Après les libéraux

Après les libéraux

Schopenhauer sur les élections fédérales : la vie politique canadienne oscille, comme un pendule, entre la souffrance conservatrice et l’ennui libéral. Voilà formulée, dans sa plus simple expression, la dynamique parlementaire de notre monarchie constitutionnelle. Ce mouvement de pendule, presque mécanique si nous observons l’histoire longue de la politique canadienne au XXe siècle, ne doit pas pour autant occulter la part d’imprévisibilité, de retournements et de surprises qui ont ponctué la dernière campagne électorale. En effet, nul ne pouvait prédire le 2 août 2015 qu’il y aurait un tel tsunami rouge soixante-dix-neuf jours plus tard. La politique, un peu comme la vie, est constituée d’un inextricable mélange de contingence et de tendances lourdes, de hasard et de nécessité

Il n’est pas nécessaire de revenir ici sur les stratégies de communication des différents partis, l’analyse minutieuse des performances respectives des chefs, le débat houleux entourant le niqab ou d’autres péripéties mineures dont se délectent les journalistes et la twittosphère durant ce bras de fer. Une orgie de commentaires d’experts patentés, de politologues savants et de chroniqueurs médiocres contribuent déjà à inonder l’espace public d’opinions plus ou moins pertinentes sur des détails, sans pour autant dégager une vue d’ensemble sur notre époque et des significations larges qui nous permettraient de la comprendre. Comme le souligne Hannah Arendt dans le prologue de la Condition de l’homme moderne, « l’irréflexion (témérité insouciante, confusion sans espoir ou répétition complaisante de « vérités » devenues banales et vides) me paraît une des principales caractéristiques de notre temps. Ce que je propose est donc très simple : rien de plus que de penser ce que nous faisons. »

Face à la nouvelle donne libérale, que pouvons-nous espérer de la politique en général ? Quelle rupture et quelle continuité avec l’ancien régime conservateur ? Quel avenir pour les projets politiques qui remettent en question certaines structures de l’ordre dominant, comme la gauche et le mouvement souverainiste ? Comment construire une alternative réelle face à nouveau gouvernement en apparence « progressiste » ? Bref, y a-t-il un espoir au-delà de Trudeau, un nouveau système possible après le règne des Libéraux ? Après avoir dégagé les grandes lignes du « pouvoir coquin » qui prend déjà place sous nos yeux, nous soutiendrons que nous devons dès maintenant anticiper la perte de pertinence du clivage gauche/droite et de l’axe souverainiste/fédéraliste comme antagonisme fondamental du corps politique. Qu’est-ce qui motive une telle hypothèse de travail ?

Mythologie Trudeauiste

Pour comprendre ce qui nous attend et dégager des pistes d’action pour dépasser cette situation, commençons par une analyse sémiologique du mythe Trudeau, c’est-à-dire une étude attentive des signes auxquels renvoie cette image. Car nous avons bien affaire ici à une « représentation », à une mise en scène soigneusement préparée, le manque de contenu étant largement compensé par l’hypertrophie de la forme qui exprime à elle seule tout un univers de significations. Comme le souligne le philosophe et critique littéraire Roland Barthes, « la parole mythique est formée d’une matière déjà travaillée en vue de la communication ». Dans ses Mythologies, Barthes décortique la signification d’une foule de phénomènes sociaux et d’objets de consommation : le vin et le lait, l’opéra et le striptease, le cerveau d’Einstein, le savon et les détergents, etc. Dans son célèbre essai intitulé « Le monde où l’on catche », l’auteur analyse les matchs de lutteurs qui s’affrontent dramatiquement en montrant les ressorts symboliques de leurs gestes extravagants. Le parallèle avec la politique médiatique est on ne peut plus évident :

 « La vertu du catch, c’est d’être un spectacle excessif. On trouve là une emphase qui devait être celle des théâtres antiques. […] Il y a des gens qui croient que le catch est un sport ignoble. Le catch n’est pas un sport, c’est un spectacle. Le public se moque complètement de savoir si le combat est truqué ou non, et il a raison ; il se confie à la première vertu du spectacle, qui est d’abolir tout mobile et toute conséquence : ce qui lui importe, ce n’est pas ce qu’il croit, c’est ce qu’il voit. »

D’où l’importance non pas de ce qui est dit, des débats d’idées et autres subtilités, mais de ce qui est montré sans ambiguïté, des gestes du politicien dont tout le monde sait d’emblée qu’il joue le jeu du bon politicien. L’apparence ici n’est pas une illusion qui cacherait une réalité plus fondamentale ou des intérêts inavouables, car la vérité se retrouve entièrement à la surface. Contrairement à Mulcair qui semblait souffler le chaud et le froid en essayant de plaire à des groupes disparates par esprit calculateur, Justin Trudeau est toujours resté pleinement authentique dans sa superficialité. Cela ne veut pas dire qu’il est un personnage vide ou dénué de toute proposition substantielle, mais qu’il incarne pleinement, dans ses gestes et sa personne, le « vrai » changement. Il ne faut pas sous-estimer l’importance de l’apparence physique qui joue un rôle clé dans l’expression du caractère moral des personnages. Revenons aux analyses éclairantes de Barthes pour filer la métaphore de la politique comme sport de combat théâtralisé :

« Comme au théâtre, chaque type physique exprime à l’excès l’emploi qui a été assigné au combattant. Pour l’un, Thauvin, le rôle est de figurer ce qui, dans le concept classique du « salaud » (concept clef de tout combat [politique]), se présente comme organiquement répugnant. […] On se sert ici de la laideur pour signifier la bassesse […] Les [politiciens] ont donc un physique, aussi péremptoire que les personnages de la Comédie italienne, qui affichent par avance, dans leur costume et leurs attitudes, le contenu futur de leur rôle : Pantalon ne peut être jamais qu’un cocu ridicule, Arlequin un valet astucieux et le Docteur un pédant imbécile. »

On ne peut ignorer ici l’« âge » de Justin Trudeau, âge qui dénote en quelque sorte la forme ou le style du prochain gouvernement. Les conservateurs n’ont d’ailleurs pas arrêté de répéter que le chef libéral était trop jeune pour devenir premier ministre, qu’il manquait d’expérience et de sérieux, voulant ainsi miser sur la figure paternelle de Harper qui incarnerait la Responsabilité et la Sécurité. Or, Justin a bien 43 ans, la quarantaine représentant la norme dans les pays anglo-saxons lorsque les premiers ministres prennent le pouvoir pour la première fois : Jean Charest (44 ans), Brian Mulroney (45), Stephen Harper (47), Bill Clinton (45), George W. Bush (44), Barack Obama (47), etc. Pourquoi l’étiquette de « jeune » colle-t-il à la peau de Justin Trudeau? Comme l’observe Alain Dubuc dans un bref texte consacré à cette question :

« Il a l’air plus jeune que ses 43 ans. Pour des raisons génétiques, une silhouette athlétique, une chevelure qui résiste à la calvitie, un baby face. Mais aussi par choix, un style vestimentaire et une allure résolument jeunes. Il donne donc plutôt l’impression d’avoir 35 ans, assez pour projeter l’image d’un jeune homme plutôt que d’un homme. Cette image de jeunesse est renforcée par le contraste avec ses adversaires qui, à côté de lui, ont tous l’air de « mononcles ». Et derrière l’apparence physique, il y a le contenu, ou plus précisément, la façon de le livrer. Depuis son arrivée en politique, Justin Trudeau a plus misé sur le dialogue et sur les idées généreuses que sur les dossiers. En campagne, il défend plus ses idées sur le mode des élans que sur celui de l’analyse. Une spontanéité généreuse, un peu juvénile, qui, à tort ou à raison, ne suggère pas la profondeur ou l’autorité morale. » (1)

Ainsi, la jeunesse flamboyante de Trudeau s’oppose directement au caractère austère, impassible, voire autoritaire du gouvernement Harper. L’alternative à l’austérité conservatrice n’est donc pas d’abord un programme politique, mais une attitude souple et ouverte, une figure positive. Justin Trudeau, c’est le projet libéral devenu « corps ». On doutera certes des capacités intellectuelles et politiques du Fils qui n’accote pas celles du Père, mais nul ne peut mieux savoir ce que peut un corps que par le sport. D’où la fonction centrale du fameux match de boxe entre Trudeau et Brazeau du 31 mars 2012, où la joute politique n’était plus métaphoriquement sport, mais est devenue littéralement spectacle. Rétrospectivement, ce match historique constitue même une préfiguration des dernières élections fédérales, où le jeune libéral a gagné son pari malgré un premier round peu prometteur. La carrure musclée et l’attitude impitoyable du conservateur tentant d’écraser son adversaire, la silhouette fine et peu menaçante de Justin semblant ne pas faire le poids… jusqu’au moment où la brute, épuisée par ses propres coups, finit par céder, le regard terrifié, face au sourire candide du chef libéral.

Car c’est bien là la recette du succès et le secret de Justin : la candeur. Face à ses adversaires qui le sous-estiment systématiquement et le font apparaître comme un comédien ou un politicien amateur, le jeune homme connaît parfaitement ses capacités et sait pleinement ce qu’il fait ; il a un plan. Une fois de plus, il faut le répéter, il ne s’agit pas d’un plan économique, social ou politique, mais bien d’une manière d’être, une stratégie médiatique, bref une fonction mythique. Qu’est-ce que la candeur? Du mot latin candor qui signifie « blanc », la candeur désigne une « pureté d’âme », une confiance, une ingénuité, une franchise, bref une innocence. Le revers de la candeur est la crédulité qui découle de cette simplicité sincère, de cette confiance excessive envers soi-même et le monde qui nous entoure. La naïveté comme privilège de l’immaculé. Dans son discours de victoire, Justin aurait pu faire sienne cette célèbre phrase du poète Alexander Pope : eternal sunshine of the spotless mind.

« Il y a plus de cent ans, un grand premier ministre, Wilfrid Laurier, a parlé des « voies ensoleillées ». Il savait que la politique peut être une force positive, et c’est le message que les Canadiens ont envoyé aujourd’hui. Les Canadiens ont choisi un changement, le vrai changement. Sunny ways, my friends. Sunny ways. This is what positive politics can do. » (2)

Le sympathique adversaire 

Lutter idéologiquement contre un adversaire moralement répugnant est facile, voire ennuyeux. Harper incarnait en quelque sorte la figure du « Vilain », un être désagréable à voir, méprisable, malhonnête, beaucoup trop straight, et surtout inquiétant. Or, s’opposer à un jeune homme sympathique, ouvert et dénué de toute méchanceté, c’est une autre paire de manches. Comment peut-on être contre la positive politics? On pouvait toujours objecter au gouvernement conservateur son obscurantisme, son autoritarisme, son indifférence vis-à-vis les problèmes sociaux et environnementaux, son mépris envers les scientifiques et les femmes autochtones, etc. Face au monde gris et terne légué par le règne conservateur, le Messie libéral évoque les lendemains qui chantent.

Un vent de fraîcheur semble déjà se répandre sur le Canada : interruption des frappes aériennes en Irak dès le lendemain des élections, délégation transpartisane au Sommet de Paris sur le climat, annonce de la parité hommes-femmes dans le prochain cabinet du gouvernement, une éventuelle réforme du mode de scrutin, la légalisation possible de la marijuana, un refinancement substantiel de Radio-Canada, peut-on espérer mieux? Évidemment, plusieurs souligneront que les nombreuses promesses fiscales et économiques – comme le fait de taxer le 1% des plus fortunés ou de tolérer quelques légers déficits pour relancer la croissance – risquent de passer à la trappe de la dure réalité budgétaire. Comment un gouvernement Trudeau pourrait-il lutter contre les intérêts financiers et le lobby pétrolier alors que ces derniers faisaient partie de la campagne électorale du Parti libéral (dont Daniel Gagné)? Ce n’est pas très grave après tout, car le Prince ensoleillé n’a jamais promis de renverser le pouvoir des banques ou de démocratiser l’économie.

Le progressisme farouche du libéralisme concerne avant tout les questions sociétales, c’est-à-dire les enjeux qui concernent directement les modes de vie, les identités, le vivre-ensemble, l’égalité des sexes et des genres, la lutte contre les diverses formes de discrimination, etc. Le contraste avec le caractère rétrograde et réactionnaire des conservateurs est évident sur ce plan ; c’est une différence de qualité, une différence de nature, le jour et la nuit. En ce qui concerne la question sociale par contre, qui renvoie aux contradictions du système économique et ses multiples dimensions (libre échange, rôle du marché, rapports entre patrons et travailleurs, inégalités sociales, etc.), on a plutôt affaire à une différence de degré, une attitude plus ou moins conciliante vis-à-vis le paradigme dominant. Si Harper incarnait une sorte de « Reagan canadien », un néolibéralisme cowboy aux accents libertariens, Trudeau représente une sorte de démocrate souriant, le capitalisme with a baby face. Il est donc difficile pour la gauche de miser sur un adversaire qui incarnerait la « Droite », personnifiée et intransigeante, car Trudeau représente plutôt, du moins dans l’imaginaire populaire, une certaine idée du Centre, du Progrès et de la Bonne Entente.

Il en va de même pour la question nationale qui semble perdre sa résonnance par l’effacement progressif de la guerre de tranchées entre souverainistes et fédéralistes depuis l’échec du deuxième référendum. Après un affrontement d’un demi-siècle et une période de latence d’une vingtaine d’années (les deux solitudes), sommes-nous mûrs pour un nouveau combat, ou plutôt pour des « retrouvailles »? Contrairement au fiel anti-séparatiste du Trudeau père, Justin semble assez indifférent, ou plutôt confiant face aux mérites de la fédération canadienne. En ce sens, le chef libéral exprime moins une attitude anti-nationaliste qu’un ethos post-national. Il a moins à construire un multicultarisme combatif contre le projet indépendantiste qu’à assumer un héritage devenu hégémonique en surfant sur l’air du temps. D’où la difficulté pour le mouvement souverainiste de s’opposer à un « bloc » canadien monolithique qui n’a même plus peur de la séparation du Québec. Cela est d’autant plus difficile compte tenu du fait que la géographie électorale québécoise a perdu son homogénéité lors des dernières élections fédérales. En effet, alors que le Bloc québécois dominait le paysage politique jusqu’en 2011, la « vague orange » changea subitement la couleur du Québec qui continuait de faire « bloc » contre le Canada conservateur. Or, le contraste électoral entre les deux solitudes disparaît en 2015, le Québec devenant rouge comme le ROC avec une carte beaucoup plus éclatée, comme un patchwork ou une mosaïque rose, bleue marine, orange et bleu poudre.

Cela est hautement problématique pour tout projet d’émancipation nationale et de transformation sociale, car les lignes de démarcation nécessaires à la mise en évidence d’un projet de société alternatif disparaissent. Contrairement à la conception souverainiste classique selon laquelle la question sociale détournerait l’attention de l’enjeu central de la question nationale (l’indépendance n’est ni à gauche, ni à droite mais en avant!), le véritable problème réside dans l’enlignement des multiples contradictions permettant de former deux camps antagonistes sur différentes dimensions. Si nous prenons l’exemple de la Catalogne et de l’Écosse, le clivage indépendantiste/fédéraliste recoupe en bonne partie l’axe gauche/droite, la scène politique du pays subordonné étant beaucoup plus progressiste que le gouvernement de la nation dominante. Frédéric Lordon remarque à ce titre qu’il est parfois utile pour un mouvement séparatiste de combiner la dimension culturelle/identitaire et le volet sociopolitique pour rendre visible l’impossibilité pour un peuple de s’autogouverner dans le cadre actuel, et donc de la nécessité de se séparer pour pouvoir réellement décider.

« C’est de former un sous-ensemble assez cohérent mais condamné à la condition minoritaire dans la totalité plus vaste où il se trouve inclus qui aura probablement donné l’essentiel de sa force motrice au séparatisme écossais : si nous formons une collectivité relativement homogène, mais systématiquement interdite d’expression politique par sa situation de minorité, alors nous voulons vivre séparément puisque cette séparation signifie la possibilité de vivre enfin selon nos principes. » (3)

Deux mouvements dans l’embarras

Ainsi, tant la gauche que le mouvement souverainiste sont les grands perdants des dernières élections. Certes, il y a les conservateurs qui ont perdu la face et on peut dire à ce titre sans hésiter : bon débarras! Mais l’alternative au régime autoritaire du règne Harper n’est pas un changement social substantiel qui remettrait en question le cadre politique ou économique sous-jacent ; le nouveau gouvernement Trudeau sera moins une rénovation qu’une restauration du « good old Canada ». La défaite de l’austérité morale signe le retour de la candeur libérale, le jeu politique canadien revenant au mouvement du pendule qui oscille entre le Centre ensoleillé et la Droite maussade. Après la pluie, le beau temps.

Toute la difficulté réside dans la construction d’un espace politique capable de sortir de cette dichotomie quasi-mécanique. Nous avons ici affaire à une nième « crise » du mouvement souverainiste qui continue de stagner, le Bloc récoltant seulement 19% des voix (malgré le passage de quatre à 10 députés entre 2011 et 2015). Comme le souligne Amir Khadir, « de toute évidence, le Bloc ne parvient pas à convaincre le même nombre d’indépendantistes qu’à une certaine époque ». Si plusieurs se sentent offusqués par une telle remarque et soulignent que la gauche n’a rien pour se vanter avec son maigre score électoral, cela n’empêche pas que la gauche et les souverainistes se retrouvent dans le même bateau. Faut-il en conclure que ses projets politiques sont désuets, qu’il s’agit de combats « d’un autre siècle », qu’il faudrait plier bagages et célébrer la fin de l’Histoire?

L’analyse pertinente de Sol Zanetti suggère que ce n’est pas tant le projet souverainiste qui recule, mais la représentation partisane de cette option politique. À mon sens, il en va de même pour la gauche, le 7,63% de Québec solidaire ne représentant fidèlement pas la gauche réelle et diffuse présente au sein de la société québécoise. Il faudrait plutôt prendre acte de ce constat général : nous assistons à une transformation sociohistorique et technico-générationnelle qui remet en question la forme traditionnelle du parti politique.

« L’époque où les citoyens prenaient aisément leur carte de membre d’un parti politique semble révolue. Les générations Y et Z sont peu présentes dans les partis politiques traditionnels. Elles préfèrent les associations étudiantes et d’autres formes de groupes militants. Elles hésitent à embarquer dans des véhicules dont elles connaissent peu les fondateurs, si inspirants soient-ils. Ces générations sont-elles moins intéressées par l’engagement envers la collectivité ? Le soulèvement étudiant de 2012 témoigne que ce n’est pas le cas. Le problème se trouve dans les institutions politiques partisanes actuelles. C’est ainsi. Il faut composer avec cette réalité et innover. » (4)

On se retrouve donc devant le problème urgent de l’innovation politique. Une manière simple de contourner cette difficulté consiste à vouloir trouver un chef charismatique, un « sauveur » capable de montrer à nouveaux frais la pertinence d’une option en perte de crédibilité. On peut penser à PKP pour le mouvement souverainiste, ou encore à la tentation pour la gauche canadienne de vouloir trouver une sorte de Bernie Sanders ou de Jeremy Corbyn, bref de bons vieux socialistes capables d’assumer une posture décomplexée. Dans les deux cas, il y a un réel besoin d’avoir des leaders qui pourraient manifester un courage marqué, une éthique de conviction et une vraie détermination à rebrousse-poil de la doxa dominante. Cela ne représente pas un problème en soi, et c’est même probablement le signe d’une certaine volonté de rompre avec l’attentisme, la prudence politicienne et l’esprit calculateur qui sont incapables de susciter l’enthousiasme. Or, le danger est de placer de telles figures à la tête d’appareils politiques inchangés, et de s’enfermer dans la logique médiatique qui empêche de penser réellement.

Le règne de l’hyper-présence

Une fois de plus, on se retrouve à reproduire l’aliénation de la politique médiatico-parlementaire où des électeurs passifs votent pour des visages sympathiques à la télévision une fois tous les quatre ans. Comme le souligne Alain Deneault, « la télévision ne permet pas tant de vivre ce qui se produit à distance que de nier la distance de ce qui est vécu au loin. » (5) En cette époque de politique spectacle et de médiocratie dont Trudeau incarne la nouvelle figure, on pourrait même paraphraser cette idée en critiquant le gouvernement représentatif où l’élection de gouvernants constitue le seul lieu d’exercice du pouvoir politique : le vote ne permet pas tant de décider ce qui se produit à distance que de nier la distance de ce qui est décidé au loin. Le philosophe Alexandre Matheron utilise une formule lapidaire pour marquer la distinction politique fondamentale entre la puissance et le pouvoir, potentia et postestas : « Le pouvoir politique est la confiscation par les dirigeants de la puissance collective de leurs sujets. » (6)

Il y a donc bel et un bien un phénomène étrange par lequel la souveraineté populaire, la puissance collective des citoyennes et citoyens, se trouve « captée » par une minorité de figurants élus périodiquement. Cornelius Castoriadis décrit de manière sarcastique le caractère bizarre de cette opération qui semble aller de soi au sein de nos démocraties contemporaines. « Il y a une métaphysique de la représentation politique qui détermine tout, sans jamais être dite ou explicitée. Quel est ce mystère théologique, cette opération alchimique, faisant que votre souveraineté, un dimanche tous les cinq ou sept ans, devient un fluide qui parcourt tout le pays, traverse les urnes et en ressort le soir sur les écrans de la télévision avec le visage des « représentants du peuple » ou du Représentant du peuple, le monarque intitulé « président »? Il y a là une opération visiblement surnaturelle, que l’on n’a jamais essayé de fonder ou même d’expliquer. » (7)

Cette mise en garde est d’autant plus importante que Trudeau a gagné les élections par son excellente maîtrise des procédés communicationnels. D’ailleurs, le mécanisme représentatif ne consiste pas tant à sélectionner les politiciens les plus aptes à gouverner (aristocratie), qu’à choisir par vote populaire les individus les plus conformes aux codes médiatiques dominants (médiocratie). Cela ne concerne pas seulement la télévision, mais également les médias sociaux et le règne des téléphones intelligents. On peut évidemment penser à la séance surprise de selfies au métro Jarry le lendemain des élections, ou encore au bon usage de la twittosphère par Justin qui semble appliquer rigoureusement les principes du Twitter Government and Elections Handbook : être soi-même, agrémenter ses tweets de photos et de vidéos, parler directement à ses abonnés, se géolocaliser, utiliser des hashtags, etc. (8)

L’attitude austère et autocratique du gouvernement Harper, caractérisé par le mépris de l’opposition parlementaire, des revendications de la société civile et des journalistes, c’est-à-dire par l’absence totale d’écoute et de compassion envers la population, fait maintenant place à son exact contraire ; un nouveau régime de l’hyper-présence, de l’enflure médiatique et d’un discours empathique. Voici la formule simple du renversement : la négation du populisme conservateur et de la « wedge politics » se traduit par la « peopolisation » et la « positive politics ». Pour remédier à la « crise de la représentation » et à la perte de confiance envers les élus, Trudeau propose une solution candide parfaitement adaptée à sa personnalité : la légitimité de proximité. Cette logique ne désigne pas seulement la propension des médias à accorder systématiquement une plus grande visibilité aux vedettes du show-bizz en étalant leur vie privée. Il s’agit de favoriser une nouvelle forme de légitimité démocratique en réduisant la distance entre la loi et les situations particulières, les représentants et les gens ordinaires. Comme le note l’historien et politologue Pierre Rosanvallon :

« On attend surtout du pouvoir qu’il manifeste une capacité de partage, qu’il fasse preuve d’attention, qu’il témoigne de sa sensibilité aux épreuves vécues. Un impératif de présence et une attente de compassion se sont de la sorte substitués à une exigence de représentativité qui ne faisait plus clairement de sens. Le fait d’être présent a remplacé le projet de rendre présent (repraesentare). […] La présence donne aussi un caractère de permanence à la représentation. Le pouvoir devient comme immanent, immergé dans la société, épousant ses mouvements : l’abolition de la distance met en place l’équivalent d’une nouvelle temporalité démocratique. À l’utopie régénératrice d’une démocratie directe, elle substitue un régime effectif d’immédiateté. C’est ainsi que le pouvoir empathique instaure une expression de la généralité démocratique comme sollicitude universelle, familiarité quotidienne, constitution d’un espace sans dénivelé.  Cette généralité est omniprésence, attention continue, en même temps que reconnaissance du caractère d’exemplarité de certains faits singuliers. » (9)

Bien que cette logique de proximité ne soit pas nouvelle, elle atteindra son paroxysme avec l’ère Trudeau. La réduction de la distance représentative ne prendra pas la forme de l’instauration d’une démocratie participative et délibérative, mais d’un rapprochement physique et empathique visant à combler symboliquement les attentes déçues de la population. « Alors que les engagements électoraux établissent un lien ressenti comme de plus en plus faible et fortement hypothétique, la présence offre sa consistance immédiate et effective. L’empathie elle, tient toujours ses promesses, pourrait-on dire, même si elles sont modestes. Les gouvernants ont pris acte du désenchantement citoyen. Ils s’engagent du même coup moins sur des résultats. Ils se contentent de garantir l’énergie qu’ils vont déployer, l’attention qu’ils vont porter, le souci qui va les animer. […] La présence est pour cela en train de devenir une véritable forme politique. Elle redéfinit les rapports entre gouvernants et gouvernés sur un mode inédit, et pose dans des termes post-représentatifs la question de la soumission du pouvoir à l’opinion. » (10)

Rien ne sert ici d’approfondir davantage les rouages de la politique-spectacle à l’heure des médias sociaux. Mais il ne fait nul doute que la gauche et le mouvement souverainiste devront affronter une nouvelle forme de pouvoir politico-médiatique chapeautée par la figure de Justin qui excelle dans l’art de l’hyper-présence. Faudra-t-il battre le chef libéral à son propre jeu, en redoublant d’ingéniosité pour augmenter la popularité d’une vedette concurrente qui saura séduire les électeurs en vue du prochain scrutin? Devrions-nous plutôt miser sur un « retour aux sources », une revalorisation d’idéaux politiques bien établis pour opposer à une forme vide un contenu plus substantiel, quitte à redoubler d’efforts afin de convaincre les indécis de la pertinence d’un projet alternatif, qu’il soit basé sur la gauche et/ou l’indépendance? Et si le problème n’était pas tant une affaire d’idéologie ou de programme, mais bien une question de forme, de façons de faire, de manières d’agir au-delà du cadre électoral? Tout se passe comme si l’obsession de la démocratie représentative et de l’espace médiatique nous avait fait perdre le sens même de l’action politique. Peut-être avaient-ils oublié c’était quoi la démocratie, au-delà des partis.

À suivre.

(1) http://plus.lapresse.ca/screens/be4bd31c-74fa-4330-b5fa-36927233ff1b|_0.html

(2) ttp://ici.radio-canada.ca/breve/31277/revoyez-discours-justin-trudeau

(3) Frédéric Lordon, Imperium. Structures et affects des corps politiques, La Fabrique, Paris 2015, p.187

(4) http://www.ledevoir.com/politique/canada/453288/question-nationale-un-mo…

(5) Alain Deneault, La médiocratie, Lux, Montréal, 2015, p.179

(6) Cité par Frédéric Lordon, Imperium, p.111

(7) Cornelius Castordiadis, La montée de l’insignifiance. Les carrefours du labyrinthe, tome IV, Seuil, Paris, p.198

(8) http://www.journaldemontreal.com/2015/10/22/8-raisons-qui-prouvent-que-j…

(9) Pierre Rosanvallon, La légitimité démocratique. Impartialité, réflexivité, proximité, Seuil, Paris, 2008, p.295-299

(10) Ibid., p.313

Entrevue avec Russell Diabo: Les années Harper chez les Premières Nations

Entrevue avec Russell Diabo: Les années Harper chez les Premières Nations

Selon une majorité des représentants des Premières Nations, le gouvernement Harper a été défavorable à celles-ci, lesquelles ont accusé plusieurs chocs au niveau politique. Nous nous sommes entretenus avec Monsieur Russell Diabo, conseiller politique mohawk pour plusieurs Conseils de bande de l’Ouest et de l’Est de l’Ontario, afin qu’il nous explique comment ces dix années de règne des Conservateurs ont affecté leur situation au Canada.

Monsieur Diabo a été conseiller à l’Assemblée des Premières Nations pendant un certain temps dans les années 1980 et 1990, ainsi que pour plusieurs Conseils de bande en Colombie-Britannique de 1998 à 2001.

Q. Qu’est-ce qui a été le « pire » durant cette dernière année pour les Premières Nations sous le gouvernement Harper?

R. Je pense que la pire chose que le gouvernement Harper ait fait aux Première Nations durant la dernière année a été d’introduire unilatéralement une politique provisoire (interprétation constitutionnelle) dans la section 35 [NDLT : de la Constitution canadienne] sur les revendications territoriales globales et d’autonomie. Cette politique provisoire introduit une notion de « réconciliation » avec les Premières Nations en proposant une position de négociation injuste et unidirectionnelle qui ne tient pas compte des instructions de la Cour suprême du Canada sur les décisions prises dans les cas Haida Delgamuukw (1) et Tsilhqot’in (2), qui établissent un cadre légal pour la reconnaissance et l’établissement des titres ancestraux et des droits autochtones ainsi qu’une procédure de consultation/d’accommodement jusqu’à ce que le droit autochtone ait été établi, soit à travers des négociations ou une décision de la Cour.

Q. Quels sont les principaux enjeux qui préoccupent les Première Nations durant la campagne électorale de 2015?

R. Pour les Premières Nations, il y a toute une variété d’enjeux dont il faut se préoccuper, des problèmes concernant des programmes et des services nécessaires pour améliorer les piètres conditions sociales et économiques [NDLT : des Premières Nations] comme l’éducation, le logement et les infrastructures en santé, à la reconnaissance des droits territoriaux et de l’autonomie, [NDLT : en passant par] une enquête sur les femmes et jeunes filles autochtones disparues ou assassinées. Lesquels sont tous inclus dans les recommandations de la Commission de vérité et réconciliation (3).

Q. Quels sont les principaux changements que vous souhaiteriez voir amenés par un nouveau gouvernement?

R. Je pense qu’il doit y avoir des changements structuraux fondamentaux au Canada pour corriger les effets de non seulement l’héritage des pensionnats indiens mais également du sous-développement et de la pauvreté des communautés des Premières Nations sous la Loi des Indiens, raciste et coloniale, dont se sert encore le gouvernement pour contrôler et gérer les Premières Nations jusqu’à ce que l’assimilation fasse son œuvre. Je suis d’avis que la Constitution doit être ré-ouverte pour reconnaître explicitement que l’autonomie est un droit intrinsèque aux Premières Nations et que les Premières Nations doivent être reconnues comme un ordre distinct de gouvernement au Canada.

Q. À quoi doit-on s’attendre si Harper remporte les élections?

R. Je suis d’accord avec le juge Murray Sinclair, président de la Commission de vérité et réconciliation, qui a récemment dit à l’Assemblée des Premières Nations que le Canada se dirige vers d’autres confrontations comme celle d’Oka si le Canada continue d’ignorer les droits ancestraux et issus de traités, ce qui a été l’approche du gouvernement Harper depuis les 10 dernières années. Donc, si Stephen Harper est à la tête du nouveau gouvernement après le 19 octobre, nous verrons vraisemblablement des conflits entre les Premières Nations et le Canada au sujet des projets d’extraction des ressources [naturelles], qui ont été largement développés sans que les Premières Nations aient été consultées ou aient donné leur accord.

Q. Pensez-vous que les Premières Nations sont plus impliquées en politique maintenant qu’auparavant?

R. J’observe qu’il y a définitivement plus de chefs et d’individus des Premières Nations militant pour le vote pour ces élections fédérales que ce que j’ai jamais vu à travers le Canada. Ceci semble être motivé par le mouvement « À bas les Conservateurs! », qui désire se débarrasser de Stephen Harper et de son Parti conservateur.

Q. Quel message aimeriez-vous transmettre aux Canadiens à propos des Premières Nations et de leur place dans la sphère politique?

R. Je crois que, à l’approche du 150e anniversaire de la Confédération canadienne, en 2017, c’est le moment pour les gouvernements canadiens (fédéraux et provinciaux) et la société canadienne de reconnaître leur histoire raciste et coloniale et ses effets sur les Premières Nations, sinon il y aura peu de choses à célébrer pour les Premières Nations, et la réconciliation entre le Canada et les Premières Nations ne sera probablement pas près de se produire.

Traduit de l’anglais par Émilie Larson Houle

(1) http://www.bctreaty.net/files/pdf_documents/delgamuukw.pdf (2) http://www.lavery.ca/publications/nos-publications/1819-decision-de-la-c… (3) http://www.trc.ca/websites/trcinstitution/index.php?p=15

Lexique des islamophobies

Lexique des islamophobies

Campagne électorale 2015. Après l’économie, le Parti Conservateur a pris pour second enjeu électoral la « sécurité ». Alors que ce dernier se fait malmener du point de vue socio-économique, l’épouvantail islamiste et le discours sécuritaire pourraient faire passer à la population canadienne son apparent désir de changement. Or, une telle stratégie –qu’elle soit idéologique ou instrumentale– renforcerait une rhétorique déjà bien présente dans l’espace social. Dans ce contexte, il est nécessaire de pouvoir débusquer dans les médias et dans nos discussions quotidiennes le lexique de ce que l’on nomme couramment « islamophobie ».

Islamophobie

Le terme « islamophobie » lui-même est impropre. On ne peut pas nier la puissance de mobilisation qu’il a eue dans la lutte contre PEGIDA (Patriotes européens contre l’islamisation de l’Occident) (2) et d’autres actes haineux commis contre des personnes identifiées comme arabes (3) et/ou musulmanes. Cependant, une telle dénomination empêche d’en saisir les causes réelles. En effet, ce que l’on désigne de la sorte ne constitue pas une peur maniaque ou un état psychologique comme l’arachnophobie ou la claustrophobie. Il ne s’agit ni d’incompréhension ni de méconnaissance, comme c’est souvent le cas lorsqu’il est question de xénophobie.

Au contraire, nous avons affaire à des schèmes de connaissances répandus et reconnus dans la société qui permettent de justifier la respectabilité d’une telle position ainsi que le déni de son caractère raciste. Loin d’être fondée sur de simples préjugés, l’islamophobie se base plutôt sur une longue et profonde organisation des savoirs collectifs à travers des rapports de pouvoir coloniaux. (4) Bref, il s’agit d’un racisme particulier qui s’inscrit dans la lignée de l’idéologie coloniale tout en la réinterprétant à l’aune des nouvelles positions géopolitiques.

Discours néo-orientaliste

Afin d’analyser les propos à l’encontre de l’Islam(isme), il faut se référer au concept d’ « orientalisme » développé par Edward Saïd dans un livre du même nom paru en 1978. (5) Pour Saïd, l’orientalisme constitue un discours – au sens d’un système cohérent de connaissances structurant le dicible – sur l’ « Orient » construit en tant qu’objet autonome dans le cadre du rapport colonial au XIXe siècle et renforçant du même coup la domination de l’hégémonie européenne.

Toutefois, le mouvement de réification de l’objet « Orient » n’implique pas uniquement une essentialisation généralisante d’un Autre pris dans un rapport de domination. Cette forme est investie d’un contenu historiquement construit et validé dans l’entreprise coloniale. Quatre idées centrales forment le squelette du discours néo-colonial :

I – La réification d’un « monde musulman » ou d’un « islamisme » comme une entité unitaire et atemporelle. En plus d’un penchant péjoratif, on néglige tout pluralisme, dynamisme ou conflit interne.

II – L’exceptionnalisme d’un champ islamique résumant entièrement la vie des populations musulmanes et comme radicalement distincte de l’Occident, donc inapte à la modernité. « Atteindre la modernité, c’est sortir de l’Islam ».

III – Une inertie sociale associée à une surdétermination culturelle et religieuse des individus, toute action étant interprétée à partir de la culture ou de la religion de l’acteur.

IV – Enfin, l’intimité entre la « violence » et une « mentalité islamique » dont l’islamisme serait la dérive visible en tant qu’idéologie totalitaire cédant invariablement à la violence. Ce biais mène à la recherche des causes de la violence dans le Coran ou limite l’usage de la violence dans des enjeux locaux à un fait culturel. (6)

Le discours orientaliste analysé par Saïd portait sur l’ « Orient » et les « Orientaux ». Or, l’histoire récente marque un déplacement de l’objet vers les populations musulmanes de l’ensemble colonial « Moyen-Orient » à travers le déplacement des intérêts du système néo-colonial. À tour de rôle, les populations musulmanes et les groupes « islamistes » (7) se voient attribuer les matrices d’interprétation héritées de l’orientalisme classique. À bien des égards, l’islamo-racisme est reconnaissable dans son contenu par ses postulats néo-orientalistes.

Comment nommer l’Autre ?

Une telle barrière à la compréhension réelle – c’est-à-dire sociopolitique – des phénomènes en cours peut être observée en s’attardant aux qualificatifs couramment employés dans les médias. Sous les termes utilisés fourmille un réseau d’acquis conceptuels modelant notre compréhension. 

Désigner les membres d’un groupe contestataire de « fanatiques », de « fous de Dieu » ou de « guerriers d’Allah » renvoie directement à l’irrationnel. L’adversaire est plongé dans la folie ou dans un barbarisme ancré dans un archaïsme culturel. Dépourvu de toute rationalité, donc de motivations légitimes à comprendre, celui-ci doit être perçu comme purement violent : aucun dialogue ni aucune négociation n’est possible, il faut donc l’éliminer. Or, la suppression de cette opposition est présentée comme un acte « civilisateur » confortant les sociétés de l’Atlantique Nord comme uniques détentrices de la modernité, les déresponsabilisant de leurs exactions passées et présentes. De même, il est aussi condescendant de référer à l’endoctrinement et à la stupidité des foules pour expliquer de telles mobilisations, voire leur popularité. Bien qu’il soit plus simple de considérer ces Autres comme des marionnettes écervelées plutôt que d’entreprendre le périple de la compréhension, il faut souligner que nous sommes tous et toutes aux prises avec des structures sociales complexes nous influençant à bien des niveaux. (8)

Le ridicule atteint son paroxysme lorsqu’on qualifie des croyant.es pratiquant.es et militant.es en tant que nihilistes. On ne peut pas en même temps nier tout principe supérieur et se consacrer à Dieu. Mais cette contradiction n’arrête pas les polémiques : est-ce à dire qu’est nihiliste toute personne attentant à la vie? Il n’y a que dans notre étrange époque que la vie – vide, en tant que simple potentiel – est érigée en un principe suprême. Quelle absurdité que ce moment coïncide avec celui du réchauffement climatique, péril bien plus grand concernant tous les organismes vivants, vers lequel on marche avec une foi absolue dans un nihilisme pratique élevé au rang de religion! En définitive, l’épithète « nihiliste » renvoie plutôt à nos croyances qu’aux actes désignés.

Quant à parler de « fondamentalisme » et d’ « intégrisme », ces dénominations suggèrent un rejet unilatéral de la modernité basé sur le fétichisme de textes anciens. Bien que l’on entende effectivement parler de retour aux sources, l’objectif apparaît avant tout d’y puiser le matériel nécessaire à sa réécriture en des termes locaux tirés du système symbolique musulman. Il ne faut pas y voir une résistance pure et simple à la modernisation ou un quelconque archaïsme. Toute lecture du passé se fait à partir du présent afin de l’éclairer, elle est toujours une relecture; il n’y aucune copie factice du passé, mais une recherche des origines. (9) À bien des égards, ladite modernisation était déjà en chantier avant la période coloniale et n’a pu aboutir que parce qu’elle a été imposée de l’extérieur par un colonialisme trouvant ses justifications dans une « mission civilisatrice ». Tenter d’expurger les motifs occidentaux ne revient pas à un voyage vers le passé mais à un passage, une décolonisation nécessaire pour avancer en autonomie. (10)

Pour sa part, l’épithète « radical » a particulièrement été investie de sens durant les derniers mois, de la « radicalisation de nos jeunes » jusqu’à la criminalisation du « radicalisme ». Toutefois, c’est l’État qui produit majoritairement la ligne de partage entre radicaux et modérés. Alors que le mot « radical » renvoie avant tout dans son étymologie à « la racine » des choses, son utilisation devrait indiquer la profondeur d’une contradiction idéologique. Or, nous avons pu observer bien des fois les pouvoirs s’accommoder des plus grands précipices selon les conditions politiques. Au niveau des moyens employés, à bien des égards, les divers mouvements de radicalisation proviennent d’une perception par les acteurs d’une fermeture du champ d’action politique. Un groupe ou des individus en viennent à se radicaliser en considérant que les voies d’accès au politique admises invalident la réalisation de leur projet. Ainsi, en le dénommant « radical », l’État refuse à ce groupe l’accès à l’arène publique, scelle l’inacceptable de ses idéaux, le renvoie à la marge. Bien souvent, l’ouverture du jeu politique et le niveau de répression étatique déterminent les diverses stratégies utilisées. Dans le cas qui nous préoccupe, parler de radicalisation nous informe seulement sur le danger pour l’ordre établi tel que perçu par les puissances régnantes. (11)

Quant au concept d’« islam politique », sa formulation reproduit l’idée de la nécessaire séparation du religieux et du politique. Or, c’est l’Occident qui a défini la religion comme un pan social singulier et autonome du collectif. L’ensemble recoupé par le terme « religion », prétendument universel, relève davantage d’une histoire propre à la modernité occidentale construite dans la lutte contre un catholicisme idéologiquement dominant et faisant obstacle au modèle politique proposé par la modernité. D’une part, parler d’« islam politique » suggère donc que l’islam, en tant que religion, est foncièrement non politique    –l’islam politique constituant une réunion contre-nature– alors que de grandes parts de ce qui est associé au politique a une place d’importance dans la tradition musulmane. Il en résulte une distinction entre bons musulmans, pour qui le religieux, comme pour les « Occidentaux », est une affaire individuelle qui se pratique en privé, et les méchants musulmans, qui veulent bâtir une société sur des bases normatives métaphysiques communes. D’autre part, cette dénomination implique que toutes les formes « islamistes » sont unanimement politiques –homogénéisant à tort le phénomène autour d’un projet politique unifié. (12)

Conclusion

Ceci étant dit, il faut encore souligner que ce qui nous est présenté par nos médias ne constitue toujours qu’une parcelle d’une réalité plus large. À cet égard, il semble nécessaire de saisir ces manifestations dans le cadre des mobilisations à référents islamiques possédant une histoire sociale et politique aussi vieille que la colonisation. Bref, aucune culture ou religion n’est en soi violente ou sexiste. De même, il importe de saisir « l’islamisme » dans toutes ses diversités comme un facteur multiplié par des contextes locaux qui donne un lexique à des mobilisations locales selon des situations géopolitiques particulières. À une supposée homogénéité basée sur des affiliations ethniques ou religieuses, opposons une analyse des conflits dans la multiplicité des facteurs sociaux, politiques, économiques, historiques, etc., comme pour n’importe quel autre type de mobilisation ou événement. (13) Mais cela est un autre article …

(1) Les réflexions étayées dans ce texte sont inspirées de la lecture d’ouvrages de François Burgat et d’Olivier Moos, tout comme de l’étonnante similitude dans le discours dominant lorsqu’il s’agit de discréditer un groupe contestant l’ordre social, en dépit de sa composition, de ses orientations ou projets de société. La notation en bas de page ne sera donc pas systématique, je renvoie plutôt aux ouvrages cités en fin de texte.

(2) Voir quant à la situation québécoise « Une offensive anti-Pegida s’organise », Philippe Orfali, 23 mars 2015 : http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/435222/le-mouvemen…

(3) Les populations arabes ne sont pas toutes musulmanes et celles-ci ne composent que 20 % des musulmans et des musulmanes. De même, les mouvements militarisés se revendiquant de l’islam se déploient dans plusieurs pays non-arabes.

(4) Il s’agit du concept d’articulation savoir-pouvoir. La connaissance est développée dans un contexte de domination qui en transforme le contenu : on connait l’Autre en tant que dominé. Un tel savoir colonial justifie et motive la domination d’un autre groupe. Nous avons affaire à un cercle vicieux où les deux mouvements s’entrainent l’un l’autre perpétuant la domination et lui donnant forme. Ce concept est notamment attribué à Foucault.

(5) Cet ouvrage marque un tournant dans la pensée occidentale de la domination coloniale. S’inspirant de Foucault et de Gramsci, Saïd – lui-même professeur de littérature aux États-Unis – effectue l’analyse du discours colonial en particulier au XIXe siècle. On le considère comme un des précurseurs de la critique postcoloniale. — Saïd, Edward William. Orientalism. 1978. New York, Vintage Books, 394 p.

(6) Partant de l’analyse menée par Saïd, Olivier Moos étudie les transformations actuelles des discours à l’encontre de l’islam(isme). Pour celui-ci, on peut observer un déplacement du discours dominant au tournant des années 90 identifiant les mobilisations à référents islamiques comme premier ennemi de l’ordre mondial. Un tel discours récupèrerait de l’orientalisme moderne et du discours dirigé contre l’URSS. — Moos, Olivier. Lenine en Djellaba, critique de l’islam et genèse d’un néo-orientalisme. 2012. Integrity research & consultancy, Paris, 260 p.

(7) Bien que la distinction semble issue d’un acte de bonne volonté suggérant que « la majorité n’est pas méchante », il en découle tout de même la description d’une minorité malfaisante à partir des même schèmes interprétatifs utilisés par les Conservateurs vis-à-vis l’islam en général. S’il y a une distinction à faire, généralement, elle est faite au mauvais endroit et pour de mauvaises raisons, recoupant trop souvent la tendance colonialiste à valoriser uniquement les colonisé.es soumis.es ou adoptant dévotement les valeurs et les comportements « occidentaux ».

(8) Clément, Jean-François. « Journalistes et chercheurs des sciences sociales face aux mouvements islamistes ». dans Archives des sciences sociales des religions. No 55/1, 1983. pp. 85-109

(9) Voir à cet égard : « La tradition n’est plus ce qu’elle était », Gérard Lenclud, Revue Terrain, octobre 1987 : Habiter la Maison, p.110-123. Récupéré de : terrain.revues.org/3195

(10) Le livre L’islamisme en face contient un excellent chapitre sur le rapport entre l’islamisme et la modernité. L’auteur, François Burgat, a mené pour sa rédaction plusieurs enquêtes et entrevues de terrain qui lui donne une compréhension profonde de la pluralité des mouvements dits « islamistes ». De la même façon, il nous donne un portrait clair de l’évolution des mouvements depuis les décolonisations : leurs constances comme leurs transformations. Quant au lien entre les mouvements à référents islamiques et le colonialisme, on peut se référer à un article postérieur de Burgat ou à cette conférence d’Hamit Bozarslan — Burgat, François. L’islamisme en face. La découverte, Paris, 2002, 303 p.; Burgat, François. « Les mobilisations politiques à référent islamique. » dans La politique de le monde        arabe, Élizabeth Picard (dir), Armand Collin 2006, pp.79-110; Canal-U.tv (2007, 5 octobre). L’islamisme aujourd’hui – Hamit Bozarslan. [Vidéo Webdiffusée].          Récupéré de http://www.canal-u.tv/video/universite_de_tous_les_savoirs/l_islamisme_aujourd_hui_hamit_bozarslan.3006

(11) Roussillon, Alain. Déclin de l’islamisme ou panne conceptuelle du néo-orientalisme? En finir avec l’exception islamique. Badia Fiesolana, Italie European University Institute, 2001, 31 p.

(12) Moos, Olivier. Lenine en Djellaba, critique de l’islam et génèse d’un néo-orientalisme. 2012. Integrity             research & consultancy, Paris, p.35-38

(13) Corm, George. « Pour une analyse profane des conflits ». Le Monde diplomatique, février 2013. Récupéré de http://www.monde-diplomatique.fr/2013/02/CORM/48760