée avec ses sympathisant·e·s. Fort·e·s de cet élément d’analyse, les observateurs·trices peuvent mieux comprendre pourquoi il est important pour Erdogan de limiter les libertés de ses opposant·e·s qui pourraient souhaiter prendre leur revanche.
Les deux pôles de la République de Turquie
Si nous comprenons pourquoi l’AKP est devenu le parti qu’il est aujourd’hui, nous ne savons toujours pas pourquoi il a été élu — et continue à l’être — dans un pays qui, historiquement, a été républicain.
Pour comprendre la prise de pouvoir d’un parti réactionnaire comme celui de l’AKP d’Erdogan, il faut comprendre la division qui existe au sein même de la population turque. Cette tension puise ses sources au fondement même de la République turque.
Avec l’arrivée au pouvoir en 1923 de Mustafa Kemal, dit Atatürk, c’est en effet une nouvelle ère qui s’ouvre pour la Turquie. Le grand vainqueur de la guerre d’indépendance contre la Grèce proclame immédiatement la république et envoie en exil le denier sultan. La Turquie tourne le dos à son passé ottoman et devient, au Moyen-Orient, un des seuls pays qui n’est pas sous le joug d’une puissance coloniale. Fort de son pouvoir autoritaire, Kemal entame une série de réformes qui dureront plusieurs décennies. Deux volets se distinguent : les changements identitaires et les transformations économiques.
En termes d’identité, le kémalisme se veut réformiste. Peu friand de l’ottomanisme d’antan, Atatürk entreprend de forger à son pays une identité nationale. Celle-ci se distance largement de celle des pays moyen-orientaux et s’inspire ouvertement des exemples européens.
La liste des réformes est longue : Kemal n’épargne quasiment aucune facette de l’ancien monde. En 1924, des lois unifiant l’enseignement sont adoptées, limitant ainsi la prolifération de la pensée religieuse à travers le système scolaire. En 1926, il introduit le calendrier géorgien, et adopte le code pénal suisse. En 1925, les confréries religieuses sont abolies et en 1928, l’État devient laïque, principe qui sera inscrit dans la constitution en 1933. Ces attaques marquées envers le passé religieux de la région témoignent de l’inspiration occidentale — française en l’occurrence — d’Atatürk. En 1935, le dimanche remplace le vendredi comme jour officiel férié. Mais l’exemple le plus frappant de ce « réformisme » identitaire reste le changement, du jour au lendemain, de l’alphabet. En 1928, Kemal annonce que le turc s’écrira non plus avec les lettres arabes mais avec l’alphabet latin[xviii].
De par la mise à mort de l’Ottomanisme, Atatürk cherche à créer une identité nationale pour son nouveau pays. « Heureux est celui qui dit « je suis turc » » proclame la devise nationale adoptée en 1933 et conservée depuis lors.
Autre volet du kémalisme : la doctrine économique. Mustafa Kemal perçoit l’État comme « un acteur de premier plan de l’économie[xix] ». Si les années 1920 sont plutôt libérales, dès le début des années 1930, avec la crise internationale de 1929, le gouvernement kémaliste change d’approche. À partir de 1933, des plans quinquennaux sont établis, donnant le la de la production nationale[xx]. Également, la part du PIB national représentée par les investissements publics passe de 3,5 % à 6,1 % entre 1929 et 1939. Ce financement est issu d’une taxation augmentée du système bancaire[xxi].
À la mort de Kemal, le 11 novembre 1938, c’est Ismet Inönü, un proche collaborateur, qui prend la relève. Kémaliste de première heure, il suit la ligne économique de son mentor. Avec le début de la deuxième guerre mondiale, l’État turc prend un contrôle encore plus marqué de l’économie. La « loi de défense nationale », passée en 1940, lui octroie le pouvoir quasi-illimité de fixer les prix, réquisitionner les matières premières et de placer des barrières tarifaires[xxii].
Cette série de réformes, qui s’étend sur plusieurs décennies et est mise en place de façon plus ou moins coercitive, peine cependant à prendre racine dans l’intégralité du pays. Le kémalisme, malgré lui, a créé une division intense au sein de la Turquie. D’une part, une bourgeoisie urbaine se développe, et se tourne vers l’Europe culturellement et économiquement. Laïque et démocrate, cette élite forme le berceau, encore aujourd’hui, du mouvement kémaliste. Mais d’autre part, une frange rurale importante de la population conserve son héritage ottoman, marquée par la tradition et l’islam. À l’évidence, sur les plans économique et politique, la relation est houleuse. L’économie est largement dominée par les intérêts de la bourgeoisie urbaine qui, par la même occasion, détient une part importante du pouvoir économique.
Pendant que la Turquie se tourne lentement vers l’Europe institutionnelle, des changements économiques majeurs ont lieu. Durant les années 1960, une migration interne intense mène des centaines de milliers de personnes vers les centres urbains. De ce fait, les populations marginalisées par les réformes d’Atatürk se retrouvent au cœur des grandes villes, et côtoient la bourgeoisie kémaliste et europhile. Un des symboles de cette migration intensive est le gecekondu.
Les années 1970 et 1980 sont, elles, le terrain de jeu d’un néolibéralisme acharné. Les programmes d’ajustement structurel (PAS) du Fonds Monétaire International (FMI), qui imposent une rigueur budgétaire intransigeante, sont mis à l’œuvre en Turquie où la situation économique est critique. Un coup d’État militaire a lieu en 1980, menant au pouvoir Turgut Ozal. Celui-ci accélère les politiques d’austérité. Avec le démantèlement de l’État-providence, une réelle précarité s’installe. Dans les quartiers où se trouvent les gecekondus, ce sont les mosquées qui prennent la relève pour protéger la cohésion sociale. Si elles aident largement ces communautés à se créer une unité et une solidarité, elles véhiculent, naturellement, un enseignement religieux. Ainsi se structure dans les centres urbains — autrefois largement dominés par le laïcisme — une nouvelle population qui adhère à un islam traditionnel et conservateur. Parmi cette population, un certain Recep Tayyip Erdogan grandit et fait ses premiers pas vers la politique, qui le mèneront à la mairie d’Istanbul en 1994[xxiii].
À partir de 1923 donc, le peuple turc se scinde en deux, une division qui est encore d’actualité. Un des terrains d’affrontement de ces deux pôles est l’intégration — ou du moins le rapprochement — à l’Union européenne. La bourgeoisie kémaliste, elle, s’intéresse à cette communauté qui offre l’accès à un juteux marché commun et une ouverture vers le monde occidental. Les franges de la population nostalgiques du passé ottoman de la Turquie sont, en revanche, moins intéressées par cette option qui représente un certain reniement des valeurs qui leur sont chères ainsi qu’une perte d’autonomie géopolitique. L’intégration à l’UE, en effet, nécessite une certaine normalisation des politiques, intérieures comme extérieures, des pays membres.
L’actualité par le prisme du passé
En 1958, Fernand Braudel, célèbre historien français, publie un article qui devient une référence. Intitulé « La longue durée », il appelle les penseurs et penseuses des sciences sociales à se séparer de leur tendance à traiter de l’événementiel, c’est-à-dire des faits sortis de leur contexte. À la place, il les invite à se pencher sur la longue durée, même si elle se présente « comme un personnage encombrant, compliqué, souvent inédit[xxiv] ».
Le temps court, lui qui est « à la mesure des individus, de la vie quotidienne », est « le temps par excellence du chroniqueur, du journaliste ». Or, poursuit-il, « chronique et journal donnent, à côté des grands évènements, les médiocres accidents de la vie ». La presse dont parle Braudel, celle qui travaille le fait divers, a certes son utilité. Pourtant, si la sphère médiatique souhaite dépasser les maux qui la gangrènent, médiocrité du contenu, sensationnalisme à outrance, ou encore productivisme à tout va, elle se doit de pouvoir aussi offrir à son lectorat une analyse portée sur le temps long. « Rien ne se passe dans le vide » ajoute Jerzy Borzecki, historien interrogé par L’Esprit libre, « bien connaître le passé aide à comprendre le présent ».
« Le temps d’aujourd’hui date à la fois d’hier, d’avant hier, de jadis ». Si les médias souhaitent faire comprendre aussi bien qu’informer, ils se doivent donc de présenter le récit historique, trop souvent invisible pour l’instant.
L’exemple de la Turquie est parlant. Si l’on revient au début de notre récit, on s’aperçoit qu’au fur et à mesure qu’on remonte dans le temps, notre compréhension du personnage d’Erdogan s’approfondit : « présent et passé s’éclairent de leur lumière réciproque ». Depuis les manifestations du parc Gezi en 2013, nous pouvons constater que la dérive autoritaire de la Turquie s’est faite en réaction à un certain nombre de protestations issues des rangs des opposant·e·s à Erdogan. Avec un retour en arrière d’une quinzaine d’années, nous comprenons que ces mouvances politiques étaient alliées à Erdogan au sein de l’AKP, avant qu’elles soient plus ou moins mises à la porte souvent en raison de conflits internes. Avec un retour en arrière d’une ou deux décennies en plus, nous avons vu que le soutien à l’islamisme conservateur d’Erdogan est, au moins en partie issu des classes anciennement très défavorisées, dont l’intégration sociale a été assurée non par l’État, mais par des mosquées urbaines. Si l’on remonte davantage, on s’aperçoit que ces populations sont issues d’un profond clivage au sein de la République de Turquie causé par les réformes inabouties d’Atatürk.
Fort·e·s de ce récit, nous pouvons comprendre que Recep Tayyip Erdogan est issu en ligne droite d’une philosophie ancienne, d’une philosophie nostalgique de la grandeur passée de l’Empire dont Istanbul était la capitale. Cette information nous permet de comprendre un peu mieux pourquoi Erdogan semble systématiquement se poser en confrontation avec les puissances occidentales : il souhaite revenir à un temps où la Turquie était une puissance centrale et mondiale. Définir exactement l’idéologie qui inspire Erdogan est source de débat. Malek Abisaab, professeur spécialiste du Moyen-Orient à l’Université McGill et interviewé par L’Esprit libre, en parle dans ces termes : « Erdogan est un islamiste, on peut identifier son règne comme un retour au à l’islamisme. Il est allié avec les islamistes arabes tels que les Frères musulmans, il soutient les islamistes en Syrie et au Qatar ».
Comprendre Erdogan, l’AKP, ou la politique turque n’est donc pas possible si l’on se limite à observer l’actualité immédiate. Pour pleinement saisir ce qu’il se passe en Turquie, on ne peut ignorer qui est Erdogan ni la manière dont il s’inscrit dans le contexte politico-intellectuel turc plus large. Il faut savoir comment son mouvement a pris le contrôle de l’AKP, menant ainsi au pouvoir des individus à sensibilité ottomane qui ont persisté malgré les réformes d’Atatürk. En somme, il faut être capable de se construire un récit historique.
Interrogé par L’Esprit libre, un des animateurs du Caspian Report, chaîne YouTube qui s’intéresse aux questions géopolitiques et qui utilise fréquemment le récit historique pour étayer ses propos, explique pourquoi il se sert de l’Histoire pour parler de l’actualité : « L’Histoire donne un contexte et révèle des schémas de comportement qui permettent de clarifier des évènements de façon impartiale ». « Tout est contextuel », conclu de son côté le professeur Abisaab, « connaître le passé est absolument nécessaire pour comprendre l’origine et le développement d’un événement ou d’une idée ».
À l’évidence, ceci n’est en aucun cas une spécificité turque. Chaque événement auquel l’on peut être confronté·e n’est, in fine, que l’aboutissement d’une suite d’antécédents plus ou moins identifiables.
Pour les retracer, le travail est considérable. Il s’agit d’une entreprise de profondeur, une tâche longue et minutieuse. C’est là le travail du ou de la journaliste. Il ou elle se doit de donner aux lecteurs·trices une vue d’ensemble du sujet traité. À ce titre, il faut plaidoyer pour que l’Histoire entre dans l’actualité.
CRÉDIT PHOTO : ©Paul Morigi Photography
[i] Jan Ronahi et Alp Kayserilioğlu, 7 juin 2015, « Turkey after Gezi », The Jacobin, Brooklyn. www.jacobinmag.com/2015/06/kobane-erdogan-turkey-elections
[ii] Paul Benjamin Osterlund, 21 janvier 2015, « A Coup Around Every Corner », The Jacobin, Brooklyn. www.jacobinmag.com/2015/01/turkey-erdogan-authoritarian-intellectuals/
[iii] Alp Kayserilioğlu, Güney Işıkara et Max Zirngast, 16 août 2016, « The AKP’s Hegemonic Crisis », The Jacobin, Brooklyn. www.jacobinmag.com/2016/08/turkey-erdogan-gulen-coup-purge
[iv] Steven A. Cook, 21 juillet 2016, « How Erdogan Made Turkey Authoritarian Again », The Atlantic, Washington D.C. www.theatlantic.com/international/archive/2016/07/how-erdogan-made-turkey-authoritarian-again/492374/
[v] Human Rights Watch, 15 décembre 2016, « Turquie : les médias sont muselés », Human Rights Watch, Istanbul. www.hrw.org/fr/news/2016/12/15/turquie-les-medias-sont-museles, repéré le 20/06/2017
[vi] Les gulenistes sont les personnes qui adhèrent au mouvement de l’imam Fethullah Gülen, très important en Turquie.
[vii] Alain Chenal, 2005, « L’AKP et le paysage politique turc », Pouvoirs, no.115, Paris. doi.org/10.3917/pouv.115.0041
[viii] Les gecekondus sont des espèces de favelas à la turque, construits avec des matériaux de récupération et dans lesquels habitaient d’immenses parties des populations récemment arrivées dans les secteurs urbains.
[ix] Alain Chenal, loc. cit.
[x] Ibid.
[xi] Philosophie politique issue de la pensée de Mustafa Kemal dit « Atatürk », fondateur de la République de Turquie. L’armée qui lui est fidèle a fait trois putschs depuis les années 1960.
[xii] Gülcin Erdi Lelandais, 2007, « L’énigme de l’AKP : regards sur la crise politique en Turquie », Politique étrangère, no.3, automne, Paris. doi.org/10.3917/pe.073.0547
[xiii] Jean Marcou, avril 2017. « Le président Erdogan signe la fin du « modèle turc » », Le Monde diplomatique, Paris. www.monde-diplomatique.fr/2017/04/MARCOU/57386
[xiv] Sümbül Kaya, octobre 2016, « Comment M. Erdogan a maté l’armée turque », Le Monde diplomatique, Paris. www.monde-diplomatique.fr/2016/10/KAYA/56453
[xv] Jean Marcou, loc. cit.
[xvi] Hans Kundnani et Astrid Ziebarth, janvier 2017 « Entre l’Allemagne et la Turquie, l’enjeu des réfugiés », Le Monde diplomatique, Paris. www.monde-diplomatique.fr/2017/01/KUNDNANI/56972
[xvii] Imam influent et père fondateur de la mouvance guleniste. Aujourd’hui exilé au New Jersey, le gouvernement d’Erdogan essaye sans cesse de faire pression sur les États-Unis pour qu’il soit extradé vers son pays d’origine — en vain pour l’instant.
[xviii] Patrick Kinross, 2001 (1966), Atatürk : The rebirth of a nation, Weidenfeld & Nicolson History, Londres.
[xix] Hamit Bozarslan, 2005, « La laïcité en Turquie », Matériaux pour l’histoire de notre temps, vol.78, pp.42-49, Nanterre. www.persee.fr/doc/mat_0769-3206_2005_num_78_1_1026
[xx] Deniz Akagül, 1989, « L’économie turque : de l’étatisme à une forme de libéralisme », CEMOTI – Cahiers d’Études sur la Méditerranée orientale et le monde Turco-Iranien, vol.8, pp.133-148, Paris. www.persee.fr/doc/cemot_0764-9878_1989_num_8_1_918
[xxi] Ibid.
[xxii] Erik Zürcher, 2004, Turkey : A Modern History, 3e édition, I.B. Tauris, New York.
[xxiii] Ibid.
[xxiv] Fernand Braudel, 1958, « Histoire et Sciences sociales : La longue durée », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, volume 13, numéro 4, pp. 725-753, Paris. www.persee.fr/doc/ahess_0395-2649_1958_num_13_4_2781