par Rédaction | Mai 25, 2014 | Entrevues, International
Par Francis Dufresne
Ira Robinson est professeur au Département des sciences religieuses de l’Université Concordia. Ancien président de la Société canadienne des études juives, il a également rédigé une introduction à l’histoire de la communauté juive du Québec. L’entrevue s’est déroulée en anglais, pour ensuite être traduite par notre journaliste.
Q: Lors de son discours devant le parlement israélien le 10 janvier dernier, le premier ministre Stephen Harper exprimait son inquiétude face à ce qu’il appelle un «nouvel antisémitisme». S’il considère que l’on peut critiquer les politiques d’Israël, il déplore une «condamnation sélective, et exclusive de l’État juif», notamment par certains membres des Nations Unies. Trouvez-vous cette critique justifiée?
R: Premièrement, il faut distinguer ce «nouvel antisémitisme» par rapport à l’antisémitisme que l’on retrouvait au 20e siècle. Au Canada par exemple, il y avait un mouvement appelé les créditistes. Ce groupe dénonçait les abus d’un pouvoir financier contrôlé par les juifs qui oppressait la population. Lorsqu’ils étaient accusés d’antisémitisme, ils répliquaient: «Nous ne sommes pas antisémites, nous sommes seulement contre Wall Street et les banques, qui sont contrôlés par les juifs.» À leurs yeux, ils n’étaient pas antisémites. Historiquement, la plupart des gens que l’on accuse de racisme le nient, avec les exceptions que l’on connait (le régime nazi par exemple). Aujourd’hui, le contexte est différent. Les individus accusés d’antisémitisme vont souvent être des critiques de l’État israélien, à différents degrés. Certains vont aller jusqu’à souhaiter la destruction du pays, d’autres sont plus modérés et critiquent les politiques israéliennes. Que ces personnes soient réellement antisémites ou non, certains vont dénoncer cette accusation comme étant un moyen de les réduire au silence. Les gens qui s’inquiètent d’une montée de l’antisémitisme vont évidemment nier cette allégation. Ils font valoir que les politiques israéliennes sont sujettes à débat au sein même de l’État hébreu, donc des juifs eux-mêmes. Ce ne sont donc pas simplement les critiques qu’ils dénoncent, mais la fixation de certaines de ces critiques sur Israël.
Q:N’est-ce pas curieux de voir M. Harper dénoncer cette fixation, alors que certains pays arabes dénoncent l’acharnement des pays occidentaux sur l’Iran?
R: Ici, le Canada prend sensiblement la même position que les États-Unis et d’autres pays européens comme la France. Ils forment un front commun pour défendre Israël, leur allié dans la région, contre un régime qui a explicitement menacé l’existence de l’État hébreu par le passé. La tension a augmenté depuis qu’il est question d’armement nucléaire. Ce qui est nouveau, c’est que Stephen Harper se positionne comme étant le chef d’État le plus près d’Israël.
Q: Qu’est-ce qui explique cette nouvelle position, comparativement aux anciens premiers ministres libéraux?
R: Je ne crois pas que ce soit une question de libéraux ou de conservateur. L’appui de M. Harper envers son homologue israélien semble être une position très personnelle, relevant d’une conviction qui lui appartient face à ce conflit.
Q: Revenons à la question d’antisémitisme. Pour M. Harper, qualifier d’apartheid la relation entre Israël et les Palestiniens, c’est de l’antisémitisme. D’un autre côté, l’ancien président américain Jimmy Carter publie en 2006 l’ouvrage Palestine: la paix, pas l’apartheid. Jimmy Carter est bien connu pour sa participation aux Accords de Camp David, qui négociait la paix entre l’Égypte et Israël. Comment peut-il être antisémite?
R: Évidemment, il faudrait être dans sa tête pour réellement savoir. Ce que je peux dire, c’est qu’il ne se considère vraisemblablement pas comme un antisémite. Il estime que la thèse avancée dans son livre est justifiée. De la même façon, certains observateurs jugent qu’il est allé trop loin. Est-ce exagéré de le traiter d’antisémite? Encore une fois, c’est une question de perception. Jimmy Carter, dans sa propre vision des choses, n’est pas allé trop loin. Les gens qui ont été choqués par le contenu de son livre ont trouvé légitime de le qualifier d’antisémite.
Q: Mais cette qualification d’antisémitisme ne risque-t-elle pas, dans certains cas, d’entrainer une censure? Pensons au cas Dieudonné par exemple.
R: Ici, il faut distinguer ce qu’il se dit dans les médias et ce qu’il se passe réellement. L’étiquette d’antisémitisme n’empêche que très partiellement la diffusion d’un message. Le simple fait que le débat puisse se dérouler dans l’espace public nous indique que cette étiquette ne tue pas ces débats. Les gens accusés d’antisémitisme continuent d’être publiés, comme c’est le cas pour Jimmy Carter. On peut limiter les moyens de Dieudonné, en interdisant ses spectacles. Mais on ne peut éliminer son message: il est très présent sur internet, il peut encore être invité dans les médias et ainsi de suite. On peut se réjouir d’une telle réalité, ou la déplorer. Je lis les journaux tous les jours, et toute cette question d’antisémitisme devient extrêmement prévisible. Votre critique des politiques israéliennes a franchi une certaine ligne ? Voilà, vous êtes antisémite! Vous me traitez d’antisémite pour ce que j’ai écrit? Voilà, vous êtes pour la censure! Je vois cette argumentation toutes les semaines, si ce n’est tous les jours. Dans nos sociétés démocratiques, la liberté d’expression est très importante. Mais en même temps, il y a cet exemple classique: «Est-ce permis de crier au feu dans une salle bondée?» Si cet équilibre était si simple à trouver, il n’y aurait pas tous ces débats.
Q: Cette guerre de mot se retrouve régulièrement dans les médias, comme vous le mentionnez. Comment évaluez-vous la couverture médiatique de cette question?
R: Le conflit a définitivement été adopté par les médias. Pas parce que c’est plus important ou plus sanglant en ce moment. Pensons au Congo par exemple, qui reçoit une couverture beaucoup plus timide. Il semble y avoir une véritable fixation sur le conflit israélo-palestinien par les médias et les Nations Unies. De toute évidence, le conflit permet de vendre beaucoup de journaux. La guerre des mots m’apparait plutôt futile. Le plus important, c’est de trouver une paix durable entre Israéliens et Palestiniens.Ira Robinson est professeur au Département des sciences religieuses de l’Université Concordia. Ancien président de la Société canadienne des études juives, il a également rédigé une introduction à l’histoire de la communauté juive du Québec. L’entrevue s’est déroulée en anglais, pour ensuite être traduite par notre journaliste.
Q: Lors de son discours devant le parlement israélien le 10 janvier dernier, le premier ministre Stephen Harper exprimait son inquiétude face à ce qu’il appelle un «nouvel antisémitisme». S’il considère que l’on peut critiquer les politiques d’Israël, il déplore une «condamnation sélective, et exclusive de l’État juif», notamment par certains membres des Nations Unies. Trouvez-vous cette critique justifiée?
R: Premièrement, il faut distinguer ce «nouvel antisémitisme» par rapport à l’antisémitisme que l’on retrouvait au 20e siècle. Au Canada par exemple, il y avait un mouvement appelé les créditistes. Ce groupe dénonçait les abus d’un pouvoir financier contrôlé par les juifs qui oppressait la population. Lorsqu’ils étaient accusés d’antisémitisme, ils répliquaient: «Nous ne sommes pas antisémites, nous sommes seulement contre Wall Street et les banques, qui sont contrôlés par les juifs.» À leurs yeux, ils n’étaient pas antisémites. Historiquement, la plupart des gens que l’on accuse de racisme le nient, avec les exceptions que l’on connait (le régime nazi par exemple). Aujourd’hui, le contexte est différent. Les individus accusés d’antisémitisme vont souvent être des critiques de l’État israélien, à différents degrés. Certains vont aller jusqu’à souhaiter la destruction du pays, d’autres sont plus modérés et critiquent les politiques israéliennes. Que ces personnes soient réellement antisémites ou non, certains vont dénoncer cette accusation comme étant un moyen de les réduire au silence. Les gens qui s’inquiètent d’une montée de l’antisémitisme vont évidemment nier cette allégation. Ils font valoir que les politiques israéliennes sont sujettes à débat au sein même de l’État hébreu, donc des juifs eux-mêmes. Ce ne sont donc pas simplement les critiques qu’ils dénoncent, mais la fixation de certaines de ces critiques sur Israël.
Q:N’est-ce pas curieux de voir M. Harper dénoncer cette fixation, alors que certains pays arabes dénoncent l’acharnement des pays occidentaux sur l’Iran?
R: Ici, le Canada prend sensiblement la même position que les États-Unis et d’autres pays européens comme la France. Ils forment un front commun pour défendre Israël, leur allié dans la région, contre un régime qui a explicitement menacé l’existence de l’État hébreu par le passé. La tension a augmenté depuis qu’il est question d’armement nucléaire. Ce qui est nouveau, c’est que Stephen Harper se positionne comme étant le chef d’État le plus près d’Israël.
Q: Qu’est-ce qui explique cette nouvelle position, comparativement aux anciens premiers ministres libéraux?
R: Je ne crois pas que ce soit une question de libéraux ou de conservateur. L’appui de M. Harper envers son homologue israélien semble être une position très personnelle, relevant d’une conviction qui lui appartient face à ce conflit.
Q: Revenons à la question d’antisémitisme. Pour M. Harper, qualifier d’apartheid la relation entre Israël et les Palestiniens, c’est de l’antisémitisme. D’un autre côté, l’ancien président américain Jimmy Carter publie en 2006 l’ouvrage Palestine: la paix, pas l’apartheid. Jimmy Carter est bien connu pour sa participation aux Accords de Camp David, qui négociait la paix entre l’Égypte et Israël. Comment peut-il être antisémite?
R: Évidemment, il faudrait être dans sa tête pour réellement savoir. Ce que je peux dire, c’est qu’il ne se considère vraisemblablement pas comme un antisémite. Il estime que la thèse avancée dans son livre est justifiée. De la même façon, certains observateurs jugent qu’il est allé trop loin. Est-ce exagéré de le traiter d’antisémite? Encore une fois, c’est une question de perception. Jimmy Carter, dans sa propre vision des choses, n’est pas allé trop loin. Les gens qui ont été choqués par le contenu de son livre ont trouvé légitime de le qualifier d’antisémite.
Q: Mais cette qualification d’antisémitisme ne risque-t-elle pas, dans certains cas, d’entrainer une censure? Pensons au cas Dieudonné par exemple.
R: Ici, il faut distinguer ce qu’il se dit dans les médias et ce qu’il se passe réellement. L’étiquette d’antisémitisme n’empêche que très partiellement la diffusion d’un message. Le simple fait que le débat puisse se dérouler dans l’espace public nous indique que cette étiquette ne tue pas ces débats. Les gens accusés d’antisémitisme continuent d’être publiés, comme c’est le cas pour Jimmy Carter. On peut limiter les moyens de Dieudonné, en interdisant ses spectacles. Mais on ne peut éliminer son message: il est très présent sur internet, il peut encore être invité dans les médias et ainsi de suite. On peut se réjouir d’une telle réalité, ou la déplorer. Je lis les journaux tous les jours, et toute cette question d’antisémitisme devient extrêmement prévisible. Votre critique des politiques israéliennes a franchi une certaine ligne ? Voilà, vous êtes antisémite! Vous me traitez d’antisémite pour ce que j’ai écrit? Voilà, vous êtes pour la censure! Je vois cette argumentation toutes les semaines, si ce n’est tous les jours. Dans nos sociétés démocratiques, la liberté d’expression est très importante. Mais en même temps, il y a cet exemple classique: «Est-ce permis de crier au feu dans une salle bondée?» Si cet équilibre était si simple à trouver, il n’y aurait pas tous ces débats.
Q: Cette guerre de mot se retrouve régulièrement dans les médias, comme vous le mentionnez. Comment évaluez-vous la couverture médiatique de cette question?
R: Le conflit a définitivement été adopté par les médias. Pas parce que c’est plus important ou plus sanglant en ce moment. Pensons au Congo par exemple, qui reçoit une couverture beaucoup plus timide. Il semble y avoir une véritable fixation sur le conflit israélo-palestinien par les médias et les Nations Unies. De toute évidence, le conflit permet de vendre beaucoup de journaux. La guerre des mots m’apparait plutôt futile. Le plus important, c’est de trouver une paix durable entre Israéliens et Palestiniens.
par Rédaction | Avr 4, 2014 | Analyses, International
Par Sylvia de-Benito
2014 sera l’année d’importants anniversaires: le centenaire de l’éclatement de la Première Guerre mondiale, les 25 ans de la chute du Mur de Berlin et ce sera également le 15e anniversaire de la Guerre du Kosovo (1999). La conclusion dite historique des accords entre la Serbie et le Kosovo d’avril 2013 nous invite à examiner en détail la situation actuelle du pays et à faire le bilan de la dernière décennie. Mentionnons la présence des organisations internationales, les rapports entre Pristina et Belgrado, les tensions ethniques, le processus d’intégration européenne, les indices de criminalité et de corruption et j’en passe. En fait, le Kosovo, le pays le plus jeune de l’Europe, n’est pas sans soucis.
Problèmes sociaux
L’absence de neige cette année à Pristina nous a permis de constater et d’admirer les progrès au cœur de la reconstruction de la capitale, si bien que tous les travaux ont très stratégiquement été inaugurés la veille des dernières élections municipales de novembre. Les efforts visant à rapprocher culturellement Pristina des autres capitales européennes sont remarquables : le bon café, le WiFi dans les restaurants, les boutiques, les bars et clubs, les chauffeurs de taxi qui parlent l’anglais. Bref, un glissement volontaire vers une culture plus « ouest-européenne ». Néanmoins, les coupures d’eau qui se produisent tout au long de la journée nous rappellent des problèmes non résolus qui se cachent sous la surface de cette belle carte postale qu’est Pristina. Si on l’observe de plus près, on remarque que les jeunes remplissant les terrasses à midi attendent uniquement de trouver un emploi et de sortir de la précarité. Le Kosovo, avec une population dont l’âge moyen est de 27 ans, a un taux de chômage d’environ 73% chez les jeunes. La jeunesse du Kosovo est comme leur pays: dans l’attente. Dans l’attente d’une reconnaissance internationale, luttant jour après jour pour sortir d’une situation de pauvreté et de corruption à laquelle ce pays est condamné depuis sa déclaration d’indépendance.
Reconnaissance du nouvel État
Pour l’instant, 108 des 193 membres de l’Organisation des Nations Unies ont reconnu la souveraineté du Kosovo. D’autre part, le Ministère des Affaires étrangères s’est consacré depuis quelques années à la diplomatie digitale. Aujourd’hui, la reconnaissance du pays sur internet s’avère aussi importante que sur papier, et la plus douce victoire s’est réalisée l’année dernière grâce à la compagnie multimillionnaire Facebook : à partir de décembre 2013, les utilisateurs de ce site ont en effet pu choisir le Kosovo comme pays d’origine.
Au sein de l’Union européenne, cinq pays s’y opposent toujours – l’Espagne, la Slovaquie, la Roumanie, la Grèce et Chypre – et ce, malgré les pressions de Bruxelles et la Résolution du Parlement européen du 18 avril 2013 appelant les cinq pays à la reconnaissance du pays Balkanique. Néanmoins, il est à prévoir que tôt ou tard, la totalité des membres de l’Union européenne devra reconnaître le nouvel État. Une décision de la Commission européenne autorisait malgré tout en juin dernier l’ouverture des négociations entre l’Union européenne et le Kosovo pour le Pacte de Stabilisation et Association, qui sera complété ce printemps. Fait à souligner, la Serbie qui souhaite devenir membre de l’UE s’est vu imposer comme condition de stabiliser ses relations avec le Kosovo. L’Union a également initié une coopération avec le Kosovo afin de soutenir le développement socio-économique et de répondre aux besoins de renforcement des institutions publiques. À travers plusieurs instruments, tels que l’Office d’aide humanitaire de la commission européenne (ECHO), l’Instrument européen pour la démocratie et les droits de l’homme (IEDDH) ainsi que l’Instrument pour la stabilité, l’UE a investi des millions d’euros en assistance macro financière.
La Mission « État de droit » de l’Union européenne (EULEX)
Cependant, le plus grand projet de l’UE dans cette région est la Mission d’État de droit de l’Union européenne au Kosovo (EULEX). Il s’agit de la plus grande initiative jamais lancée dans le cadre de la Politique de sécurité et de défense commune (PSDC). Son objectif principal est d’aider et de soutenir les autorités du Kosovo dans le cadre de l’établissement d’un État de droit, posant donc un accent particulier sur le pouvoir judiciaire. Depuis 2008, EULEX agit dans les champs de la justice, de la police et des douanes.
Elle est aussi la mission la plus controversée. L’opinion populaire fait mauvaise presse à l’EULEX. On critique vivement les salaires élevés des officiels européens, leurs voitures imposantes, et le fait que malgré leur statut permanent dans le pays depuis plusieurs années, très peu d’entre eux ont fait l’effort d’apprendre ne serait-ce qu’une seule des langues nationales. Mais la critique la plus fréquente repose sur le fait que l’EULEX soutient le gouvernement corrompu de Hashim Thaçi. Le premier ministre est accusé d’avoir financé les activités de l’Armée de libération du Kosovo (UÇK) en participant à un trafic d’héroïne et de cocaïne à destination de l’Europe de l’Ouest. Aussi, un rapport du Conseil de l’Europe publié en décembre 2010 questionne son implication, à la même époque, dans un trafic d’organes prélevés sur des prisonniers serbes. Ces accusations ont fortement affecté la population, et ont largement contribué à engendrer le début du désenchantement par rapport aux nouvelles institutions. Un coup dur pour la légitimité du gouvernement et par le fait même, de l’État.
En ce qui concerne les rapports entre le gouvernement kosovar et l’Union européenne, plusieurs acteurs de la société civile ont accusé l’UE de se soucier seulement de la stabilité et de la sécurité de la région, plutôt que de s’occuper des problèmes liés à l’état de la démocratie et du renforcement de l’état de droit au Kosovo. Ce n’est pas un secret : le Kosovo joue un rôle important dans les Balkans occidentaux, une région que l’UE veut intégrer, mais qui reste très instable à l’intérieur de ses propres frontières. Une augmentation des tensions au Kosovo pourrait affecter les pays voisins, notamment la Serbie, le Monténégro et la Macédoine, et ainsi ruiner les efforts des 15 dernières années.
En 2012, la Cour de Comptes de l’UE a publié un rapport dans lequel on considérait que l’assistance financière au Kosovo n’avait pas été suffisamment efficace. Selon le Tribunal, « les niveaux de corruption et la criminalité organisée restent alarmants au Kosovo. Le pouvoir judiciaire continue de souffrir de l’ingérence politique, de l’inefficacité du manque de transparence et le respect de ses résolutions. Tout progrès réalisé dans l’établissement de l’État de droit dans le nord du Kosovo reste mineur ». Selon Gijs de Vries, membre de la Cour et auteur du rapport, les autorités du Kosovo accordent une priorité insuffisante à l’État de droit, et le soutien de l’Union devrait être mieux encadré.
L’avenir de la mission européenne
Le futur de la mission et le mandat de l’EULEX après juin 2014 seront déterminés par les États de l’UE, en étroite coopération avec les autorités du Kosovo, et ce, sur la base d’une évaluation commune de la situation. La tenue d’élections municipales au nord du pays a été l’occasion de questionner une nouvelle fois l’efficacité de la mission. Organisées en étroite collaboration avec l’OSCE, les élections locales de novembre 2013 ont été importantes, car, pour la première fois, les quatre municipalités du nord du Kosovo ont participé à des scrutins nationaux. Néanmoins, la violence et l’intimidation vécues le jour du vote laissent planer le doute sur le degré de stabilisation du Nord du pays.
Dans le reste du Kosovo, les hauts niveaux de corruption et l’inefficacité du gouvernement font de l’implantation du cadre légal un défi pratiquement insurmontable à court ou moyen long terme. Pour certains, tant que la question du statut légal du pays ne sera pas résolue, les autres problèmes devront attendre. Sans siège aux Nations Unies, le Kosovo ne pourra ratifier aucun traité ni faire partie d’aucune organisation. C’est également pour cette raison que la Constitution de 2008 a tenté d’intégrer un certain nombre de traités internationaux destinés à fournir et à garantir certains droits à ses citoyens. Sur papier, la Constitution du Kosovo est sans doute l’une des plus complètes. Néanmoins, cette protection assurée n’est jamais passée de la théorie à la pratique.
L’une des promesses les plus troublantes de la constitution est la protection des communautés minoritaires. L’article 22 inclut dans le système juridique national la Convention pour l’élimination de la discrimination raciale ainsi que la Convention pour la Protection des minorités nationales du conseil de l’Europe. Pourtant, la discrimination des communautés minoritaires est quotidienne et a des impacts notables sur la vie des citoyennes et citoyens. Il s’agit aussi d’un problème qui empêche la normalisation des relations entre les différentes communautés qui composent le pays. On en trouve un exemple dans le système éducatif. La loi assure à chaque communauté l’accès à l’éducation dans sa langue maternelle. Pourtant, pour les Serbes qui habitent Pristina, il est impossible de trouver des livres en serbe, tout simplement parce qu’il n’en existe pas. Les problèmes de chômage, de manque d’accès aux services minimaux, de cas de ségrégation et de double marginalisation à l’égard des femmes s’ajoutent au lot de difficultés.
Plusieurs problèmes demeurent à analyser, et le jeune pays des Balkans a un long chemin à parcourir : d’un côté le Kosovo devra parvenir à normaliser son statut international et de l’autre, il doit résoudre un grand nombre de questions internes. Le gouvernement, avec le soutien de Bruxelles et dans ses rapports avec la Serbie, cherchera une manière d’intégrer les municipalités du nord du Kosovo (à majorité serbe) et d’y exercer un réel contrôle. En ce qui concerne les hauts niveaux de corruption et de criminalité, en l’absence de mécanismes plus effectifs et d’un changement de culture politique, le pays ainsi que les missions internationales risquent de briller par leur inefficacité et de perdre en légitimité aux yeux des citoyennes et citoyens du pays.
par Marie-Claude Belzile | Mar 27, 2014 | International, Opinions
S’intéresser à la Russie Unie de Vladimir Poutine
Depuis le printemps 2013, de nouvelles informations sur la montée de l’homophobie en Russie ont fait les manchettes dans les médias de masse, autant sur internet qu’à la télévision et dans les journaux. Nous tentons dans cette analyse de revenir plus en profondeur sur les raisons qui ont suscité une telle attention et de comprendre pourquoi le gouvernement russe est considéré comme dangereux pour la communauté LGBTQ (Lesbien Gai Bisexuel Transexuel Queer). En fait, Vladimir Poutine, président de la Fédération de Russie, a, le 11 juin 2013, mis en application une loi nationale proscrivant toute démonstration publique de l’homosexualité. La loi, en français traduite par «loi anti-propagande gaie», interdit désormais toute forme d’éducation, de diffusion et d’organisation qui se ferait au nom de la diversité des orientations sexuelles et des genres.
En Russie, l’homosexualité a été décriminalisée en 1993 et le demeure toujours. Cependant, la loi adoptée par le parlement russe le 11 juin dernier interdit la «propagande de relations sexuelles non traditionnelles» sans toutefois bannir explicitement l’homosexualité. Son but consiste à empêcher «la diffusion de toute information susceptible d’éveiller l’intérêt des mineurs envers ce type de relations». Par contre, sujette à une interprétation très large, cette loi constitue un recul significatif pour les minorités sexuelles. Sans criminaliser l’acte, elle assurera que les individus non-hétérosexuels soient cachés et le demeurent. Les problèmes sociaux créées par une telle loi risquent d’avoir un impact majeur sur ces communautés.
Prévoyant la formule légale jusqu’à en faire une question de santé publique, même les dirigeants de Russie tels les maires et les députés prétendent que les homosexuel-le-s n’existent pas dans leurs villes et dans leur pays. Anatoly Pakhomov, maire élu de Sotchi, a exprimé publiquement dans un reportage réalisé par la chaîne anglaise BBC que sa ville ne comptait pas d’homosexuel-le-s. «Ce n’est pas accepté ici dans le Caucase, où nous vivons. Nous n’en n’avons pas dans nos villes […] je ne suis pas certain, mais je n’en connais aucun.» (traduction libre), affirme-il à propos des gai-e-s. Le Huffpost Gay Voices (Huffington Post), rapportant les propos de la vidéo sur son site Internet (http://youtu.be/6IUwAOVD05s, 27 janvier 2014), poursuit la description de ces faits erronés. On y mentionne que pourtant, au moins deux clubs de la ville accueillent les individus LGBTQ et que diverses minorités sexuelles clament leur présence à Sotchi. Si les autorités ayant voix dans les médias savent faire entendre leur volonté de mettre à néant la réalité de la diversité des orientations sexuelles, les regroupements activistes pro-LGBTQ ont été rejetés du revers de la main en 2013 lorsqu’ils ont demandé de produire un événement de la fierté gaie, et ce, malgré qu’ils aient rempli en bonne et due forme la requête auprès des instances de la ville responsables d’accorder (ou pas) le droit à ce type d’activités.
Le fait d’être autre qu’hétérosexuel-le, de vivre selon le genre contraire au sexe biologique avec lequel on est né dans une société fortement hétéro normative peut être problématique pour les gens qui le vivent. Psychologues, médecins, professeur-e-s et parents ne possèdent plus la possibilité légale de supporter les individus homosexuels, sous peine de sanctions pénales. Quiconque désirant aider ou soutenir une personne homosexuelle et ses proches ne peut plus le faire de manière organisée. Parler, défendre et enseigner les réalités non-hétérosexuelles est un crime en Russie. Les enfants de ce pays en sont le prétexte : «veuillez les laisser tranquilles», a dit le président à tou-te-s les visiteurs-euses, touristes et citoyen-ne-s de Russie. Toute sexualité qui ne porte pas à procréation est condamnée dans l’espace public, et tant que cette nouvelle loi régressiste sera maintenue par le Kremlin, supportée par la Douma et par le patriarche de Moscou, la discrimination perdurera.
Mouvement anti-Poutine
Depuis la loi anti-gai-e-s, des citoyens et citoyennes de différents pays à travers le monde s’organisent pour confronter les politicien-ne-s russes qui voyagent dans leur pays. Lors de déplacements officiels, plusieurs défenseur-e-s des droits de la personne ont levé fièrement des drapeaux aux flamboyantes couleurs de l’arc-en-ciel. L’accueil réservé au président russe à Amsterdam a été l’un des plus médiatisés. À Amsterdam la majorité des comportements humains socialement prohibés et réprimés ailleurs dans le monde sont permis et bien encadrés. De ce fait, la distance entre les pratiques sociales respectives de chacun occasionne de toute évidence une rencontre pour le moins tendue, au cours de laquelle les pouvoirs légaux de l’un contrecarrent les droits de l’autre. L’accueil réservé à Vladimir Poutine par les Amstellodamois-es s’est résumé à un rassemblement pacifique où des milliers d’individus ont brandi au visage du président russe des drapeaux arc-en-ciel et des portraits maquillés de lui-même. À New York, un boycott des produits en provenance de Russie ainsi qu’une manifestation devant l’ambassade russe ont eu lieu, réunissant des milliers de militant-e-s protestant contre la loi de Vladimir Poutine. Plus récemment, au rond-point Robert Schuman à Bruxelles (Belgique), une manifestation de solidarité aux citoyen-ne-s russes s’est déroulée, le 27 février 2014, afin de dénoncer la loi en question. C’est le International Partnership for Human Rights qui a parrainé l’événement. Un homme isolé se prétendant nazi a temporairement perturbé la démonstration, mais le message a retenu l’attention des médias et a encore une fois parcouru le monde à travers la presse internationale et les réseaux sociaux. À l’ouverture des Jeux Olympiques de Sotchi, l’organisme All Out, promouvant l’égalité et le droit à la diversité humaine, a proposé une mobilisation internationale de la population en demandant aux citoyen-ne-s de se regrouper devant les portes des commanditaires principaux des Jeux Olympiques. Il s’agissait d’une invitation à manifester contre le mutisme entretenu devant ces politiques. Pour une lecture complète des commanditaires visés, il est possible de consulter le site Internet de l’organisme pro-LGBTQ, All Out, à l’adresse électronique suivante: Olympic.org/sponsors. Plus près de chez nous s’est tenu un événement le soir de l’ouverture des jeux olympiques à Montréal, sous le nom de Poutine vs Putin. Les Québécois-es ont été invités à venir manger une bouchée de poutine en démonstration de leur support aux homosexuel-le-s russes et l’initiative montréalaise a fait écho jusqu’à Vancouver.
C’est toutefois en Russie que le mouvement se fait le plus entendre. Depuis l’arrestation des membres du groupe punk rock Pussy Riots en juin 2012, de nombreuses manifestations plus ou moins violentes et ayant malheureusement fait plusieurs blessés et quelques morts se sont tenues dans les grandes villes de St-Petersbourg et de Moscou. Une vidéo du groupe performant publiquement au centre-ville de Sotchi a d’ailleurs circulé partout sur Internet. On les voit être agressées à coups de fouet par des miliciens cosaques (http://video.lefigaro.fr/figaro/video/sotchi-des-pussy-riot-agressees-avec-des-fouets/3226402651001/). Les associations de pouvoir entre l’Église orthodoxe et le Kremlin, celles liant le parti Russie Unie à la Douma de même que le président Poutine, n’ont fait que mettre le feu aux poudres dans les métropoles du pays, accentuant les rivalités civiles déjà existantes.
En plus de l’effort international donné en support aux citoyen-ne-s russes, des présidents et premiers ministres ont annoncé publiquement qu’ils ne seraient pas présents aux Jeux Olympiques de Sotchi, et ce, afin d’affirmer leur désaccord avec les politiques de M. Poutine. De plus, des athlètes et représentants ouvertement gai-e-s ont été les envoyé-e-s élu-e-s de la délégation officielle voyageant vers Sotchi. Par ailleurs, Le quotidien Metro News a rapporté le 31 janvier de cette année qu’une pétition signée par 52 athlètes olympiques (retraité-e-s ou actifs-ives) circule dans l’espoir de voir la loi anti-gai-e-s être abrogée, tout en reprochant au Comité international olympique (CIO) son inaction devant cette injustice. Les signataires réclament que le sixième principe de la Charte olympique soit respecté à Sotchi : «les discriminations n’ont pas leur place dans le mouvement olympique».
En désirant dénoncer publiquement la négligence délibérée de Vladimir Poutine sur les droits fondamentaux des LGBTQs russes, les dénonciateurs-trices de la loi souhaitent, au-delà de la mise en lumière du pouvoir discriminatoire dont s’est emparé le gouvernement, montrer comment les individus ciblés par cette loi doivent nier leur existence dans la sphère publique depuis sa légifération. C’est de cette conséquence particulière que nous devons nous inquiéter, car elle ne touche pas que nos sociétés contemporaines, mais aussi les générations à venir qui grandiront sous le joug de cette loi. Les médias qui osent diffuser les événements engendrés par l’intolérance détiennent désormais un appui légal qui leur permet de venir en aide aux individus touchés par cette discrimination et peut-être de la réduire éventuellement. Les homosexuel-le-s, bisexuel-le-s, transgenres et autres minorités sexuelles, méritent tout autant que n’importe quel autre Russe le droit d’aimer librement et publiquement.
SOURCES ET POUR POURSUIVRE VOTRE RÉFLEXION…
- BROGLIE, Louis De, 1937. La physique nouvelle et les quanta. Champs Flammarion,Paris, France, 299 pages.
- BYKOV, A.K., 2012. The Formation Of The Spirit Of Patriotism In Young Poeple.
- Russian social Science Review, M. E. Sharpe inc., vol. 53 n°3, pages 16-30.
- DAWKINS, Richard, 1995. Qu’est-ce que l’évolution? Le fleuve de la Vie. Pluriel,
- Hachette Littératures, Paris, France, 193 pages.
- EINSTEIN Albert, Léopold INFIELD, 1983. L’évolution es idées en physique. Champs
- Flammarion, Paris, France, 287 pages.
- GOULD, Stephen Jay, 1997. L’éventail du vivant. Le mythe du progrès. Sciences,
- Éditions du Seuil, Paris, France, 307 pages.
- KOZIN, N., 2012. A portfolio of the identities of young people of the south of Russia under the conditions of a civilizational choice. Russian Social Science
- Review, M.E. Sharpe inc., É.-U., vol.53 n°3, pages 44-59.
- MALKHOV, Vladir S., 2012. Will we Fulfill a Russian Project in Rossiia? Russian
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- MIKHAILOVA, 2012. Russian Sense of well-being and perception of the future.
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CRÉDIT PHOTO: Stéphanie Bijou