Un an de crise politique; quelle issue pour le conflit burundais?

Un an de crise politique; quelle issue pour le conflit burundais?

Par Annie-Claude Veilleux

Alors que la procureure de la Cour pénale internationale vient tout juste d’annoncer l’ouverture d’un examen préliminaire sur les violences commises au Burundi, de nouveaux assassinats politiques se sont encore produits à Bujumbura fin avril. Il y a maintenant un an que le pays vit dans l’instabilité politique et dans la violence. Faisons le point sur cette année écoulée et sur les issues possibles et moins possibles du conflit burundais.

Le tout débute en mars 2014 lorsque l’Assemblée nationale burundaise s’est opposée (à une voix de différence) au projet de révision constitutionnelle de Pierre Nkurunziza. Cette révision lui aurait permis de briguer un troisième mandat consécutif de cinq ans, normalement interdit par la Constitution burundaise. Le vote a été suivi de plusieurs arrestations d’opposant-es politiques, dont notamment le président du Mouvement pour la solidarité et le développement (MSD) et ancien journaliste Alexis Sinduhije, tout juste rentré d’exil (1). Un an plus tard, faisant fi de la décision de l’Assemblée, Nkurunziza annonce qu’il se présentera tout de même aux élections prévues pour l’été 2015 ; ce qui est accepté par la Cour constitutionnelle burundaise. Dès lors, on assiste à plusieurs défections, ou pourrions-nous peut-être mieux parler de fuites, au sein du gouvernement, dont celle du vice-président de la cour constitutionnelle Sylvère Nimpagariste, qui a déclaré avoir été victime de pressions du pouvoir en place et de menaces de mort dues à son opposition à un troisième mandat Nkurunziza (2).  La contestation populaire s’est alors faite de plus en plus virulente à l’égard du président, provoquant de nombreuses et violentes manifestations à Bujumbura. En mai 2015, l’ancien compagnon d’armes du président et chef d’État major Godefroi Niyombare tente de renverser le gouvernement par un coup d’État finalement déjoué. La violence des manifestations populaires et de la répression policière n’en a été que décuplée, d’autant plus que Pierre Nkurunziza est ré-élu président à forte majorité en juillet 2015 par des élections décriées comme non crédibles par les observateurs internationaux qui dénoncèrent le favoritisme et le manque de transparence de la Commission Électorale Nationale Indépendante (CÉNI), chargée de les mettre en œuvre (3)(4).

Aujourd’hui, les combats sont quotidiens. Ceux-ci sont menés par l’opposition politique et civile, regroupées sous l’étendard du FOREBU (Forces républicaines du Burundi, menées par l’ex-putschiste Godefroi Nyombaré) et du CNARED (Conseil National pour le respect de l’Accord d’Arusha pour la Paix et la Réconciliation au Burundi et de l’État de droit) (5). Ces groupes s’opposent aux forces de l’ordre, qui sont elles soutenues par les Imbonerakures (l’aile jeunesse du parti au pouvoir) et une milice burundaise divisée. La majorité des combats se concentrent dans la capitale Bujumbura et ses alentours, bien que le conflit ait déjà généré des centaines de réfugié-es et de déplacé-es dans les pays voisins, notamment au Rwanda, en Tanzanie et en RDC (6). Le conflit s’enlise de plus en plus dans la guerre civile, et l’État de droit au Burundi perd des plumes : censure, liberté de presse quasi-inexistante, interdiction de manifester à Bujumbura, allégations de torture, d’arrestations et de détentions arbitraires par les forces de l’ordre et de violences à caractère ethnique (7). Pendant ce temps, les craintes de voir une ethnicisation (Rwandais-es et Burundais-es vécurent la même colonisation belge et la même division ethnique* entre Hutu-es et Tutsi-es) et une régionalisation du conflit se font de plus en plus grandes.

Ethnicisation du conflit : paranoïa ou cri d’alarme?

À la suite de la décolonisation belge au Burundi, le pays suivit un parcours quelque peu semblable à l’histoire du Rwanda : Multiples coups d’États, tensions et violences inter-ethniques, passage du pouvoir d’une majorité ethnique à une autre. En octobre 1993, suite à un coup d’État mené par l’armée burundaise, une guerre civile qui durera douze ans qui et se conclura par la signature des accords d’Arusha s’est déclarée entre Hutu-es et Tutsi-es. En 2005, Pierre Nkurunziza, le chef de l’une des factions armées à majorité hutue (le CNDD) est nommé président par l’Assemblée nationale burundaise, et le CNDD passe du statut de faction armée à celui de parti politique (et devient le CNDD-FDD) (8). Il est ré-élu en 2010, puis annonce en 2014 son intention de se re-présenter aux présidentielles de 2015; selon l’interprétation de la Constitution burundaise, basée sur les accords d’Arusha, cette démarche est controversée. D’un côté, la Constitution prévoit que le Président du Burundi soit élu au suffrage universel pour un mandat de cinq ans renouvelable une seule fois (art.7(3)), mais de l’autre, les articles 7 et 20 prévoient un statut d’exceptionnalité aux premières élections présidentielles. En effet, l’article 20(10) des accords d’Arusha prévoit que le premier Président soit nommé et non pas élu : « Le premier Président de la période post-transition est élu par l’Assemblée nationale et le Sénat réunis, à la majorité des deux tiers » (9). C’est sur cette base que Nkurunziza et la cour constitutionnelle proposent la légalité d’un troisième mandat pour celui-ci, puisqu’en soi, son premier mandat ne saurait être comptabilisé, car Nkurunziza n’avait alors pas été élu au suffrage universel.

C’est cette légitimité controversée autour du troisième mandat qui a mené à la situation actuelle. Depuis quelques mois, toutefois, de nombreuses organisations civiles burundaises et internationales commencèrent à s’inquiéter que le conflit ne se transforme en affrontements inter-ethniques entre hutu-es et tutsi-es (10). En effet, plusieurs indices portent à croire que des violences à caractère ethnique sont déjà à l’œuvre et pourraient s’intensifier dans les prochains mois. L’histoire récente et moins récente du Burundi, de Nkurunziza et de son parti, rendent les inquiétudes faciles et logiques. En novembre dernier, le discours du président du Sénat Révérien Kdikuryayo a fait le tour du monde alors qu’il appelait les partisan-es de Nkurunziza à se préparer à « pulvériser » les quartiers contestataires. En parlant de la police burundaise, il dit également que pour l’instant ils et elles  « se cachent pour se mettre à l’abri des grenades, mais vous allez voir la différence le jour où ils recevront le message pour passer à l’action », et qu’ils et elles recevraient des parcelles de terre s’ils et elles « travaillaient bien » (11). Mots qui pèsent lourds, considérant que la majorité des quartiers contestataires de Bujumbura sont majoritairement peuplés de Tutsi-es (il s’agit des quartiers Musaga, Cibitoke, Nyakabiga et Ngagara), que les terres arables du pays sont en grande demande et que le terme « travailler » était justement utilisé au Rwanda entre les génocidaires hutu-es pour définir leurs crimes (12). De plus, le scénario se déroulant actuellement à Bujumbura et dans le reste du pays reste malheureusement très semblable au contexte pré-génocidaire qui prévalait au Rwanda voisin : répression de la société civile, suppression de la liberté d’expression, de la liberté de presse (la plupart des radios, journaux et télévisions privées ont été fermées), déclarations racistes du pouvoir en place et armement de l’aile jeunesse du parti au pouvoir. Il y a d’ailleurs des associations fréquentes entre les Imbonerakures burundais et les Interhamwes rwandais, la milice volontaire du parti au pouvoir lors du génocide.

Un conflit avant-tout politique

Toutefois, une telle lecture de la situation au Burundi peut sembler simple. Plusieurs organisations civiles burundaises militent d’ailleurs pour que les envolées publiques alarmantes ne balaient pas d’un coup tous les enjeux politiques qui sont à l’œuvre au Burundi ; celles-ci dénoncent un conflit avant tout politique. Prêter des allégations de crimes ethniques pourrait également, selon elles, avoir des conséquences graves, notamment en ce qui a trait à une prolifération des armes par la peur, ce qui aurait pour effet d’éloigner encore davantage le Burundi d’une solution au conflit, puisque le désarmement de la population deviendrait encore plus long et complexe (13). En effet, si l’on se penche sur l’opposition actuelle, elle est entièrement politique et loin des considérations ethniques ; le FOREBU et le CNARED s’affichent comme luttant pour le respect des Accords de paix d’Arusha et pour le retour d’un État de droit au Burundi, et donc contre un troisième mandat Nkurunziza. Agathon Rwasa, le chef de l’ancienne faction armée pro-hutue FNL du temps de la guerre civile, maintenant devenu parti politique, a vu plusieurs de ses cadres arrêté-es pour des motifs politiques (14). De l’autre côté, le pouvoir ne semble pas ethniquement homogène non plus; Hutu-es comme Tutsi-es composent le CNDD-FDD et luttent pour conserver le pouvoir à Bujumbura, et les milices burundaises et la police civile comptent parmi leurs rangs autant de Tutsi-es que d’Hutu-es reconnu-es pour mener de front la répression de la population. Les organisations civiles dénoncent d’ailleurs qu’il y a autant de « meutriers tutsis que hutus » (15). Si certain-es observateur-trices soulèvent que les Tutsi-es sont systématiquement visé-es lors des manifestations populaires, on ne saurait renier que le CNDD-FDD n’épargne que ceux et celles qui lui restent fidèles ; parmi les opposant-es politiques arrêté-es par le gouvernement de Nkurunziza, on compte nombre de figures tutsies et hutues. Bref, oublier le soulèvement populaire à l’œuvre dans le pays pour limiter l’analyse de la situation à la logique du conflit ethnique consiste en une analyse non seulement fausse et partielle, mais également dangereuse. Tel qu’expliqué plus tôt, elle aurait le pouvoir d’entraîner une peur aux résultats pénibles au sein de la population.

La poudrière des Grands Lacs

Le Burundi partage ses frontières au nord et à l’ouest avec la République démocratique du Congo et le Rwanda. La majorité des exilé-es burundais-es se seraient réfugié-es dans ces deux pays (en plus de la Tanzanie et de l’Ouganda). Le nombre croissant de ces migrant-es dans les pays voisins et les tensions existant entre les trois anciennes colonies belges et à l’intérieur de chacune de celles-ci laissent craindre une régionalisation du conflit burundais à l’ensemble des Grands Lacs. En RDC, d’abord, la tension monte à l’approche des élections prévues pour l’année 2016, alors qu’un changement de gouvernement pourrait peut-être bien survenir. La RDC n’a eu comme président que Joseph Kabila depuis 2001, et a connu ses premières élections libres (selon l’ONU) en 2006. De plus, les régions frontalières avec le Burundi et le Rwanda, le Nord-Kivu et le Sud-Kivu, y sont reconnues pour être plutôt instables : de nombreuses factions armées s’y sont fait la guerre et y sèment la terreur depuis de nombreuses années (27). Certaines sont issues d’anciennes milices des armées rwandaise et interhamwe, responsables du génocide, ayant trouvé refuge parmi les réfugié-es rwandais-es en RDC pendant les années quatre-vingt-dix (c’est le cas des FDLR) (16). Début février 2016, des expert-es de l’ONU et des ONG ont dénoncé le recrutement et l’entraînement de réfugié-es burundais-e, dont des mineur-es. Le recrutement avait été fait par des Rwandais à l’intérieur de camps du Haut Commissariat des Nations-Unies pour les réfugiés. Ceux-ci auraient clairement énoncé que l’objectif de leur entraînement était de renverser Nkurunziza (17). De son côté, le gouvernement congolais a dénoncé la présence de réfugié-es burundais-es au sein du M23, faction armée historiquement hostile aux FDLR, soutenue par le gouvernement de Kigali, et ayant récemment mené des actions rebelles et armées au Nord-Kivu (18). Le M23, qui fait face à plusieurs accusations de crimes de guerre, a démenti ces affirmations (19).

Au Rwanda, maintenant, le ton monte grandement entre le président Paul Kagamé et son homologue burundais depuis le début du conflit. En effet, Kagamé a répondu aux accusations de l’ONU et de la communauté internationale à propos de l’entraînement de réfugié-es burundais-es en annonçant qu’il expulserait tous-tes les réfugié-es burundais-es du Rwanda, et qu’il ne les accepterait plus sur son territoire. Il s’est aussi montré très virulent à l’égard de Nkurunziza dès le début du conflit électoral, en affirmant publiquement que des dirigeants qui « massacrent leur peuple du matin au soir » ne sont pas légitimes de gouverner (20). Il s’est dit également prêt à envoyer des troupes au Burundi s’il s’avérait que des Tutsis étaient directement visé-es par la répression policière (21). Des propos plutôt graves lorsque l’on sait que Kagamé se trouve dans une position similaire à Nkurunziza ; si Nkurunziza est président depuis la fin d’une guerre civile inter-ethnique durant laquelle il prit la tête d’une faction armée pro-hutue, Kagamé est celui qui libéra les Tutsi-es et les Hutu-es modéré-es à la tête du Front patriotique rwandais (FPR) pendant le génocide. Il vient lui aussi d’amender la Constitution rwandaise pour se présenter à un troisième mandat consécutif en 2017 (22).

L’analyse de la situation géopolitique des Grands-Lacs démontre, certes, que beaucoup d’allégations non-fondées, de non-dits ou de rapports confidentiels animent les craintes de voir le conflit se généraliser à la grandeur de la région. Mais, tout comme pour les inquiétudes liées à l’ethnicisation du conflit, il n’en demeure pas moins que les rumeurs jouent beaucoup dans les tensions à l’œuvre dans les trois pays, et que celles-ci pourraient très bien suffire à faire évoluer le conflit en des proportions plus importantes que celles qui tiennent à l’heure actuelle. Le phénomène de la rumeur a souvent été étudié dans le cadre de régions en conflits, et il en découle justement que le plus souvent il constitue un réel vecteur de violence. Roland Pourtier, géographe et spécialiste de l’Afrique contemporaine, a analysé l’effet de la rumeur dans le cadre des tensions ethniques à l’œuvre dans les Kivus de la RDC. Il en dégage que les rumeurs contribuent à l’économie d’un conflit, puisqu’elles « provoquent des replis communautaires, nourrissent des processus identitaires fondés sur la construction et le rejet d’un Autre dont la diabolisation est amplifiée par les médias et leurs discours de haine » (28). Lorsque de tels propos sont relayés dans la population, via les médias ou, comme c’est le cas au Burundi suite à la censure médiatique, via le bouche à oreille, ils suffisent souvent à exacerber les tensions jusqu’à un seuil critique.

Les inquiétudes tiennent non seulement pour l’évolution du conflit, mais également pour son issue. Si les efforts de la communauté régionale et internationale n’ont commencé à se faire réellement sentir que très récemment, la plupart se voient entravés par la peur des pays voisins d’un débordement du conflit. L’Union Africaine, par exemple, avait proposé en décembre dernier l’envoi d’une force de maintien de la paix au Burundi (MAPROBU), à condition que le Burundi donne son accord, ou, à défaut, que le deux-tiers des États africains donnent leur aval. Ces troupes auraient été composées de soldat-es de la région. La plupart des pays voisins, comme la Tanzanie, le Rwanda ou la RDC, toutefois, s’étaient opposés à une telle solution ; l’envoi d’une force n’aurait fait que générer plus de réfugié-es sur leur territoire, et donc plus d’instabilité (23). Le projet a été quelque peu oublié depuis au profit du dialogue et d’une solution politique au conflit.

Souveraineté et contestation populaire

Le conflit actuel au Burundi révèle donc plusieurs enjeux complexes issus de la dynamique régionale et internationale. L’enjeu ethnique d’abord, qui mérite d’être analysé et surveillé avec prudence. Il va sans dire que l’on ne peut détourner les yeux d’une situation explosive rassemblant plusieurs critères permettant de la voir tourner au drame, mais pouvons-nous nous limiter à ce regard précis? Dans un conflit sous tension où l’information est bloquée, alimentée au compte-goutte et à la rumeur à travers les médias sociaux en raison d’une censure médiatique volontaire, de telles allégations pourraient suffire à faire éclater les angoisses des populations. Les dynamiques régionales sont également à surveiller ; les Grands-Lacs ont longtemps été et sont encore une région particulièrement instable. Finalement, toute la question de la légitimité et de la souveraineté nationale vient peindre tout le portrait du conflit ; en soi, l’interprétation des Accords d’Arusha qu’en a fait la cour constitutionnelle burundaise n’est pas tout à fait erronnée. Comme en ont fait mention les juges de la Communauté d’Afrique de l’Est (CAE) lors de l’un des sommets régionaux sur la question, on ne saurait avoir compétence pour revenir sur la décision de la cour suprême d’un État souverain.  À quoi auraient servi, sinon, tous les efforts de reconstruction de l’État de droit burundais après la guerre, si ses propres institutions pouvaient être contredites à tout moment (24)? Mais ensuite, lorsque ces mêmes institutions ne sont plus en mesure de rester indépendantes vis-à-vis du pouvoir en place, quel recours existe-t-il pour les populations? (Des cadres du pouvoir juridique burundais avaient d’ailleurs énoncé à la délégation du conseil de sécurité des Nations-Unies, en janvier dernier, qu’ils et elles se sentaient mal à l’aise d’appliquer le droit dans des situations délicates, préférant s’en remettre à leur hiérarchie) (25). Dans le contexte burundais, la médiation étrangère semble pour l’instant difficilement capable d’être cette porte de sortie; les autorités burundaises ont  été plutôt réfractaires à  celle-ci depuis le début du conflit : en janvier dernier, lors de l’arrivée à Bujumbura de la délégation du conseil de sécurité, celle-ci fut plus ou moins bien accueillie, sa présence sur le territoire burundais étant vue comme une ingérence à l’intérieur d’un conflit politique purement interne (26). S’il s’agit donc d’un conflit purement interne, et que le pouvoir en place s’oppose à toute intervention, que peuvent espérer les populations burundaises? Si beaucoup d’espoirs sont actuellement placés dans la médiation multilatérale au niveau de la CAE, il ne faut toutefois pas oublier que le multilatéralisme prend du temps. Reste à savoir si les Burundais-es peuvent se l’offrir, ce temps.

* : Le terme ethnie ou toute référence à un groupe ethnique dans la région des Grands Lacs est ici utilisé pour aider à la compréhension du texte. Il convient de rappeler que ces groupes ne sont aucunement ethniques, mais historiquement des groupes sociaux divers auxquels le terme ethnie fut attribué par le colonisateur belge

  1. Mathieu Olivier. « Opposition burundaise : Alexis Sinduhije interpellé à l’aéroport de Bruxelles » Jeune Afrique (En-ligne), 2 mai 2014 http://www.jeuneafrique.com/164027/politique/opposition-burundaise-alexis-sinduhije-interpell-l-a-roport-de-bruxelles/ Consulté le 25 février 2016
  2. RFI. « Burundi : le vice-président de la Cour constitutionnelle en fuite » RFI (En-Ligne) Publié le 4 mai 2015 http://www.rfi.fr/afrique/20150504-burundi-bujumbura-vice-president-cour-constitutionnelle-fuite/  Consulté le 21 février 2016
  3. Déclaration préliminaire de la MENUB sur les élections législatives et communales du 29 juin 2015 Doc off. ONU/CES (En-ligne) Publié le 2 juillet 2015 https://menub.unmissions.org/d%C3%A9claration-pr%C3%A9liminaire-de-la-menub-sur-les-%C3%A9lections-l%C3%A9gislatives-et-communales-du-29-juin-2015 / Consulté le 21 février 2016
  4. Rapport du Secrétaire général sur le Bureau des Nations-Unies au Burundi, Doc. Off. NU, S/2015/36, p.4
  5. CNARED. « Le CNARED » (En-ligne) http://cnared.info/wordpress/ Consulté le 27 février 2016
  6. UNHCR. « Burundi Situation : Emergency Response. January-Décember 2016 » (En-ligne) http://www.unhcr.org/cgi-bin/texis/vtx/home/opendocPDFViewer.html?docid=56bc862a9&query=Burundi p.5-6, consulté le 27 février 2016
  7. FIDH. « Rapport : Éviter l’embrasement au Burundi » (En-ligne) https://www.fidh.org/fr/regions/afrique/burundi/rapport-eviter-l-embrasement-au-burundi Consulté le 27 février 2016
  8. Jeune Afrique. « Burundi : Chronologie » Jeune Afrique, Mis à jour le 26 novembre 2015 (En-Ligne)http://www.jeuneafrique.com/pays/burundi/chronologie/ Consulté le 10 février 2016
  9. Accords d’Arusha pour la paix et la réconciliation au Burundi, 28 août 2000. (En-ligne) https://bnub.unmissions.org/Portals/bnub-french/accorddarusha.pdf Consulté le 26 février
  10. Ibid no.4, p.5
  11. Simone Petite « Au Burundi, la réthorique génocidaire faire craindre le pire » TV5MONDE (En-ligne), mis à jour le 20 janvier 2016 http://information.tv5monde.com/afrique/au-burundi-la-rethorique-genocidaire-faire-craindre-le-pire-66081 Consulté le 27 février 2016
  12. Roland Rugero. « 3éme mandat : contexte, coulisses et retournements avec le Sommet de Dar-es-Salaam » Iwacu (En-ligne), publié le 8 juin 2015 http://www.iwacu-burundi.org/blogs/rolandrugero/3eme-nkurunziza-mandat-coulisses-sommet-dar-es-salaam-burundi-eac/ Consulté le 2 mars 2016
  13. MI-RPD. « Communiqué no.5 : Burundi : un risque de génocide politique plutôt qu’ethnique » En-ligne, publié le 22 novembre 2015 http://reseau-rafal.org/sites/reseau-rafal.org/files/membres/afrique_centrale/burundi/mi-rpd/MIRPD%20communiqu%C3%A9%2022%20nov%2015.pdf Consulté le 28 février 2016 DAGROPASS-INFO. « Communiqué de presse du 13 novembre 2015 : Un conflit politique ou un génocide au BURUNDI actuel! » En-ligne, publié le 13 novembre 2015 http://reseau-rafal.org/sites/reseau-rafal.org/files/membres/afrique_centrale/burundi/dagropass/DAGROPASS%20conflit%20politique%20131115.pdf
  14. RFI. « Burundi : des cadres du mouvement de l’opposant Agathon Rwasa arrêtés » RFI Afrique (En-ligne), publié le 28 juin 2016 http://www.rfi.fr/afrique/20150628-burundi-arrestations-militants-opposition-agathon-rwasa Consulté le 27 février 2016
  15. Ibid no.13
  16. Équipe Perspectives Monde. « Élection de Joseph Kabila à la présidence de la République démocratique du Congo » En-ligne, publié le 29 octobre 2006 http://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMEve?codePays=JPN&codeEve=951&grandesRegions=100&slide=2000&codeStat2=x&mode=carte&langue=fr&afficheNom=aucun Consulté le 26 février 2016
  17. REUTERS. « Rwanda ‘training Burundian refugees’ claim » eNews Channel Africa (En-ligne), publié le 4 février 2016 https://www.enca.com/africa/rwanda-training-burundian-refugees-claim /  Consulté le 28 février 2016
  18. RFI. « Infiltrations de rebelles burundais en RDC : ce que disent les services » RFI Afrique (En-ligne), publié le 5 janvier 2016 http://www.rfi.fr/afrique/20160105-infiltrations-rebelles-burundais-rdc-dixit-services-congolais Consulté le 28 février 2016
  19. RFI. « Le M23 dément les accusations de liens avec les infiltrés burundais » RFI Afrique (En-ligne), publié le 8 janvier 2016 http://www.rfi.fr/afrique/20160108-m23-rdc-burundi-rebelles-infiltres- Consulté le 28 février 2016
  20. Abubakr Diallo. « Crise au Burundi : Paul Kagamé accuse Pierre Nkurunziza » Afrik-News (En-ligne), publié le 9 novembre 2015 http://www.afrik.com/burundi-kagame-accuse-nkurunziza Consulté le 29 février 2016
  21. Grands-Lacs Info. « Kagamé veut chasser le CNDD-FDD du pouvoir au Burundi » Grands-Lacs informations (En-ligne), publié le 10 avril 2015 http://grands-lacs-informations.blogspot.ca/?view=classic Consulté le 29 février 2016
  22. Équipe Perspectives Monde. « Rwanda : Ligne du temps des dirigeants » En-ligne http://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMGvt?codePays=RWA Consulté le 29 février 2016
  23. Trésor Kibangula. « Burundi : les pays de la région enverront-ils des troupes? » Jeune Afrique (En-ligne), 28 décembre 2015 http://www.jeuneafrique.com/289792/politique/burundi-les-pays-de-la-region-enverront-ils-des-troupes/ Consulté le 1er mars 2016
  24. Ibid no.12
  25. Rapport du Conseil de sécurité sur la mission effectuée en République centrafricaine, en Éthiopie et au Burundi (notamment auprès de l’Union Africaine), Doc off. NU, S/2015/503, 30 juin 2015, p.21
  26. Jeune Afrique avec AFP. « Burundi : violences et manifestations à l’arrivée des ambassadeurs de l’ONU à Bujumbura » Jeune Afrique (En-ligne), 22 janvier 2016 http://www.jeuneafrique.com/296034/politique/burundi-violences-manifestations-a-bujumbura-a-larrivee-ambassadeurs-de-lonu/ Consulté le 1er mars 2016
  27. Pierre Jacquemot. « Ressources minérales, armes et violence dans les Kivus (RDC) » La Découverte, no.134, mars 2009, p.45-47
  28. Roland Pourtier. « Ressources naturelles et fragilités de l’État » chap. in États et sociétés fragiles ; entre conflits, reconstruction et développement, sous la dir. Jean-Marc Châtaignier, Hervé Magro. Paris : Éditions Karthala, 2007, p.95
Les théoriciens de la révolution syrienne

Les théoriciens de la révolution syrienne

Cet article tentera de porter un autre regard sur le conflit syrien, au-delà du problème DAECH, en s’intéressant aux écrits de deux intellectuels syriens qui, très tôt, se sont intéressés aux soulèvements du printemps arabe, à l’organisation populaire et aux idéaux occultés par DAECH. Il s’agit en quelque sorte d’une « contre-plongée » sur la révolution syrienne.

« Si Carl von Clausewitz avait écrit De la guerre au 21e siècle, il aurait peut-être dit la chose suivante : les médias ne sont que la continuation de la guerre par d’autres moyens. »

 – Yasser Munif, sociologue syrien (1)

Désigné comme l’État islamique en Occident, DAECH (2) est une organisation issue du groupe Al-Qaïda en Iraq, dirigé par Abu Mus’ab al-Zarqawi. Ce Jordanien, truand et proxénète repenti, est un ancien du djihad afghan (3). En effet, il a été au nombre de ceux qui ont été financés et entraînés avec l’aide de la CIA pour combattre les troupes soviétiques en Afghanistan (4). Le groupe aurait tiré profit de la sectarisation de l’Iraq après la chute de Saddam, et l’aurait même provoqué, paradoxalement, de concert avec l’occupation américaine. Lorsque Yasser Munif affirme que les médias sont « la continuation de la guerre par d’autres moyens », ces moyens sont de mieux en mieux utilisés par les forces dissidentes (5). DAECH est le reflet d’un fantasme occidental. À l’heure actuelle, l’Occident est terrifié parce que l’Orient qu’il a créé à son image ne peut plus lui servir de miroir.

« Le peuple veut la chute du système ! » (6)

Les analystes s’entendent généralement pour dire que l’immolation du jeune vendeur ambulant Mohammed Bouazizi a mis le feu aux poudres et que ce qu’on a appelé le printemps arabe a été l’explosion résultante. Cependant, il reste que certains analystes, comme le professeur Tariq Ramadan dans son livre L’Islam et le réveil arabe, considèrent que, très paradoxalement, la chute de Saddam Hussein sous les projectiles étatsuniens a été un précurseur de cette révolte (7). Par contre, si la chute du régime iraquien a été un renversement due à une cause totalement extérieure, la chute des régimes tunésiens, égyptiens et yéménites qui ont résulté lors du printemps arabe ont été des renversements réalisés sans l’aide des forces de l’impérialisme américains et de leurs chars d’assaut, et sans chef, sans que le mouvement soit monopolisé par des chiites, des sunnites, ou des gauchistes (8). Ce fut une révolte en grande partie auto-organisée, qui donna lieu, tout particulièrement en Syrie, à des formes de sociétés auto-organisées.

Omar Aziz : de mai 68 au printemps arabe

Les textes de Omar Aziz ont été publiés sur le compte Facebook de Mohamed Sami El-Kayal, vraisemblablement après sa mort dans les prisons d’Al-Assad, sous le titre Les documents fondateurs du principe des comités locaux . Le professeur Omar Aziz est un économiste né à Damas. Il a été initié aux thèses anarchistes lors de ses études à Grenoble, en France. Il a pris part aux événements de mai 68 qui ont marqué l’évolution de ses idéaux sociaux et politiques.

Évidemment, un tel profil ne lui a pas permis de vivre en Syrie. Il a donc vécu en exil une bonne partie de sa vie, jusqu’aux événements de 2011, lorsqu’il a décidé de participer à la révolution. Toutefois, sa contribution n’est pas celle de la lutte armée. Il a d’abord organisé une collecte de données sur les crimes du régime de Damas. Il sillonnait inlassablement les quartiers et les banlieues de la ville pour rassembler des témoignages. Il participait également à l’organisation d’équipes de soin, de distribution de nourriture. C’est dans le quartier de Barzeh, une banlieue de Damas, qu’il a organisé le premier comité local de coordination pour l’« organisation contre l’État » (8). Il a couché les grandes lignes de cette expérience révolutionnaire sur papier. Nous résumons ci-dessous les propos tenus dans ces documents..

Après le soulèvement de 2011, le pouvoir de l’État s’est effrité, et peu à peu, l’amplitude du contrôle qu’il exerçait sur la société s’est réduite dans l’espace et dans le temps. Certains endroits échappaient complètement à son contrôle. D’autres y échappaient à certaines heures, à la tombée de la nuit par exemple. Pour chaque révolutionnaire, le danger d’une telle situation est de ne pouvoir s’occuper de la révolution qu’à l’intérieur d’un certain cadre spatiotemporel et de toujour se voir contraint-e, à un moment ou un autre, de retourner dans le tronçon de société encore sous le contrôle de l’État pour subvenir à ses besoins et vaquer à sa profession. Les comités d’auto-organisation avaient pour but d’éviter cette situation.

Ainsi, les révolutionnaires pouvaient s’organiser pour subvenir à leurs besoins et pouvaient s’« organiser contre l’État » afin de bâtir un nouveau système tout en vivant « au rythme de la révolution et non au rythme du pouvoir » (9). Le comité local aspire à être le mariage de la vie révolutionnaire avec la vie quotidienne pour engendrer une révolution qui possède une solide base populaire. Les documents rédigés par Omar Aziz rapportent que le peuple syrien a fait preuve d’un grand esprit de coopération dans le cadre des comités locaux. Il est rapporté que les comités n’ont cessé de « s’enrichir, en un arc-en-ciel de nuances d’expression, des différences socioculturelles régionales » (10). L’« auto-organisation de la société » (11) est présentée comme le moyen de liquider la dictature sans provoquer « l’effondrement moral » (12) ou adopter la « solution des armes qui fait peu à peu de la révolution et de la société des otages du fusil » (13). En somme, il est expliqué que pour émasculer une dictature, il faut que la vie révolutionnaire et la vie quotidienne ne fassent qu’un. Pour ce faire, Omar Aziz a proposé les « comités locaux de coordination » (14).

Les comités étaient composés d’individus de la plus grande diversité culturelle et sociale possible. Les membres y ont contribué tous ensembles, afin de vivre sans dépendre des institutions du régime, bâtir un espace d’expression collective qui renforce la coopération et l’implication politique et étendre la coopération de manière horizontale. Les objectifs énumérés par le professeur Aziz comprennent une aide alimentaire, une aide au logement, la collecte et la gestion d’informations sur les prisonniers politiques, l’installation d’hôpitaux temporaires ainsi que la coordination de la formation et de l’éducation. Il propose également la mise en place d’une « agora » dans laquelle seraient discutées et débattues les questions d’ordre social, politique et économique. Il traite de l’organisation d’une défense et de collaboration avec l’armée syrienne libre. Il propose également la mise sur pied d’un conseil national pour gérer la coordination entre les différents comités (15).

Enfin, le contraste par rapport à ce qui s’est fait lors de l’occupation de l’Iraq est évident. En Iraq, toutes les institutions étatiques ont été réduites à néant et la population est passée du joug de la dictature de Saddam Hussein au joug de l’occupation ou de l’une ou l’autre des millices.La logique du système d’Omar Aziz est un exemple, car elle propose une organisation révolutionnaire par laquelle la société pourrait se construire à son image et, après un certain temps, se débarrasser de la dictature comme un serpent se débarrasse d’une vieille peau lorsqu’il mue. À la base du mouvement révolutionnaire, il y avait une organisation qui pourvoit aux besoins de toutes et tous. Selon ces documents, la coopération empêche la scission de la société, la plongée du pays dans le chaos et donne lieu à la prise en charge de la société par la société elle-même. Selon nous, malgré la mort d’Omar Aziz et l’occultation quasi totale de son mouvement par DAECH, nous croyons que ces documents et ces idées sont extrêmement importants. De fait, ils sont inspirés de l’expérience d’un homme qui connaissait les théories anarchistes et qui a donné sa vie pour le bien des opprimés. De plus, ces textes nous aident à ne pas oublier que les Syriennes et les Syriens avaient la volonté de s’émanciper du régime d’Al-Assad et à ne pas oublier les origines du conflit et la révolution syrienne volée par DAECH.

La politique économique du pain

Le professeur Yasser Munif (17) nous donne un exemple d’une autre expérience semblable. Cette dernière s’est déroulée dans la ville de Manjib, dans le nord de la Syrie. Il se réfère aux théories de Michel Foucault (18) pour décrire les mécanismes de contrôle du gouvernement baasiste, qu’il appelle « l’économie politique du pain ». Le gouvernement de Hafez al-Assad a développé la production du blé pour pouvoir fournir du pain à bas prix aux Syrien-nes et ainsi garder un contrôle sur la population. Cet équilibre a été rompu au moment de la révolution, lorsque le territoire syrien a été morcelé par la guerre civile. La plus grande production de blé était réalisée dans le Nord, qui est maintenant sous le contrôle des révolutionnaires.

Le professeur Yasser Munif parle plus en détail de la tentative de sabotage du processus révolutionnaire par l’État par cette « politique économique du pain ». L’État continuait de payer les employé-es du moulin à grain pour garder la mainmise sur l’approvisionnement en nourriture des rebelles et distribuait du pain à bas prix pour entretenir un réseau de sympathisants. Quand le conseil révolutionnaire de Manjib finalement réussi à prendre le contrôle du moulin, les forces d’Al-Assad ont commencé à bombarder les files d’attente devant les boulangeries, toujours avec la même logique de contrôle. Selon l’analyse qui est faite suivant les théories de Guattari et Deleuze (19), deux philosophes de gauche, très influencés par la psychanalyse, auteurs d’un ouvrage intitulé Capitalisme et schizophrénie, les révolutionnaires auraient « décontextualisé » la politique économique du pain. Pour ce faire, ils ont élaboré un réseau de distribution et ainsi reconfiguré, c’est-à-dire « recontextualisé » l’économie politique de Manjib, permettant d’en exclure l’État. Cela revient à l’idée de Omar Aziz de « s’organiser contre l’État ».

Le récit d’un autre événement nous a inspirés pour traiter de toute la question des groupes comme DAECH et Jaich al Mahdi. Malheureusement, cette reconfiguration de la « géographie du pain » n’a pas pu être mise en œuvre sans que d’autres milices et puissances régionales tentent de s’approprier le contrôle du moulin. Monsieur Munif mise beaucoup sur une approche microéconomique et sociale de la révolution plutôt qu’une vision macro-économique et politique. Celle-ci, souvent utilisée dans les grands médias, fausse la réalité en représentant la guerre civile comme un conflit entre islamistes et le gouvernement Assad, entre Sunites et Chiites (20). Néanmoins, ce qui contribue à l’extrême pertinence de l’analyse de Yasser Munif, c’est qu’il traite de la révolution par sa racine.

Même dans le microcontexte de Manjib, une ville d’environ 200 000 habitants, le groupe salafiste Ahram-al-Sham a tenté de prendre le contrôle du moulin pensant ainsi gagner la loyauté de ses habitant-es. Nous pensons que c’est dans la même logique que DAECH a volé la révolution en Syrie et de la même manière qu’ils avaient gagné un certain contrôle en Iraq. En même temps, ils ont instrumentalisé la question sectaire. Fort heureusement, le conseil révolutionnaire de Manjib a réussi à repousser ces milices en formant des groupes d’autodéfense. D’ailleurs, cette autodéfense est une question de grande importance pour toute la mouvance révolutionnaire. Celle-ci s’étend dans tout le nord de la Syrie, comme dans la région du Rojava, où les militant-es Kurdes rejoint-es par des gens de toutes les ethnies et de toutes les religions ont bâti une forme d’organisation sociale très progressiste (21). Bref, tout en s’organisant contre l’État, les mouvements révolutionnaires ont également eu à s’organiser contre tous ceux qui voudraient prendre illégitimement la place de ce dernier (22).

« La continuation de la guerre par d’autres moyens »

Ce à quoi DAECH a excellé dans sa tentative de s’approprier la révolution, c’est la propagande. Le groupe a tiré un profit maximum de l’utilisation des médias. Il n’a eu qu’à produire une vidéo pour que les réseaux sociaux, et même les grands médias, y fassent écho. Ces grands médias ont amplifié chaque déclaration de DAECH. L’organisation n’a eu qu’à lancer un galet à l’eau pour que l’Occident en fasse un raz-de-marée. Elle a su réagir savamment aux événements. Dans leur journal de propagande Dabiq, après le meurtre de deux militaires par Martin Couture-Rouleau et Michael Zehaf-Bibeau, DAECH a glorifié leurs actes et en ont fait des saints… même si ceux-ci n’avaient à priori aucun lien avec l’organisation (23).  Pour ce qui est du vendredi 13 de Paris, l’un des agresseurs avait sur lui un faux passeport syrien (24). Il est possible que les objectifs de DAECH fussent précisément de freiner la vague d’émigration. En fait, leur but plus général serait de semer la zizanie par la provocation et la radicalisation des musulmans et de l’Occident.. Il s’agit d’un dangereux stratagème de polarisation planétaire. Tristement, les États ont réagi exactement comme DAECH le voulait, terrassés par la peur, alors que le moyen de les combattre est précisément de ne pas y céder. En fait, DAECH repose davantage sur une construction malsaine de notre imaginaire collectif et la terreur, élément central du terrorisme, dont les systèmes de télécommunication ont été l’amplificateur.

(1) Munif, Y. (2006). Media is the continuation of War with Other Means: The New York Times’

(2) Sigle de Ad-dowla al islamiyyah fil Iraq wa cham, c’est-à-dire l’État Islamique en Iraq et au Levant.coverage of the Israeli War in Lebanon. The MIT Electronic Journal of Middle East Studies, 126-140. Récupéré sur http://www.mafhoum.com/press10/292P6.pdf

(3) Barrett, R. (2014). The Islamic State. New York: The Soufan Group. Récupéré sur http://soufangroup.com/wp-content/uploads/2014/10/TSG-The-Islamic-State-Nov14.pdf

(4) Cooley, J. K. (1999). Unholy Wars: Afghanistan, America and International Terrorism. London: Pluto Press.

(5) Munif, Y. (2006). Media is the continuation of War with Other Means: The New York Times’coverage of the Israeli War in Lebanon. The MIT Electronic Journal of Middle East Studies, 126-140. Récupéré sur http://www.mafhoum.com/press10/292P6.pdf

(6) Slogan utilisé lors des manifestions du printemps arabe : Ach-chab yourid al-isqat an-nidham.

(7) Ramadan, T. (2011). L’Islam et le réveil arabe. Paris: Presses du Châtelet.

(8) Filiu, J.-P. (2011). The Arab Revolution : Ten Lessons From the Demopcratic Uprising. New York:Oxford University Press.

(9) Aziz, O. (2013). Sous le feu des snipers, la révolution de la vie quotidienne :Programme des comités locaux de coordination de Syrie. Paris: Éditions Antisociales. Récupéré sur http://www.editionsantisociales.com/pdf/Abou_Kamel.pdf

(10) lbid no. 7

(11) lbid no. 7

(12) lbid no. 7

(13) Ibid no. 7

(14) lbid no. 7

(15) lbid no. 7

(16) lbid no. 7

(17) Foucault, M. (1975). Surveiller et punir. Paris: Éditions Gallimard.

(18) Sociologue syrien, professeur au Emerson College de Boston, spécialiste de la révolution syrienne qui a eu l’occasion de se rendre plusieurs fois sur le terrain. (http://www.emerson.edu/academics/faculty-guide/profile/yasser-munif/3004)

(19) Les Sunnites regroupent la majorité des musulmans et les Chiites, issus d’une scission politique après la mort du troisième Calife, ont développé un système de croyances distinct.

(20) Deleuze, G., & Guatteri, F. (1972). Capitalisme et schizophrénie. Paris: Editions de Minuit.

(21) Collectif Marseille-Rojava. (2014). Où en est la révolution au Rojava ? Marseille: Collectif Marseille-Rojava. Récupéré sur https://paris-luttes.info/chroot/mediaslibres/mlparis/ml-paris/public_html/IMG/pdf/rojava-brochure1.pdf

(22) Munif, Y. (2015). The Geography of Bread and the Invisible Revolution. Emerson College, Boston:À paraître.

(23) Kestler-D’Amour, J. (26 Octobre 2014). Muslim-Canadians decry attacks amid backlash.Récupéré sur Al Jazeera: http://www.aljazeera.com/indepth/features/2014/10/muslimcanadians-decry-attacks-amid-backlash-2014102692556982844.html

(24) Al Jazeera. ( 17 novembre 2015). Confusion mounts over Syrian passport found at Paris attack site. Récupéré sur Al Jazeera America: http://america.aljazeera.com/articles/2015/11/17/confusion-over-syrian-p… in-paris.html

SOURCE PHOTO: Franco Pagetti/Fickr

Le Yasuni perd la bataille face au péril pétrolier

Le Yasuni perd la bataille face au péril pétrolier

Par Raouf Bousbia

Le 15 août 2013, l’Équateur annonce finalement que la décision a été prise de procéder à l’exploitation du pétrole amazonien du parc Yasuni, et cela après l’échec de la concrétisation de l’accord signé en 2010 entre l’Équateur et la communauté internationale. Le président Correa s’était alors engagé pour une exploitation responsable et respectueuse de l’environnement.

Crée en 1979 par le gouvernement équatorien et décrété Réserve mondiale de biosphère par l’UNESCO en 1989, le parc Yasuni se situe au Nord-Est de l’Équateur, en pleine Amazonie entre les fleuves Napo et Curaray. Un petit paradis vert considéré comme un des plus riches espaces au monde pour sa biodiversité, car effectivement une multitude d’espèces animales et végétales y trouvent refuge. Une richesse écologique qui ne cesse d’émerveiller et de passionner les botanistes et autres scientifiques et chercheur-e-s qui n’ont toujours pas terminé de tout répertorier.

Différentes populations autochtones peuplent depuis des millénaires ce parc couvrant une superficie de 9500 km², en l’occurrence les communautés Huaorani et Kichwa, parfaitement établies aux fins fonds de la forêt et sur les rives des fleuves et rivières. Ces communautés pratiquent la chasse, la cueillette, une agriculture traditionnelle et des industries artisanales comme la fabrication d’ustensiles de cuisine, vêtements, sacs, filets, bijoux, pirogues et toitures pour habitations. Des produits qui facilitent et encouragent les échanges commerciaux entre les différentes tribus et communautés.

S’ajoutant au luxuriant environnement aérien, le sous-sol du Yasuni regorge d’une immense richesse pétrolière convoitée par les plus grands groupes pétroliers depuis 1930, année de la première découverte d’hydrocarbures dans ce territoire.

Il s’agit d’un potentiel estimé à 850 millions de barils de brut, soit 20% des réserves nationales équatoriennes en pétrole, une manne financière non négligeable, qui profiterait au gouvernement équatorien pour lancer des projets d’envergure et relever le PIB, mais surtout pour acheter la paix sociale. Cette dernière devenait de plus en plus dure à entretenir, comme l’atteste, le 30 septembre 2010, la mutinerie et l’appel à la grève des forces de l’ordre après le vote d’une loi prévoyant la réduction des salaires dans le secteur public, et tout particulièrement ceux des forces de police. Après une attaque contre lui, le président équatorien fut transporté à l’hôpital où les mutins ont pu s’introduire et le séquestrer. L’armée restée fidèle à Correa est intervenue avec force pour le libérer et rétablir l’ordre.

Cet épisode montre à quel point le gouvernement avait besoin de nouvelles sources de financement afin de redresser une situation économique et sociale désastreuses qui s’amplifiait de jour en jour.

Alors que ses pays voisins connaissaient une assez forte croissance économique en grande partie grâce à leurs secteurs pétroliers qui, à cette époque, connaissaient une recrudescence du prix du baril, l’exploitation de Yasuni se présenta comme une solution rapide et rentable pour renflouer les caisses de l’État.

Se présentant comme un écologiste confirmé, Raffael Correa exposa en septembre 2007, devant l’assemblée générale des Nations unies, la proposition de sanctuariser le parc Yasuni et de renoncer à toute forme d’exploitation d’hydrocarbures en son sein. En contrepartie, l’Équateur demandait à la communauté internationale une indemnité de 3,6 milliards de dollars, soit la moitié des recettes qui pourraient être générées par une éventuelle exploitation. Un accord est signé en août 2010, et l’initiative Yasuni ITT est créée. (ITT sont les initiales des trois villes délimitant le parc : Ishpingo, Tambococha, Tiputini.) Mais voilà, seuls 13,3 millions de dollars ont été réellement versés.

Ainsi, avec une large majorité de 108 voix « Pour » et 25 « Contre », les parlementaires équatoriens n’ont pas hésité à dire « oui » au président qui annonça le 15 août 2013 la mise en œuvre de l’exploitation des gisements du parc, ignorant les contestations des écologistes et des populations autochtones qui étaient sorti-e-s dans les rues pour protester contre cette décision irresponsable et qui n’ont vu en l’initiative Yasuni ITT qu’un leurre, un chantage international, afin de rejeter la faute et les conséquences d’un désastre à venir comme le douloureux épisode de l’affaire Texaco-Chevron.

Effectivement, le groupe pétrolier Texaco avait exploité de 1964 à 1990 plusieurs gisements dans la zone nord de l’Amazonie équatorienne. Après l’extraction de 1,5 milliards de barils de pétrole, le déversement de 84 milliards de déchets et de résidus en pleine nature et des actions de réparations insuffisantes, l’Équateur fit face à la plus grande pollution environnementale de toute son histoire.

C’est alors que s’engagea une procédure judicaire de plus de 20 ans. En 2011, un juge de Largo Agrio en Équateur avait condamné la compagnie américaine à verser 9,5 milliards de dollars d’amende, une somme qui pourrait doubler si Texaco ne présentait pas d’excuses. La condamnation de 19 milliards de dollars fut confirmée en appel début janvier 2012; il s’agissait de la condamnation la plus sévère jamais prononcée pour une pollution industrielle. Texaco s’était pourvu en cassation, refusa de payer et poursuivit dans les tribunaux américains les militant-e-s et les victimes de cette pollution pour complot et extorsion. Contre toute attente, la justice américaine lui avait donné raison.

En 2015, la cour suprême du Canada engage une procédure judiciaire pour la reconnaissance et l’exécution du jugement prononcé en Équateur. Tout cela présage que l’affaire Texaco-Chevron en Équateur est loin d’être terminée et cette nouvelle ouverture du président Correa envers les compagnies pétrolières ne fera que répéter l’épisode tragique de Texaco ainsi que les conséquences que vivent jusqu’à présent les populations autochtones de l’Amazonie : pollution des eaux, disparition de la faune aquatique, contamination des sols, maladies cutanées et respiratoires, augmentation des taux de mortalité dans les zones touchées.

Se présentant toujours comme un défenseur des droits de la nature, de l’Amazonie et des peuples qui y habitent, Correa s’engage à exploiter le pétrole du Yasuni avec la plus grande prudence. Sa méthode : « Il n’y aura pas de routes dans la forêt, tout se fera par hélicoptère, avec des oléoducs enterrés, avec des techniques de pointe. »

En novembre 2015, nous avons pu constater par nous-mêmes le décalage entre le discours officiel et la réalité sur le terrain. Partis visiter le parc Yasuni et la réserve biologique Limoncocha, nous découvrîmes au-delà de notre espérance un monde naturel extrêmement riche mais aussi très fragile.

Longeant les routes, un enchevêtrement d’oléoducs et de tuyauteries sont construits loin des normes qu’exige cette industrie dans d’autres pays à tradition industrielle pétrolière : à peine un à deux mètres les séparent de la chaussée et parfois même quelques centimètres, posés non sur des supports construits dans les normes qu’exige souvent le secteur, mais sur des supports fabriqués à partir de tubes d’échafaudage rouillés, aucun alignement, pratiquement aucune vanne permettant la fermeture en cas d’incidents et encore moins un système d’identification des fluides coulant dans les différentes tuyauteries qui changent de position au gré des courbes et obstacles du terrain parcouru. Enjambant régulièrement des rivières, aucune infrastructure de « type Rack » (1) n’a été construite pour le passage de ces tuyauteries; une rivière qui grossirait emporterait tout sur son passage et les produits pétroliers se déverseraient à travers des milliers de kilomètres de cours d’eau et des millions d’hectares de terre.

Aux stations de pompage et de stockage, on remarque qu’aucun système de détection/extinction d’incendies n’a été réalisé et la grandeur des cuves de retenue creusées autour des bacs de stockage sont relativement petites pour retenir le brut en cas de déversement. En définitive, nous sommes très loin de la promesse du président équatorien pour une exploitation responsable avec des techniques de pointe; on voit plutôt des infrastructures de l’industrie pétrolière des années 1930.

Ce que nous avons vu nous laisse imaginer l’horreur de ce qui se fait à l’abri des regards dans la forêt profonde et nous nous demandons ce qui ne va pas avec le discours du pouvoir équatorien. Est-ce que ce sont les cahiers des charges imposés aux compagnies pétrolières qui ne sont pas assez rigoureux sur la sécurité et la qualité du travail? Ou bien ça serait plutôt un laxisme des contrôleurs et contrôleuses et des agent-es d’inspection des maîtres d’œuvres, l’État équatorien en l’occurrence.

Bien des organisations dénoncent cet état de fait et l’organisation Yasunidos en est l’exemple le plus marquant, qui a pu même se mobiliser pendant la dernière conférence des parties de la convention cadre des Nations unies sur les changements climatiques tenue à Paris du 30 novembre au 11 décembre 2015 (COP21).

Mais le président Rafael Correa était là aussi et continuait à se borner à dire et à réaffirmer lors d’un entretien accordé au journal Le Monde que l’exploitation au Yasuni est basée sur des techniques de « pointe ». Il va plus loin encore, en dénonçant les organisations et les populations qui s’opposent au massacre de leur habitat en les accusant d’être soutenues et payées par l’Occident.

Un discours pour discréditer tous ceux et celles qui tirent la sonnette d’alarme et étouffer la contestation grandissante des populations touchées.

Avec une telle politique, le parc Yasuni n’est qu’au début de ses peines, et ce qui a mis des millions d’années à se créer prendra beaucoup moins de temps à disparaître.

Malgré les cours actuels du pétrole, qui ont connu une dégringolade vertigineuse ces dernières années, 116,75 $US le baril de Brent en juillet 2011 à 32,20 $US en février 2016, des pétrolières continueront à se remplir les poches et le gouvernement équatorien fera en sorte que des populations dociles aient quelques miettes à se mettre sous la dent et que les populations qui le sont moins se taisent. Et peut-être que le souhait du président Correa pour la création d’un tribunal pénal international sur l’environnement se réalisera, et pourquoi pas, ironie du sort, assistera à sa comparution.

Loin des turpitudes politiques et financières, la vie paisible dans le sous-bois inexploité du Yasuni fait de la résistance. Espérons que ça puisse encore durer longtemps.

Références 

(1) Pont fabriqué généralement en charpente métallique pour supporter un ou plusieurs pipelines traversant un obstacle, comme les rivières et cours d’eau.

(Pour le franchissement des routes il est plus sécuritaire de faire des traversées souterraines.)

Crédit photo: Organisation Yasunidos

La domination masculine au quotidien sur l’île de Trinité

La domination masculine au quotidien sur l’île de Trinité

Par Alexime Lefebvre

Alors que j’étais confortablement assis sur ma chaise d’école dans le cadre d’un échange étudiant sur l’île de Trinité située tout au sud des Caraïbes – échange qui fut d’ailleurs facilité par mes privilèges d’homme blanc occidental [sic] -, une phrase prononcée par l’assistant de cours éveilla mon attention. De fait, il commença sa présentation sur l’étude du passé militaire de l’Amérique latine par une allégorie douteuse. Ainsi, de son point de vue, ce sujet d’étude mettrait très bien en scène la manière dont « Les garçons deviennent de vrais hommes » : c’est-à-dire la façon dont ces derniers, dans un contexte social précis, en viennent à performer une masculinité se rapportant mieux à ce qu’un homme devrait être [sic]. De plus, il continua son discours en soutenant que les hommes, de façon générale, seraient plus prompts à défendre leur famille en cas d’attaque soudaine que les femmes (??) : d’où leur penchant pour l’armée… Ces propos, révoltant de sexisme et d’absurdité, notamment parce qu’ils insinuent une supériorité masculine basée sur des présupposés obscurs (pour quelles raisons les hommes seraient-ils meilleurs pour protéger leur famille en cas d’attaque-surprise ?), déclencha un argumentaire sur les rapports de genre. Au final, l’assistant de cours mit drastiquement fin au débat en soutenant qu’en démocratie, il fallait respecter les opinions (!!) de tou-te-s. Il venait ainsi de tasser d’un revers de la main plus de quarante-cinq ans de luttes féministes locales (1).

Ce déni complet de la reconnaissance des inéquités sociales de genre participe plus largement d’une forme d’oppression systémique, c’est-à-dire une forme d’oppression qui est véhiculée au travers de toute la société. Cette violence envers les femmes prend notamment forme dans les interactions quotidiennes, et ce, à travers des discours et des comportements sexistes. C’est-à-dire des commentaires ou des comportements qui réitèrent une position dominante des hommes sur les femmes. Une violence tellement présente qu’elle en est devenue normalisée.

Cet événement m’a donc poussé à m’intéresser au cas particulier de la société trinidadienne, où cette histoire s’est déroulée. Conséquemment, je me suis dirigé vers l’Institute for Gender and Development Studies (IGDS) de l’Université des Indes Orientales, et ce, afin d’y questionner des femmes sur leurs vécus en tant que femmes trinidadiennes et féministes. Leurs réponses, plus qu’éclairantes, sont à la base même de cette réflexion. 

Colonialisme et le régime de genre

Pour débuter, on ne peut dresser un portrait des rapports femme/homme dans la société trinidadienne contemporaine sans remonter à ses origines coloniales. Ces rapports, selon certaines historiennes féministes trinidadiennes [2] [3], prennent souche dans la colonie de plantation implantée sur l’île au tournant du XVIIIe siècle. Ce système repose donc à l’époque sur la mise en esclavage de différentes populations ouest-africaines vendues à des marchands européens, et ce, généralement pour des raisons de dettes impayées [4]. Ces derniers entreprenaient ensuite la traversée de l’Atlantique afin d’aller revendre leur stock [sic] déshumanisé dans les Caraïbes où leur force de travail était mise au service d’une économie basée sur l’exploitation humaine [4]. De plus, comme effet corollaire de ce commerce inhumain, certaines institutions sociales ouest-africaines, telles que la famille et les formes d’organisations sociopolitiques, n’ont pas survécu à ce déracinement social. D’autres, plus résilientes, ont toutefois été confrontées à de nouvelles normes coloniales issues des cultures européennes de l’époque, dont le patriarcat [2].

On peut simplement définir le patriarcat qui a pris forme sur l’île de Trinité comme une domination systémique des hommes sur les femmes, inspirée des différents modèles culturels européens de l’époque. Ce patriarcat s’est d’ailleurs matérialisé à travers l’esclavagisme, notamment par le processus de déshumanisation des esclaves noirs. Ainsi, en séparant les esclaves de tous liens sociaux avec leur famille et leur société d’origine [4], ce processus aurait agi tel un renforcement de la figure autoritaire du propriétaire d’esclave européen [2, 3]. Cette mise en esclavage aurait donc favorisé le paradigme de la suprématie blanche et masculine dans la société de plantation de l’époque. De plus, malgré une indifférenciation sexuelle du travail aux champs [2, 3], c’est-à-dire que les hommes et les femmes se voyaient assigner les mêmes types de tâches, une division sexuelle du travail pour les esclaves domestiques s’est observée au quotidien. Les croyances dominantes de l’époque soutenaient aussi que les hommes étaient faits pour entreprendre des travaux manuels, alors que les femmes étaient naturellement prédisposées vers des travaux ménagers ou domestiques. C’est conformément à cette croyance que s’est constituée la répartition sexuelle des tâches, basée sur une vision essentialiste imposant une distinction binaire entre hommes et femmes.

L’esclavage semble aussi avoir eu des conséquences sur les construits de la masculinité et de la féminité. Bien que nous possédons peu de documents relatant précisément comment ces changements ont pris place et comment ils se sont manifestés au quotidien [2], nous savons néanmoins que le modèle hégémonique de l’époque a été basé sur un idéaltype élitiste de la ménagère blanche, pure et chaste. De plus, ce même modèle représentait la femme de couleur comme étant travailleuse, ouvertement sexuelle et débridée [2]. Cette opposition, dans le discours public, aurait servi à soutenir un complexe racial affirmant que les femmes blanches étaient supérieures. Toutefois, cet idéal européen de la ménagère chaste semble avoir été adopté (mais pas complètement) par les familles afro-trinidadiennes seulement suite à l’abolition de l’esclavage. Cette adoption post-émancipation s’expliquerait, selon la féministe afro-trinidadienne Rhodia Reddock, par le fait que la formation d’une famille chez les esclaves caribéens était fortement découragée par les propriétaires. Pour des raisons évidentes, ces derniers devaient attendre jusqu’à ce que les enfants d’esclaves atteignent l’âge de cinq ans avant d’être exploitables. Ainsi, cette attente, dans une pure logique capitaliste, représentait une perte de profit pour le propriétaire qui devait entretenir l’enfant jusqu’à sa maturation nécessaire à son exploitation. À cela, s’ajoutait d’ailleurs une perception chez les propriétaires d’une baisse de la production de la mère lorsqu’elle était enceinte [3] (même si dans les faits, ces rares dernières étaient tout de même forcées à produire tout autant). Dès lors, l’ordre colonial masculin, en plus de s’assurer un contrôle sur le pouvoir de reproduction des femmes esclaves [3], imposait un régime de genre, compris comme étant un modèle systémique de relation de pouvoir genré qui conférait aux hommes blancs la légitimité de leur domination. Au final, ce complexe social mixant déshumanisation, subordination raciale et subordination de genre (sans parler aussi d’une subordination sexuelle), assurait la reproduction d’un ordre esclavagiste violent, blanc et viril, et ce, au profit d’une petite élite économique capitaliste blanche.

Suite à l’abolition de l’esclavage dans l’Empire britannique en 1834, les esclaves afro-trinidadien-ne-s ont quitté massivement les plantations. L’abolition a permis à certain-e-s ex-esclaves d’intégrer la société bourgeoise, créant progressivement du même coup une nouvelle classe moyenne émergente qui prit lentement sa place dans l’espace public. Néanmoins, la vision subordonnée des femmes demeure, reproduite par l’influence des institutions religieuses et législatives majoritairement dominées par des hommes. Ces institutions maintenaient le discours des sphères séparées (public pour les hommes, domestique pour les femmes), basé sur une complémentarité « naturelle » des hommes et des femmes [2]. Elles contribuaient ainsi à reproduire l’idéaltype de la classe moyenne britannique de l’homme pourvoyeur et de la femme ménagère. De ces acteurs, l’Église catholique locale a été influente dans le maintien du statu quo (elle percevait de fait l’indépendance des femmes comme étant une menace pour la morale chrétienne dans son ensemble) [2]. De plus, ces femmes noires, ex-esclaves nouvellement arrivées sur le marché du travail, voyaient leur salaire basé non sur leur talent, mais bien sur leur genre. Les femmes gagnaient ainsi la moitié du salaire d’un homme noir pour la même charge de travail [3].

La victoire du People National Mouvement (PNM) en 1956 a été décisive pour le futur de Trinité. Pour la première fois, des Afro-Trinidadiens issus de la classe moyenne noire ont accédé au pouvoir politique, défiant la suprématie de l’ordre colonial blanc. Cette élection conduit ensuite le pays vers son indépendance en 1962. Néanmoins, malgré les promesses préélectorales du nouveau gouvernement élu, notamment en éducation, très peu de changements ont été apporté à la structure même de l’État trinidadien qui resta fondamentalement colonialiste [2]. Toutefois, avec la scolarisation des femmes qui augmente considérablement à cette époque, ces dernières commencent à prendre plus d’espace sur le marché du travail, ainsi que dans la sphère publique. Cette place resta tout de même limitée dans le sens où ces dernières devaient respecter la division sexuelle du travail promu par l’ordre dominant, réitérant ainsi leur « rôle » féminin au travers d’emplois orientés vers les tâches domestiques [2]. Par contre, la prolifération de plusieurs regroupements de femmes qui commence à cette époque permet à ces dernières de gagner de l’expérience en organisation et en militantisme, tout en commençant à questionner le rôle de ménagère reproduit par l’idéal hégémonique de l’époque. Des femmes de couleur militantes, telles que la féministe Angela Davis, ont cristallisé cette résistance [1].

Régime de genre et violence: comment maintenir l’ordre en place

Le régime de genre trinidadien contemporain est donc intimement lié à la formation de la nouvelle classe moyenne afro-trinidadienne qui s’est inspirée (mais pas complètement) de la classe dominante en place en adoptant certaines de ses pratiques [1, 2]. L’adoption de ce régime sera aussi largement encouragée par l’Église chrétienne locale sur la base d’arguments moraux [2]. Ainsi, lorsque le PNM accéda au pouvoir étatique et déclara l’indépendance, la structure même de l’État, fortement colonial et masculiniste, fut changée de façon superficielle [2]. En fait, en se basant sur ce qui était déjà en place, il nous est donné de croire que le régime de genre, reproduit par l’ordre patriarcal lui-même soutenu par l’Église et l’État, ne fut point questionné dans les hautes instances gouvernementales à forte représentation masculine.

Se faisant, l’origine de la violence faite envers les femmes au quotidien dans la société trinidadienne se doit d’être appréhendée selon une perspective politique. Dès lors, cette violence, que l’on pourrait définir comme étant une exposition par un groupe donné à une mort prématurée (qui par exemple, prend forme dans la surreprésentation des femmes comme victimes de violence conjugale dans la société trinidadienne), est ici cristallisée dans les actions et les discours d’hommes (mais parfois aussi de femmes) qui réitèrent une représentation hiérarchique des relations femme/homme dictées selon le régime de genre en place. Pour les hommes, ces discours et comportements oppressifs découlent d’un entitlement, c’est-à-dire d’une conception des rapports de genres qui leur permet de croire qu’ils sont faits pour dominer les femmes [5]. Cette perception, qui dans le contexte trinidadien est fortement dynamisée par diverses institutions religieuses, est d’ailleurs souvent en accord avec une conception « naturelle » de la domination masculine. De plus, ces discours et comportements oppressifs prennent leurs racines dans la première institution qui socialise les individus d’une société donnée : la famille. Et plus particulièrement, dans la manière dont les enfants sont élevés.

Ainsi, cette violence au quotidien, qu’elle prenne forme au travers d’insultes, de discours moralisateurs, sexistes et/ou paternalistes, de menaces physiques, de cat-calling, de victim blaming, mais aussi de harcèlement sexuel et même d’assaut sexuel, est légitimée selon cet entitlement qui permet à l’oppresseur masculin de réitérer sa position dominante. « La violence d’un oppresseur est un choix désigné pour contrôler et intimider » (traduction libre) [6] et elle s’impose au quotidien comme étant un moyen utilisé par certains hommes afin d’assurer leur suprématie. Ce fut d’ailleurs le moyen privilégié par les propriétaires d’esclaves sur les plantations [2, 3, 7]. Cet entitlement n’est très certainement pas le produit du hasard et encore moins la conséquence de prédispositions biologiques. Il provient en fait d’un rapport de classe (ou de genre) transfiguré en norme qui fut imposée par le groupe dominant. Ce rapport vient ensuite légitimer des comportements violents, dont la tendance majeure soutient la domination d’un groupe privilégié par le système (ou le régime) sur les autres. Dans le cas du régime de genre trinidadien, ce dernier est d’ailleurs fortement dynamisé et reproduit au travers des médias, de la culture populaire, de l’éducation et des institutions religieuses [2], tout autant que de l’État. Cette forme de violence historique se manifeste donc dans le quotidien selon des rapports de pouvoir multiples, et ce, afin de préserver la dominance d’un groupe et ainsi reproduire un régime de genre, un ordre esclavagiste ou toute autre forme de domination systémique.

En conclusion

La violence perpétuée au quotidien envers les femmes trinidadiennes n’est pas chose nouvelle et l’aperçu qu’il m’a été donné de vivre avec cet assistant de cours n’est pas un cas isolé. Ces discours sexistes sont une forme d’oppression en soi, car ils réitèrent une suprématie masculine qui, en retour, vient légitimer une violence au quotidien. Cette dernière n’est d’ailleurs pas l’apanage seul de la société trinidadienne. En fait, elle s’est aussi normalisée ailleurs et le Québec n’y fait pas exemption. C’est pourquoi, à mon avis, seule la résistance paye et l’envers de l’histoire coloniale et postindépendance trinidadienne est parsemé de réussites inspirantes face à cette oppression systémique, notamment grâce à diverses organisations féministes qui émergent au tournant des années 1970 [1, 2]. Entre autres, les militantes de ces dernières ont stressé les rôles genrés qui limitaient leur potentiel à l’intérieur même des mouvements politiques et révolutionnaires de leur époque, notamment en critiquant la répartition du travail, ainsi que la reconnaissance futile qui leur était attribuée à l’intérieur de ces diverses organisations [8]. Elles s’attaquèrent d’ailleurs à l’image d’hyper-masculinité mise de l’avant par les militants du mouvement des Black Panther [8]. Elles ont aussi formé plusieurs associations qui perdurent encore de nos jours, dont le Caribbean Association for Feminist Research and Action qui est encore très actif dans la région [1, 8].

Néanmoins, aux dires des membres de l’IGDS que j’ai interviewés, cette résistance envers le régime de genre trinidadien doit s’étendre à l’ensemble de la société. Et pour que cela soit fait, il importe de repenser les institutions sociales qui déterminent le parcours des personnes avec une priorité mise sur l’éducation des enfants. Elles ajoutent qu’il faut aussi continuer à diffuser les divers discours critiques des institutions en place, dont les discours féministes, et ce, dans le but de faire reconnaître les bienfaits de leurs revendications pour toute la société. Et finalement selon elles, il faut impérativement « séparer l’Église de l’État ». Le combat est de taille, mais pas insurmontable.

*Merci à Iléana, Livia et Mariette pour leur relecture et leurs commentaires éclairants 🙂

1.         Baksh-Soodeen, R., Issues of difference in contemporary Caribbean feminism. Feminist Review, 1998. 59(1) : p. 74-85.

2.         Pasley, V., Gender, race, and class in urban Trinidad: representations in the construction and maintenance of the gender order, 1950-1980, in Department of History. 1999, University of Houston.

3.         Reddock, R.E., Women and slavery in the Caribbean: A feminist perspective. Latin American Perspectives, 1985 : p. 63-80.

4.         Graeber, D., Debt: The First 5,000 Years. Updated and Expanded ed. 2014, London : Melville House.

5.         Pease, B., Undoing privilege: Unearned advantage in a divided world. 2010 : Zed Books.

6.         Gaarder, E., Addressing violence against women: Alternatives to state-based law and punishment, in Contemporary anarchist studies : An introductory anthology of Anarchy in the Academy R. Amster, Editor. 2009, Routledge : London, New York. p. 46-56.

7.         Fanon, F., Les Damnés de la Terre. La Découverte. 2002 [1961], Paris.

8.         Pasley, V. and E. Williams, The Black Power movement in Trinidad: an exploration of gender and cultural changes and the development of a feminist consciousness. Journal of International Women’s Studies, 2001. 3(1).

Le nationalisme sexuel aux Pays-Bas

Le nationalisme sexuel aux Pays-Bas

Par Antoine Majeau

Dans l’imaginaire collectif, on s’entend majoritairement pour dire que les Pays-Bas sont parmi les pays les plus tolérants, les plus novateurs et avant-gardistes. La population et les politiques ont généralement une position plutôt progressiste sur de nombreuses questions sociales telles que la prostitution, l’euthanasie, l’avortement, la consommation de drogues et les droits des homosexuels. C’est justement cette politisation de l’homosexualité, particulièrement par la droite nationaliste, qui m’intéresse. Il est ici question de montrer, par une analyse des discours politiques, comment la tolérance à l’homosexualité peut être instrumentalisée pour légitimer un agenda anti-immigration dans le contexte néerlandais contemporain.

D’abord, tout bon nationalisme insiste sur une fierté qui est commune au peuple qui forme la nation. Cette exaltation partagée joue un rôle crucial dans la formation de l’identité pour les nationalistes. Pour faire un parallèle près de nous, il est difficile d’imaginer un nationalisme québécois qui laisserait de côté la langue française comme atout et comme marqueur identitaire. Dans le cas hollandais, c’est cette tolérance sexuelle que l’on célèbre comme aspect unique parmi les sociétés du monde. Et tout comme beaucoup de nationalistes québécois se battent pour des politiques protégeant la langue, des nationalistes néerlandais militent pour protéger leur tolérance et leur progrès social.

Dans plusieurs nationalismes occidentaux contemporains, mais pas tous, l’espace social est symboliquement divisé en différents blocs monolithiques immuables. Cependant, on doit reconnaître le dynamisme inhérent des groupes sociaux. Le nationalisme sexuel hollandais n’échappe pas à cette caractéristique. Cette simplification trace alors la ligne entre les citoyens «légitimes» de la nation, soit, en général le groupe majoritaire, et les autres qui sont tenus à l’écart de cette citoyenneté légitime, soit les groupes minoritaires.

La Hollande, un peu à la façon du Québec au courant de la Révolution tranquille, s’est affranchie de l’autorité de la sphère religieuse durant ses «longues années 60». Les mouvements sociaux et l’État, à cette époque, travaillaient ensemble afin de se concentrer sur une plus grande liberté individuelle et sexuelle, ce qui résulta en une normalisation rapide de l’homosexualité dans toutes les sphères de la société. La fierté découlant de cet accomplissement est partagée à la grandeur du pays et devient un critère de distinction face aux autres nations. On peut ainsi parler de nationalisme sexuel, car c’est la sexualité, la tolérance envers l’expression de la sexualité de l’individu, qui est instrumentalisée comme base commune du sentiment d’appartenance nationale.

Dans un contexte de fierté d’ouverture à l’homosexualité (les Pays-Bas sont le premier pays à avoir autorisé explicitement le mariage homosexuel et l’adoption par des couples de même genre), de nombreux nationalistes ont peur de voir ces acquis disparaître. Une formation politique associée à l’extrême droite, et ressemblant grossièrement au Front National, fait justement plateforme sur cette peur. Le Parti pour la liberté, (Partij voor de Vrijheid – PVV) de Geert Wilders milite activement pour la conservation des droits des homosexuels néerlandais. On a rarement tendance à rattacher l’extrême-droite et la défense des droits LGBTQ, mais lorsqu’on porte attention au discours du PVV, on découvre un motif sous-jacent.

S’il existe un sentiment d’insécurité à l’égard des droits des homosexuels, c’est qu’il y a, pour certains, une menace. Pour le PVV, cette menace vient forcément d’ailleurs, car une écrasante majorité de la population appuie les politiques favorables aux couples gais. Le bouc-émissaire est facile à trouver dans le climat politique du post-onze septembre: les musulmans et les musulmanes, évidemment. 

Cette association entre nationalisme sexuel et islamophobie a connu un moment charnière en 2002, en pleines élections générales. Le politicien Pim Fortuyn, à la fois défenseur des droits homosexuels et hostile à l’immigration non-européenne, fut assassiné par un militant néerlandais d’extrême-gauche, qui, à son procès, avoua qu’il avait commis cet acte pour protéger les musulmans que Fortuyn cherchait à exploiter afin d’en tirer un capital politique. Deux positions opposées se cristallisèrent à partir de ce procès, soit une prônant le rejet de l’Islam en vertu des droits homosexuels, et une autre s’opposant à l’instrumentalisation de l’identité sexuelle à des fins racistes. Malgré cette radicalisation, la majorité de la population néerlandaise se situe aujourd’hui dans un entre-deux.

L’islamophobie pénètre alors la «société la plus tolérante d’Occident». Dès qu’il en a la chance, le PVV relie l’homophobie et les citoyens musulmans, tentant de diviser la population néerlandaise «tolérante» des citoyens musulmans «intolérants». À ce sujet, le chef du parti ne se dit pas raciste: il ne déteste pas les musulmans; il déteste leur livre, leurs traditions et leur idéologie (1). Il appelle même la population à «ne pas tolérer les intolérants» (2) en parlant des musulmans (peut-être ne voit-il pas l’ironie de cette déclaration). Pour lui, son devoir comme politicien est d’empêcher «l’islamisation des Pays-Bas», et pour ce faire, il entend freiner l’immigration depuis les pays où la religion principale est l’Islam et interdire la construction de mosquées (3). Geert Wilders argumente que toute personne adhérant à l’Islam est fondamentalement opposée au mode de vie néerlandais, car selon lui, le Coran et la loi islamique veillent à criminaliser l’homosexualité. Loin d’être un phénomène isolé, le PVV a récolté 17% des votes aux élections de 2009 et 12,3% en 2014 (4) (cette perte de voies est entre autres attribuée à la croissante collaboration du parti de Wilders avec le Front National de Le Pen). Il est soit le troisième ou le quatrième parti le plus populaire, selon le mois. 

Cependant, la vague PVV possède des limites. Une croissante visibilité d’intellectuels homosexuels musulmans embête gravement son argumentaire. De plus, de nombreuses organisations LGBTQ néerlandaises critiquent son hypocrisie et l’instrumentalisation de leur identité sexuelle pour ses propres fins. En 2011, Wilders fut emmené en cour pour répondre à des charges d’incitation à la violence, mais il s’en sortit indemne. Toutefois, il devra se présenter de nouveau au tribunal en 2016 sous motif d’incitation à la discrimination et à la haine des Marocains vivant aux Pays-Bas.

Les Pays-Bas ne sont évidemment pas le seul pays où l’on trouve des individus et des groupes prêts à instrumentaliser une fierté partagée au nom de la nation. Au vingt-et-unième siècle, cela est particulièrement vrai en ce qui a trait à l’opposition à l’immigration et à l’Islam. En France, c’est en vertu de la laïcité, de l’invisibilité de la sphère religieuse dans le domaine public, que l’on méprise l’Islam. Aux États-Unis, c’est la sécurité nationale qui est ébranlée par l’immigration mexicaine et musulmane, et ce discours est d’ailleurs loin d’être né du phénomène Trump. Ici, on l’a vu avec les commissions d’enquête sur les accommodements raisonnables et sur la charte des valeurs québécoises, l’immigrant qui ne parle pas français et qui n’est pas laïc ne sera pas exactement accueilli à bras ouverts par une certaine frange de la population). Les parallèles comme ceux-ci peuvent s’étendre sur des pages, mais ils ne servent qu’à montrer que les nationalismes mobilisent chacun de leur propre façon, avec des arguments qui leur sont propres.

Le danger de ces types de discours nationalistes réside dans l’exclusion et dans la marginalisation qui peuvent en découler. La célébration d’un groupe mène facilement au mépris d’un autre, peu importe le degré de différence. Le problème est tout aussi grave lorsque l’autre groupe est essentialisé, réduit à une poignée de traits inchangeables et qui le définissent. C’est exactement ce que fait le discours du PVV envers les musulmans et les musulmanes. Or, même si un mouvement national célèbre une certaine tolérance, il se doit d’être critique envers ses propres termes d’inclusion. Les nationalistes québécois doivent donc éviter de penser le Québec comme un espace ethnique ou culturellement homogène, car ils s’éloigneraient de le réalité et s’engouffreraient dans la xénophobie.

(1) Traynor, Ian. ‘I don’t hate Muslims. I hate Islam,’ says Holland’s rising political star.The Guardian, 17 février 2008. http://www.theguardian.com/world/2008/feb/17/netherlands.islam   (2) Entrevue donnée à Stephen Sackur de HARDtalk, sur BBC news. http://news.bbc.co.uk/2/hi/programmes/hardtalk/4833890.stm

(3) Traynor, Ian. ‘I don’t hate Muslims. I hate Islam,’ says Holland’s rising political star.The Guardian, 17 février 2008. http://www.theguardian.com/world/2008/feb/17/netherlands.islam

(4) Waterfield, Bruno. European election upset for Geert Wilders as Dutch turn cold on anti-EU party. The Telegraph, 22 mai 2014.http://www.telegraph.co.uk/news/worldnews/europe/netherlands/10850610/Eu…

La montée du terrorisme : une croisade contre les masses désunies

La montée du terrorisme : une croisade contre les masses désunies

Depuis plusieurs mois, l’arrivée des réfugié-e-s syrien-ne-s intervient sur fond de crise politique que ravivent les récents attentats perpétrés en sol parisien. En réaction à ces évènements tragiques, les classes politiques ont d’un même élan embrassé l’option sécuritaire (1). Néanmoins, les mesures de sécurité préconisées par François Hollande répondent aux attentats sans interroger les causes profondes à l’origine de la crise que vit actuellement le peuple français. L’histoire récente permet de voir comment le phénomène de masse inscrit le terrorisme dans un contexte de crise culturelle des sociétés occidentales contemporaines. Nous voulons voir comment le concept de masse fournit un éclairage pour mieux comprendre le phénomène mondial du terrorisme.

L’état d’une crise

Depuis la chute du rideau de fer en 1989, les sociétés connaissent un vide que met en évidence l’absence d’alternative au capitalisme triomphant. La possibilité d’une guerre mondiale voit ainsi rejaillir les haines du passé envers un ennemi qui menace de l’intérieur le monde occidental « civilisé » ainsi que ses alliés. Le phénomène de masse dans lequel s’inscrit aujourd’hui le terrorisme oppose ceux et celles que la peur isole à ceux et celles qui, au nom de la peur, cherchent à imposer à la planète leur conception abstraite du monde. Le fondamentalisme religieux s’inscrit précisément dans cette logique de déstabilisation des populations dont l’isolement doit contribuer à ériger un nouvel ordre mondial né du désordre.

Le phénomène de masse qui caractérise le terrorisme contemporain s’inscrit donc dans un contexte d’atomisation des sociétés européennes. Les barrières culturelles s’estompent en même temps que se globalise la menace d’une terreur sans frontières. Les individus isolés deviennent les cibles d’un adversaire ayant rompu tout lien avec la collectivité. C’est à l’intérieur d’un contexte de massification des sociétés que s’inscrit la crise sociale actuelle dont le terrorisme est l’une des manifestations et, bien entendu, non la moindre.

Contrairement à ce qui s’observe dans un contexte de guerre, le terrorisme vise surtout à déstabiliser l’adversaire. Il s’agit de semer la peur dans les esprits plutôt que détruire physiquement l’ennemi, le nombre de victimes important moins que l’impact psychologique résultant des tueries. Cela s’explique en partie par la faiblesse militaire dont disposent les assaillant-e-s. En effet, les cellules terroristes sont souvent composées de quelques individus qui ne peuvent rivaliser avec un ennemi supérieur en taille et en puissance. Comme le fait remarquer le politologue Gérard Chalian : « Les groupes terroristes sont petits, de quelques personnes à plusieurs milliers, et la majorité d’entre eux ne comprennent que quelques dizaines à quelques centaines de membres (…). Dans de telles circonstances, les groupes terroristes ne peuvent en aucun cas espérer gagner la bataille physiquement » (2). Le phénomène de masse crée donc la possibilité pour les terroristes de maximiser les dommages collatéraux avec un minimum de force requis, sortant du contexte d’une guerre conventionnelle où il s’agit de neutraliser l’ennemi par des moyens imposants. Dans un contexte de masse, au contraire, l’insécurité se diffuse de manière exponentielle sans que ne soit mobilisée une force de frappe importante. Le risque se mesure non seulement au danger réel, mais à la peur que suscite la possibilité d’une nouvelle attaque autant ou encore plus meurtrière que la précédente.

En plus de prendre pour cible les masses, le terrorisme en est aussi le produit, résultat de l’isolement vécu par certaines personnes se sentant extérieures à la société. Bien qu’appartenant à un groupe, les terroristes cultivent un même ressentiment vis-à-vis du monde dont ils-elles se sentent étranger-ère-s. Jacqueline Barus-Michel, professeure émérite en psychologie sociale, parle d’une « recherche désespérée d’identités » chez des gens que plus rien ne rattache à la collectivité et à ses règles de fonctionnement. Se développe alors une communauté restreinte où la quête d’identité passe par le ralliement « à des images fortes, dans lesquelles la violence se trouve condensée sous des formes symboliques (plutôt des signaux) simples (mots d’ordre, slogans, représentations élémentaires du bien et du mal) et qui offrent des filiations directes en substitution à celles qui sont défaillantes (personnage charismatique puissant et impitoyable, héros médiatisés) » (3).

Si l’essor des masses remonte aux bouleversements survenus au siècle dernier, il trouve ses prolongements dans une crise du lien social que vivent actuellement nos démocraties. C’est en effet dans le contexte d’une crise civilisationnelle qu’il faut comprendre le phénomène du terrorisme mondial. Les régimes de masse du siècle dernier et le terrorisme de masse ont en commun l’usage de la terreur comme outil de propagande au service d’une idéologie totalitaire. En effet, le totalitarisme désigne non seulement un régime, mais aussi une manière de penser et de concevoir le monde. Comme le souligne le politologue Alexandre Del Valle : « Ce qui caractérise le plus profondément le totalitarisme, ce n’est pas uniquement la violence et l’hypertrophie d’un État liberticide, mais l’idéologie elle-même (…) le fait d’expliquer le mouvement de l’histoire comme un processus unique et cohérent déduit à partir d’une idée centrale : la loi de la nature et de la race pour le nazisme, de l’histoire ou de la lutte des classes pour le marxisme, ou encore de la soumission de l’humanité à Allah, et donc la lutte des religions et des civilisations pour l’islam » (4). Cette vision n’est jamais destinée à aboutir, puisqu’elle projette sur le monde des valeurs absolues qui visent à changer intégralement la réalité, à réaliser dans l’histoire l’essence de la vérité. On voit donc comment le passé ressurgit aujourd’hui sous des formes parfois un peu différentes, mais tout aussi violentes.

Dans son ouvrage intitulé « Les origines du totalitarisme », la philosophe Hannah Arendt s’intéresse aux sociétés de masse nées des ruines des anciennes puissances impériales ayant connu une expansion considérable entre la fin du XVIIIe siècle et le début du XXe siècle. Elles ont ensuite décliné en raison des conséquences socioéconomiques de la Grande Guerre et des désastres humanitaires provoqués par la grande crise financière de 1929. Il nous faut revenir un peu en arrière pour comprendre l’essor du phénomène de masse qui s’observe aujourd’hui par la montée en puissance de mouvements qui, tant ici qu’ailleurs, révèle un malaise identitaire profondément enraciné dans nos sociétés. Bien que le terrorisme de masse soit un phénomène récent, il fait écho à la terreur de masse des régimes totalitaires de l’entre-deux-guerres. On assiste alors à la montée en puissance d’une masse qui prétend ne plus appartenir aux sociétés passées. Les gens ne s’identifient plus à une classe partageant avec le reste de la société un certain nombre de valeurs et de principes communs. La radicalisation de certains individus isolés est en fait l’expression la plus aboutie de ce phénomène qui a connu plusieurs développements dans l’histoire.

D’une crise à l’autre, vers la puissance des masses

Les phénomènes de masse décrits par Hannah Arendt sont nés du déclin des sociétés impérialistes du XIXe siècle. Ces dernières ont assisté le triomphe du capitalisme industriel mondial et l’essor des États-nations en Europe. La puissance montante d’une bourgeoisie régnant sur l’ensemble du continent succède à l’époque où l’aristocratie tenait d’une main ferme les rênes des principaux centres de pouvoir partout sur le continent. L’impérialisme bourgeois, succédant à l’impérialisme des puissances royales, a connu deux phases d’expansion : un pouvoir s’imposant à l’ensemble des classes de la société et une domination s’étendant aux pays colonisés en dehors du « monde civilisé ». C’est ainsi que Arendt distingue deux formes d’impérialisme séparées dans le temps. En effet, l’impérialisme continental précède chronologiquement l’impérialisme colonial des grandes puissances européennes imposant leur domination sur les populations d’Afrique, d’Asie et du Moyen-Orient.

Ce contexte s’inscrit dans un mouvement expansionniste. Le sentiment d’appartenance des différentes classes à l’idée de nation constitue l’origine commune que partagent entre eux les membres d’une même société. Ainsi, note Arendt : « Le seul lien qui subsistait entre les citoyen[-ne-]s d’un État-nation où il n’y avait plus de monarque pour symboliser leur communauté fondamentale semblait devoir être un lien national, c’est-à-dire une origine commune » (5).

À l’autorité providentielle qu’incarnait autrefois la personne du prince se substitue l’idée de nation. C’est sur elle que repose l’unité d’un peuple mue par un héritage culturel commun et une vision universelle du progrès humain. Cette vision distingue différentes sociétés selon leur degré d’évolution sur l’échelle de l’humanité. On comprend aisément alors que le racisme puisse devenir le porte-étendard d’une conception de l’humanité où les races inférieures doivent être éduquées par les peuples supérieurs, absolument convaincus d’être les dignes représentants de l’humanité. De cela émerge un sentiment de supériorité qui permet de distinguer les peuples entre eux en fonction de leur positionnement respectif sur l’échelle des races humaines.

L’essor de l’anthropométrie à la fin du XIXe siècle servira d’ailleurs de cadre théorique à la pensée eugéniste contemporaine promouvant des différences de nature séparant entre elles les classes et les cultures. C’est sur cette conception du monde que s’appuient au XIXe siècle les mouvements annexionnistes européens qui se prolongent au siècle suivant, culminant dans un vaste mouvement de décolonisation à partir des années 1940. Reste qu’au XIXe siècle, les différences de races justifient les entreprises coloniales menées au nom du progrès de l’humanité : « Les mouvements annexionnistes prêchaient l’origine divine de leurs peuples respectifs par opposition à la foi judéo-chrétienne en l’origine divine de l’homme » (6).

Les évènements décisifs ayant conduit à la Grande Guerre annoncent pour leur part le déclin des États-nations, remplacés par les régimes de masse d’où vont naître les mouvements totalitaires européens florissant de part et d’autre du continent jusqu’au désastre du deuxième grand conflit mondial. Le phénomène de masse diffère de la référence à l’idée de populace ; cette dernière constitue un mouvement étranger à l’influence des idéologies totalitaires qui n’apparaissent qu’à compter du XXe siècle, accompagnant la montée en puissance des masses.

Le concept de masse et les conséquences de la Grande Guerre

Hannah Arendt oppose le concept de masse à celui de classe sociale pour montrer comment chacun désigne deux phénomènes bien distincts. Tandis que les classes sociales ont des intérêts spécifiques partagés par certains groupes aux valeurs communes, les « masses ne sont pas unies par la conscience d’un intérêt commun ». Ce faisant, note Arendt, « [l]e terme de masse s’applique seulement à des gens qui, soit du fait de leur seul nombre, soit par l’indifférence, soit pour ces deux raisons, ne peuvent s’intégrer dans aucune organisation fondée sur l’intérêt commun, qu’il s’agisse de partis politiques, de conseils municipaux, d’organisations professionnelles ou de syndicats » (7).

Le phénomène de massification s’observe donc à l’intérieur de toute société précisément là où certains individus se trouvent en marge de la communauté, mais c’est dans des périodes de crise identitaire que ce phénomène s’affirme de manière plus éloquente.

Dans le cas des personnes exclues suite aux ravages de la Première Guerre mondiale, la part des mécontent-e-s comprend toutes les classes de la société qui ressentent massivement les conséquences sociales et économiques d’une guerre coûteuse en vies humaines et en biens matériels. Ce sont les anciens soldats, les inadapté-e-s sociales-aux, les marginales-aux, les masses grandissantes de chômeur-euse-s, qui dénoncent le système des partis politiques responsables des malheurs ayant mené l’Europe au bord du gouffre et ayant provoqué la misère des peuples. Ce qui caractérise cette époque tumultueuse, c’est la disparition de l’idée de classe au profit d’une idéologie de masse qui galvanise autour de principes abstraits différents groupes de la société. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le fascisme de Mussolini trouve ses racines dans un radicalisme anarchiste qui connaît à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle une influence importante parmi les gens déclassés.

Personne ne se reconnaît plus dans l’ancien système de classes sociales, préférant à la société de type libéral un modèle de société total où les différences de statuts s’effacent . C’est notamment le cas de l’Allemagne et de l’Italie, grandes perdantes de la Grande Guerre, d’où vont naître les premiers mouvements fascistes d’Europe qui entraîneront celles-ci dans les méandres d’une guerre totale. 

Le constat d’échec des démocraties européennes renforce le sentiment d’isolement vécu par une masse d’individus dont les intérêts ne sont plus représentés par les organisations politiques et par les dirigeants issus d’un monde révolu. On assiste alors à une dissolution du lien social traditionnel basé sur l’autorité des partis au profit d’une atomisation des citoyen-ne-s entraîné-e-s par le vent des masses déferlant sur une Europe en crise. Désormais simples agents d’une masse déclassée, tentant par d’autres moyens que ceux des organisations politiques traditionnelles d’influencer le sort de la société, les grands mouvements totalitaires trouvent des adeptes chez des gens que l’ancienne société n’interpelle plus. C’est ce qui précède la mise en place des régimes dictatoriaux qui recevront le support inattendu des masses durant l’accalmie de l’entre-deux-guerres jusqu’au début de la Deuxième Guerre mondiale.

Il s’agit d’une crise des valeurs humanistes classiques qui reflète une transformation en profondeur des sociétés contemporaines. C’est ce qui caractérise l’âge des extrêmes, pour reprendre une expression consacrée par l’historien Éric Hobsbawn (8). C’est aussi l’époque d’un durcissement des positions politiques où s’affrontent désormais de part et d’autre des matrices idéologiques qui rallient des gens issus de milieux très différents. Les différences de classes sont alors momentanément éclipsées par ce ralliement général à une volonté de domination totale sur le monde.

L’existence de masses anomiques, où ne coexistent que des individus, contraste ainsi avec l’époque où les classes sociales composaient le paysage politique des États nationaux. Cette perte de référence s’observe aussi aujourd’hui : en effet, les démocraties représentatives ne parviennent plus à rallier l’intérêt des masses. À la massification des groupes prêtant allégeance au terrorisme, s’observe une massification des populations qui, bien que ne suivant plus la voie tracée par les idéologies extrêmes, n’en sont pas moins réduites à un isolement et à un désenchantement apparemment sans dénouement possible.

Un double phénomène de massification s’observe donc chez les citoyen-ne-s désemparé-e-s et chez les individus radicalisés. Ceux-ci forment des noyaux atomisés cherchant à propager leur message de terreur dans une société profondément divisée de l’intérieur. Pierre Rosavallon pose un diagnostic similaire à celui d’Arendt sur l’état actuel de nos démocraties et la dissolution des différences de classe au profit d’une vision trouble de la réalité sociale. Plutôt qu’à la montée en puissance d’une idéologie totalitaire rejoignant l’ensemble des masses, on assiste à l’indifférence tranquille des peuples que la politique n’intéresse plus. L’auteur décrit cet effritement de la manière suivante :

« Se sont simultanément effrités, à partir des années soixante-dix, le système de la démocratie des partis, le rôle joué par les syndicats et les formes de démocraties sociales préalablement instituées. La crise de la représentation politique s’est inscrite depuis ce moment dans le cadre d’une panne beaucoup plus large de la figuration sociale. La moins grande visibilité des systèmes de différenciation dans nos sociétés, qu’il s’agisse du clivage des classes, des appartenances religieuses ou même du rapport à l’idée de nation, a contribué dans l’ensemble à faire entrer le système représentatif dans cette nouvelle crise » (9).

Quelques éléments hérités du passé refont donc surface dans nos sociétés. L’âge de la méfiance n’est pas sans trouver certaines résonnances avec l’âge des extrêmes dans un contexte où s’opposent l’extrême de l’indifférence et l’extrême de l’épouvante venue d’un ennemi solitaire. Plusieurs individus ne se reconnaissent plus dans un monde où le triomphe de l’économie laisse peu de place au changement et où la possibilité de transformer réellement le monde relève d’un vœu pieux. Se présentent alors des réactions pathologiques qui profitent aux idéologies à vocation totalitaire dont l’influence reste néanmoins limitée et diffuse en comparaison à la fascination exercée par les régimes totalitaires du siècle dernier. Certes, une même conception abstraite du monde s’observe dans le terrorisme d’État et le terrorisme de masse où s’affirme de part et d’autre l’idée d’un monde qu’il faut renverser et reconstruire. Dans les deux cas, c’est la terreur qui est mise à profit pour répandre la peur. L’historien Gérard Chaliand note à ce propos : « Le terrorisme d’État, c’est-à-dire le terrorisme du fort au faible, et le terrorisme du faible au fort, ont de nombreux points en commun. La campagne de terreur a pour but de répandre un sentiment d’insécurité générale qui doit pouvoir atteindre n’importe qui, n’importe quand » (10). C’est dans un contexte de masse que le terrorisme profite de la désorganisation pour aggraver une crise déjà extrêmement vive. Plusieurs exemples permettent d’en témoigner, parmi lesquels figure celui de la France. Le cas français montre bien comment s’est progressivement dilué le vernis social qui permettait d’inscrire les luttes sociales dans un contexte culturel lié à l’idéal républicain de la nation fraternelle. Cet idéal connaît aujourd’hui une crise d’autant plus grande que rien ne semble pouvoir s’y substituer.

Le modèle français : vers une implosion sociale

Le communautarisme français répond à une incertitude ambiante davantage qu’à un problème concret touchant une certaine classe de personnes dont les intérêts seraient directement menacés par la venue des étranger-ère-s. Le vide politique et le discrédit des classes politiques laissent libre cours à des formes de révoltes parfois campées sur des certitudes que ravivent les anciennes croyances. Emmanuel Todd observe comment se traduit cette réaction en fonction de l’emplacement géographique des populations.

Davantage que la classe sociale, c’est l’héritage religieux passé qui influence le degré de peur que suscite la présence étrangère des musulman-e-s en France et le type de réaction de la part du peuple. Les résidus de croyances chrétiennes, très forts à la périphérie du territoire Français, sont néanmoins moins prégnants au centre du pays où s’affirme plutôt un « individualisme homogénéisant ». Ainsi, de « l’individualisme égalitaire du système central dérive l’idéal d’un État régnant sur une société homogène composée d’atomes équivalents » (11), s’opposant à une France plus traditionnelle attachée à la distinction des rangs et à la différence de statuts. N’en demeure pas moins que cette opposition s’inscrit dans une vision plus large d’une république servant de référence où l’étranger-ère doit à tout prix être assimilé-e. Les manières et les modalités que prend cette assimilation sont dictées par le milieu auquel appartient chaque groupe, ce qui n’empêche pas le modèle républicain d’avoir atteint ses limites et de devoir repenser en profondeur ses stratégies d’intégrations des étranger-ère-s.

Le cas de la France met ainsi en évidence un esprit néo-républicain où l’exclusion de l’autre devient paradoxalement la condition de son acceptation. C’est dans un tel contexte qu’on demande à l’immigrant-e de renier ses origines au nom d’un idéal républicain reposant sur l’inclusion par l’exclusion sur fond de valeurs inscrites dans l’histoire nationale du pays. Todd dit ceci à propos de cet universalisme négatif et exclusif : « Le néo-républicanisme est une étrange doctrine, qui prétend parler la langue de Marianne, mais définit dans les faits une République d’exclusion » (12).

On assiste alors à une homogénéisation des points de vue où le sentiment de peur face au monde étrange transcende les barrières de classe et met en évidence un phénomène de massification. C’est ce qui s’est observé durant l’entre-deux-guerres et ce qui trouve des résonnances dans la situation actuelle que vit l’Europe « civilisée ». C’est ainsi qu’on a dit des terroristes qui ont récemment perpétré les attentats à Paris qu’ils étaient des individus sans attaches ou déracinés de leur milieu d’origine. Il s’agirait plus précisément, note la criminologue Sylvia Bréger, d’une « haine farouche envers le monde « extérieur » (13) se manifestant sous la forme d’une double exclusion. D’abord exclus du fait de leurs origines, ils s’auto-excluent par un processus de radicalisation qui leur permet de se constituer en groupe isolé à l’intérieur de la masse. En fait, les terroristes se sont solidarisé-e-s en même temps qu’ils-elles se sont radicalisé-e-s avec d’autres individus vivant comme eux de façon humiliante certains échecs ayant contribué à leur isolement.

Deux alternatives se présentent alors à eux-elles : soit rejoindre la masse, soit se constituer en marge d’elle, c’est-à-dire se marginaliser dans et à l’intérieur de la masse. Un article de Farhad Khosrokhavar, journaliste à Europe solidaire sans frontières, résume cette double issue de la manière suivante : « Par un rude labeur, une partie de ces jeunes parvient à surmonter l’exclusion et à rejoindre les classes moyennes. [Elles et] ils rompent alors souvent les liens avec leur quartier et leurs ancien[-ne-]s ami[-e-]s. D’autres trouvent dans la délinquance le moyen d’acquérir facilement de l’argent et vivre selon le modèle rêvé des classes moyennes. Le mal dont [elles et] ils souffrent le plus est la victimisation : [elles et] ils ont, en effet, tendance à penser que la seule voie d’accès aux aménités des classes moyennes se trouve dans la délinquance, la société leur ayant fermé l’accès à toutes les autres issues » (14).

Se crée alors ce que le politologue Marc Sageman appelle un processus d’implosion sociale parmi un clan qui évolue en dehors de la masse pour mieux s’y fondre : « Dans sa pure expression, le clan est un réseau dense de nœuds, où chacun est connecté à tous les autres. La dynamique à laquelle il obéit ressemble à un processus d’implosion sociale, l’ensemble du clan se repliant sur lui-même jusqu’à se couper totalement du monde extérieur » (15). Le groupe de terroristes responsable des attentats à Paris témoigne de ce processus de marginalisation où un clan aux intérêts communs s’est désolidarisé du monde jusqu’à en nier l’existence. Le terrorisme de masse devient alors symptomatique de ce déracinement qui affecte plus largement l’ensemble des classes.

Cela témoigne d’une réalité plus large liée aux sociétés en déclin où les identités et les groupes se fondent dans la masse des individus anonymes eux aussi en perte de références dans un monde en pleine crise des identités et des valeurs. L’absence d’horizon culturel englobant l’ensemble des communautés génère des îlots de résistance dont les formes sont parfois violentes, comme dans le cas du terrorisme de masse. Il prend d’autres fois une forme passive, comme dans la course effrénée au consumérisme des foules en quête d’un bonheur illusoire. Contrairement à la massification englobante, qui prévalait durant la période de l’entre-deux-guerres, nous assistons aujourd’hui à une massification éparse sur arrière-fond d’une économie triomphante de laquelle personne ne réussit à sortir. Il y a néanmoins une indifférence politique qui s’exprime par un désintéressement de plus en plus répandu qui caractérise le contexte de massification à l’ère du désenchantement. L’indifférence au monde et le repli sur soi sont devenus symptomatiques d’une manière de vivre en société. Le vernis qui protégeait les institutions culturelles a disparu et le terrorisme contemporain n’est qu’un symptôme de cette déliquescence. Comme l’affirmait Arendt à propos du siècle dernier, l’autorité des partis ne constitue plus l’horizon politique auquel se rallient les différentes classes de la société. C’est ainsi, note Bernard Manin, que le comportement électoral ne s’explique plus par « les caractéristiques sociales, économiques et culturelles des citoyen[-ne-]s » (p.279). Au contraire, les « résultats du vote peuvent varier significativement d’une élection à l’autre alors même que les caractères sociaux, économiques et culturels des électeurs [et électrices] restent à peu près identiques pendant la période considérée ».

C’est dans ce contexte de massification des sociétés qu’il nous faut comprendre le terrorisme comme phénomène social. Que ce soit par une vision simplifiée de la religion ou par une pensée purement instrumentale, c’est toujours la forme qui prime sur le contenu, l’action sur la réflexion lorsque vient l’urgence de transformer radicalement la société. Il est intéressant de voir comment l’idéologie de la terreur, autrefois liée à un mouvement européen ayant mené à l’expérience totalitaire, s’exprime aujourd’hui sous une forme diffuse, mais tout aussi inquiétante pour l’avenir de notre civilisation. S’exprime le fantasme de détruire un monde qu’il faut faire renaître de ses cendres, comme autrefois les nations devaient faire table rase de leur passé en érigeant un monde préservé des dangers d’une contamination venant de l’extérieur. Comme naguère du temps des idéologies totalitaires, le monde semble se diviser en deux groupes, c’est-à-dire ceux et celles que juge l’histoire et ceux et celles qui se font juges de l’histoire.

(1) http://www.ladepeche.fr/article/2015/11/15/2217700-union-nationale-pour-…

(2) Chaliand, Gérard, « Lénine, Staline et le terrorisme d’État » dans Histoire du terrorisme de l’Antiquité à Daesh, Paris, Fayard, 2015, p.37.

(3) Barus-Michel, Jacqueline, « Crise et identité » dans La violence politique (dir. Max Pagès), Paris, Érès, 2003, p.64.

(4) Del Valle, Alexandre, Le totalitarisme islamiste à l’assaut des démocraties, Paris, Éditions des Syrtes, 2002, p.88.

(5) Arendt, Hannah, Les origines du totalitarisme, Paris, Gallimard, 2002, p.511-512.

(6) p.516.

(7) Ibid., p.618-619.

(8) Voir Habsbown, Éric, L’âge des extrêmes : Le court XXe siècle, 1914-1991, Paris, Éditions poche, 2003.

(9) Rosanvallon, Pierre, Le peuple introuvable, Paris, Gallimard, 1998, p.417.

(10) Chaliand, Gérard, « Lénine, Staline et le terrorisme d’État » dans Histoire du terrorisme de l’Antiquité à Daesh, Paris, Fayard, 2015, p.229.

(11) Todd, Emmanuel, Qui est Charlie? Sociologie d’une crise religieuse, Paris, du Seuil, 2015, p.126.

(12) Ibid., p.151.

(13) https://www.linkedin.com/pulse/la-psychologie-du-terrorisme-sylvia-bréger

(14) http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article36452

(15) Sageman, Marc, Le vrai visage du terrorisme : psychologie et sociologie du djihad, Paris, Denoël impacts, 2005, p.304.

Bibliographie

Arendt, Hannah, Les origines du totalitarisme, Paris, Gallimard, 2002.

Barus-Michel, Jacqueline, « Crise et identité » dans La violence politique (dir. Max Pagès), Paris, Érès, 2003.

Habsbown, Éric, L’âge des extrêmes : Le court XXe siècle. 1914-1991, Paris, Éditions poche, 2003.

Manin, Bernard, Principes du gouvernement représentatif, Paris, Flammarion, 1996.

Rosanvallon, Pierre, Le peuple introuvable, Paris, Gallimard, 1998.

Sageman, Marc, Le vrai visage du terrorisme : psychologie et sociologie du djihad, Paris, Denoël impacts, 2005.

Todd, Emmanuel, Qui est Charlie? Sociologie d’une crise religieuse, Paris, du Seuil, 2015.