Le 21 septembre dernier, l’Arabie Saoudite, membre du conseil consultatif du Conseil des droits de l’homme, a été nommée à la tête de l’institution onusienne. En tant que chef de file du groupe consultatif, le pays aura pour mission de nommer les rapporteurs spéciaux. Les rapporteurs sont les envoyés dépêchés par l’ONU et qui seront chargés d’enquêter sur les violations des droits de l’homme. (20) C’est un rôle de premier plan qui requiert deux qualités importantes : impartialité et crédibilité.« La résolution 60/251 de l’Assemblée générale (…) spécifie que les États élus au Conseil doivent respecter les normes les plus élevées dans la promotion et la protection des droits de l’homme et qu’ils coopèrent pleinement avec le Conseil » (19).
La nomination a été très mal reçue auprès de certains pays et organisations des droits de l’homme. L’Arabie Saoudite fait la une des grands médias internationaux depuis des années pour les manquements en matière des droits de l’homme sur son territoire. Une nomination à la fois surprenante et inusitée, mais qui tire ses sources de plusieurs réalités méconnues.
Tout d’abord, avant de s’engager plus en détail dans le sujet, il est impératif de comprendre ce qu’est le Conseil des droits de l’homme. Cette institution revêt une importance primordiale au sein de l’Organisation des Nations Unies. Le Conseil est jeune, car il a été créé en 2006 par l’Assemblée générale de l’ONU. L’objectif principal est de « renforcer la promotion et la protection des droits de l’homme autour du globe ». L’Assemblé générale est le principal organe décisionnaire de l’ONU.
Le projet est ambitieux dans la mesure où il offre à celles et ceux qui sont victimes d’injustices ou qui en sont témoins de pouvoir se tourner vers cet organisme pour de l’aide. En tant qu’organisme intergouvernemental, il est composé de plus de 47 États signataires, qui se partagent la présidence du Conseil tous les trois ans. Une des critiques les plus souvent exprimées concerne la nature peu démocratique et critiquable de certains des membres.
Parmi les pays qui siègent au sein du Conseil figurent notamment la Chine et la Côte d’Ivoire. Plus de mille militants des droits de l’homme croupissent aujourd’hui dans les prisons chinoises et selon Amnistie Internationale, plus de 4000 personnes sont condamnées à mort chaque année dans le pays (21). Pour ce qui est de la Côte d’Ivoire, même s’il y a eu des progrès notables dans les dernières années, les forces de sécurité du pays sont régulièrement accusées d’exactions à l’encontre des opposants au président Alassane Ouattara (22).
Monarchie absolue
Pour comprendre la situation en Arabie Saoudite, il faut tout d’abord comprendre la nature de ce pays « atypique ». Ce royaume est le seul État au monde qui porte le nom de son fondateur : Abdelaziz ben Abderrahmane Al Saoud dit Ibn Seoud. Fondée en 1932, après l’unification des différentes tribus de la péninsule arabique, la famille Saoud dirige le royaume sans partage depuis près d’un siècle.
Conformément aux règles de succession, le pouvoir se transmet d’un frère à l’autre. Un système unique de succession « adelphique » parmi les fils du fondateur Ibn Seoud. C’est un mode de succession qui consiste à transmettre le pouvoir au frère aîné du dernier souverain décédé et non à son fils. En réalité, selon le spécialiste de l’Arabie Saoudite Nabil Mouline, la succession va le plus souvent au membre le plus puissant de la famille:« La transmission du pouvoir en Arabie saoudite, qui obéit à ce principe, est plus complexe : le roi n’est pas le frère le plus âgé, mais le membre le plus puissant de sa génération.
Le pouvoir est donc très dépendant des équilibres de pouvoir du moment » (23). N’empêche que la dynastie des Saoud est vieillissante et qu’il est impératif aujourd’hui qu’ils envisagent de passer le flambeau à une génération plus jeune.
Le fondateur du pays a eu 19 épouses qui lui donnèrent environ 89 enfants connus. Une très grande famille, qui compte aujourd’hui plus de 5000 princes héritiers et dont chacun mène un train de vie extrêmement luxueux (27).
Au fil des ans, ces héritiers se sont forgé une réputation peu enviable. Plus d’une fois, les frasques des héritiers ont fait la manchette des grands médias internationaux (26).
Travailleurs sans droits
L’Arabie Saoudite a un triste bilan en matière de droits des travailleurs étrangers sur son sol. Un grand nombre de personnes en provenance de différents pays se rendent en Arabie Saoudite dans l’espoir d’obtenir un salaire décent. Ces travailleurs migrants sont la plupart du temps relégués aux tâches et emplois que les natifs ne veuillent pas faire : domestique, nourrice, chauffeur ou ouvrier, par exemple. Une fois le nouvel arrivant sur place, il se fait confisquer son passeport et se voit contraint de travailler dans des conditions « inhumaines (1). » Des rapports font état de journées de dix à douze heures de travail récompensés par de maigres salaires qui parfois ne sont pas versés à l’employé. Ces pratiques, sans être la norme, sont une réalité répandue et connue du grand public.
Il existe une multitude de plaintes pour maltraitance, privation de nourriture ou même pour viol à l’encontre des membres de la famille royale ou de l’aristocratie saoudiennes (4). L’un des cas récents est celui d’un diplomate saoudien accusé d’avoir violé deux employées népalaises à son domicile en Inde. Il a pu quitter le pays sous couvert de l’immunité diplomatique sans être importuné par la justice de son pays et malgré les protestations du gouvernement indien.
Dans seulement quelques rares cas, des accusations formelles ont été déposées à l’encontre des suspects. Une multitude de rapports d’organisations internationales ont été rédigés sur les abus des travailleurs étrangers. Très peu de plaignantes et plaignants ont eu gain de cause jusqu’à maintenant.
En effet, chaque fois qu’un membre de la famille royale se déplace à l’étranger, il bénéficie de l’immunité diplomatique et n’est donc pas « justiciable ». Il en est de même à l’intérieur du pays, car les tribunaux ne concernent pas la royauté (6). Deux éléments peuvent expliquer ce constat : l’une est religieuse et l’autre économique.
Gardien des lieux saints
L’Arabie Saoudite bénéficie d’un statut singulier au sein du monde musulman. En effet, le royaume renferme en son sein deux des lieux saints les plus importants de la religion musulmane, soit la Mecque et Médine. Cela fait du souverain saoudien le gardien des lieux saints de l’islam, connu jadis sous l’appellation de Gardien des Deux Saintes Mosquées (8). De facto, le souverain assure le rôle du défendeur des lieux saints en plus d’en assurer la préservation. Ce rôle assure une autorité au souverain et à sa famille qu’il est risqué de critiquer.
Au-delà de l’aspect religieux, l’économie est l’autre outil de puissance du royaume. Le pays possède la deuxième plus vaste réserve de pétrole au monde en plus d’en être le second exportateur mondial (9).
La manne pétrolière a fait du royaume le troisième plus grand détenteur de change au monde avec des caisses estimées à 883 milliards de dollars américains. En comparaison, le Canada ne se place que 14e; la France 15e et les États-Unis 18e (10). Les réserves du gouvernement saoudien sont cependant fortement en baisse depuis l’an dernier. La guerre au Yémen, déclenchée au printemps 2015 et qui s’éternise, en serait l’une des principales explications.
Cet incroyable capital financier donne au pays une puissance qui lui permet de faire la promotion de ses intérêts à travers le monde.
Grâce à cet argent, l’État saoudien fait notamment la promotion du « wahhabisme ». C’est une idéologie religieuse et ultra rigoriste du sunnisme fondée au XVIIIe siècle à partir duquel le pays tire sa légitimité dans le monde musulman (11). L’Arabie Saoudite est le seul pays reconnu par la communauté internationale qui applique le wahhabisme.
Il est important de mentionner que tous les groupes fondamentalistes sunnites tels qu’Al-Qaïda, l’État islamique, Boko Haram, les Talibans et Al-Nosra se revendiquent du wahhabisme. Depuis la fin des années 70, l’Arabie Saoudite a joué un rôle important dans l’essor de ces groupes violents.
Dans les années 80, c’était pour combattre l’Union soviétique pendant la guerre d’Afghanistan en finançant les moudjahidines. Beaucoup de ces mêmes moudjahidines deviendront des cadres talibans qui embrassent le pays aujourd’hui. Plus récemment en Syrie, des groupuscules armés, dont Al Nosra, la branche syrienne d’Al-Qaïda, ont bénéficié de l’aide de riches donateurs saoudiens. Cet appui se fait à la fois de manière financière, mais surtout de manière idéologique. Le pays valide le comportement violent de ces groupes par sa propre pratique de la religion (25). Le royaume impose son autorité et ses châtiments de la même manière que les terroristes : décapitations, lapidations, mutilations de membre.
Pour promouvoir le wahhabisme, les Saoud dépensent d’importantes sommes d’argent pour financer des mosquées, des organisations religieuses ou même des partis politiques à travers le monde (12).
C’est dans le respect de la doctrine wahhabite que le régime saoudien impose un code moral très strict à toute personne vivant dans le pays.
Cela a pour conséquence que les femmes saoudiennes sont parmi les moins libres à travers le globe. Il leur est interdit de conduire un véhicule, de voyager seules, de travailler ou même de s’éduquer sans la permission d’un homme de la famille. La participation des femmes dans la politique, par exemple, est extrêmement faible. Elles ont le droit de voter lors des élections, mais un grand nombre de celles-ci ne peuvent se rendre aux urnes sans le consentement de l’homme de la famille. Pour étayer cet état des faits; lors des élections municipales de décembre 2015, 1,5 million d’hommes étaient attendus dans les bureaux de vote, pour seulement 130 000 femmes (28). La « démocratie » saoudienne reste en somme peu représentative et son pouvoir, limité. « Les conseils municipaux sont les seuls représentants gouvernementaux élus par le peuple. Ils ne sont pas dotés de pouvoirs législatifs, mais ils peuvent conseiller les autorités et aider à la surveillance des budgets. »
La liberté de culte est totalement inexistante. Les chiites, l’autre branche de l’islam, sont persécutés et ne jouissent pas des mêmes droits que leurs coreligionnaires sunnites. D’ailleurs, la pratique de toute autre religion que l’islam est formellement interdite.
Prisonnier d’opinion
Le système judiciaire est excessivement sévère et répressif. Le taux d’exécution est l’un des plus élevés au monde, les flagellations et les décapitations sont choses courantes. Selon Amnistie Internationale, l’Arabie saoudite figure parmi les pays qui exécutent le plus grand nombre de personnes avec la Chine, l’Iran, l’Irak et les États-Unis (13).
Plus près de nous, pendant les derniers mois, les médias ont fait couler beaucoup d’encre sur le cas de Raif Badawi. La conjointe du jeune activiste, craignant d’être arrêtée à son tour, est réfugiée à Sherbrooke avec ses enfants. Pour ceux qui n’ont pas suivi le dossier Badawi en détail, en voici quelques éléments importants. Tout d’abord, il est accusé d’avoir troublé l’ordre public et « d’insulte à l’islam ».
La religion est souvent invoquée comme excuse dans ce pays pour des accusations qui sont purement politiques. Dans les faits, monsieur Badawi est un activiste qui milite pour une libéralisation de la société saoudienne. Il a travaillé activement pour le droit des femmes et pour plus de liberté religieuse.
Le jeune blogueur de 31 ans a été condamné à 10 ans de prison, à une forte amende ainsi qu’à 1000 coups de fouet. Une fois sa peine achevée, il lui sera également interdit de voyager pendant 10 ans (14).
Son avocat a lui aussi été condamné à 15 ans d’emprisonnement et la cofondatrice du site de Raif Badawi, Free Saudi Liberals, a été arrêtée pour un message sur Twitter. (15) Les demandes de la communauté internationale, notamment de cesser les flagellations en raison de la santé fragile de Raif Badawi, sont restées lettre morte.
Selon Ensaf Haidar, l’épouse du militant, les tribunaux saoudiens veulent faire un nouveau procès contre son époux pour apostasie. En vertu de l’interprétation wahhabite de la justice saoudienne, l’apostasie est un crime passible de la peine de mort (16).
Le cas de monsieur Badawi, n’est malheureusement pas la seule condamnation outrancière. Le jugement à mort du manifestant Ali Mohammed Baqir al-Nimr, 21 ans, a fait couler beaucoup d’encre (17). Ce jeune homme est accusé d’avoir « participé à des manifestations contre le gouvernement, en attaquant les forces de sécurité, de possession d’une mitrailleuse et de vol à main armée ». Des accusations très difficilement vérifiables, tant un nombre important de ses droits juridiques n’ont pas été respectés en détention. Ce qui rend cette condamnation encore plus controversée, c’est que l’accusé n’avait que 17 ans au moment des faits. L’accès à son avocat lui a été régulièrement refusé. De plus, son avocat n’a en outre pas été mis au courant des dates d’audiences de son client. Il n’a pas plus été possible pour ce dernier de contre-interroger les témoins.
Le 27 mai 2014, il sera condamné à mort par « décapitation et crucifiement, son corps étant ensuite exposé publiquement jusqu’à pourrissement de ses chairs » (29). La condamnation sera ratifiée un peu plus tard par le roi Salmane, jusque-là en attente de validation.
Difficile de ne pas voir en cette condamnation, un motif d’ordre politique destiné à envoyer un message fort aux opposants du régime. L’oncle du jeune homme, un fervent dissident politique a aussi eu droit au même verdict. Il sera accusé de « recherche d’ingérence étrangère », sans que les preuves soient publiées publiquement.
Le 2 janvier 2016, ce dernier a été exécuté en plus de 47 autres personnes. Cette exécution a accentué les tensions déjà très vives entre chiites et sunnites. À l’annonce de l’exécution du dignitaire, des milliers de chiites ont marchés dans la colère dans plusieurs pays, dont l’Inde, le Bahreïn, l’Irak et plus violement en Iran. En Iran, puissance chiite de la région, des manifestants en colère ont vandalisé l’ambassade saoudienne. Peu de temps après cet incident, le royaume wahhabite rompait toutes ses relations avec Téhéran. Une nouvelle escalade de la tension, dans une région déjà très fragile.
Double discours
Le bilan du pays en matière des droits de l’homme est catastrophique. Pour toutes ces raisons réunies, la nomination de ce pays à la tête du Conseil des droits de l’homme pose problème. Rien n’indique pour le moment un futur changement d’attitude de nos politiques vis-à-vis du régime. Les considérations économiques l’emportent sur les préoccupations humanitaires. Le gouvernement saoudien signe des contrats d’armement sans problème, notamment avec le Canada, pour une valeur de 15 milliards de dollars (19). Ses délégations diplomatiques sont reçues en grande pompe dans toutes les grandes capitales sans jamais être questionnées. L’inaction de la communauté internationale peut laisser pantois et se résumer en une forme de duplicité tacite.
Le 29 juin 2014, l’État islamique d’Irak et du Levant proclame officiellement la réinstauration du califat, se nommant désormais l’État islamique. Depuis, la situation se déroulant dans la région de l’Irak et de la Syrie fait un bond dans l’actualité internationale (1). Rapidement, la machine médiatique alimentée par les États-Unis et leurs alliés vire au manichéisme le plus grossier et encore une fois le spectacle médiatique est davantage avide d’images spectaculaires que de réflexions critiques. Ce texte propose d’esquisser quelques réflexions sur notre époque à partir des récents événements ayant chamboulé notre actualité.
Nous sommes en guerre, le terrorisme est notre ennemi. À force d’habitude, ce vocable est devenu familier. Pourtant, lorsqu’on en vient à questionner ces termes, ceux-ci répondent en creux. À la suite de l’ire des médias, la peur quotidienne se cristallise sur certains mots alors que d’autres subissent d’étranges contorsions. D’une situation complexe relevant de multiples facteurs s’inscrivant dans une histoire longue, on fabrique une narration idéologique en noir et blanc. Le spectacle annihile le réflexif pour aller s’infiltrer au sein de l’affectif. Est ainsi créé un affect commun, un sentiment de « nous » qui mobilise totalement la société sans compréhension réelle. Or, à bien des égards, nous avons affaire à une situation nouvelle, une entrée dans la troisième phase de la « guerre au terrorisme » (2). Lorsqu’on en vient à utiliser des concepts modernes tels que « État » ou « guerre », ceux-ci grincent et la réalité se refuse à se ployer à leur analyse. Il s’agit dans ce texte de s’infiltrer précisément dans les brèches entre ces termes et notre actualité afin de penser leur transformation. À bien des égards, ce que l’on nomme « l’État islamique » pourrait jouer le rôle de révélateur de notre époque.
En guerre contre un non-État
Depuis la création de l’État islamique, ce que nos dirigeant-e-s nomment « terrorisme » s’est fait État. D’un « ennemi » évanescent, on passe à une « engeance » claire qu’il faut anéantir, à la fois inquiétante par son organisation inédite et rassurante dans les limites de ses contours. Cependant, l’utilisation du terme « État » ne se fait pas sans heurts. Alors que les États-Unis déchirent leur chemise de colère face à la création d’un « État terroriste », plusieurs refusent de parler d’État. Pour ces dernières et ces derniers, il s’agit d’une organisation qui ne répond pas aux caractéristiques minimales pour en revendiquer le titre (3). De même, du point de vue de la politique internationale, déclarer un « État terroriste » s’approche beaucoup de la position refusant à une telle entité le statut d’État. Jeux de mots, jeux de pouvoir. Dans ce malaise terminologique, on dérive rapidement vers le diminutif « E.I. » tel un sobriquet familier rassurant ou vers « daesh », l’appellation arabe à connotation péjorative pour désigner l’État islamique.
Sous ces débats davantage idéologiques que théoriques se profilent les échos des débats en cours sur la mondialisation et le déclin des États-nations. Au lieu de vouloir faire cadrer ce qui se passe devant nous dans nos vieilles catégories, nous pouvons plutôt observer comment elles se tordent et nous en informent bien davantage. Et si ce type d’État – se démenant dans les filets de son éclatement – n’était pas le futur du monde (4) ? La surmédiatisation de l’État islamique ferait de cette manifestation le cas unique de ce qui se passe globalement aujourd’hui. Ainsi, la mondialisation ne doit pas être conçue comme un mouvement uniforme vers le mondial. Au lieu d’une déstructuration unilatérale des États-nations, il faut y voir une reconfiguration du lien entre localité et globalité, une manière nouvelle de vivre la localité (5). Les diverses souverainetés se hiérarchisent de plus en plus dans une fluidité spatio-temporelle asymétrique. Le monde ne serait plus constitué d’espaces clos contigus, mais de zones en poupées russes variant selon le gré du pouvoir. En ce sens, la résurgence d’identités non-étatiques ne constitue pas un retour des nationalismes, mais bien un signe de l’appel d’air laissé par la dislocation progressive des États actuels sous la frappe néo-impérialiste (6).
Guerre asymétrique
Or, ce flou autour de la dénomination de l’État islamique provient du particulier de la situation qui est la nôtre : il n’y a pas que les frontières étatiques qui se brouillent tandis qu’on patauge entre une guerre localisée et un conflit mondial asymétrique ; entre la politique de puissance et une logique discursive moralisante. L’ensemble des catégories se chevauche.
Dans cette logique de mondialisation asymétrique sous la férule impériale des États-Unis et de ses alliés de l’OTAN, on discerne une transformation dans le sens que prennent les mots « faire la guerre ». Aujourd’hui, afin de saisir cette guerre contre le « terrorisme », il faudrait supposer un champ de bataille s’étendant au monde entier. Or, les combats – bien que ne connaissant aucunes frontières – sont particulièrement peu étendus géographiquement. Les lieux de violence semblent particulièrement restreints à la fois dans l’espace et dans le temps. Le champ de bataille est complètement effacé, on effectue des micro-interventions à travers le monde, on pilonne un ennemi qui semble disparaître dans son propre territoire.
D’un côté, ceux et celles que l’on désigne à tort comme les « fous d’Allah » voient leur composition s’internationaliser, leur organisation former une nébuleuse mondialisée et leurs actions traverser le monde. De l’autre côté, les armées professionnelles à la défense de la « civilisation » négligent les distinctions entre zone de paix et zone de guerre, traversent les frontières et bafouent les souverainetés nationales (7). D’une part, la résistance à l’ordre mondial impérialiste, cherchant à pallier le déséquilibre des forces, se structure sous la forme de la guérilla – nulle part et partout – en perspective d’un combat asymétrique. De cette logique, l’attentat-suicide en est la figure la plus insaisissable, refusant par la mort de donner quelconque prise sur soi à l’ennemi. D’autre part, les dispositifs anti-terroristes radicalisent ce principe – priver l’ennemi d’ennemi – en le retournant contre la guérilla. Aujourd’hui, cette logique est particulièrement exacerbée par l’utilisation de drones, par l’intervention de commandos éclairs et par les bombardements aériens (8).
Seconde dissémination des lieux de conflit
Les dominos tombent tour à tour : les règles du jeu changent du tout au tout. Alors que l’État impérial retire ses troupes humaines et civiles des lieux de combats, ses populations sont de moins en moins conscientes d’être même en guerre. Les médias demeurent le dernier témoin irréel des boucheries. Alors que les insurgé-e-s de l’État islamique se trouvent devant un ennemi impérial inatteignable et insaisissable, leur seule possibilité semble être d’atteindre celui-ci autrement : au « cœur » de l’empire. Le combat s’effectue sur deux fronts, l’un local, l’autre international. Durant la guerre du Viet Nam, un groupe communiste avait adopté le slogan « Bring the war home ». Le motif de cette proposition était de rendre réelle la guerre « à la maison » pour que les populations ne puissent pas l’ignorer et la reléguer à un fait divers : que cela ait un impact négatif direct sur ceux et celles qui laissent leur dirigeant-e-s jouer aux cowboys internationaux. N’est-ce pas étrange de voir dans les attaques en France, au Royaume-Uni ou dans les attaques contre les militaires canadiens un écho à ce slogan? L’État canadien est en guerre. S’il bombarde ses ennemi-e-s en refusant d’exposer ses troupes, s’il refuse de laisser partir des individus souhaitant combattre contre lui, qu’on ne s’étonne pas que des militaires « pacifiques » soient tué-e-s. Puisqu’il n’existe presque plus de zones de guerre réelles, seul-e-s subsistent des militaires « pacifié-e-s » et des citoyen-ne-s « pacifiques ». La disparition du champ de bataille engendre plutôt sa dissémination à travers le monde. Ce ne sont pas les « soldats d’Allah » qui sont à l’assaut de « l’Occident » (sic) (9), mais bien les tenants du néo-impérialisme qui ont fait du monde leur terrain de guerre asymétrique.
Ainsi, il n’est pas étonnant non plus que la posture sécuritaire ait le pavé haut des discours prônant sans gêne une plus grande militarisation de la sécurité, plus de surveillance, davantage de contrôle des personnes désignées « musulmanes ». En effet, une guerre impériale dans le cadre de la « mondialisation » asymétrique crée un phénomène intéressant de transposition de la logique guerrière à l’intérieur des États-nations impérialistes. À la résistance en leur sein se couple un régime de guerre contre les propres sujets de l’État. Le rapport colonial d’occupation/contrôle/répression se reproduit à l’intérieur : les récents cas contre les individus canadiens soupçonnés d’être allés ou de vouloir aller se joindre à la lutte de l’État islamique s’ajoutent aux politiques marginalisant, judiciarisant et expulsant divers groupes sociaux et individus. À cet égard, on peut alors penser la souveraineté à partir de l’idée d’État d’exception. Ce serait du pouvoir d’exclusion – créant un espace hors-champ – que proviendrait le pouvoir étatique. Le pouvoir souverain est celui qui délimite en son sein les sujets inclus-es et exclu-es. Dans le cas de figure de « l’ennemi intérieur », le processus est celui de l’exclusion du corps social d’un groupe ou d’une minorité. L’exemption n’est pas une exclusion à l’extérieur de la communauté, mais à l’intérieur de celle-ci dans un espace « mis à nu » exposé au pouvoir total étatique. Les individus exemptés sortent du champ politique pour être soumis à la violence militaire (10).
Changement dans la logique guerrière
S’il faut insister sur le fait que la « guerre au terrorisme » est bien une guerre afin de faire ressortir ses implications dévastatrices et meurtrières pour les populations subissant les invasions « civilisatrices », elle n’a opérationnellement rien d’une guerre telle qu’on l’entendait au siècle dernier. Il ne s’agit pas d’un combat entre deux ou plusieurs États luttant pour leurs intérêts économico-politiques, mais d’une coalition d’États visant à contrer une insurrection sociale dont les finalités politiques et sociales s’opposent aux leurs idéologiquement. Cependant, nous avons aussi quitté les paramètres des contre-insurrections chères aux États-Unis en Amérique du Sud au cours du XXe siècle. Prenant sa place, le paradigme de l’anti-terrorisme emprunte dans le discours au vocable policier et médical et dans la pratique à la chasse au gros gibier : il s’agit de traquer, identifier et localiser sa cible et de la détruire. Affirmant que « ceci n’est pas un État » et « qu’en tant que groupe terroriste surpuissant, notre devoir est de l’éliminer », l’entité terrorisante est associée aux groupes criminels ou au cancer. L’armée passe d’un modus operandi « politico-militaire » à « policiaro-sécuritaire ». À plusieurs titre, il faut, dès lors, parler d’une police mondiale létale exerçant un contrôle social militarisé à l’aide d’exécutions préventives extraterritoriales (11).
Hier, la politique anti-insurrectionnelle se basait sur un travail socio-politique de terrain et sur une compréhension approfondie des facteurs en cause visant à les désamorcer à long terme. Aujourd’hui, l’anti-terrorisme vise l’éradication physique des acteurs. Or, ce mode d’action agit tel un pompier pyromane dans la plus totale incompréhension du contexte social d’émergence de la contestation. Au final, celui-ci ne peut que couper les têtes qui dépassent sans adresser réellement les problématiques sous-jacentes et revient à combattre les effets tout en causant un renforcement des causes. Le résultat, à court terme, ne peut être qu’une plus grande déstructuration de la région (12) et, à long terme, une escalade de la violence contre les exactions des pays dits « occidentaux » (13). L’État islamique n’est pas un phénomène à part, mais s’inscrit bien dans une histoire longue et géographiquement étendue et plurielle que l’on désigne souvent comme « l’islamisme », fortement tributaire du colonialisme. Si ce n’est pas dans les intérêts de notre gouvernement de s’en préoccuper, il est impératif d’y rechercher une explication complexe des événements actuels.
Au-delà de la morale
Constamment, le discours utilisé à des fins de mobilisation contre l’État islamique nous renvoie étrangement – à première vue – vers des notions morales comme le Bien et le Mal. Il importe de repenser ces termes aujourd’hui au regard de leur utilisation. À la surface, la situation se présente comme un conflit idéologique profond où chaque partie miroir de l’autre excommunie à tour de bras. Or, il faudrait plutôt y voir d’une négation politique d’un groupe désigné comme radicalement « autre ». Cette polarisation permettrait de se définir négativement par rapport à l’autre, tout en cherchant dans le cas de l’islamisme à « retrouver » une culture pré-coloniale en expulsant « l’héritage occidental ».
Ainsi, la mobilisation s’effectue sur la base d’un jugement moral prétendument universel. Dans le discours dominant, l’ennemi prend une forme immatérielle : on entre en guerre contre le « terrorisme » tel un pugilat contre un concept dont les avatars surgissent par génération spontanée ou par une obscure contagion. On brandit le drapeau de la République, on lance des bombes pour faire jaillir la civilisation, on se bat pour la Démocratie, la Liberté et l’Égalité! Un tel discours ne présume en rien l’application de tels principes chez soi – bien au contraire – mais affirme dans le plus fervent orientalisme (14) l’inadéquation essentielle de la culture honnie avec ceux-ci. Renversons le tableau : concevoir le Bien du côté des droits universels de la personne ne va pas de soi. À bien des égards, nous sommes à même de pouvoir les critiquer comme des droits bourgeois contrecarrant l’agir collectif par une juridisation individualisante du politique. Aujourd’hui, il faut y voir avant tout un piège conformiste, alors que ceux-ci sont d’abord invoqués par la classe dominante et ses suppôts, ainsi qu’un ethnocentrisme profond faisant des paradigmes capitalistes le nec plus ultra universel.
Liberté d’expression
L’exemple le plus probant est peut-être ce droit revendiqué à tort et à travers, mais de plus en plus à droite, la liberté d’expression. Alors que ce sacro-saint droit a fait couler tant d’encre lors de l’attaque du 7 janvier à Paris, la dissension politique semble de moins en moins présente dans la même glu de l’unanimisme stupide. Le résultat donne plutôt l’impression de moutons médiatiques bêlant en cœur « je suis Charlie » ou « je suis Paris » au même titre que dans Brian des Monty Python où la foule répète en chœur « Nous sommes tous des individus! » (15)… Au final, c’est au cri de l’expression libre que l’on s’enfonce encore plus dans le même racisme généralisé contre le nouvel ennemi public. Encore une fois, sur la question de l’islam, Charlie Hebdo ne représente pas une voix minoritaire qui peine à se faire entendre sous la censure, mais l’expression même de la haine anti-islamiste au service des intérêts néo-impérialistes dominants.
À force de répéter qu’il s’agit d’un clash des civilisations, que le conflit est culturel et qu’effectivement beaucoup des combats se gagnent sur le front du spectacle, il n’y a rien d’étonnant au fait que les « journalistes » (pour ce qu’il reste de cette profession dans une société de conformisme de masse individualisé) soient aussi les cibles de guerre. En effet, la violence médiatisée à travers le spectaculaire unifie le corps social et fait ressentir l’attaque comme si elle était dirigée contre « nous », sa médiatisation crée un « nous » menacé (16). Mais l’opposition militaire se revendiquant de l’islam investit aussi le domaine du spectaculaire, modelant ses actions en fonction du regard des vidéos. Dans cette guerre, les caméras sont autant responsables des exécutions que les fusils.
Conclusion : Pour Demain
Aujourd’hui, la barbarie – au sens de sauvagerie, de saccage, de meurtre et de destruction – est du côté de l’auto-proclamée « civilisation ». Les diverses formes de Mal radical quelle porte en son sein font de l’ombre aux méfaits communs. Que le terme « barbarie » soit encore imputé aux attaques contre la « civilisation » relève – au-delà de l’idéologie impérialiste – de sa non-systématicité. Si la « civilisation » a déjà dépassé tous les sommets de la barbarie voire de la violence inhumaine, ce qui surprend ou même choque encore dans les récentes attaques, c’est encore leur caractère isolé et brouillon. Le nombre de morts est si petit qu’il peut encore nous émouvoir : 12 morts, 130 morts alors oui on peut penser à leur famille. Mais les milliers et milliers de cadavres produits par les armes de l’OTAN, il ne nous est plus même possible d’y penser. Notre sentiment n’arrive pas à rejoindre l’immensité de notre pouvoir de mort se réalisant à tous les jours. Quelle blague de mauvais goût que la fixation iconographique sur le sabre « islamiste », comme si, dans son archaïsme, il devenait plus violent que des missiles, des chambres à gaz ou des bombes atomiques.
Notre époque est celle d’une guerre asymétrique latente et généralisée. Il est vrai qu’un combat basé sur un motif essentiellement normatif est condamné à s’étendre dans l’espace et le temps. « Une guerre visant à créer et à maintenir un ordre social ne peut avoir de fin. Elle nécessite l’usage continu et ininterrompu de la puissance et de la violence. Il est donc impossible de remporter une telle guerre ou, plutôt, il faut la gagner tous les jours. (17) » La boucherie militaire se couple d’une violence insidieuse fonctionnant sur la normativité, la soumission et le consentement. La guerre n’intervient plus en dernier ressort, mais en permanence, fondant sur la violence constante l’ordre politique. Dans l’évacuation du politique, le mode d’agir des classes gouvernantes est toujours guerrier : il s’agit de maintenir un ordre sans paix. La logique guerrière devenant le sous-bassement de toutes les dynamiques et conflits de pouvoir, elle s’inscrit au-delà de la guerre elle-même (18).
Alors que le débat politique se déplace vers un débat identitaire, la gauche est dans le brouillard. Il faut impérativement que les forces révolutionnaires saisissent à bras le corps la situation de guerre et refusent de faire le jeu de leur propre État. Il faut opposer ici notre anti-impérialisme contre notre gouvernement et être solidaires des populations marginalisées afin de laisser se développer dans les milieux musulmans un discours endogène anti-oppression. L’inverse est contre-productif, c’est faire le jeu de l’impérialisme américain et de ses alliés contre lequel l’islamisme constitue la seule résistance perçue comme probante. Autrement, l’ère des pogroms est à nos portes…
(1) Notamment le récent numéro hors-série du Courrier International, « Daech : la menace internationale », octobre 2015.
(3) Par exemple le journal Monde Diplomatique parle de « l’Organisation de l’État islamique » à partir de son édition de février 2015. Or, si ce n’était de sa position particulière sur l’échiquier politique mondial, le renégat pourrait être comparé à bien de ses homologues : en termes d’État faible dirigé par une clique dépourvue de bureaucratie, les exemples ne manquent pas. On ne saurait comprendre, par exemple, en quoi ces critiques ne sont pas autant applicables à l’État libyen, le Zimbabwe ou le Liberia.
(4) Les Comaroffs avaient justement tenté de décrire à partir de l’Afrique du Sud les prémices de cet État à venir. Pour ces anthropologues, ce futur se constituait de la conjonction du fétichisme de la loi, du constitutionalisme et d’un libéralisme exacerbé observé de l’extérieur comme désordre. John L. Comaroff et Jean Comaroff. Law and Disorder in the the Postcolony: An Introduction. 2006.
(5) En particulier, l’anthropologie politique nous permet de penser une nécessaire complexification du cadre théorique de la mondialisation. S’il y a effectivement compression des repères d’espace et de temps sous les auspices d’une accélération du vécu humain et d’un changement d’échelle sociopolitique, la mondialisation est vécue localement. Abélès, Marc, 2008, « Politique et Globalisation. Perspectives anthropologiques », l’Homme, (185-186) : 133-144. Pour sa part, Zygmunt Bauman tente de décrire ce double mouvement par le terme « glocalisation » dans Le Coût humain de la mondialisation, 2011, pp. 107-108.
(6) Nous pourrions définir en quelques mots le néo-impérialisme tel un mode de contrôle impérial indirect à la suite des décolonisations politiques à partir des années 1950. Pour beaucoup d’auteur-e-s, les incessantes guerres menées par les États-Unis ainsi que la pénétration incessante du capitalisme autant du point de vue économique que culturel s’inscrivent dans cette logique. Alors qu’aujourd’hui Hardt et Negri parlent de la constitution d’un Empire recouvrant le monde, il me semble avant tout nécessaire d’insister sur la dimension asymétrique, c’est-à-dire impériale, de cette dislocation. Pour approfondir cette idée voir Bauman, Zygmunt, « La société assiégée », 2005, Rodez, France, Le Rouergue / Chambon. pp. 16-20.
(7) Bozarslan, Hamit, « Une Histoire de la violence au Moyen-Orient », pp. 203 et 216. De même que Negri, Antonio et Michael Hardt, « Multitude: Guerre et démocratie à l’âge de l’Empire », Les Éditions du Boréal, Québec, 2004, p. 37.
(8) Hardt et Negri, op. cit., p. 17.
(9) Benhabib, Djemilla, « Les soldats d’Allah à l’assaut de l’Occident », 2011.
(10) Bauman, Zygmunt, 2005. op. cit., pp. 312-314.
(11) Hardt et Negri, « Multitude : Guerre et démocratie à l’âge de l’Empire », Les Éditions du Boréal, Québec, 2004, p. 49.
(12) Voir les exemples de la Somalie, de l’Afghanistan, de l’Irak ou de la Libye…
Qui dit crise politique dit crise morale : les valeurs de l’Union européenne
Qu’est-ce que l’Union européenne? À en croire le récit fondateur que promulguent aussi bien son site officiel que les manuels d’histoire et de géographie des lycées français (1), il s’agirait d’un espace économique, politique et culturel commun dont la construction se serait effectuée sur la base de valeurs que ses pays membres se seraient engagés à promouvoir et à partager, soit l’idéal d’une Europe « pacifique, unie et prospère (2) ».
Or, il semblerait que l’augmentation constante du nombre de migrants sur le territoire européen constatée depuis 2010 a contribué à ébranler les fondements de cette utopie politique, au point où le chef de la diplomatie française Laurent Fabius a récemment estimé que cette situation de crise mettrait en cause « le fonctionnement et la raison d’être de l’Europe (3) ». Un tel raisonnement serait-il exagéré?
En tout cas, le moins que l’on puisse dire, c’est que si l’Allemagne, la France, la Pologne et la Hongrie luttent ensemble pour assurer le maintien de la paix et d’une relative prospérité économique en Europe, les méthodes par lesquelles ces différents pays s’acharnent à défendre leurs valeurs prétendument communes divergent considérablement en ce qui concerne les politiques à adopter face à l’immigration.
La crise des migrants en Europe: quelques points de repère
On entend beaucoup parler dans les médias de cette « crise des migrants » qui touche les États de l’Union européenne depuis le début des années 2010. La plupart des articles portant sur le sujet laissent souvent entendre qu’il s’agirait d’un phénomène assez nouveau qu’il convient de mettre directement en relation avec la guerre civile en Syrie. Sans être fausse, une telle manière de présenter la situation provoque toutefois l’impression qu’il s’agirait surtout pour l’Union européenne de faire face à l’afflux de réfugiés syriens depuis que l’intervention de l’organisation État islamiste a provoqué une intensification du conflit, donnant lieu à une véritable crise migratoire à partir du début de l’année 2015.
Les statistiques de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) révèlent toutefois que non seulement le pourcentage de migrants d’origine syrienne n’a pas augmenté depuis 2014, mais également qu’il ne totalise que 14 % des demandes d’asile qui sont parvenues jusqu’à la Commission européenne depuis le début de l’année –à tel point qu’il convient d’affirmer que les migrants ont aujourd’hui des origines plus hétérogènes qu’au cours des années précédentes (4). Cette conclusion peut surprendre, dans la mesure où les médias tendent à mettre l’accent sur la situation des réfugiés de guerre plutôt que sur celle des migrants « ordinaires », dont les différentes origines peuvent être pour le moins inattendues. Par exemple, peu de gens ont à l’esprit que cette année, il y a eu autant de demandes d’asile venant de la Syrie que de la Serbie et du Kosovo (14 %), alors que les ressortissants de ces deux régions ne comptaient que pour 4 % des demandeurs en 2014. Les migrants africains sont, pour leur part, également représentés dans les demandes d’asile. Cependant, la diversité de leurs origines ne permet pas d’en faire un groupe ethnique comparable à celui des Syriens et des Serbes dans les statistiques de l’OCDE; songeons par exemple aux migrants de l’Érythrée, qui ne comptent que pour 4 % des demandeurs d’asile, tandis que les Somaliens ne forment que 2 % des demandes, à l’instar des Nigériens.
Enfin, il peut être utile de rappeler que l’augmentation du nombre de migrants dans l’Union européenne n’est pas un fait récent. Depuis 2010, toujours selon les statistiques de l’OCDE, nous pouvons constater qu’il s’agit d’un phénomène graduel : les autorités ont enregistré 259 000 demandes d’asile en 2010 ; 309 000 en 2011 ; 335 000 en 2012 ; 431 000 en 2013 et 625 000 en 2014. Il est vrai, cependant, que selon Le Point, cet organisme prévoit un million de nouvelles demandes d’ici 2015 (5). Mais, si tel est le cas, il semblerait que l’on ait surestimé le nombre de migrants que compte accueillir l’Allemagne, si l’on se fie au chiffre exubérant que l’Office fédéral pour les migrations et les réfugiés allemand a annoncé au mois d’août –ce dernier prévoyant enregistrer 800 000 migrants d’ici la fin de l’année, soit l’équivalent de 1 % de sa population (6).
Est-il bien réaliste d’estimer qu’un seul pays parviendrait à accueillir 80 % des migrants de l’année 2015, même si celui-ci est réputé pour être le plus prospère de l’Union européenne?
Nationalisme et solidarité: une division Est-Ouest?
C’est vraisemblablement pour éviter une telle situation que la Commission européenne s’est proposé, grâce à un système de quotas, de répartir plus équitablement l’afflux d’immigrants à travers les 28 États de l’Union européenne. Ce système, que l’on qualifie généralement de « mécanisme des 120 000 » car il prévoit la relocalisation, sur une base obligatoire (7) à travers l’UE, de 120 000 demandeurs d’asile arrivés en Grèce, en Italie et en Hongrie, résulte d’un projet controversé qui a été formulé le 9 septembre dernier.
En dépit des discussions interminables dont elle fait l’objet, il convient de rappeler que cette initiative demeure très modeste, dans la mesure où le chiffre avancé par la Commission européenne (120 000 migrants) ne correspond pas même à un cinquième du nombre total de réfugiés qui ont pris la direction de l’Europe durant les neuf derniers mois. Malgré tout, le consensus est loin d’être établi, et ce projet continue à se heurter au refus d’États tels que la Slovaquie et la République tchèque, tandis que le chef polonais de l’opposition conservatrice du parti Droit et justice (PiS), Jaroslaw Kaczynski, rejette la responsabilité de la crise migratoire en Europe sur les efforts de solidarité prônés par la politique allemande (8).
La réaction de la Hongrie est, quant à elle, plus radicale : après avoir vu arriver sur son territoire 140 000 migrants depuis le début de l’année, cet État s’est directement opposé à la politique d’accueil de la Commission européenne en érigeant une clôture de 4 mètres de haut sur ses 179 km de frontière avec la Serbie (9), en dépit de l’indignation que cette attitude a suscitée chez certains représentants des pays de l’Ouest.
Malgré tout, il serait trop simple de présenter cette situation comme un clivage opposant le repli nationaliste des pays de l’Est à la solidarité qui semble davantage être le fait des pays de l’Ouest de l’Europe, avec l’appui de l’Amérique du Nord. Une telle analyse des faits contribue en effet à estomper l’hétérogénéité des prises de position que l’on observe au sein d’un même pays, leur affrontement continuel donnant lieu à des réactions d’opposition assez fortes dans un camp comme dans l’autre.
Ce phénomène se constate ici même, au Québec : tandis que l’Université McGill a annoncé qu’elle triplera le nombre d’étudiants réfugiés qu’elle accueillera à compter de l’automne prochain (10) –un geste qui n’est pas sans faire écho aux positions de Thomas Mulcair et de Justin Trudeau lorsqu’ils ont accusé Stephen Harper d’invoquer des motifs de sécurité nationale pour chercher à bloquer l’arrivée de réfugiés syriens sur le territoire canadien (11) –, la création d’une division québécoise de la PÉGIDA est révélatrice d’une certaine montée de discours xénophobes, dont la popularité croissante suscite des inquiétudes, comme en a entre autres témoigné Guillaume Lavoie, un conseiller de Projet Montréal, en mars dernier (12).
« Changer ou partir » : voilà le choix auquel l’ethos nationaliste confronte aujourd’hui encore les minorités culturelles, comme l’a récemment commenté Marie-Michèle Sioui, journaliste à La Presse, résumant la posture que la division québécoise de la PÉGIDA a adoptée à l’égard des communautés musulmanes (13). Serait-ce pour se donner le beau rôle que les représentants des pays occidentaux tendent à expliquer l’absence de consensus dont ces politiques font l’objet par un repli nationaliste de l’Europe de l’Est, dont l’identité chrétienne serait « menacée » par l’afflux de tous ces immigrants musulmans (14) ?
Sans doute devrait-on plutôt de relier ce phénomène à ce que Michel Foucher, diplomate et essayiste français, appelle « l’obsession des frontières » dans un ouvrage éponyme. Il y rappelle que « plus de 28 000 kilomètres de nouvelles frontières internationales ont été instituées depuis 1991 », tandis que « 24 000 autres ont fait l’objet d’accords de délimitation et de démarcation (15) ». Tout porte à croire que nous sommes encore loin de cette « fin de l’Histoire » qui devait constituer la phase ultime de la mondialisation et que, loin d’évoluer vers la création d’un gouvernement mondial, comme le craignent certains groupes, il semblerait que nous assistions plutôt à la résurgence de l’État-nation à l’échelle internationale.
Une piste de réflexion pour l’avenir: la position de Zizek
Il conviendra, pour finir, de se reporter à un récent article intitulé « La non-existence de la Norvège » dans lequel le philosophe slovène Slavoj Zizek résume bien la situation selon une perspective d’autant plus intéressante qu’elle contraste fortement avec la manière dont cette « crise des migrants » tend à être traitée à la fois par les politiciens et par les médias (16).
Selon Zizek, les prises de position européennes sur la question des migrants sont essentiellement divisées en deux groupes : d’une part, celui des libéraux de gauche, dont la logique « pro-solidarité » semble appeler à une disparition des frontières, d’autre part, celui des « populistes anti-migrants », qui privilégient une politique isolationniste visant à préserver leur mode de vie. Comme nous l’avons vu, les médias semblent avoir fait de la chancelière allemande Angela Merkel et du premier ministre hongrois Viktor Orbán les chefs de file de ces deux mouvements, contribuant de ce fait à créer une division « Est-Ouest » dans l’opinion publique. Or, l’auteur ne manque pas de souligner l’hypocrisie de ces deux types de discours, dans la mesure où l’un comme l’autre s’appuient sur l’idée utopique selon laquelle les sociétés d’Afrique et du Moyen-Orient parviendront éventuellement à régler leurs problèmes par elles-mêmes. En vérité, cependant, les crises politiques, économiques et sociales qui divisent ces sociétés sont directement liées à l’ingérence militaire des pays occidentaux au sein d’États « déchus » tels que la Syrie, l’Iraq, la Somalie et la République démocratique du Congo. Il est difficile de nier qu’une telle politique a effectivement eu pour effet de saper l’autorité des gouvernements en question.
« Cette désintégration du pouvoir de l’État n’est pas un phénomène local. Elle s’explique par les politiques internationales et par le système économique mondial et même, dans certains cas –comme pour la Libye et l’Irak–, il s’agit d’une conséquence directe de l’intervention occidentale », écrit Zizek, rappelant également que la source du problème remonte beaucoup plus loin, soit à la dissolution des empires coloniaux. S’il est vrai que l’intervention militaire américaine en Iraq a créé les conditions nécessaires à la montée de l’organisation État islamique (ce qui en fait un problème « récent »), plusieurs pays du Moyen-Orient tentent encore de surmonter les problèmes dûs au traçage des frontières par la France et l’Angleterre au terme de la Première Guerre mondiale.
Dans un tel contexte, ne conviendrait-il pas plutôt de remonter à la source du problème en interrogeant les politiques impérialistes des pays occidentaux, plutôt que de concentrer l’attention du public sur le nombre de migrants que tels ou tels États se disent prêts à accueillir pour manifester leur « solidarité » à l’égard des réfugiés provenant de ces pays « défaillants »? Peut-on véritablement espérer, comme le suppose implicitement la position des libéraux de gauche, que le déplacement massif de ces populations contribuera à stabiliser la situation de crise qui perdure non seulement en Syrie mais également au sein d’une multitude d’États, dont les conflits revêtent visiblement une importance inférieure à celle de la menace posée par la montée du groupe État islamique aux yeux de l’Occident? À bien y réfléchir, cette position ne semble pas plus soutenable que celle des « populistes » de l’Est qui adoptent une politique hostile à l’immigration.
C’est pourquoi, sans aller jusqu’à supposer que les déplacements de population sont problématiques en soi (ce qui reviendrait à adopter à cet égard le slogan nationaliste : « À chaque peuple son pays »), il est urgent d’aborder le problème des migrations politiques et économiques autrement qu’en vue de trouver un compromis visant à minimiser l’impact négatif qui pourrait être causé par l’intégration de ces réfugiés au sein de sociétés prospères. Il est également de plus en plus crucial d’aborder cette crise selon une perspective visant à découvrir des solutions à long terme. Comment pouvons-nous contribuer à faire disparaître les conditions qui poussent ces populations vers l’exil? Risque-t-on d’exacerber ces crises en cherchant à les résoudre, comme en témoigne l’exemple des interventions militaires occidentales au Moyen-Orient?
Ce sont des questions qu’il faut continuer à se poser bien que, selon toute probabilité, elles ne contribueront malheureusement ni à diminuer la peur de l’Autre dans un futur immédiat ni à mieux comprendre la résurgence du racisme au Québec, alors que le Canada –même selon les scénarios optimistes de Trudeau et de Mulcair– ne se propose d’accueillir qu’une quantité infime de migrants. Comme quoi, quoique l’on fasse, toute interrogation portant sur un objet extérieur finit toujours par nous confronter à la nécessité de réfléchir sur nous-mêmes et de continuer à questionner les dynamiques qui gouvernent nos propres sociétés.
L’opinion exprimée dans le cadre de cette publication, est celle de son auteur et ne reflète pas nécessairement l’opinion, ni n’engage la revue l’Esprit libre.
(13) Dans le numéro du 20 septembre 2015 du journal La Presse, Marie Michèle Sioui explique que la division québécoise de PÉGIDA (l’acronyme allemand de « Patriotes européens contre l’islamisation de l’Occident ») a été créée par Jean-François Asgard, un Québécois qui estime que les musulmans qui habitent la province doivent « changer ou partir » (http://www.lapresse.ca/actualites/elections-federales/201509/20/01-4902188-une-candidate-du-bloc-appuie-pegida-quebec-par-erreur.php, accédé le 21/09/2015). Cette expression constitue le point de départ de l’appel à communications du 8e colloque estudiantin organisé par le Département de langue et de littérature françaises de l’Université McGill intitulé : « Changer ou partir : poétique de l’exil » (28 et 29 janvier 2016).
(15) Grenoble, École de Management, CLES : comprendre Les Enjeux Stratégiques, 26 février 2015, « Vers un grand retour des frontières ? », http://notes-geopolitiques.com/vers-un-grand-retour-des-frontieres/ (accédé le 11 octobre 2015). Voir également L’obsession des frontières par Michel Foucher, Perrin, coll. Tempus, 219 p.
Le 17 septembre dernier, le général Gilbert Diendéré, à la tête du Régiment de sécurité présidentielle (RSP), a instauré un gouvernement provisoire par un coup d’État, le « Conseil national pour la démocratie ». Face à des pressions de la rue, de la communauté internationale et de l’Armée nationale qui s’est déployée autour de la capitale, les putschistes ont finalement déposé les armes et cédé le pouvoir au Conseil national de transition (CNT). Nous avons rencontré le politologue Issiaka Mandé pour faire le point sur ces événements.
Un rapide retour en arrière s’impose pour bien comprendre les récents événements. Les 30 et 31 octobre 2014, des manifestations d’envergure ont eu lieu pour réclamer le départ du président de l’époque, Blaise Compaoré. Celui-ci souhaitait modifier la constitution afin d’être en mesure de se présenter une nouvelle fois aux élections présidentielles. Il avait obtenu le pouvoir en 1987 grâce à un coup d’État ayant mené à l’assassinat du président socialiste de l’époque, Thomas Sankara.
Malgré plusieurs pertes de vies humaines et des destructions matérielles considérables, le dénouement des événements d’octobre 2014 avait surpris les analystes en raison d’un retour au calme relativement rapide et d’un exil sans grande effusion de sang de l’ancien chef d’État, Blaise Compaoré. Les forces en présence avaient alors mis sur pied le Conseil national de transition (CNT), formé de représentant-e-s de différentes sphères de la société civile et des partis politiques. Le parti de Compaoré, le Congrès pour la Démocratie et le Progrès (CDP) avait alors été de facto exclu de ce gouvernement provisoire. Michel Kafando fut désigné comme Président intérimaire jusqu’à l’organisation d’élections initialement prévues en octobre 2015, mais qui sont maintenant reportées, compte-tenu de la situation.
De « séquestration » à coup d’État
Le 17 septembre 2015, le RSP séquestre le Président de la transition, le Premier ministre et deux ministres au palais présidentiel de Kosyam. Le RSP exige que son régiment ne soit plus menacé de dissolution.
Ce qui semblait au début n’être qu’une prise d’otages dans le but d’obtenir des gains rapides s’est plutôt avéré être un coup d’État « en règles ». Le matin du 18 septembre, on annonçait la dissolution du CNT et la formation d’un nouveau gouvernement ayant à sa tête le Général Diendéré. Selon le politologue Issiaka Mandé, il est difficile de savoir s’il s’agissait d’un coup d’État réellement planifié : « Est-ce que c’est un coup préparé ou c’est un coup qui a « tourné », été récupéré? Initialement, une des hypothèses, c’est que c’est une simple séquestration en réaction au rapport du Conseil Consultatif sur les réformes politiques qui avaient proposé la dissolution du RSP. » Selon le Groupe de recherche et d’initiative pour la libération de l’Afrique (GRILA), qui a réagi par voie de communiqué, il est étrange que les événements se soient déroulés le 17 septembre et ce « à quelques heures de l’audience du juge d’instruction dans l’affaire Sankara. Il avait convoqué le 17 septembre les avocats de la CIJS Campagne Internationale Justice pour Sankara pour leur révéler le résultat de l’expertise balistique et d’ADN. Il est très probable que ceci contribuerait à incriminer le Général Diendéré. Il est notoirement reconnu comme un des membres du peloton d’assassins qui a mis un terme sanglant à l’épisode révolutionnaire du Burkina en 1987. » De pus, le GRILA accuse les membres du RSP de « disposer de confortables rentes dans le secteur minier, le transport et l’immobilier. Ils se sont auparavant enrichis dans les guerres du Sierra Leone et du Libéria, par le contournement des diamants de l’UNITA en Angola, la déstabilisation de la Côte d’Ivoire ou des médiations ambiguës lors des prises d’otages et l’instrumentalisation terroriste dans le Sahel.»
Des milliers de Burkinabés se sont presque instantanément mobilisé-e-s malgré la répression. Partout au pays, des citoyen-e-s ont érigé des barricades et ont bloqué les grandes routes. Une délégation de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), avec à sa tête Macky Sall, président du Sénégal depuis 2012, mais impliqué en politique avec l’ex-président Abdoulaye Wade depuis la fin des années 1980, ont entamé des pourparlers avec les putschistes. Un accord a été proposé afin d’assurer le retour du gouvernement de transition. Cet accord garantit l’amnistie des putschistes, le report des questions reliées au remaniement de l’armée (dissolution du RSP) et la possibilité pour les candidat-e-s du CDP de Compaoré de se présenter de nouveau aux prochaines élections. L’accord du CEDEAO est fortement décrié par la rue, qui considère les propositions comme étant injustifiées.
Durant la nuit du 20 au 21 septembre, plusieurs corps de l’armée nationale sont entrés dans Ouagadougou pour exiger la reddition du RSP. Le mercredi 23 septembre, le Président Michel Kafando a finalement repris du service et les forces du RSP ont déposé les armes.
Entrevue avec Issiaka Mandé, politologue
Q. Blaise Compaoré, est-ce l’homme derrière le coup d’État?
R. « Le problème c’est que le RSP est toujours redevable à Blaise Compaoré. Est-ce qu’il y a un lien direct avec ce qui se passe? Il y a des informations qui circulent et qui semblent dire que Blaise Compaoré aurait eu une rencontre secrète avec Diendéré à Abidjan, deux semaines avant le coup d’État. Est-ce qu’il aurait effectivement planifié ce coup? On attend de voir, mais pour l’instant, la direction opérationnelle revient quand même à Diendéré. »
Q. Est-ce que la proposition de sortie de crise de la CEDEAO vous semble appropriée? Que pensez-vous de la proposition d’amnistie pour les putschistes et de celle de la réintégration des candidats du CDP, ancien parti de Blaise Compaoré?
R. « Concernant l’amnistie, c’est une demande qui ne peut pas être prise en compte, qui est vouée à l’échec compte-tenu du contexte politique. Sur la prise en compte ou la non-prise en compte des candidats du CDP dans le processus électoral, on peut avoir une lecture de démocrate qui serait de dire « oui, il faut laisser tout le monde compétitionner et que oui, c’est le peuple qui décide en dernier ressort. Mais il faut aussi tenir compte du contexte et là, si on ne se fie pas uniquement à des considérations purement juridiques, mais si on tient compte d’une analyse politique, la raison d’être de la transition est avant tout pour démanteler l’État Blaise Compaoré. De deux, il y a aussi le sentiment de la population qui est que, des gens qui ont voulu cautionner une forfaiture, c’est-à-dire, modifier un élément fondamental de la constitution, ne sont pas crédibles pour défendre cette même constitution. Donc, la dimension, elle, est multiple. Le contexte du coup d’État remet en jeu aussi la chose. Puisque tout le Parti, et tout l’entourage qui était avec Blaise Compaoré ont cautionné le coup d’État à travers leurs déclarations une nouvelle fois. »
Q. Que pensent les juristes de cette exclusion?
R. «Les juristes et les constitutionnalistes aussi ont une opinion similaire. En fait, puisqu’ils (les députés du CDP) ont été démis, et qu’on ne leur a pas permis de se présenter aux élections présidentielles, ils veulent maintenant passer par un coup d’État pour s’imposer ? Si on leur laissait le droit de se présenter et que ces individus ne gagnaient pas les élections, que feraient-ils? Ils vont massacrer toute la population pour pouvoir s’imposer? Il ne faut pas oublier que dans ce contexte, c’est le Conseil constitutionnel qui les a disqualifiés, alors comment le Conseil national de transition pourrait revenir sur cette décision ? Il y a un réel problème avec l’accord proposé par la CEDEAO. Il y a plusieurs autres problèmes juridiques en fait. Par exemple, on demande l’amnistie, mais celle-ci est supposée être uniquement accordée par le Président. »
Q. Pourquoi la CEDEAO a-t-elle proposé un accord qui semble aussi « favorable » pour les putschistes?
R. « Selon Macky Sall, qui est l’architecte de cet accord, c’était pour éviter un bain de sang, pour des raisons humanitaires et puis aussi, pour favoriser la cohésion de la société burkinabè. Dans les faits, c’est plutôt l’effet contraire que cela a produit. Cet accord est à l’encontre de tous les principes édictés par l’Union africaine, tous les principes même de la CEDEAO. L’autre interprétation, d’un certain nombre d’analystes, voire de la population burkinabè, c’est que les chefs d’État de la CEDEAO ont peur de la rue, parce que là, c’est la rue qui dit « non ». C’est quand même surprenant de la part d’un démocrate comme Macky Sall. Cet accord bancal, c’est un accord qui remet en cause l’architecture du Comité national de transition, qui remet en cause tout le travail qui a été élaboré et avec des éléments qui ne tiennent pas au niveau juridique. Même la dernière position de la CEDEAO, sortie de la réunion d’Abuja, c’est un recul. Le problème d’amnistie a été remis en cause, le problème de l’inclusion de ces gens, c’est à rediscuter. Ce qu’il faut aussi dire avec la position de la CEDEAO, c’est que ce n’est pas la première fois. La CEDEAO n’a jamais compris la situation du Burkina. À croire qu’il n’y a pas d’analystes au niveau des organisations internationales, parce que déjà, en 2014, quand il y a eu l’insurrection populaire et que le Burkina a demandé l’intervention de la CEDEAO, c’était également des décisions totalement « à côté de la plaque ».»
Q. Est-ce que sans la mobilisation massive des citoyens, le coup d’État aurait pu être un succès?
R. « Le principe même d’un coup d’État en Afrique est quelque chose qui est remis en cause globalement. Les coups d’États ne sont plus réellement « acceptés » par les instances africaines. De deux, la population elle-même, n’est pas prête à accepter les coups d’États. Le besoin de démocratie est quelque chose d’important et surtout quand on sort d’un régime oppressif, tel que cela a été le cas du Burkina avec Blaise Compaoré. D’autant plus que, c’est un coup d’État conduit par une garde prétorienne, il ne faut pas l’oublier. »
Q. L’Armée nationale n’est intervenue que plusieurs jours plus tard, pourquoi?
R. « Ce « discrédit » de ne pas intervenir vient aussi des populations. Est-ce qu’on a affaire à une armée nationale ou à une « armée de majorettes » ? Dans ce cas, il faudrait changer les tenues de cette armée… C’est un peu ça la question qui est posée. Si c’est une armée d’apparat, bien il faut aussi clairement le dire. L’autre chose, c’est qu’il ne faut pas oublier que l’armée est un corps social comme tout autre, qui est traversé par les tensions qui existent à travers la société burkinabè. Les analystes sur le Burkina le disent très clairement aussi. À l’intérieur de l’armée, il y a des jeunes officiers qui veulent aussi le changement. Même si Diendéré se fait un malin plaisir de dire que les Chefs de corps sont tous des amis, qu’ils sont tous des promotionnaires, certes, mais les jeunes officiers et sous-officiers et les hommes de rang, ils ont d’autres aspirations. Ce sont aussi leurs amis qui sont dans les rues. Quand je discute avec mes amis qui sont dans l’armée et que je leur pose la question à savoir s’ils auraient tiré sur la foule lors du soulèvement d’octobre 2014, Ils me répondent que de tirer sur la foule, c’est comme de tirer sur des copains avec qui on sort boire de la bière le soir. Ils savent qu’ils sont sur les barricades. Il y a aussi cet élément qu’il faut prendre en compte. Au Burkina Faso, nous avons affaire à une population jeune moins âgée que le temps de Blaise Compaoré au pouvoir. C’est une population très jeune, et une population avec un avenir plus ou moins sombre, donc on est dans un contexte où ils veulent du changement. »
En août dernier, le meurtre en direct de deux journalistes a ravivé le débat sur le droit au port d’armes aux États-Unis. Un peu avant, l’État du Texas autorisait les citoyens à détenir une arme sur l’ensemble des universités présentes sur son territoire. Après l’État de l’Idaho en 2014, le « Campus Carry Bill » (1) , nommé ainsi par les tenant(e)s de ce projet de loi, emboîte le pas à sept autres États américains. Depuis le début des années 2000, les tueries de masse continuent pourtant d’augmenter en même temps que se durcissent les positions de part et d’autre de l’échiquier (2). Le débat sur le droit au port d’armes semble donc loin d’être terminé.
Si, pour certain(e)s, le thème de la violence liée aux armes remonte aux origines lointaines de la nation américaine, c’est sans conteste dans la deuxième moitié du 20e siècle que le débat commence à se crisper. On assiste à une recrudescence des meurtres par arme à feu depuis la fin des années 1960, tandis que parallèlement, on enregistre une augmentation des armes présentes en sol américain. Une étude récente fait état de 300 000 000 armes actuellement en circulation sur l’ensemble du territoire (3), ce qui donne de l’eau au moulin à ceux et celles qui tiennent la culture des armes pour responsable des meurtres qui sévissent aux quatre coins du pays. Pour ceux et celles qui défendent âprement l’accès aux armes, c’est la possibilité de diminuer le potentiel dévastateur d’une tuerie qui leur sert d’argument phare. C’est par les armes que l’on neutralise le plus efficacement la menace en prévenant rapidement une effusion de sang. C’est ce que résume cette déclaration de l’acteur James Earl Jones, connu pour avoir prêté sa voix au personnage de Darth Vader dans la célèbre trilogie de Star Wars : « Le monde est rempli de violence. Puisque les criminels sont armés, ceux qui respectent la loi devraient l’être aussi. Autrement les criminels vont gagner et les gens décents vont perdre ». L’argument de la défense préventive servirait ainsi les intérêts du plus grand nombre en empêchant que la tuerie ne se transforme en boucherie.
Certes, l’autorisation du droit au port d’armes sur les campus de huit États américains s’inscrit dans un contexte où il est de plus en plus facile de se procurer une arme. Très souvent vendues à des citoyens dont on ne vérifie pas toujours les antécédents criminels (4), 40% des armes en circulation sur le sol américain proviennent de transactions entre particuliers ou sont vendues lors d’événements sportifs (5). C’est donc dire qu’il est parfois difficile de déterminer qui est légitimement en droit de posséder une arme et quelles sont les véritables intentions des acquéreur(e)s. Il n’empêche que pour beaucoup, le port d’armes est un trait de culture absolument essentiel au mode de vie des citoyen(e)s américain(e)s. Il est l’expression en acte d’une liberté faisant partie intégrante du patrimoine historique du pays (6). C’est ce que soulignait à qui voulait l’entendre le président du National Rifle Association (NRA), Charlton Eston, dans un discours devenu célèbre : « La culture des armes est combattue sans arme, sans effusion de sang et sans tank, mais la liberté est perdue exactement de la même manière. Si nous perdons cette culture des armes, vous et votre pays serez moins libres » (7). Loin d’être isolée ou excessive, cette déclaration est représentative d’une certaine mentalité répandue chez des Américain(e)s provenant d’horizons sociaux et culturels divers. Par exemple, la culture des armes fait partie des us et coutumes de plusieurs familles américaines qui participent régulièrement à des concours de tir auxquels sont initiés les enfants dès leur plus jeune âge (8). Il est aussi d’usage dans certains États américains d’organiser des patrouilles composées de civils en armes veillant à la sécurité du voisinage. En 2013, le shérif du comté de Maricopa en Arizona autorisait « la protection des écoles de son comté par une milice armée de « citoyens » » (9).
Actuellement, la législation sur le droit au port d’armes est laissée à la discrétion de chaque État américain. Il existe différents types de lois qui recouvrent quatre grands cas de figures. Dans certains États comme la Floride et la Géorgie, il est autorisé d’être détenteur-trice d’une arme sous certaines conditions prévues par la loi. Par exemple, l’âge minimum d’acquisition est de 21 ans et il est obligatoire pour le nouveau détenteur de suivre un cours de maniement des armes. On dira de ces États qu’ils sont « Shall Issue », c’est-à-dire qu’ils exigent que ceux et celles souhaitant faire l’acquisition d’une arme répondent aux critères émis par la loi et se conforment à certaines obligations légales.
À l’autre extrême, il y a les États sans restriction qui autorisent le port d’une arme dissimulée sans devoir être détenteur(e) d’un permis. Seuls l’Alaska, l’Arizona et le Vermont font partie de cette catégorie peu restrictive. Il existe un niveau intermédiaire, le « May Issue », qui regroupe les États où les permis pour détenir une arme sont délivrés par les autorités locales et à leur totale discrétion. Les shérifs de différents comtés décident qui est en droit de détenir légalement une arme en délivrant des permis à certain(e)s requérant(e)s. À l’inverse du « Shall Issue », le « May Issue » est plus discrétionnaire et dépend de décisions parfois partisanes qui tranchent avec les conditions légales d’obtention observées ailleurs au pays. Enfin, une dernière catégorie se rapproche davantage de ce qui existe au Canada, où la loi restreint au maximum le port d’armes. Ce sont les États « No Issue » qui délivrent peu de permis et ne reconnaissent pas ceux détenus par des individus venant d’autres États. Les États de New York et de la Californie comptent parmi cette catégorie.
Si le droit au port d’armes dépend des lois propres à chaque État, il est en revanche clair que la culture des armes imprègne l’imaginaire étasunien. Malgré la fascination qu’exerce sur le peuple américain la culture des armes, il est difficile d’expliquer la ténacité avec laquelle elle se maintient dans le temps. Loin d’être une question facile à trancher, comme le laisse présager notre point de vue de ce côté-ci de la frontière, le débat sur le droit au port d’armes déborde largement de la question de leur utilisation en situation de défense ou de celle de leur usage à des fins récréatives (10). C’est l’histoire de la société qui est engagée dans ce débat houleux, d’où la difficulté pour les Américain(e)s de réussir à trancher cette question sensible.
Un droit au cœur de l’histoire
Si l’on remonte aux 17e et 18e siècles , le droit au port d’arme était réservé aux aristocrates britanniques qui tenaient en esclavage le tiers de la population américaine, Noirs et Blancs confondus. Tandis que ces derniers étaient obligés de travailler pour leur maître afin de rembourser la dette qu’ils ou elles avaient contractée en s’installant en Amérique, la population noire fut à l’origine amenée de force par les colons britanniques. Certain(e)s Blanc(he)s venu(e)s d’Europe étaient soumis(es) au système de péonage, consistant à travailler pour un propriétaire foncier qui imposait des intérêts s’ajoutant à la dette initiale. Cela obligeait ces colons à rester littéralement attaché(e)s à la propriété de leur maître des années durant (11). Alors que les Noir(e)s étaient soumis(es) à de l’esclavage pur et simple, les serviteurs blancs avaient l’occasion de recouvrer leur liberté en honorant leur dette. Cette dernière s’accompagnait d’intérêts mirobolants que les ressortissant(e)s avaient peine à rembourser et qui les tenaient dans une situation de quasi-servitude. Il s’agissait donc d’un esclavage à deux niveaux qu’a abondamment décrit l’historien Howard Zinn dans son ouvrage, Une histoire populaire des États-Unis. Cette donnée historique a influencé grandement l’évolution qu’a connue le pays par la suite (12).
La Révolution américaine de 1776 a été menée au nom de la liberté contre les mesures arbitraires qu’imposait l’Empire britannique aux populations des Treize colonies. Elle était aussi, on l’oublie trop souvent, une révolte plus large contre les élites locales qui brimaient la population que tenaient sous leur joug quelques familles aristocrates. Elle fut d’ailleurs précédée par d’autres révoltes dont on a aujourd’hui oublié la trace. On se rappellera de celle de Nathaniel Bacon, en 1676, durant laquelle des colons blancs reprochaient aux administrateurs de la colonie leurs impôts injustes et leur emprise sur les populations coloniales. À cette première révolte se sont jointes celles des esclaves noir(e)s et des colons blancs protestant contre les mesures fiscales et la mainmise de l’administration de l’État de Virginie sur le commerce des fourrures.
Face à une armée dûment entraînée, les populations locales ont fait du port d’arme une nécessité vitale que les pères de la Confédération américaine ont ensuite érigée en droit fondamental.. Tant les colons en servitude pour dette que les citoyen(ne)s libres opposés au pouvoir britannique furent ainsi directement concerné(e)s par cet amendement. Les nécessités du temps se sont combinées à l’urgence d’ériger des principes devant assurer la survie d’un peuple en quête d’indépendance. Cela présentait le risque de l’amalgame, c’est-à-dire de confondre la diversité du peuple au nom d’une unité fictive. C’est ainsi que, face à la menace que représentait l’atteinte aux libertés de tous et de toutes, le droit au port d’armes est devenu emblématique d’une certaine vision abstraite du peuple américain. De contextuel qu’il fut, ce droit est devenu consubstantiel à l’âme d’une nation. L’absence d’antériorité historique a donné à la Constitution américaine cette puissance fondatrice, alors que le peuple réclamait seulement le droit aux armes comme principe d’égalité devant la loi. Les tenant(e)s du droit au port armes font grand cas de ce précédent historique qui s’est maintenu là où d’autres pays ont préféré limiter ce droit.
Cette vision démocratique liée au droit du port d’armes a été aussi très présente dans l’histoire récente de l’Angleterre. Cette dernière a connu, en 1819, des révoltes populaires importantes, notamment celle de Peterloo, qui ont fait émerger la question du droit démocratique de posséder une arme. Mais à la différence des États-Unis, l’Angleterre a réussi à installer un consensus autour de la « Paix de la Reine », idée phare supposant un accord tacite entre le peuple et les autorités britanniques sans le recours direct aux armes. L’historien Peters Squires a montré comment s’est graduellement constitué ce consensus qui n’a jamais existé aux États-Unis, mais qui s’est cristallisé dans l’esprit et la conscience du peuple anglais: «Dans le cas britannique, en dépit des droits de la common law autorisant l’autodéfense, le port d’armes dans l’éventualité d’exercer ce droit est fondamentalement incompatible avec la nécessité de préserver le « bon ordre », ou la « Paix de la Reine ». Le désarmement de la population a facilité le renforcement d’une tradition dans laquelle les policiers sans armes ont servi à établir une philosophie du consentement» (13). Les États-Unis ont connu pour leur part une évolution bien différente.
Un territoire dispersé
En plus de s’être constituée en réaction à l’autorité royale et aristocratique, la nation américaine a évolué sur un territoire géographique extrêmement morcelé. Il est difficile de préserver le « bon ordre » sur un territoire dont les frontières sont mal définies et où il y a souvent absence de centralité du pouvoir. Alexis de Tocqueville parle, à propos des États-Unis, d’une société dans laquelle les liens entre sujets sont déliés et le rapport entre l’État et le reste de la société rendu problématique par l’absence de médiation. Tout au long du 19e siècle, la dispersion du territoire et l’absence d’autorité concentrée en un chef-lieu donnaient à cette nation émergente l’allure d’une société menacée de se disperser. Sur ce grand territoire aux frontières fuyantes, chaque région était responsable d’assurer sa sécurité au nom d’impératifs répondant à la précarité du temps et à la menace que faisait peser sur les populations locales la présence de brigands. Cela a eu pour conséquence une limitation du pouvoir central et un repli de l’autorité sur des territoires de plus en plus restreints.
C’est dans ce contexte que l’autorité s’est avant tout constituée sur une base individuelle avant de s’ériger sur un fond institutionnel. Ce rappel du passé par les tenants du libre accès aux armes présente l’image d’un peuple menacé de se disperser et dont la survie dépend à tout prix du droit de posséder une arme. Cette vision, quelque peu idyllique mais comportant un fond de vérité, est encore aujourd’hui largement répandue parmi certaines tranches du peuple américain. Elle est d’autre part largement véhiculée par les médias de masse, qui entretiennent dans le temps cette culture des armes. On n’a qu’à penser à l’importance de la culture western dans le cinéma des années 60 et 70, qui fait revivre cette période emblématique de l’histoire américaine à travers des personnages comme Clint Eastwood et John Wayne. Sans être totalement fausse, cette représentation s’est graduellement fixée à l’évolution rapide qu’a connue le pays jusqu’à devenir un point de référence absolu. L’Amérique a connu une centralisation croissante de l’autorité, que l’on peut faire remonter à l’affirmation de l’unité américaine au sortir de la guerre de Sécession. Cette centralité s’est accélérée à la fin de la Deuxième Guerre mondiale et au début de la guerre froide, pendant que le mythe fondateur de la nation est demeuré figé dans le temps.
Le droit au port d’armes est resté enfoui dans un imaginaire profond jusqu’à ce que les traumatismes du passé refassent surface au présent dans un pays ayant connu plusieurs changements importants. La fréquence des attentats de masse vient nourrir cet imaginaire, qui fait revivre dans l’actualité les menaces que faisait peser naguère sur le peuple cette peur de l’inconnu. C’est l’idée d’une société qui, face aux dangers d’un passé que certain(e)s peinent à oublier, cherche à garantir sa sécurité par un recours à la force. Le contexte historique évolue tandis que la culture demeure ancrée dans un imaginaire peu sensible au changement. C’est ce que l’on peut appeler une cristallisation symbolique de l’imaginaire collectif, qu’évoquent certains éléments prégnants de la culture américaine. La distinction entre aujourd’hui et hier tend à s’abolir par ce retour constant à l’imaginaire fondateur d’où est censé avoir jailli l’âme d’une nation. La complexité des rapports entre groupes ethniques et l’exclusion des Noir(e)s américain(e)s donnent pourtant à ce récit une teinte moins glorieuse.
La recherche de compromis temporaires s’inscrit dans cette quête sans dénouement qui caractérise l’âme d’un peuple à la fois trop proche et trop loin de ses origines. Trop proche, parce qu’il ramène sans cesse à la surface des éléments liés au passé; trop loin, parce qu’il oublie la nature contextuelle et donc provisoire de ces éléments.
Le droit au port d’arme dans les universités fait revivre ce passé auquel s’attache une mémoire tourmentée. La nécessité de se protéger par un recourt individuel à la force là où d’autres sociétés ne requièrent pas cet usage montre bien le rapport particulier des Américain(e)s à l’endroit des armes. C’est bien parce que l’histoire américaine s’est constituée en réaction à un pouvoir militaire qu’elle conçoit le droit aux armes comme l’affirmation paradoxale de la liberté promise à tous et à toutes. Cela n’explique guère la durée sur laquelle cette vision s’est maintenue en continuant de résister au changement. La société américaine a profondément évolué, mais le débat entourant l’usage des armes à feu continue de soulever les passions.
On a l’impression d’assister à un conflit dont la polarité des opinions fait revivre l’histoire cachée d’une nation profondément divisée. Cette désunion autour d’une question aussi délicate ne peut laisser personne indifférent.
Les défenseur(e)s du port d’armes dans les universités prennent pour prétexte la menace potentielle d’un tueur fou pour justifier ce droit. Cela ressemble à la représentation classique d’une frontière poreuse devant être défendue contre un ennemi venant d’ailleurs : tout le monde est une menace potentielle et l’individu est seul responsable de son sort face à un État trop lent à réagir. Ni l’État, ni la société ne peuvent enrayer cette menace qui surgit au moment où personne ne s’y attend. Cela se fait au prix de sacrifices immenses qui continuent de diviser profondément la société américaine. On assiste alors à une frénésie collective dans laquelle la menace contre la liberté devient la menace que fait peser sur les individus un danger de tous les instants. C’est d’ailleurs pour cette raison que les défenseur(e)s de la culture des armes sont souvent les premiers(ères) à entonner le chant de guerre lorsque se fait sentir le poids de la menace. La société américaine, plus que nulle autre, est une société où il incombe à chacun(e) de gérer le risque.
Dans une telle société, la libre circulation des armes produit une escalade de la peur où il revient à chacun(e) de veiller à sa propre protection. Cela rejoint le thème de la dislocation du lien social et du repli individuel qui est si caractéristique d’une certaine culture américaine. Le million et demi de personnes qui sont mortes par armes depuis 1965 (14) ne change rien à cette conviction profonde. La présence des armes sur les campus des universités semble même la renforcer. C’est à croire qu’aucun mal n’est assez grand pour permettre de trancher le débat.
[2] Une étude récente du FBI fait état de 6,4 tueries de masse par an entre les années 2000 et 2006 et de 16,4 tueries entre les années 2007 et 2013. Cette même étude révèle que les écoles et les campus universitaires sont les lieux étant les plus souvent pris pour cible par les tueurs(ueuses) de masses (http://fr.sputniknews.com/french.ruvr.ru/news/2014_09_25/USA-les-fusilla…)
[6] Voir Legault, L., Richard, Trends in American Gun Ownership, New York, library of congress, 2008. L’ouvrage retrace l’histoire culturelle des propriétaire d’armes à feu aux États-Unis.
[7] citation rapportée à partir de l’ouvrage Melzer, Scott, Gun Crusaders, New York, New York press university, 2009, p.44.
[8] C’est ce dont témoigne le documentaire intitulé, Armes à feu, un jeu d’enfants, disponible en ligne. On y présente des familles américaines où les armes sont un élément central à leur culture et à leur identité en tant que citoyen(nes )américain(e)s.
[11] S’apparentant à une forme d’esclavage, cette pratique fut abolie en 1865 grâce au treizième amendement de la constitution américaine, proposé à l’époque au congrès des États-Unis par le président Abraham Lincoln.
[12] Voir plus particulièrement le chapitre intitulé « La tyrannie, c’est la tyrannie ».
[13] Squires, Peter, Gun Culture or Gun Control? Firearms, violence and society, New York, Routledge, 2000, p.36-37.
[14] C’est ce que révèle l’ouvrage du criminologue Phillip Cook. Voir Cooke, Philip, Gun violence : the real costs, New York, Oxford université press, p.15.