par Alexandre Dubé-Belzile | Avr 1, 2017 | Culture, Idées, International, Québec, Societé
La traduction joue un rôle de première importance dans la résistance contre le système néolibéral mondialisé et la vision du monde véhiculée par une certaine élite politique et économique et ce, plus particulièrement en ce qui concerne les enjeux mis de l’avant dans le cadre du Forum social mondial. Cet article traitera de la traduction non seulement comme une profession qui prend en charge le transfert d’un contenu sémantique d’une langue à une autre, mais également au sens beaucoup plus large que lui donne le sociologue brésilien Boaventura de Sousa Santos. Ce dernier explique comment la traduction est un instrument de conscientisation et d’abolition des rapports de pouvoir qui minent les relations entre diverses visions du monde, au Québec, au Canada et ailleurs. L’auteur de cet article a lui-même été interprète lors du Forum social mondial de 2016, qui a eu lieu au mois d’août dernier, à Montréal.
Le Forum social mondial
Le Forum social mondial a vu le jour en 2001 à Porto Alegre, au Brésil, dix ans après la chute de l’Union soviétique, mettant ainsi fin à une dure décennie de désillusionnement face au socialisme orthodoxe. C’est donc peu avant les attentats du 11 septembre 2001 et les débuts d’une nouvelle rage répressive émanant de l’impérialisme étatsunien et de ses alliés que le Forum social a été créé par ceux qui croyaient encore en un monde meilleur et qui le croyaient possible autrement que par la voie des armes. Selon sa charte, le Forum « est un lieu de rencontre et de convergence des mouvements sociaux […] afin de mettre au premier plan nos préoccupations concernant la justice sociale, le développement durable, la solidarité internationale et la démocratie participative[i]. »
Lors du Forum social de 2016, qui a eu lieu en août dernier à Montréal, des interprètes bénévoles se sont déplacé·e·s de nombreuses villes du Québec et du Canada pour faciliter les discussions dans les assemblées de convergence et sur les diverses plateformes d’interactions. Il s’agissait d’un Forum du Nord, sans aucun doute, et les rapports de domination qui émanaient du pays d’accueil se faisaient sentir. C’était la première fois que le Forum avait lieu dans un pays nord-américain. Le dernier s’était déroulé en Tunisie et, à d’autres occasions auparavant, à Mumbai, à Karachi, à Bamako ainsi que dans plusieurs autres villes du « tiers monde ». Quoi qu’il en soit, parce que le Canada est un État avantagé par le système mondial actuel, la responsabilité des hôtes du Forum était d’autant plus grande, car au sein de notre société sévit encore un colonialisme interne et au Québec, une lutte entre deux colonialismes internes, que nous expliquerons ultérieurement. Quoi qu’il en soit, pour les privilégié·e·s qui ont pu être sur les lieux, les interactions entre collectifs, mouvements et organisations ne se sont pas toujours faites sans rapport de force. Le Forum a eu lieu, même si des milliers de participant·e·s n’ont pas eu de visa pour, selon le gouvernement canadien, « certains voyages antérieurs, une situation financière inadéquate ou un doute sur les intentions des militant[·e·]s de retourner dans leur pays après le Forum [ii]». En d’autres mots, on pourrait parler, si on lisait entre les lignes, d’« enjeux de sécurité ».
La traduction : panacée à l’eurocentrisme
Dans cette ère de la « sécurité » qui sert de prétexte à des assassinats, à la torture et aux interventions militaires à outrance, au Forum, un grand nombre de militant·e·s du monde musulman semblaient avoir adopté une vision des plus eurocentristes de la justice sociale, c’est-à-dire qu’elles et ils rejetaient, non sans un certain mépris semble-t-il, leur culture arabe et musulmane. Le rejet de la religion est un choix tout à fait personnel et compréhensible dans une société comme, par exemple, la Tunisie, déchirée entre une « modernité » occidentale de façade qui avait imposé le régime de Ben Ali et une jeunesse en quête d’identité qui a constitué, malheureusement, une importante force volontaire de l’organisation État islamique, autre extrême non moins aliénant. Cependant, embrasser la culture occidentale ne peut être que tomber dans un autre panneau, puisque cela revient à se soumettre à une illusion comme une autre[iii]. Gilbert Rist mentionne : « C’est un effet de l’arrogance occidentale que de considérer la société moderne comme différente des autres, sous prétexte qu’elle serait sécularisée et rationnelle. Parce qu’il n’existe aucune société qui ne soit pas fondée sur des traditions et des croyances, rien n’indique que la société occidentale en soit dépourvue, même si celles-ci sont différentes de celles des autres sociétés[iv]. » La traduction est un travail qui empêche l’aliénation, qui permet à des militant⸱e⸱s de tous horizons culturels d’être sur la même longueur d’onde. Selon le sociologue brésilien Buoventura de Sousa Santos, la traduction vise « à clarifier ce qui unit et ce qui sépare les différents mouvements et leurs pratiques afin d’établir les possibilités et les limites d’articulation et d’agrégation entre eux. » Ce travail est également « crucial pour définir, dans chaque contexte concret et pour chaque moment historique, quelle constellation de pratiques subalternes va générer le plus fort potentiel contre-hégémonique[v]. »
L’hégémonie de la laïcité
Malheureusement, l’hégémonie culturelle de notre propre pays tend parfois à s’imposer comme un modèle. Encore une fois, une responsabilité d’autant plus grande pèse donc sur nos épaules. Enfin, la laïcité comme neutralité de l’État, de la société et de ses institutions par rapport aux croyances religieuses est une prise de position qui mérite d’être défendue. Cependant, quand la société avec ses rapports de pouvoir fait de cette laïcité le sceau de sa supériorité, mariant possiblement condescendance et xénophobie, cela donne des résultats comme ceux dont nous avons été témoins lors des débats entourant la charte des valeurs québécoises. Pauline Marois, chef du Parti québécois à l’époque, avait fait de la religion un épouvantail qui servait à des fins de propagande pour gagner des élections et s’accrocher au pouvoir. D’une révolte contre l’église lors de la Révolution tranquille, elle a tenté de construire un nouvel instrument d’oppression. En fait, l’Islam et la laïcité ont tous deux constitué, dans différents contextes, deux idéologies motivant la répression. Nous avons mentionné la Tunisie plus haut, mais nous pourrions parler de la Turquie d’Atatürk (oppression au nom de la laïcité) et du gouvernement actuel en Arabie saoudite (oppression au nom de l’Islam). Dans le cas du Québec de Pauline Marois, la mobilisation du peuple sur des bases islamophobes a heureusement échoué.
Il faut se rendre à l’évidence qu’adopter une position fermement antireligieuse brime nombre de personnes dans leur identité au même titre que l’homophobie et le racisme. Un athéisme agressif a d’ailleurs été la cause des échecs des premiers mouvements communistes iraquiens au début du XXe siècle [vi]. Le même phénomène s’est également produit quelques décennies plus tard en Afghanistan[vii]. Il ne faut pas confondre le discours pseudo-religieux d’une élite qui cherche à légitimer sa domination et l’Islam, une vision du monde partagée par près d’un milliard et demi de personnes. Malheureusement, nombre de celles et ceux qui sont nés dans l’Islam sont elles-mêmes et eux-mêmes en proie à cette confusion. C’est le cas du militant kurde Zaher Baher, qui manifeste pourtant son soutien au gouvernement progressiste du Kurdistan syrien qui reconnaît, dans sa charte, toutes les croyances. En effet, Baher parle de lutter contre l’Islam qui serait, selon lui, la source de tous les problèmes, tenant un discours proche de celui des néofascistes, comme le Front national en France et son homologue québécois[viii], ou encore comme La meute, groupe d’extrême-droite lancé sur Facebook par un vétéran de l’armée canadienne[ix]. Il est très inquiétant d’entendre ce discours chez un anarchiste[x]. Le philosophe anarchiste Murray Bookchin, qui a inspiré les militants kurdes, avait pourtant bien expliqué que ce sont les rapports de pouvoir qui posent problème[xi]. Enfin, tout cela est dû à un affreux manque de communication causé par une perméabilité de différentes visions du monde qui s’affrontent. La solution à ce problème antédiluvien se trouve en partie dans le Forum social mondial et dans « le travail de traduction »[xii], comme le mentionne Boaventura de Sousa Santos. Enfin, les évènements récents à Québec qui ont mené aux décès de six personnes aux mains d’Alexandre Bissonnette en janvier dernier sont d’ailleurs tout autant le symptôme de ce manque de communication et d’un trouble identitaire criant.
La traduction, souvent vue par les gens qui s’en servent comme un simple travail de transfert d’une langue à l’autre, un labeur de pure méthodologie, est en fait au cœur de la résistance au néolibéralisme et de l’impérialisme culturel. La traduction est bien plus qu’un simple service marchandable. En dépit de cela, les traducteurs et les traductrices se trouvent le plus souvent bien au bas de la hiérarchie dans la bureaucratie de l’État et au sein des entreprises privées. Les traducteurs et les traductrices sont des intellectuel·le·s qui doivent avoir conscience de leur responsabilité pour ne pas tomber dans la servitude ou dans la fatuité. Dans le cadre de la convergence nécessaire qui est tentée au Forum social mondial, la traduction est essentielle, non seulement sur le plan linguistique mais également d’un point de vue culturel, pour éviter que le forum soit, comme plusieurs en ont fait part, un forum du Nord, qui révélerait, derrière une façade de coopération internationale, l’impérialisme culturel, l’eurocentrisme et le paternalisme des pays plus favorisés. Maria Timoczko, professeure de littérature comparée à l’Université du Massachussetts à Amherst, a souligné l’importance d’étendre la traduction de tous les horizons culturels vers tous les horizons. Dans le même ordre d’idées, les personnes qui s’adonnent à la traduction ne peuvent rester passives, mais doivent être des acteurs et actrices à part entière de la résistance et ce, même si elles et ils sont moins souvent au-devant des barricades[xiii]. D’ailleurs, le professeur Santos affirme : « La traduction n’est pas une simple technique. Même ses composants purement techniques et la façon dont ils sont utilisés au cours du processus de traduction doivent être l’objet de délibération démocratique. La traduction est un travail dialogique et politique. Elle comporte aussi une dimension émotionnelle, parce qu’elle présuppose à la fois une attitude non conformiste à l’égard des limites de son propre savoir et de ses pratiques et un désir d’apprendre et d’être surpris par les savoirs et les pratiques des autres. »[xiv] Il s’agit donc non seulement de se solidariser et de se concerter sur ce qui mérite d’être traduit plutôt que de se soumettre aux diktats du marché de la traduction, mais également, dans la traduction, de mettre en œuvre un processus de conscientisation, d’adopter une approche sourcière pour toujours élargir les horizons du lecteur. Antoine Berman, linguiste, traducteur, philosophe et écrivain français, qualifie d’ « approche sourcière » ou « exotisation » l’opposé de l’approche ethnocentriste, qui cherche à conformer un texte étranger à la culture de la langue d’arrivée[xv]. Dans les ouvrages collectifs dirigés par Tymoczko, notamment Translation and Power, Translation, Resistence, Activism et Enlarging Translation, Empowering Translators, les contributeurs et contributrices abordent une variété de sujets en lien avec la traduction et son aspect politique, que ce soit en Amérique latine dans le cadre des luttes indigènes, à Hawaii pour la survie d’une culture colonisée par les États-Unis, dans l’ancienne Union soviétique chez l’intelligentsia, en Afrique francophone dans les luttes postcoloniales et même en Europe.
Double colonialisme : la traduction au Québec et au Canada
Enfin, ne pas parler du rôle de la traduction au sein de l’appareil politique canadien constituerait une omission significative. D’une part, même si le Bureau de la traduction a vu le jour en 1934, le bilinguisme n’est réellement devenu effectif qu’en réaction aux crises politiques qui se sont manifestées au Québec dans les années 1960 et 1970, avec la Loi sur les langues officielles de 1969; d’autre part, ce bilinguisme fait désormais partie intégrante de l’idéologie canadienne, qui assure une certaine cohésion de l’identité nationale. Grâce à la traduction, l’État parle au sujet canadien-français dans sa propre langue. Il institutionnalise les contradictions qui avaient été la cause de ces crises et légitime ainsi son hégémonie, qui se manifeste sous la forme d’un colonialisme interne. Cela fait écho à toute l’analyse de la traduction au Québec faite par Annie Brisset, professeure de traductologie à l’Université d’Ottawa[xvi]. Cette dernière a analysé la traduction théâtrale au Québec, qui fut d’abord faite en France puis rapatriée dans la Belle province dans les années 1970 pour que le théâtre « parle enfin québécois ». Cette traduction s’est toutefois avérée ethnocentrique et isolationniste. Malheureusement, même si une partie de la mouvance souverainiste appartenait à la gauche, il semble que le nationalisme québécois ait plutôt engendré une nouvelle élite locale qui a remplacé l’ancienne. Bien que les membres du FLQ et Pierre Vallières, auteur de Nègres blancs d’Amérique, revendiquaient l’indépendance du Québec, ils le faisaient par anticolonialisme et par anti-impérialisme, s’inspirant des Black Panthers et du Front de libération nationale algérien pour donner forme à une sorte de Cuba du Nord. Par contre, les souverainistes qui se sont emparés du pouvoir étaient plutôt de droite, et leur nationalisme comportait d’emblée certains éléments xénophobes. Ce sont des gens appartenant à cette deuxième catégorie, et à d’autres, qui ont pris les rênes tant sur le plan politique qu’économique et qui ont remplacé l’ancienne élite plus strictement anglo-saxonne, devenant ainsi une deuxième puissance coloniale interne. Néanmoins, un peu plus de 40 ans après l’instauration du bilinguisme et l’émergence d’une élite francophone, faits historiques importants pour la traduction au Canada, le gouvernement fédéral, sous les pressions de la mondialisation et de la montée du néolibéralisme, privatise la traduction jadis effectuée par ses propres institutions. Le Bureau de la traduction traduit de moins en moins de documents gouvernementaux. En une seule décennie, le Bureau, qui employait déjà près de 2 000 traducteurs et traductrices, a vu ses effectifs diminués presque de moitié. Le Canada fait traduire de plus en plus de documents par des traducteurs et traductrices externes qui travaillent pour des entreprises privées, des « usines à traduction » au prix les plus bas, aux dépens de la qualité. Par la même occasion, le Canada voit sa souveraineté érodée. L’identité, l’idéologie canadienne et la citoyenneté qui en découle se voient compromises[xvii]. C’est d’ailleurs pourquoi un groupe de professeur·e·s de l’Université d’Ottawa, de l’Université du Québec en Outaouais et de l’Université de Montréal, entre autres, cherchent à abolir le Bureau pour en faire un Secrétariat général de la traduction qui serait chapeauté par Patrimoine Canada plutôt que par le ministère des Services publics et de l’approvisionnement[xviii], ceci afin de souligner l’importance politique et identitaire de la traduction, qui ne devrait pas être traitée de la même manière que le papier de toilette, les assiettes en carton, les chaises et autres fournitures de bureau. Enfin, serait-il possible qu’il appartienne maintenant aux mouvements sociaux de prendre en main la traduction et leur identité, et par le même fait, leur propre citoyenneté ? Nous entendons par cela une traduction qui s’insérerait dans une économie sociale plutôt que dans une dynamique institutionnelle. Nous avons présenté la question à madame Chantal Gagnon, professeure de traduction à l’Université de Montréal. Selon elle, bien qu’il pourrait y avoir une place pour ce type de traduction, elle ne pourrait remplacer les traductions institutionnelles canadiennes, qui sous-tendent une idéologie que madame Gagnon définit comme « un ensemble de valeurs
associées à un individu, à un groupe d’individus ou à une institution ». Aussi, au Québec, la traduction institutionnelle est « une reconnaissance du poids politique de la communauté linguistique minoritaire ». Enfin, pour notre part, il semble que remettre en question la traduction institutionnelle, qu’elle soit canadienne ou québécoise, s’avère être une forme de résistance. Enfin, madame Gagnon a affirmé lors de notre entretien que la traduction engagée peut empêcher l’aliénation comme elle peut l’engendrer. Comme traducteurs et traductrices, il faudrait donc prendre les devants.
L’expérience de traduction au Forum
Ainsi, les interprètes au Forum se trouvaient exclu·e·s des cercles militants, dans des cabines insonorisées équipées de microphones et de casques d’écoute à l’arrière des locaux, comme cela est d’usage dans les conférences internationales et à l’ONU. Même si cela a été fait avec les meilleures intentions, c’est-à-dire pour faciliter le travail des interprètes, il reste que l’interprète n’était que prestataire d’un service. Cela ne tenait pas compte de la traduction « engagée » et de la définition que lui prête Santos, car on n’incite pas l’interprète, en raison de son isolement, à adopter cette « attitude non conformiste à l’égard des limites de son propre savoir et de ses pratiques et un désir d’apprendre et d’être surpris par les savoirs et les pratiques des autres » que prône Santos. C’est en ce sens que la traduction se faisait sous un plan hiérarchique. De plus, peu de langues étaient au rendez-vous : le français, l’anglais et l’espagnol. Étant donné les visées altermondialistes du Forum, limiter les langues de traduction à celles des principales puissances coloniales minait la portée des dialogues. Le fait que tous les échanges réalisés en territoire mohawk non cédé, c’est-à-dire sur l’île de Montréal, l’aient été dans les trois langues de trois des empires qui ont pillé l’Amérique ne rendait pas justice à la grandeur des aspirations du public. L’autogestion aurait permis de faire de la traduction engagée, militante et conscientisante, ce qui aura été plus difficile à réaliser dans une cabine. Cette même autogestion aurait donné lieu à des traductions horizontales (alors que le modèle en place était plutôt vertical), qui auraient pu se faire plus spontanément, par les participant·e·s, dans toutes les langues. Sur le plan purement technique, le système de microphones, de casques d’écoute et de cabines rendait difficile la spontanéité et limitait le nombre de langues. Il est déplorable que les limites d’une technologie donnée constituent des limites aux dialogues. La traduction ne devrait pas être tenue en otage par ces réalités techniques. L’interprétation et la traduction existent depuis des millénaires et si la technologie handicape le dialogue interculturel, elle devient inutile. Plusieurs militant⸱e⸱s et intellectuel⸱le⸱s, comme Latouche, Rist et l’anarchiste Bookchin, avancent de nos jours l’idée de la décroissance comme véritable solution aux problèmes de la société actuelle. La décroissance implique de se désengager d’un mode de vie axé strictement sur la surproduction et la surconsommation et de retourner à une manière de vivre plus simple, puisque nombre de technologies ont fait plus de mal que de bien et que beaucoup de gens n’ont même pas l’essentiel pour vivre.[xix] Par conséquent, toute la technologie fournie aux interprètes a peut-être contribué à déshumaniser la traduction.
Selon Santos, le Forum social mondial « comme phénomène politique » est une « nouveauté [qui] coexiste [avec] les traditions de la pensée contre-hégémonique, dans leurs versions occidentales ou non occidentales »[xx]. Cette idée que la résistance ou la « pensée contre-hégémonique » existe sous une infinité de formes, qui peuvent être aussi variées, différenciées et vastes que peut l’être la créativité humaine lorsque non entravée par l’hégémonie, est le catalyseur de tout un processus d’autocritique pour les traductrices et les traducteurs. Le Forum social doit être une plateforme qui permet l’épanouissement de cette inépuisable variété d’horizons de la résistance. Dans les mots de Santos lui-même : « La diversité qu’il accueille est libérée de la peur d’être cannibalisée par de faux universalismes ou de fausses stratégies uniques proposées par quelque théorie générale. » La traduction permet le dialogue au sein de la diversité tout en repoussant l’hégémonie de prétendues universalités occidentales, en l’occurrence celle du pays d’accueil, avec son idéologie dont nous avons fait état précédemment. Santos définit donc la traduction en ces mots : « La traduction est une procédure qui facilite l’intelligibilité mutuelle entre des expériences du monde […] sans compromettre leur identité et leur autonomie, ou pour le dire autrement, sans les réduire à des entités homogènes. »[xxi]
Pour une traduction de la convergence
La traduction est en fait un prérequis à la convergence qui rassemble toutes les visions du monde sous un même toit. Il ne s’agit pas d’estomper les différences, mais plutôt de s’assurer que l’éventail des visions du monde soient traduites les unes aux autres. La traductrice ou le traducteur adapte donc le propos autant sur le plan de la langue que celui des références culturelles, physiques, métaphysiques et même ontologiques. C’est sans aucun doute ce dont Santos parle quand il mentionne l’importance de délaisser la « différence geôlière » pour la « différence hospitalière » et ainsi célébrer la diversité comme « condition du partage et de la solidarité »[xxii].
Pour illustrer son propos, il donne l’exemple du concept très européen (et très phallocratique) des droits de l’Homme (d’ailleurs appelé par certains « droits de la personne » pour cette raison), qui n’est pas compris, reçu et accepté par toutes les cultures. Il les compare au concept de umma en Islam, « la communauté » et de dharma chez les hindouistes, qui signifie « l’harmonie entre les êtres humains et tout ce qui existe ». Ce sont là trois visions de la dignité humaine fort différentes. Santos critique tour à tour ces différents concepts. Pour lui, les droits « à l’occidentale » sont bien trop simplistes et se limitent à la dichotomie des droits et devoirs, négligeant ainsi totalement de prendre en considération la nature. Pour ce qui est du dharma, il lui prête un côté bien trop fataliste et une soumission à une harmonie supérieure qui néglige les libertés individuelles et les valeurs démocratiques. En ce qui a trait au concept de umma, il avance que ce dernier exagère l’importance des devoirs par rapport aux droits. Santos juge également que l’Islam pousse à fermer les yeux sur de nombreuses inégalités.
Afin d’amener la réflexion un peu plus loin, nous pourrions aussi comparer les différentes définitions de la liberté. Très grossièrement, en Occident, la liberté implique souvent de poursuivre ses désirs et, en Orient, de s’en libérer. Bien que pointer les fautes de chaque système et parler de leur incomplétude peut sembler quelque peu prétentieux, il reste que le propos illustre très bien l’importance de la traduction et la lumière que celle-ci peut jeter sur ces visions du monde en contexte de convergence. Nous n’irons pas jusqu’à dire que les cultures sont incomplètes et que cela est la raison d’être du dialogue interculturel. Cependant, nous ne voulons pas non plus sombrer dans un relativisme absolu et enfin, un solipsisme qui rendrait toute communication impossible. Le dialogue interculturel est essentiel, mais de parler de « complétude culturelle impossible » et d’« incomplétude » des cultures pourrait être encore bien trop près de l’universalisme chimérique de l’Occident. La traduction permet un dialogue entre ces visions du monde et ce, par-delà le transfert linguistique entre le français, l’anglais, l’arabe, l’hindi, l’espagnol, etc. Il est également important de rappeler que cette analyse est impossible à moins de se débarrasser du sentiment de supériorité de l’Occident dû, avec bien d’autres facteurs, au caractère soi-disant sécularisé de sa société.
Conclusion
Nous croyons que Deleuze et Guattari ont vu juste dans leur ouvrage Capitalisme et schizophrénie[xxiii], faisant écho à Antonin Artaud, dans Van Gogh, le suicidé de la société[xxiv]. Ces auteurs parlaient de notre société en disant qu’elle ne sort pas de sa maladie parce qu’elle n’a pas intérêt à le faire. Cette maladie serait en quelque sorte l’idéal libéral de notre société où chacune et chacun serait une « machine dévorante » sans cesse à la poursuite de ses désirs et qui ne se rendrait pas compte que, dans ce délire de surconsommation, elle court à sa perte. Même si les pensées religieuses sont souvent blâmées comme étant des perversions qui poussent les gens à agir aveuglément contre eux-mêmes, il reste que ce n’est certainement pas le phénomène religieux qui encourage cet « individualisme néolibéral »[xxv]. Il est donc nécessaire de transcender les visions du monde et les croyances occidentales et orientales du monde et, sans imposer de « faux universalismes », définir les enjeux communs et les traduire vers tous les horizons pour ne pas se pointer du doigt les uns les autres dans l’obscurité et ainsi attiser la flamme du discours néoconservateur et néolibéral.
Enfin, les propos synthétisés plus haut s’appliquent non seulement à l’aspect plutôt théorique du Forum social mais également à son organisation pratique. Ce travail de réflexion n’aurait toutefois pas été possible sans un article théorique, comme celui de Santos, qui effectue un élargissement nécessaire du concept de traduction. Comme la professeure Maria Tymoczko en fait état dans ses ouvrages, il y a une corrélation entre cet élargissement de la définition de la traduction et l’émancipation des traducteurs et des traductrices. On pourrait aller plus loin et parler de démocratisation de la traduction, qui n’appartiendrait plus à une classe professionnelle (en risque d’être prolétarisée) servile aux entreprises privées, au capital et aux institutions de l’État. La traductrice ou le traducteur deviendrait alors une actrice ou un acteur de changement politique. Par le fait même, un plus grand nombre de personnes de tous les horizons pourraient participer au processus de traduction. On pourrait alors parler d’un passage d’une économie politique de la traduction vers une économie sociale de traduction autogérée et autonome, politiquement et économiquement.
CRÉDIT PHOTO : Revenu de base
[i] Assemblée ouverte du Forum social mondial. (2015). Charte constitutive du Forum Social Mondial à Montréal en 2016. Montréal. Récupéré sur https://fsm2016.org/wp-content/uploads/2015/11/Charte-du-FSM-2016.pdf
[ii] France-Presse, A. (2016, août 5). Le Canada refuse des visas à plus de 200 participants au Forum social mondial. Récupéré sur LaPresse : http://www.lapresse.ca/actualites/201608/05/01-5007752-le-canada-refuse-…
[iii]Gruda, A. (2013, mai 7). Le bras de fer tunisien : entre laïcité et intégrisme. Récupéré sur La Presse : http://www.lapresse.ca/international/dossiers/la-montee-des-salafistes/2…
Jomier, A. (2011, avril 12). Laïcité et féminisme d’État : le trompe-l’œil tunisien. Récupéré sur La vie des idées : http://www.laviedesidees.fr/Laicite-et-feminisme-d-Etat-le.html
[iv] Rist, G. (2007). Le développement : Histoire d’une croyance occidentale. Paris : Presses de sciences Po (P.F.N.S.P.).
[v] Santos, B. d. (2010). L’avenir du Forum social mondial : le travail de traduction. Mouvements, 20-31.
[vi] Salucci, I. (2005). A People’s History of Iraq: The Iraqi Communist Party, Workers’ Movements and the Left 1924–2004. Chicago: Haymarket Books
[vii] Linschoten, A. S. (2014). An enemy we created: The Myth of The Taliban-Al-Qaeda Merger in Afghanistan. Oxford University Press.
Cooley, J. (2002). Unholy Wars: Afghanistan, America and International Terrorism. Pluto Press: New York.
[viii] Croteau, M. (2016, octobre 28). Le Front national du Québec prend forme. Récupéré sur La Presse : http://www.lapresse.ca/actualites/politique/politique-quebecoise/201610/…
[ix] Rémillard, D. (2015, décembre 28). La Meute, un groupe contre « l’invasion de l’islam ». Récupéré sur La Presse : http://www.lapresse.ca/le-soleil/actualites/societe/201512/28/01-4935114…
[x] Baher, Z. (2015). The Experiment of West Kurdistan: Feminism, Anti-Sectarianism, and Collectivism in the Syrian Revolution. Chico, California: AK Press.
[xi] Bookchin, M. (1971). Post-Scarcity Anarchism. Montreal and Buffalo: Black Rose Books .
Bookchin, M. (1982). The Ecology of Freedom: The Emergence and Dissolution of Hierarch. Palo Alto : Cheshire Books .
Bookchin, M. (1987). The Rise of Urbanization and the Decline of Citizenship. San Francisco: Sierra Club.
Bookchin, M. (1995). From Urbanization to Cities : Towards a New Politics of Citizenship. London: Cassall.
Bookchin, M. (1995). Social Anarchism or Lifestyle Anarchism: An Unbridgeable Chasm. Edinburgh and San Francisco: AK Press .
[xii] Ibid no 6
[xiii] Tymoczko, M. (2007). Enlarging Translation, Empowering Translators. Manchester, UK : St. Jerome Publishing.
Tymoczko, M. (2010). Translation, Resistence, Activism. Amherst and Boston: University of Massachusets Press.
Tymoczko, M., & Gentzler, E. (2002). Translation and power. Amherst and Boston: University of Massachusetts Press.
[xiv] Ibid no 6
[xv] Berman, A. (1984). L’épreuve de l’étranger. Paris : Gallimard.
[xvi] Brisset, A. (1990). Sociocritique de la traduction : Théâtre et altérité au Québec (1968-1988). Longueil : Le Préambule.
[xvii] Doiron, J.-M. (2016, janvier 25). Bureau de la traduction : la SANB sonne l’alarme. Récupéré sur Acadie Nouvelle: http://www.acadienouvelle.com/actualites/2016/01/25/bureau-de-la-traduct…
Gaboury, P. (2016, janvier 19). Heures sombres pour le Bureau de la traduction. Récupéré sur La Presse: http://www.lapresse.ca/le-droit/politique/fonction-publique/201601/19/01…
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Lantier, C. (2016, octobre 27). Un sondage mené par le gouvernement fédéral préoccupe les traducteurs. Récupéré sur http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/811236/bureau-traduction-contrats-ex…
Vachet, B. (2016, octobre 17). Bureau de la traduction: la réponse du gouvernement jugée décevante. Récupéré sur #ONFR TFO: http://www5.tfo.org/onfr/bureau-de-la-traduction-la-reponse-du-gouvernem…
[xviii] Gaboury, P. (2016, mai 10). Remplacer l’actuel Bureau de la traduction. Récupéré sur http://www.lapresse.ca/le-droit/politique/fonction-publique/201605/10/01…
[xix] Rist, G. (2007). Le développement : Histoire d’une croyance occidentale. Paris : Presses de sciences Po (P.F.N.S.P.).
Latouche, S. (novembre 2003). Pour une société de décroissance. Le Monde Diplomatique, 18-19. Récupéré sur https://www.monde-diplomatique.fr/2003/11/LATOUCHE/10651
[xx] Ibid no 6
[xxi] Ibid no 6
[xxii] Ibid no 6
[xxiii] Deleuze, G., & Guattari, F. (1972). Capitalisme et schizophrénie. Paris : Éditions de minuit.
[xxiv] Artaud, A. (1990). Van Gogh, le suicidé de la société. Paris : Gallimard.
[xxv] Charbonneau, J. (1998). Lien social et communauté locale : quelques questions préalables. Lien social et Politiques, 115-126.
par Rédaction | Fév 20, 2017 | Économie, International, Opinions, Societé
Par Ariane Duchesneau
« Le conflit environnemental est une opposition forte entre acteurs [et actrices], se traduisant par différents niveaux de violence, déclenchée par un équipement ou une infrastructure modifiant l’environnement (considéré au sens large) familier des dit[·e·]s acteurs [et actrices] exerçant des activités ou résidant à proximité[i] »[ii]. L’opposition des Sioux de Standing Rock au projet de pipeline d’Energy Transfer Partners, largement médiatisée au cours des derniers mois, correspond parfaitement à cette définition. Mais au-delà d’un simple conflit concernant l’utilisation du territoire, leurs revendications s’inscrivent dans une logique beaucoup plus complexe, celle d’une décolonisation remettant en cause la subordination des peuples autochtones dans les projets d’envergure. Cette protestation deviendra la plus longue de l’histoire moderne.
Le DAPL en bref
Le Dakota Access Pipeline (DAPL) est un projet qui permettra de transporter du pétrole brut extrait de la formation de Bakken, un site riche en hydrocarbures qui couvre une partie du Dakota du Nord, du Montana, de la Saskatchewan et du Manitoba, vers l’Illinois. Le pipeline, d’une longueur d’environ 1 890 kilomètres, passe par 50 comtés et 4 états et traverse des zones naturelles sensibles, des sites sacrés, des terres tribales indigènes et des terres agricoles. Selon le site web officiel du DAPL, le pipeline permettra au pétrole d’atteindre l’Illinois plus efficacement et à un coût plus avantageux. Le pipeline permettra un transport plus sécuritaire et plus responsable écologiquement que le transport traditionnel par camion ou par train. On souligne aussi les retombées économiques du projet, qui crée au total entre 8 000 et 12 000 emplois pendant la phase de construction et génère environ 55 millions de dollars US par année en taxes de propriétés pour les quatre États concernés[iii]. En 2014, la compagnie Energy Transfer Partners, basée au Texas, a commencé le processus pour obtenir un permis de construction auprès du gouvernement américain[iv]. En janvier 2016, la compagnie annonce que la Commission des Services publics du Dakota du Nord lui a donné ce permis. Aujourd’hui, le pipeline est presque entièrement construit, à l’exception de la portion près du lac Oahe et de celle près de la Réserve de Standing Rock, au sud du Dakota du Nord. Cependant, Energy Transfer Partners n’a pas tenu compte de l’opposition des tribus dont les terres risquent d’être affectées par le projet. Le gouvernement des États-Unis a un devoir de consultation envers les tribus, comme l’explique Rebecca Tsosie, spécialiste des droits humains des Premières Nations : « The federal government is under a duty to consult with indigenous nations before any project goes through on federal land that would endanger or jeopardize the multiple interests that indigenous nations have [v]»[vi]. Or, le premier amendement de la constitution des États-Unis interdit au Congrès d’adopter des lois limitant la liberté de religion. Dans la célèbre cause Lyng v. Northwest Indian Cemetery Protective Ass’n, la Northwest Indian Cemetery Protective Association a invoqué le premier amendement, considérant que la construction d’une route sur un site sacré lui portait atteinte. Cependant, la Cour a décidé que la construction d’une route n’allait pas entraver la liberté de religions des tribus. Elle a tout de même reconnu que les agences fédérales devaient accommoder les Premières Nations lorsque cela était possible[vii].
Les revendications des Sioux
La réserve des Sioux de Standing Rock est issue du traité de Fort Laramie en 1868. Elle comprend la partie de Dakota du Sud à l’est de la rivière Missouri et les Blacks Hills, montagnes sacrées pour les Sioux. Malgré les dispositions du traité qui interdisent toute sécession du territoire sans le consentement de trois quarts des hommes de la tribu, le Congrès américain décida de réduire leur territoire en reprenant les Black Hills en 1977. Pendant plus de 100 ans, la taille du territoire des Sioux fluctua. Après avoir été agrandi vers le nord en 1875, le territoire Sioux se fractionnera en six réserves différentes en 1889 : il s’agit de la réserve de Standing Rock que nous connaissons aujourd’hui[viii].
La nation des Sioux de Standing Rock maintient son droit à l’autonomie politique : elle possède son propre gouvernement et elle a les mêmes pouvoirs qu’un gouvernement lorsqu’elle négocie avec les entités fédérales et les États. Elle a juridiction sur tout le territoire de la réserve : les droits de passage, les voies navigables et les cours d’eau.
Dès mars 2016, un mouvement de résistance s’installe à Canon Ball, sur la réserve de Standing Rock. Les différent·e·s acteurs et actrices ne s’entendent pas sur le tracé du DAPL. Les Sioux, et plusieurs autres groupes autochtones, environnementaux et sociaux, s’opposent fortement au projet. Outre la présence de sites sacrés sur le tracé, le pipeline passera à travers le lac Oahe, principale source d’eau potable de la communauté, d’où le nom de « Défenseurs de l’eau ». Ainsi, une brèche pourrait avoir des conséquences dévastatrices sur l’environnement et sur la santé des habitant·e·s. Même si ce type de défectuosité reste hypothétique, les risques sont bien réels.
Le PHMSA (Pipeline and Hazardous Materials Safety Administration) répertorie plus de 800 incidents sérieux mettant en cause des pipelines aux États-Unis au cours des 20 dernières années. Un incident dit sérieux correspond à l’un des critères suivants :
- Causant la mort ou une blessure qui requiert une visite à l’hôpital
- Plus de 50 000$ de dommages
- Fuites observées dans cinq barils ou plus de liquide très volatil ou de 20 barils ou plus pour tout autre liquide
- Fuites de liquides causées par un incendie ou une explosion[ix]
Plusieurs désastres majeurs ont eu lieu au cours de la dernière décennie, tels que les déversements dans le golfe du Mexique par BP en 2011, en Arkansas en 2013 par le Mayflower et en Californie en 2015 par Plains All American Pipeline. Généralement, ces déversements sont causés par la corrosion et par des défauts structurels. Cependant, les nouveaux pipelines vieilliront et poseront des risques accrus d’année en année. La contamination de l’eau par le pétrole a de graves conséquences sur la santé humaine et sur l’environnement. Elle augmente les risques de développer un cancer ou des problèmes de digestion, que l’eau contaminée soit ingérée directement ou indirectement. Elle occasionne des problèmes dermatologiques lorsqu’elle est en contact avec la peau et endommage l’habitat naturel d’espèces vivantes. [x].
Symbole d’une résistance anticolonialiste
Les projets d’exploitation des ressources menés par les gouvernements ou les multinationales, comme le DAPL, peuvent être considérés comme un des multiples visages du colonialisme. Le système colonial consiste en une stratégie pour prendre le contrôle d’une autre nation dans l’intérêt de ce que le pouvoir colonial définit comme le bien commun[xi]. En l’espèce, on pourrait avancer que ce bien commun est la stimulation de l’économie par le biais de la création d’emploi et des retombées économiques. La colonisation des peuples autochtones n’a pas disparu au cours des années, elle a simplement pris une forme plus subtile. Bien que nous n’en soyons plus aux entreprises religieuses des missionnaires et aux conquêtes militaires, les gouvernements et les grandes entreprises d’aujourd’hui arrivent au même résultat : ils dépouillent les peuples autochtones du pouvoir décisionnel sur leurs terres et de leur valeur en tant que nation[xii]. Les protestations de Standing Rock étaient pacifiques ; pourtant, les autorités ont tenté de contrôler les manifestant·e·s aux moyens de bombes lacrymogènes et de chiens. La violence a atteint un nouveau sommet avec une première vague d’arrestations en octobre. Le 20 novembre 2016, plus de 167 personnes ont été blessées en une nuit seulement. Si la colonisation a changé de forme au cours de l’histoire, il en va de même pour les moyens de résistances. Plusieurs tribus ont rejoint les Sioux dans leurs protestations, et pas seulement celles dont les terres étaient menacées. Des activistes de tout horizon (environnementaux, sociaux et féministes) et des citoyen·ne·s ont aussi joint le mouvement[xiii]. Il ne faut pas oublier que les Sioux défendent non seulement leurs terres, mais la terre, celle qui appartient à toutes et tous et dont nous dépendons pour vivre.
CRÉDIT PHOTO: Dark Sevier
[i] Laslaz, “Conflit Environnemental – Hypergéo.”
[ii] Laslaz, “Conflit Environnemental – Hypergéo.”
[iii] Dakota Access Pipeline facts, “About the Dakota Access Pipeline.”
[iv] Smallteacher, “CorpWatch : Native Tribes Protest Energy Transfer Partners North Dakota Oil Pipeline.”
[v] Bogado, “The Backstory on Standing Rock, the Federal Government, and Tribal Sovereignty.”
[vi] Bogado, “The Backstory on Standing Rock, the Federal Government, and Tribal Sovereignty.”
[vii] Yablon, “Property Rights and Sacred Sites: Federal Regulatory Responses to American Indian Religious Claims on Public Land.”p. 1630
[viii] Sioux Standing Rock Tribe, “History.”
[ix] Pipeline and Hazardous Materials Safety Administration, “Pipeline Incidents 20 Years Trend.”
[x] Brodwin, “North Dakota Pipeline: Why Protesters Call It a ‘Death Sentence’ – Business Insider.”
[xi] Manuel and Posluns, The Fourth World, p.60.
[xii] Taiaiake and Corntassel, “Being Indigenous: Resurgences against Contemporary Colonialism,” p.599.
[xiii] Donnella, “The Standing Rock Resistance Is Unprecedented (It’s Also Centuries Old).”
Bibliographie
Bogado, Aurora. “The Backstory on Standing Rock, the Federal Government, and Tribal Sovereignty.” Grist, December 2, 2016. http://grist.org/article/the-backstory-on-standing-rock-the-federal-gove….
Brodwin, Erin. “North Dakota Pipeline: Why Protesters Call It a ‘Death Sentence’ – Business Insider,” November 1, 2016. http://www.businessinsider.com/north-dakota-access-pipeline-protest-drin….
Dakota Access Pipeline facts. “About the Dakota Access Pipeline,” 2016. http://daplpipelinefacts.com/about-the-dakota-access-pipeline/.
Donnella, Leah. “The Standing Rock Resistance Is Unprecedented (It’s Also Centuries Old).” NPR.org, November 22, 2016. http://www.npr.org/sections/codeswitch/2016/11/22/502068751/the-standing….
Laslaz, Lionel. “Conflit Environnemental – Hypergéo,” 2014. http://www.hypergeo.eu/spip.php?article635.
Manuel, George, and Michael Posluns. The Fourth World: An Indian Reality. Don Mills,Ont: Collier-Macmillan Canada, 1974.
Pipeline and Hazardous Materials Safety Administration. “Pipeline Incidents 20 Years Trend,” n.d. http://phmsa.dot.gov/pipeline/library/data-stats/pipelineincidenttrends.
Sioux Standing Rock Tribe. “History.” Standing Rock. Accessed December 10, 2016. http://standingrock.org/history/.
Smallteacher, Richard. “CorpWatch : Native Tribes Protest Energy Transfer Partners North Dakota Oil Pipeline,” October 3, 2016. http://www.corpwatch.org/article.php?id=16094.
Taiaiake, Alfred, and Jeff Corntassel. “Being Indigenous: Resurgences against Contemporary Colonialism.” Government and Opposition 40, no. 4 (September 2005): p.597-614.
Yablon, Marcia. “Property Rights and Sacred Sites: Federal Regulatory Responses to American Indian Religious Claims on Public Land.” The Yale Law Journal vol.113 (April 2004): 1623–62.
par Rédaction | Jan 23, 2017 | Analyses, International
Par Maude Parent
Les électeurs et électrices de Donald Trump ont finalement vu leur candidat être sacré 45e président des États-Unis. L’élection américaine du 8 novembre dernier a suscité de vives réactions au sein de la communauté internationale. L’Esprit libre a organisé, une semaine plus tard, une soirée de réflexion portant sur l’analyse des résultats. Retour sur le portrait de cet électorat.
Les milléniaux [1] aux urnes
Un électorat bien particulier était attendu aux urnes, étant prisé tant du côté des démocrates que des républicains. Il s’agit de la génération Y, c’est-à-dire des jeunes entre 18 et 29 ans dont le vote massif aurait pu créer un revirement de situation.
Le 8 novembre 2016, 69,2 millions de jeunes ont été appelés-es à voter, plusieurs pour une première fois, d’après le coordonnateur de la Chaire Raoul-Dandurand et chercheur en résidence à l’Observatoire sur les États-Unis Maxime Minne. Le vote des milléniaux grandira en importance pour les élections à venir puisqu’il s’agit de la génération qui est appelée à prendre le flambeau des baby-boomers. Pourtant, cet important électorat s’est présenté aux urnes à raison de 19%, soit le « pire taux depuis 1972 », indique le chercheur.
Si les milléniaux boudent généralement les élections et sont peu enclins-es à se présenter aux urnes, plusieurs théories expliqueraient la réticence de cette génération à noircir une case sur un bulletin de vote. « On aurait attendu qu’ils aillent aux urnes à cause de l’importance de cette élection, mais on doit prendre en considération qu’on avait des candidats qui ne soulevaient pas l’enthousiasme, explique Maxime Minne. C’est avec un personnage comme Bernie Sanders qu’on attendait une sorte de révolution des milléniaux, mais lorsque ce candidat a fléchi à l’investiture démocrate, on a vu que les partisans de Bernie Sanders se sont opposés à une nomination de Mme Clinton. » En effet, sur les 22 États remportés par Bernie Sanders lors des primaires, 80 % de ses électeurs faisaient partie de ce groupe d’âge. Même si Hillary Clinton a repris certaines idées apportées par M. Sanders, comme le salaire minimum à 15 $ et un meilleur accès à l’éducation, les jeunes ne se sont pas soulevés-es pour lui apporter leur soutien comme cela aurait pu être le cas pour le candidat déchu.
Ce que cet engouement pour Bernie Sanders dit sur les milléniaux, c’est qu’ils et elles sont plus réceptifs et réceptives aux idées de gauche. « Les milléniaux blancs américains s’inscrivent dans cette ligne de pensée de la gauche parce qu’ils se disent contre les idées de leurs parents et sont donc plus libéraux », ajoute Maxime Minne. Ces jeunes voient en la politique américaine un système usé qui ne soutient pas les intérêts de leur génération. Ils se reconnaissent plutôt dans les idées du sénateur du Vermont, qui promeut l’intervention de l’État dans des causes sociales [2]. Par ailleurs, Trump a remporté 37 % des voix contre 55 % pour Clinton chez les 18 à 29 ans, d’après Maxime Minne. « On voit aussi que les jeunes électeurs se tournent progressivement vers les partis tiers et boudent les deux grands partis, observe-t-il. En 2012, les partis tiers ont récolté 3 % des votes des milléniaux contre 8 % cette année. » Le parti libertarien composé des anciens gouverneurs républicains Gary Johnson et Bill Weld a profité de l’impopularité des candidats des deux partis traditionnels pour grimper de manière historique dans les intentions de vote. Gary Johnson se présentait comme un compromis pour les électeurs républicains désabusés devant la candidature de Donald Trump.
Des électorats diversifiés
À la lumière des propos scandaleux prononcés par Donald Trump au sujet des femmes, il n’aurait pas été surprenant de voir un appui massif de l’électorat féminin pour le parti démocrate. Pourtant, ça n’a pas été le cas. Selon la coordonnatrice de l’Observatoire sur les États-Unis (OSEU) et chercheuse en résidence à la Chaire Raoul-Dandurand, Andréanne Bissonnette, la question de la génération Y ressort également pour expliquer la raison pour laquelle les femmes n’ont pas voté massivement pour Hillary Clinton le 8 novembre dernier. « Si les femmes de 18-29 ans ne se sont pas ralliées derrière Mme Clinton, ce n’est pas parce qu’elles ne veulent pas voir une femme devenir présidente, c’est plutôt qu’elles ne veulent pas avoir n’importe quelle femme présidente et à n’importe quel prix », précise-t-elle.
En outre, ce sont 53 % des femmes blanches ont donné leur appui à Donald Trump et ce malgré les propos misogynes qu’il a tenus, d’après Andréanne Bissonnette. Il semble donc que ces paroles ont fait des vagues pendant un certain temps pour retomber rapidement dans l’oubli. « Le vote des femmes n’est pas relié qu’à un seul enjeu et le fait d’avoir une femme candidate ne veut pas nécessairement dire que les femmes vont toutes voter pour elle, pense la chercheuse. Certaines Américaines ont choisi d’appuyer le candidat républicain sur la base de ses propositions économiques, ses propositions en matière d’immigration, sur l’avortement, ses promesses pour la classe moyenne, son discours populiste, pour ne nommer que ceux-là. »
Avec un personnage comme Donald Trump à la tête des États-Unis, plusieurs craignent que le mouvement féministe fasse marche arrière. Pour la chercheuse, le recul du mouvement féministe était déjà amorcé aux États-Unis, mais les positions du prochain président au sujet des droits des femmes viennent légitimer cette réticence plutôt que l’établir. Le plafond de verre n’ayant pas été brisé, l’avenir des femmes en politique ne semble pas pour autant être terni. La candidature d’Hillary Clinton a contribué à mettre en lumière qu’il est possible pour une femme de se présenter au plus haut poste électif de la politique américaine. Les dernières élections ont tout de même illustré que la campagne politique d’une femme est plus laborieuse que celle d’un homme. La couverture médiatique en est en partie responsable. « Les médias parlaient de l’endroit où Hillary Clinton allait faire couper ses cheveux à New York, de son habillement, de si elle avait l’air fatiguée, si elle pleure c’est un signe de faiblesse et son ambition lui était reprochée parce que c’est une qualité masculine, décrit Andréanne Bissonnette. Ce sont des éléments qui affectent non seulement la façon dont les femmes font campagne, mais également leur propension à faire de la politique parce que c’est un parcours qui est parsemé d’embûches auxquelles les hommes n’ont pas à faire face ».
L’électorat féminin n’est toutefois pas le seul dont l’issue du vote a généré une surprise. La faible proportion de votes de la part des électeurs et électrices de 18 à 29 ans a également influencé le résultat du vote ethnoculturel. « La majeure partie de l’électorat hispano-américain était composée de milléniaux, donc bien évidemment l’absence de participation électorale des milléniaux a eu un impact sur le vote total des Hispano-américains et sur la façon dont ils ont appuyé le parti démocrate », estime la coordonnatrice de l’OSEU. L’électorat hispano-américain étant fortement diversifié et concentré en majeure partie dans des États républicains, il leur aurait fallu une sortie spectaculaire aux urnes pour permettre un changement durable dans des États comme l’Arizona et le Texas. Par contre, le vote hispano-américain ne s’est pas avéré aussi pro-démocrate que le prévoyaient les sondages. Pour Andréanne Bissonnette, cela s’explique par le fait que tout comme les femmes, il s’agit d’un électorat diversifié qui a trouvé satisfaction dans les propositions de Donald Trump. Bien que le candidat républicain se soit acharné contre la communauté hispano-américaine, en traitant notamment ses membres de violeurs et de vendeurs de drogue, « leurs préoccupations sont multiples et ne se limitent pas qu’à la question de l’immigration », pense-t-elle. Sa proposition de bâtir un mur à la frontière entre le Mexique et les États-Unis ne les a pas fait reculer dans la mesure où plusieurs jugent avoir trop payé d’impôts sous la présidence de Barack Obama.
Le vote des milléniaux aurait pourtant pu faire une réelle différence dans l’issue du vote. Dans les États tranchants comme la Floride où aucun-e candidat-e n’avait d’avance sur l’autre, Mme Clinton a remporté 57 % des voix chez les 18 à 29 ans contre 35 % pour Donald Trump, selon Maxime Minne. Mais comme seulement 19 % de la génération Y à travers le pays s’est déplacée aux bureaux de vote, ce taux n’a pas été suffisant pour permettre la victoire de cet État clé à Mme Clinton. Il en va de même pour plusieurs autres États. En Ohio, 24 % de l’électorat se trouve dans cette tranche d’âge. S’ils et elles avaient voté en grand nombre, leur poids aurait pu être suffisant pour permettre un autre dénouement. « La grande question maintenant, c’est est-ce que les républicains-es et les démocrates vont avoir une nouvelle stratégie pour aller chercher cet électorat qui devient de plus en plus important pour les élections futures, et qui pourrait permettre de faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre? », lance Maxime Minne.
Le non-vote comme position politique
Les jeunes électeurs-trices américains-es se sont retrouvés-es devant un dilemme. Ils et elles ont été appelés-es le 8 novembre dernier à choisir entre deux candidats-es qui ne leur disaient rien. Ce groupe voulait d’une part appuyer les démocrates, mais ne s’identifiait pas à la candidate, et d’ autre part, il était hors de question pour elles et eux d’appuyer le candidat Donald Trump à cause de ses sorties scandaleuses, de ses propos sexistes, misogynes et xénophobes. Ils et elles ont donc choisi une troisième voie : 81 % des électeurs et électrices de 18 à 29 ans ne se sont pas déplacés-es aux bureaux de vote.
L’ancienne déléguée du Québec à Atlanta et coprésidente de l’Observatoire sur les États-Unis à la Chaire Raoul-Dandurand, Ginette Chenard, peine à comprendre pourquoi les jeunes électeurs et électrices, ne s’identifiant à aucun-e des deux candidats-es, n’ont pas préféré soutenir tout de même les démocrates. « C’est comme perdre son vote, s’exclame-t-elle. Beaucoup de jeunes ne se sont pas présentés-es pour ne pas se compromettre, mais moi j’aurais voté les yeux fermés pour Hillary simplement pour ne pas donner mon appui à Trump ». Ce type de raisonnement est selon elle générationnel.
Le non-vote, plus présent chez les milléniaux que chez les autres électeurs et électrices, devrait être considéré comme une volonté politique à part entière, d’après Andréanne Bissonnette. Les électeurs et électrices qui choisissent délibérément de ne pas se présenter aux urnes démontrent une prise de position éclairée qui laisse entendre leur mécontentement face aux deux principaux partis. « On devrait arrêter de voir l’abstention comme un simple refus des gens de sortir de chez eux et prendre en considération qu’il s’agit d’une volonté politique », croit-elle.
Outre les personnes qui choisissent de ne pas voter, un grand nombre d’Américains-es sont privés-es du droit de vote pour différentes raisons. Parmi ces gens, on compte deux millions d’individus incarcérés et six millions d’autres ayant eu des démêlés avec la justice. « C’est un record mondial, lance Ginette Chenard. Six millions d’Américains ayant terminé leur sentence, qui contribuent à nouveau à la société, ne pourront jamais voter dans une douzaine d’États, les plus stricts étant la Virginie et la Floride. Ensemble, ils totalisent un million d’individus qui se sont vu retirer leur droit de vote. »
Portrait des électeur-trice-s de Trump
Qui sont donc celles et ceux qui ont permis à Donald Trump de devenir hier le 45e président des États-Unis? Ginette Chenard dresse un portrait en trois temps. D’une part, il y a les électeurs-trices de la classe moyenne et de la classe ouvrière, pour la plupart des Blancs-hes sans diplôme et dont le salaire est stagnant. Isolés-es des centres urbains, plusieurs vivent dans des zones économiques défavorisées et marginalisées par les restructurations économiques menées par les grandes firmes internationales où, par exemple l’industrie métallurgique souffre. « Ce sont des individus démoralisés qui ne croient plus au rêve américain, et c’est un message que j’ai entendu je ne sais combien de fois alors que j’étais en poste aux États-Unis », décrit l’ancienne déléguée du Québec à Atlanta. Beaucoup d’entre eux et elles proviennent du Sud ultraconservateur des États-Unis. Ils et elles s’opposent aux idées libérales démocrates. Dans un deuxième temps, les électeurs-trices de Donald Trump sont ce que Mme Chenard qualifie de « rageurs contre le système politique ». Elle décrit cette seconde catégorie comme étant composée de gens qui en veulent à Washington et qui se situent dans l’extrême droite républicaine. Parmi eux et elles comptent des gens fortunés comme des hommes et des femmes d’affaires ainsi que des membres de corporations de Wall Street, des pensionnaires de l’État et plusieurs riches retraités-es. Finalement, le troisième groupe compte « des révoltés sociaux traditionnels et des nouveaux nationalistes blancs, explique-t-elle. Ce sont tous ces gens qui ont trouvé en Trump un type assez osé, à grande gueule, qui était susceptible de porter leur message ».
Les électeurs-trices de Donald Trump ont vu, hier, ce New-Yorkais milliardaire prendre la présidence à la suite de la campagne la plus longue de l’histoire des États-Unis. Le 45e président, maintenant en poste, sera surveillé de près par ceux et celles qui lui ont confié l’avenir des États-Unis.
CRÉDIT PHOTO: Gage Skidmore
[1] Par souci de maintenir l’authenticité du discours des intervenants, le terme « milléniaux » est privilégié dans ce texte même s’il constitue un anglicisme.
[2] SUNKARA, Bhaskar. «Un socialiste à l’assaut de la Maison Blanche» Le Monde diplomatique, janvier 2016. [En ligne] http://www.monde-diplomatique.fr/2016/01/SUNKARA/54471
par Rédaction | Jan 20, 2017 | Analyses, International
Par Sarah Lapré
L’élection de Donald Trump comme 45e président des États-Unis d’Amérique est en soi un bouleversement historique. Cela aura nécessairement des répercussions à l’échelle planétaire. Alors que le Canada et presque l’ensemble de l’Europe s’effraient devant cette nouvelle, la Russie s’en réjouit : cela nous donne un bon aperçu des relations internationales que ce nouveau président va privilégier. Jetons un bref regard sur la politique mouvementée des États-Unis en ce début d’année 2017.
Tout d’abord, il faut s’attendre à ce que les relations politiques entre le Canada et les États-Unis soient ébranlées par le résultat de cette nouvelle élection, tout comme leurs relations socio-économiques. Dans la nuit du 8 novembre 2016, les médias ont annoncé que les marchés boursiers étaient en panique. La surprise fut totale, puisque les statistiques prévoyaient l’élection d’Hillary Clinton. Le 9 novembre 2016, à 7h du matin, le site web d’immigration Canada n’était plus accessible. Le nombre de visites avait dépassé les capacités du serveur. Dans les heures qui ont suivi l’élection de Trump, les demandes en provenance des États-Unis ont été douze fois plus élevées qu’en moyenne[i].
Devons-nous nous attendre à un mouvement massif de la population américaine déçue par cette élection, ou apeurée par les décisions futures de leur nouveau président? Denis Coderre, maire de Montréal, se dit justement prêt à accueillir les nouveaux et nouvelles arrivants-es américains-es[ii].
Pouvons-nous envisager une seconde migration comme celle des loyalistes après la guerre d’indépendance? Le passage du XVIIIe au XIXe siècle fut secoué par la Guerre d’Indépendance américaine qui entraîna l’émigration de plusieurs milliers de loyalistes. En sol canadien, cela a en quelque sorte défini les frontières provinciales. En effet, la révolution américaine de 1776 eut plusieurs effets sur l’évolution du paysage québécois et sur la croissance démographique de la province. Entre autres, cette arrivée américaine entre 1791 et 1812 permit un accroissement de « la population de langue anglaise du Bas-Canada […] de 10 000 à 30 000[iii] », ce qui représentait à l’époque près de 10% de la population totale du territoire. Doit-on s’attendre à un mouvement semblable de la part des Américains-es, en ce début de XXIe siècle? Quels en seront les impacts sur le développement économique, politique et social du Canada?
S’il faut s’attendre à de nombreux bouleversements, il ne faut pas trop s’inquiéter. Andréanne Bissonnette, coordonnatrice de l’observatoire sur les États-Unis à l’Université du Québec à Montréal, croit qu’il est possible de s’attendre à une augmentation, mais non pas à un mouvement tel que ce qui a été vu aux XVIIIe et XIXe siècles. « Ce qui est survenu le 9 novembre, soutient-elle, est un contrecoup de la surprise des Américains face à l’élection de Donald Trump. Passé le choc initial, on peut percevoir une volonté de changer les choses au niveau local, par exemple avec un engagement politique qui se développe durant la campagne et après. » Doit-on s’attendre à un mouvement semblable de la part des Américains-es, en ce début de XXIe siècle ? Quels seront les impacts sur le développement économique, politique et social du Canada ? Les questions sont multiples. Il faut s’attendre à de nombreux bouleversements et les prochaines semaines nous apporteront certainement des éclaircissements.
Le cabinet Trump
La formation du cabinet Trump est préoccupante. En effet, nous avons pu voir plusieurs personnages tout aussi intéressants les uns que les autres se joindre au nouveau président.
Lorsque l’équipe transitoire de Trump a demandé à obtenir la liste des employés-es ayant participé aux conférences sur le réchauffement climatique, ainsi que la liste des publications de ces employés-es, certains-es ont craint que Trump dresse ainsi une liste de ses ennemis-es. L’explication probable est que Trump cherche à déterminer l’efficacité du ministère de l’Énergie, mais sa position sur le réchauffement climatique en fait sourciller plus d’un. Il a entre autres affirmé que le réchauffement climatique était un canular. Le choix de Scott Pruitt comme directeur de l’Agence de protection de l’environnement va en ce sens puisque ce dernier « nie l’influence humaine sur le réchauffement climatique[iv] ». Sur la question de l’environnement, la formation du cabinet Trump est donc hautement inquiétante. En plus de Scott Pruitt, le président a choisi Rick Perry comme Secrétaire à l’Énergie. Ce dernier est un magnat des hydrocarbures, climatosceptique de surcroît.
Aussi, Trump a choisi Rex Tillerson comme secrétaire d’État. Tillerson est PDG de la société pétrolière ExxonMobil. Il a développé des liens très serrés avec la Russie, notamment en ce qui concerne leurs sociétés pétrolières. Il serait reconnu comme étant un ami de Vladimir Poutine, relation dénoncée par certains-es politiciens-nes américains-es[v]. Ses prises de positions sur la lutte contre le réchauffement climatique vont à l’encontre du consensus scientifique : en encouragent l’investissement dans l’or noir, il laisse présager le pire concernant cet enjeu environnemental. Tillerson est lui aussi climatosceptique. Même s’il a reconnu l’existence des changements climatiques, ses actions ne correspondent pas à ses paroles, puisqu’il continue de financer des organismes qui en nient les conséquences[vi].
Les nouveaux et nouvelles membres du gouvernement Trump sont donc nombreux-ses à remettre en question le consensus scientifique sur les changements climatiques qui est pourtant soutenu par les rapports du groupe d’export intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), un organisme des Nations Unies[vii].
Les stratégies du président sont également très contestables. Tout en critiquant l’entreprise Goldmans Sachs, que Trump considère comme étant à l’origine de la crise économique de 2008, ce dernier invite à ses côtés plusieurs membres de cette banque d’investissement américaine[viii]. Steven Mnuchin, secrétaire au Trésor, y a travaillé pendant 17 ans; Gary Cohn, directeur du Budget, possède 175 millions en actions chez cette même entreprise; Stephen Bannon, nouveau conseiller accusé d’être un « white supremacist », y était un ancien banquier.
Trump semble privilégier des membres ayant des opinions radicales envers l’Iran et la Syrie. Il a également choisi des individus non-favorables aux ententes de libre-échange avec le Canada. En effet, son nouveau secrétaire au Commerce Wilbur Ross est, selon Radio-Canada, à l’origine de la critique de l’ALENA, tout comme celle contre l’entrée de la Chine au sein de l’Organisation mondiale du Commerce en 2001[ix].
Position controversée du nouveau président
Les médias font grandement ressentir l’inquiétude générale que provoque la politique protectionniste du nouveau président. Le marché américain est le principal marché d’exportation des marchandises canadiennes et bon nombre d’emplois de notre côté de la frontière dépendent des investissements américains. Trump attaque durement les ententes de libre-échange et espère rétablir l’équilibre commercial en faveur des États-Unis[x]. Comme nous venons de le voir, les valeurs promues par Donald Trump en matière d’économie et de politique ne correspondent plus à l’Accord de libre-échange nord-américain. Le président a également menacé et découragé bon nombre d’entreprises qui avaient des visées au Mexique. Après avoir dissuadé Ford d’investir plus d’un milliard et demi de dollars au Mexique et menacé General Motors de taxer l’entrée des véhicules qu’il y assemble, il s’en est pris à Toyota. « Toyota, a-t-il tweeté, annonce la construction d’une usine au Mexique pour assembler des voitures Corolla pour les USA. NON ! Faites votre usine aux USA ou payez une lourde taxe frontalière[xi] ».
Plusieurs autres enjeux étaient également questionnés durant cette élection : la légalisation de la marijuana, la possession d’armes à feu, la peine de mort, l’aide médicale à mourir, le salaire minimum. La position de Trump sur ces enjeux aura nécessairement un impact au Canada, puisque la plupart de ces questionnements y sont aussi d’actualité. Marise Bachand, spécialiste de l’histoire des États-Unis et enseignante à l’Université du Québec à Trois-Rivières, croit qu’il y aura certainement des conséquences : « Les changements ont déjà commencé. Les marchés n’aiment pas l’imprévisibilité et Trump est de loin le plus imprévisible des présidents élus depuis plusieurs décennies. Ceci étant dit, il faut se rappeler que le parti républicain qui contrôle les deux chambres compte une solide et influente aile libre-échangiste. » Elle rappelle que dans le cadre de la Révolution d’indépendance, les États-Unis ont favorisé l’ouverture de marchés. L’attitude du gouvernement américain ne changera pas aussi rapidement que ce que l’on laisse croire.
Andréanne Bissonnette juge en revanche que la gravité de ces conséquences va dépendre de chaque dossier et va s’inscrire dans la durée. Elle soutient que « la bonne relation Trudeau-Obama permettait l’avancement des dossiers de façon rapide, grâce à leur idéologie commune, et les ententes se faisaient donc facilement. La relation Trudeau-Trump pourrait être plus complexe, plus difficile à établir, mais il ne faut donc pas trop s’inquiéter, puisque Trump reconnait la nécessaire relation particulière avec le Canada du côté commercial. » Notons justement que Trump a affirmé qu’il allait annuler tous les décrets signés par Obama durant les huit années de son mandat[xii].
Finalement, il faut observer de près les actions de ce nouveau président, puisque non seulement les mesures protectionnistes font sourciller certains libre-échangistes canadiens, mais son discours radical envers la guerre en Syrie, et son idée d’élever un mur entre les États-Unis et le Mexique sont également inquiétantes pour l’avenir de la paix mondiale. En janvier 2017, Trump a justement réitéré ses propos en soutenant que le Mexique devra payer le mur qu’il souhaite voir ériger, remboursant ainsi les frais avancés par les contribuables américains-es[xiii]. À la fin de l’année 2016, il a également soutenu qu’il n’avait pas peur d’une course aux armements et que les États-Unis devaient « accroître leur capacité nucléaire »[xiv]. Cette réaction survient alors que le président Poutine réclame un renforcement des forces nucléaires russes[xv].
En décembre, l’Agence centrale de renseignement des États-Unis, la CIA, soutenait que le Kremlin aurait joué un rôle dans l’élection présidentielle[xvi]. On apprend également que le Kremlin aurait espionné le nouveau président et détiendrait des informations compromettantes mettant l’avenir de la politique américaine entre les mains de la Russie. Pourtant, Trump continue d’encenser Poutine, ce qui est inhabituel pour un président américain. Bien que de nombreux-ses sénateurs et sénatrices américains-es du Parti républicain dénoncent l’intrusion russe dans la politique américaine et que les accusations contre Vladimir Poutine vont de la corruption à l’assassinat, le nouveau président continue de soutenir une alliance avec ce dernier et le défend contre les allégations de la CIA. « Trump semble aveuglé par Poutine, qui aurait bel et bien réussi le coup fumant de déstabiliser une élection présidentielle dans la plus puissante démocratie du monde[xvii] », notamment en interceptant les courriels du Parti républicain durant la campagne électorale, peut-on lire sur le site de Radio-Canada. Plusieurs mois plus tôt, Trump aurait même invité la Russie à s’introduire dans le système informatique américain, afin de retrouver les courriels du Parti démocrate, soutenant que les médias les remercieraient[xviii]. Le président a ainsi encouragé l’espionnage contre son opposante politique et il a favorisé l’implication russe dans le dénouement électoral de novembre dernier. Dernièrement, le président Trump a finalement admis que la Russie devait être derrière le piratage informatique du Parti démocrate[xix].
Relations frontalières
Dès son élection, Trump a soutenu qu’il souhaitait conserver un lien très fort avec le Canada. Depuis l’annonce du résultat électoral, Justin Trudeau a indiqué que les relations entre le Canada et les États-Unis resteraient positives, puis il a invité le nouveau président à venir au Canada pour qu’ils puissent discuter de l’avenir de leurs relations[xx]. Les rêves et valeurs qu’ils partagent sont à la base de la solidarité politique entre les deux pays. Trudeau veut à cet égard que leur relation soit un modèle pour le reste du monde. Par contre, les gouvernements n’ont pas la même vision de l’avenir commercial mondial : les relations que le Canada souhaite entretenir avec la Chine sont à l’opposé de ce que Trump cherche à mettre de l’avant dans son programme politique[xxi].
Conséquemment, la politique canadienne risque d’être mouvementée durant les prochains mois. Le remaniement ministériel au Parlement canadien le 10 janvier dernier visait justement à répondre à l’arrivée de Trump[xxii]. Trudeau cherche à offrir au gouvernement américain un cabinet plus « adéquat » en matière de commerce et d’économie. C’est pour cette raison qu’il a nommé Chrystia Freeland ministre des Affaires étrangères. Le Parti conservateur espère que le gouvernement libéral conservera des positions solides en matière de libre-échange, positions qui risquent d’être menacées par le nouveau gouvernement américain. Les réactions des autres partis politiques devant l’élection de Donald Trump sont nettement plus radicales que celle du premier ministre. En effet, Thomas Mulcair a été fortement choqué par le résultat de l’élection, comme le démontre son affirmation : « Comment est-ce qu’un personnage raciste, islamophobe, qui avoue avoir posé des gestes qui constituent des agressions sexuelles, peut devenir président des États-Unis? Je vous avoue que je n’ai pas de réponse aujourd’hui[xxiii]. » Le premier ministre québécois semble du même avis : en effet, il soutient un discours par rapport à l’élection de Trump dans lequel les mots « crainte, incertitude et instabilité » se côtoient[xxiv].
***
La cérémonie d’investiture a eu lieu le 20 janvier 2017. Plus de deux mois après le résultat des élections, Trump fait toujours sourciller les Américains-es et le monde entier. La relation entre le nouveau président et le gouvernement russe soulève toujours bien des questions. La formation de son cabinet est inquiétante. Les manifestations anti-Trump se poursuivent au Canada, aux États-Unis, tout comme en Europe où l’insatisfaction s’est fait sentir en France et en Angleterre.
Il y a cent ans, en novembre 1917, les États-Unis réélisaient Woodrow Wilson avec l’espoir de rester hors de la guerre[xxv]. Pourtant, quelques mois plus tard, les Américains-es se voyaient impliqués-es dans le premier grand conflit mondial. Aujourd’hui, les États-Unis élisent Donald Trump, dont le discours radical ne laisse rien sous-entendre concernant son attitude future.
CRÉDIT PHOTO:
[i] « Est-ce que les Américains envisagent vraiment d’immigrer au Canada après la victoire de Trump? », Radio-Canada, en ligne, paru le 10 novembre 2016. http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/814057/immigration-canada-election-d…, page consultée le 15 décembre 2016.
[ii] « Élections américaines : Denis Coderre lance une invitation aux nouveaux arrivants », Le Huffington Post Québec, en ligne, paru le 9 novembre 2016. http://quebec.huffingtonpost.ca/2016/11/08/elections-americaines-denis-c…, page consultée le 9 novembre 2016.
[iii] Rudin, R., 1985. Histoire du Québec anglophone, 1759-1980. Québec, Institut québécois de la recherche sur la culture, p. 57.
[iv] « À quoi ressemblera l’administration Trump? », Radio-Canada, en ligne, paru le 1 décembre 2016, mis à jour le 11 décembre 2016. http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1003237/administration-trump-postes-…, page consultée le 15 décembre 2016.
[v] « Trump nomme le PDG d’ExxonMobil secrétaire d’État », Radio-Canada, en ligne, paru le 13 décembre 2016, mis à jour le 14 décembre 2016. http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1005488/trump-etats-unis-choix-secre…, page consultée le 15 décembre 2016.
[vi] Neela Banerjee, « Rex Tellerson’s Record on climat change : rhetoric vs reality », inside climate news, en ligne, paru le 22 décembre 2016. https://insideclimatenews.org/news/22122016/rex-tillerson-exxon-climate-…, page consultée le 9 janvier 2017.
[vii] Sur cette question, voir l’article de Gaétan Pouliot et illustré par Jasmin Simard, sur Radio-Canada : http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/special/2015/11/bd-science-climatos…
[viii] « Trump, le Cabinet des milliardaires », Radio-Canada, en ligne, paru le 3 décembre 2016, mis à jour le 4 décembre 2016. http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1003662/trump-cabinet-millionnaires-…, page consultée le 15 décembre 2016.
[ix] « À quoi ressemblera l’administration Trump? », Radio-Canada, en ligne, paru le 1 décembre 2016, mis à jour le 11 décembre 2016. http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1003237/administration-trump-postes-…, page consultée le 15 décembre 2016.
[x] « Trump en remet contre les services de renseignement américain », Radio-Canada, en ligne, paru le 11 janvier 2017. http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1010184/trump-donald-president-affro…, page consultée le 12 janvier 2017.
[xi] Bernard Guetta, « Dans la tête de Donald Trump », France inter, en ligne, paru le 6 janvier 2017. https://www.franceinter.fr/emissions/geopolitique/geopolitique-06-janvie…, page consultée le 9 janvier 2017.
[xii] « Donald Trump va vouloir effacer le bilan Obama dès son premier jour », Le Devoir, en ligne, paru le 15 janvier 2017. http://www.ledevoir.com/international/etats-unis/489250/pour-son-premier…, page consultée le 16 janvier 2017.
[xiii] Associated Press, « Trump assure que le Mexique paiera le mur », Le Devoir, en ligne, paru le 6 janvier 2017. http://www.ledevoir.com/international/etats-unis/488598/trump-assure-que…, page consultée le 9 janvier 2017.
[xiv] Élodie Cuzin, 2016, « Donald Trump agite le spectre d’une course aux armements », Le Devoir, en ligne, paru le 24 décembre 2016. http://www.ledevoir.com/international/etats-unis/487798/washington-reagi…, page consultée le 9 janvier 2017.
[xv] « Première mésentente Trump-Poutine, aux relents de guerre froide », Radio-Canada, en ligne, paru le 22 décembre 2016. http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1007393/russie-etats-unis-vladimir-p…, page consultée le 9 janvier 2017.
[xvi] « Trump denies CIA’s assessment that Russia tried to help him win election », The Washington Post, en ligne, paru le 9 décembre 2016. https://www.washingtonpost.com/video/politics/cia-assessment-russia-trie…, page consultée le 15 décembre 2016.
[xvii] Christian Latreille, « La très étrange relation Trump-Poutine », Radio-Canada, en ligne, paru le 14 décembre 2016. http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1005769/etrange-relation-donald-trum…, page consultée le 15 décembre 2016.
[xviii] « Trump invite la Russie à pirater les courriels de Clinton », Radio-Canada, en ligne, paru le 27 juillet 2016. http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/795110/trump-courriel-clinton-pirata…, page consultée le 15 décembre 2016.
[xix] « Trump dénonce les “fausses informations” le liant à Moscou », Le Devoir et L’Agence France-Presse, en ligne, paru le 11 janvier 2017. http://www.ledevoir.com/international/etats-unis/488907/trump-fera-bient…, page consultée le 12 janvier 2017.
[xx] « Trudeau s’entretient avec Trump et l’invite au Canada à la première occasion », Radio-Canada, en ligne, paru le 9 novembre 2016, mis à jour le 10 novembre 2016. http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/813639/justin-trudeau-donald-trump-c…, page consultée le 15 décembre 2016.
[xxi] Agence France-Presse, 2017, « Les clans Trump et Trudeau en discussion pour “éviter une guerre commerciale” », Le Devoir, en ligne, paru le 9 janvier 2017. http://www.ledevoir.com/economie/actualites-economiques/488754/les-clans…, page consultée le 11 janvier 2017.
[xxii] Hélène Buzzetti, 2017, « Trudeau se prépare à l’ère Trump », Le Devoir, en ligne, paru le 11 janvier 2017. http://www.ledevoir.com/politique/canada/488837/remaniement-cabinet-trudeau, page consultée le 12 janvier 2017.
[xxiii] « Trudeau s’entretient avec Trump et l’invite au Canada à la première occasion », Radio-Canada, en ligne, paru le 9 novembre 20146, mis à jour le 10 novembre 2016. http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/813639/justin-trudeau-donald-trump-c…, page consultée le 15 décembre 2016.
[xxiv] « L’élection de Trump ouvre une “période d’incertitude”, croient Couillard, Lisée et Legault », Radio-Canada, en ligne, paru le 9 novembre 2016. http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/813664/election-trump-couillard-lise…, page consultée le 15 décembre 2016.
[xxv] Lacroix, J.-M., 1996. Histoire des États-Unis, France, Presses Universitaire de France, p. 344.
par Alexandre Dubé-Belzile | Jan 12, 2017 | International, Opinions
En juin dernier, la Colombie a été le théâtre d’un important soulèvement de camionneurs et camionneuses qui, étouffés-es par des structures économiques au service des intérêts étrangers, voulaient à tout prix être entendus-es. Nous ne sommes pas sans avoir notre part de responsabilité : le Canada a signé un traité de libre-échange avec la Colombie en 2008. Jusqu’en octobre dernier, les FARC négociaient avec le président colombien Juan Manuel Santos un premier accord de paix. Cet accord, qui a donné lieu à un référendum, a été rejeté par un peu plus de 50 % des répondants-es le 2 octobre 2016. Peu étonnant, si l’on considère que les mouvements sociaux et le peuple colombien n’avaient pas participé aux négociations à La Havane. Un nouveau texte vient d’être rédigé dans les mêmes circonstances et attend l’approbation du peuple colombien, qui se trouve dans une période de grande confusion par rapport à son avenir. Pendant ce temps, les assassinats commis par la police, l’armée et la police nationale se poursuivent. Pendant ce temps, Le président Santos, pour sa part, a cette année reçu le prix Nobel de la paix, dont les lauréats-es sont déterminés par le Comité Nobel norvégien.
Afin de comprendre l’importance de la grève des camionneurs et camionneuses, il faut la replacer dans le contexte des inégalités qui rongent la société colombienne. Ce pays est depuis des décennies une enclave du néolibéralisme et de l’influence nord-américaine, au sein de ce que l’intellectuel pakistanais Tariq Ali a appelé « l’axe de l’espoir »[i]. Ces camionneurs-euses n’en pouvaient plus, étouffés-es par une économie soumise aux diktats du secteur privé international. Les politiques néolibérales de l’État colombien ont engendré ces inégalités qui auront été le ferment des mouvements sociaux. Ceux-ci militent encore à ce jour et ont réussi à ouvrir un espace de contestation au sein de la société et ce, après des décennies de répression brutale financée par les États-Unis au nom de l’anticommunisme, de la lutte contre le narcotrafic et de la guerre contre le narcoterrorisme, après nombre d’assassinats et de violations des droits de la personne de la part des insurgés-es comme de l’État[ii] et après le génocide politique de l’Union patriotique dans les années 1980[iii]. L’Union patriotique, parti affilié aux Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), qui a voulu entrer sur la scène politique colombienne par la voix des urnes, avait vu ses membres assassinés-es les uns-es après les autres. Ces meurtres avaient poussé l’idéologue des FARC de l’époque, Jacobo Arenas, à dire que la voie des armes était la seule solution, affirmation avec laquelle les mouvements sociaux qui ont émergé plus récemment sont en désaccord[iv]. Dans tous les cas, ces camionneurs et camionneuses insurgés-es ne se prétendaient ni de gauche, ni de droite et ne se réclamaient d’aucune tendance politique. Ils et elles ne portaient que le drapeau du ras-le-bol. Au mois de juin dernier, pas moins de 260 000 camionneurs et camionneuses ont fait la grève. Le gouvernement Santos, occupé à négocier avec les FARC, affirmait que cette grève n’était qu’un caprice de leur part, alors que ce groupe, au bout du rouleau, cherchait à faire valoir ses revendications concernant le prix du fret, du péage et du pétrole. Cette crise n’est en fait que l’épicentre du véritable problème colombien. Les railleries du nouveau récipiendaire du Nobel de la paix montrent bien à quel point les négociations n’avaient nullement pour but de régler les problèmes sociaux de la Colombie. Plutôt, l’accord avait été rédigé en fonction des intérêts des mêmes entreprises qui contraignent les camionneurs et camionneuses à travailler pour un salaire de misère. Les négociations ont mené à la rédaction d’un premier accord, qui a été rejeté, et d’un deuxième, qui attend encore l’approbation des Colombiens-nes.
La Colombie est le pays dont les postes de péage sont les plus onéreux d’Amérique latine. Qui plus est, la loi en permet un tous les quarante kilomètres. Pour ce qui est du prix du fret, c’est-à-dire du prix que l’expéditeur de marchandises doit payer au transporteur, une loi est censée le réguler, mais elle n’est pas mise en application. Ce sont donc les expéditeurs, en occurrence les entreprises, qui imposent les prix les plus bas avec l’accord tacite du gouvernement. Aussi, malgré la baisse du prix du carburant sur le marché international, le prix à la pompe change peu et les camionneurs et camionneuses sont pris-es à la gorge. Il n’est donc pas étonnant que ce gouvernement, qui semble peu responsable, n’accepte de négocier qu’avec les FARC, excluant les citoyens-nes, et qu’il négocie un accord qui ne peut heurter les intérêts du secteur privé et qui exclut les mouvements sociaux[v]. Cela est vrai pour la première comme pour la deuxième version de l’accord, dans laquelle les FARC semblent faire encore plus de concessions que dans le premier texte.
Un premier texte tombe à l’eau, un deuxième doit le remplacer
Il serait surprenant qu’émerge une gauche dans la politique parlementaire colombienne alors que les gauches de l’« axe de l’espoir » battent de l’aile. Il y a deux univers politiques en Colombie : celui dans lequel les FARC et le président Santos se sont livrés à des négociations pendant des années et celui du peuple colombien, dont la réalité, bien que récemment agitée de quelques espoirs, reste essentiellement inchangée. Certains-es affirment que ce sont les FARC, organisation croulante, qui quémandent la légitimité qu’ils brûlent d’avoir, quitte à délaisser toute motivation idéologique et tout désir de vraiment changer la société colombienne. D’autres affirment que c’est le gouvernement qui se sent contraint de négocier avec la plus importante guérilla pour protéger sa légitimité face aux pressions d’organisations actives mondialement comme Amnistie internationale[vi]. Il est curieux que les paramilitaires, responsables d’innombrables atrocités, n’aient pas eu à prendre part à des négociations, puisqu’ils sont le bras droit du gouvernement qui les a légalisés il y a plus de 20 ans, en 1994. Ils ont en quelque sorte exécuté les sales besognes que l’armée ne pouvait faire elle-même. Le recours à de telles milices n’est pas nouveau en Colombie et existait déjà dans les années 50, lors de la Violencia. Ce sombre épisode de l’histoire colombienne avait été déclenché par l’assassinat du leader populiste Jorge Eliécer Gaitán et par le Bogotazo, soulèvement violent qui avait eu lieu en réaction à l’assassinat et qui a pratiquement laissé la capitale en ruine[vii]. Cette période, qui s’est étendue sur une décennie, a été marquée par de sanglants affrontements entre différentes guérillas et milices appartenant aux camps conservateur et libéral. Il est estimé que plus de 200 000 Colombiens-nes y ont perdu la vie. Des groupes armés de droite ont de nouveau émergé, sous le nom de milices d’autodéfense, afin de soi-disant protéger les paysans-nes des guérillas. En réalité, ces milices imposaient un régime de terreur et étaient grandement impliquées dans le trafic de drogues[viii].
Pour beaucoup, cet accord signifie que les FARC abandonnent la lutte pour s’incliner devant le gouvernement qui a fait couler tant de sang, légitimant ainsi l’impérialisme étatsunien et européen qui tire les ficelles du processus de paix. D’ailleurs, l’Armée de libération nationale (Ejercito de liberación nacional ou ELN), deuxième guérilla en importance du pays, exclue des négociations, a adressé de virulentes critiques au processus de paix. L’ELN voudrait que les responsables de la guerre sale et du terrorisme d’État soient traduits en justice, chose que les FARC ne cherchent pas à obtenir. Il aurait été surprenant que les FARC puissent se faire offrir cette concession de toute façon, surtout si nous adoptons la thèse selon laquelle le gouvernement a accepté de négocier pour consolider sa légitimité avant tout.
Les résultats du référendum n’ont pas été surprenants étant donné que beaucoup de Colombiennes et de Colombiens s’identifiant à la droite comme à la gauche ont refusé le premier accord négocié entre les FARC et le gouvernement de Santos. Les uns-es ont voté « Non » parce que le gouvernement aurait cédé devant les FARC, aurait accepté de les amnistier et les aurait laissés prendre part au vieux jeu politique comme si 50 ans de guerre n’avaient jamais eu lieu. Les autres considéraient que c’étaient les FARC qui négociaient leur propre salut et leur propre légitimité, sans se soucier des principes qu’ils ont autrefois défendus. Dans les deux cas, le peuple colombien était exclu du jeu. Toutefois, il semble que bon nombre d’ONG, dont le rôle n’a jamais été totalement impartial, prennent le parti de l’accord pour une paix qui avantage les entreprises et l’extrême droite. Il s’agit en quelque sorte d’une garantie d’impunité pour les militaires, les paramilitaires et les entreprises.
Selon l’ELN, des pressions auraient dû être exercées dès le début pour donner lieu à une assemblée constituante qui permettrait une réelle participation de tous les secteurs de la société. Malheureusement, il n’y a pas eu de telle demande, ni du peuple ni des ONG, ce qui ne donne pas de véritable alternative à l’accord qui est tombé à l’eau. D’ailleurs, ce dernier semble avoir été rédigé pour ne pas ébranler le pouvoir en place et le deuxième texte ne semble se distinguer du précédent que par des concessions supplémentaires de la part des FARC, et aucunes du gouvernement colombien[ix].
Les négociations de paix
Il y a environ deux ans, le sociologue James Petras avait mis de l’avant quatre hypothèses sur la stratégie mise en œuvre par le gouvernement Santos dans les négociations.
Selon la première hypothèse, le gouvernement Santos est divisé et compte des gens qui sont pour la paix et d’autres contre. Toutefois, toujours selon Petras, cette hypothèse manque de fondement, car le gouvernement ne manifeste aucun symptôme de division interne et les militaires qui font un usage excessif de la violence dans certaines zones de conflit ne sont pas réprimandés-es par les autorités centrales.
Selon la deuxième hypothèse, le gouvernement faisait sciemment usage de la violence contre les mouvements sociaux pendant que se déroulaient les négociations afin de se donner plus de poids contre les FARC et faire le moins de concessions possible. Comme il y a deux mondes, celui des négociations à La Havane et celui dans lequel les Colombiens et les Colombiennes continuent de subir de l’injustice, l’État poursuit la guerre même en négociant. Les résultats du référendum semblent aller dans le sens de cette hypothèse également, car il est très possible que le gouvernement n’ait jamais vraiment voulu laisser les FARC s’intégrer dans l’appareil politique officiel. Le deuxième texte de l’accord limite davantage les libertés des anciens guérilleros ainsi que la possibilité de leur intégration dans le système politique colombien. Aussi, contrairement au premier texte, qui devait être entièrement ajouté à la Constitution et assurer une certaine immunité aux FARC, le deuxième texte prévoit que seules les dispositions relatives aux droits de la personne seront intégrées à la Constitution, sans doute pour satisfaire la communauté internationale et non pour stopper les assassinats[x].
Selon la troisième hypothèse, le gouvernement Santos aurait donné son accord tacite aux escouades de la mort. L’armée maintiendrait ses relations avec les paramilitaires, les propriétaires et les trafiquants. Santos souhaiterait ainsi obtenir un accord purement théorique pour avoir accès aux ressources naturelles des territoires contrôlés par les FARC et poursuivre la répression pour ne faire aucune concession au peuple colombien. Cela signifierait que la victoire du « Non » au référendum constituerait un échec auquel la présentation d’un deuxième texte voudrait pallier.
Selon la quatrième hypothèse, la montée en force des mouvements sociaux qui mettent de l’avant bon nombre de revendications concernant le développement rural, la repossession des terres par les populations déplacées, les questions des droits de la personne et, parallèlement, la hausse du nombre de ces violations démontrent bien qu’un accord avec les FARC ne réglerait rien et ne pourrait engendrer la paix. Pour cela, il faudrait régler les problèmes sociaux qui sont à la source du conflit. Toutefois, il serait probable que l’État en appelle à ses méthodes de répression habituelles et tente par tous les moyens d’affaiblir les mouvements sociaux et de miner leur influence.
Selon Petras, cette dernière hypothèse est la plus plausible. Le gouvernement veut bel et bien signer un accord de paix et effectuer des changements superficiels. Cependant, il veut à tout prix éviter l’émergence de mouvements de paysans qui réclameraient leurs terres contre les grandes entreprises minières. Il n’est probablement pas prêt non plus à démobiliser les paramilitaires qui protègent les intérêts de ces entreprises et les propriétaires des terres.
Pendant ce temps, les assassinats continuent et Santos n’a jamais réglé les problèmes discutés lors des négociations : l’impunité des militaires, les actions des escadrons de la mort, les menaces de mort contre les défenseurs et défenderesses des droits de la personne, l’augmentation du nombre de prisonniers et prisonnières politiques et les milliers de meurtres encore inexpliqués[xi].
Rafael Pardo, politicien qui avait œuvré pour la légalisation des paramilitaires, avait annoncé que la fin du conflit ouvrirait de nouvelles régions qui pourraient être exploitées par les entreprises. Ces compagnies minières, pétrolières et agricoles ont déjà la mainmise sur une bonne partie du territoire colombien et les FARC constituent le dernier obstacle à l’accès à certaines zones, qui ne sont donc pas encore jugées « sécuritaires » pour les investissements et l’exploitation. La loi Zidres, votée pendant le déroulement des négociations, témoigne de cette tendance du gouvernement colombien à céder l’accaparement des terres à des entreprises au détriment des droits des paysans-nes et des autochtones. Cette loi se veut un incitatif à un partenariat d’affaires au sein duquel les paysans-nes peuvent céder leurs terres aux entreprises pour une durée déterminée. Ils et elles y deviennent des employés-es soumis-es aux diktats de l’entreprise qui fournit semences et machines[xii]. Selon le sénateur Alberto Castilla, de nombreux membres du congrès ont vu leurs campagnes financées par les entreprises qui bénéficieront de la loi Zidres. Ainsi, elles ont pu s’assurer que les politiques du gouvernement colombien favorisent leurs intérêts dans l’exploitation des ressources naturelles.[xiii]
Le traité de libre-échange entre le Canada et la Colombie
Les endroits où ont lieu les massacres et les activités paramilitaires ne sont jamais très éloignés des lieux d’activité des entreprises minières. Selon le rapport de Canadian Peace Brigades « Mining in Colombia – At what cost », 80 % des violations des droits de la personne s’étant produites dans les dix dernières années ont eu lieu dans des régions de production minière ou énergétique. Le Canada a beaucoup investi en Colombie depuis les années 90, plus particulièrement dans le domaine des télécommunications, des mines et du carburant fossile. Il est donc évident que des entreprises canadiennes ont pu bénéficier de cette violence.
Selon un rapport du United Steelworker, plus grand syndicat industriel en Amérique du Nord, ces graves problèmes constitueraient les répercussions des activités d’entreprises canadiennes. De plus, comme l’accord de libre-échange protège surtout les intérêts économiques des entreprises, les paysans-nes ont peu de recours légaux. Enfin, ce traité ne facilite pas le processus de paix en Colombie mais aggrave plutôt les inégalités qui sont la cause du conflit. Toutefois, il faut garder à l’esprit que le gouvernement du Canada n’a pas les mains liées dans cette affaire, bien au contraire, et que cet accord, voté sous le gouvernement Harper, avait soulevé beaucoup d’opposition[xiv], [xv].
Conclusion
Pour beaucoup de militants-es, la participation des mouvements sociaux dans le processus de paix est cruciale pour que celui-ci arrive à des résultats concrets bénéficiant au peuple colombien. En fait, l’accord refusé par la population constituait un règlement entre élites favorisant leurs propres intérêts et ceux des entreprises étrangères. Malheureusement, le deuxième semble être de la même facture. Toutefois, comme le Canada a signé un traité de libre-échange, il serait inexact de dire que les problèmes qui touchent la Colombie ne nous concernent pas. Le Colombia Working Group est une plateforme de syndicats canadiens, d’ONG et de mouvements sociaux qui s’occupe de la question des droits de la personne en Colombie et tente de mettre fin à l’impunité[xvi]. D’autres initiatives ont vu le jour au Canada pour permettre une participation populaire aux efforts de lutte contre l’injustice. Le Projet Accompagnement Solidarité Colombie, qui travaille en collaboration avec des organisations en Colombie comme le Congreso de los Pueblos, Redher et le Comité de solidarité avec les prisonniers et les prisonnières politiques, œuvre également dans ce sens[xvii]. Enfin, non seulement nous n’avons pas à n’être que spectateurs et spectatrices des événements qui constitueront l’histoire colombienne, mais il nous est aussi possible de nous solidariser avec tous les peuples, si ce n’est qu’en prenant conscience des rouages des injustices dans lesquelles nous avons une part de responsabilité.
[i] Ali, T. (2006). Pirates of the Caribbean: Axis of Hope. Verso.
[ii] Centro Nacional de Memoria Historica. (2013). ¡basta ya! Colombia: Memorias de guerra y dignidad. Bogotá: Imprimerie nationale.
[iii] Gomez-Suarez, A. (2015). Genocide, Geopolitics and Transnational Networks: Con-textualising the destruction of the Union Patriotica in Colombia. New York: Routledge.
[iv] Pearce, J. (1990). Inside the Labyrinth. London: Latin American Bureau.
[v] Editor bogota. (26 juin 2016). El ABC del paro camionero. Récupéré sur Colombia Informe : http://www.colombiainforma.info/el-abc-del-paro-camionero/
[vi] Amnistie internationale. (26 septembre 2016). Colombie. L’accord de paix historique doit garantir la justice et la fin des atteintes aux droits humains. Récupéré sur Amnesty international : https://www.amnesty.org/fr/latest/news/2016/09/colombia-historic-peace-d…
[vii] Bushnell, D. (1993). The Making of Modern Colombia : A Nation in Spite of Itself. Berkeley: University of California.
[viii] Simons, G. (2004). Colombia : A brutal history. London: Saqi.
[ix] Loingsigh, G. Ó. (30 août 2016). Las Farc, la Paz y sus Aliados. Récupéré sur Pueblos caminando: https://puebloscaminando.wordpress.com/2016/08/30/las-farc-la-paz-y-sus-…
[x] S.A. (12 novembre 2016). Los 10 cambios fundamentales que trae el nuevo acuerdo. Récupéré sur La Semana: http://www.semana.com/nacion/articulo/cambios-fundamentales-del-acuerdo-…
[xi] Petras, J. (6 novembre 2014). Peace Talks in Havana and Murder in Colombia: The Santos Regime’s Dual Strategy. Récupéré sur Global Research : http://www.globalresearch.ca/peace-talks-in-havana-and-murder-in-colombi…
[xii] Trujillo, D. (2016, juillet 2). Le modèle néoliberal en colombie: spoliation et accaparement des terres . Récupéré sur Investigaction: http://www.investigaction.net/le-modele-neoliberal-en-colombie-spoliatio…
[xiii] Colombia Informe. (15 décembre 2015). Senador Alberto Castilla: “El debate por la ley Zidres va en contravía del proceso de paz”. Récupéré sur Colombia Informe : http://www.colombiainforma.info/senador-alberto-castilla-el-debate-por-l…
[xiv] Bériault, J. (1 décembre 2008). POLEMIQUE AUTOUR DE L’ACCORD DE LIBRE-ECHANGE CANADA-COLOMBIE. Récupéré sur Radio-Canada international : http://www.rcinet.ca/francais/archives/chronique/tam-tam–le-bloc-notes-…
[xv] United Steelworkers. (2016). Five Years of Human Rights impacts : The Canada-Colombia Free Trade Agreement and the Future of Peace and Prosperity in Colombia. Toronto: USW. Récupéré sur http://www.usw.ca/news/publications/policy-research-and-submissions/stor…
[xvi] Colombia Working Group. (2015). Joint Colombia Working Group. Récupéré sur Canadian Coalition to End Global Poverty: http://www.ccic.ca/working_groups/apg_colombia_e.php
[xvii] Programme Accompagnement Solidarité Colombie. (30 mars 2009). Stoppons l’accord de libre-échange entre le Canada et la Colombie. Récupéré sur Programme Accompagnement Solidarité Colombie : http://www.pasc.ca/es/node/2767
par Rédaction | Déc 30, 2016 | International, Opinions
Par Jacques Simon
Il n’y a que le report de voix qui sépare la France d’un Élysée bleu marine.
Ça n’aura échappé à personne, la politique française est en crise. Un cumul de variables diverses fait aujourd’hui d’elle une sphère malade, peinant à combattre les maux qui la gangrènent. Elle n’est pas seule dans cette situation, loin s’en faut, mais, en France comme ailleurs, un sentiment de vulnérabilité traverse les esprits en voyant grimper, élection après élection, les résultats du Front National.
Pour celles et ceux qui résistent à l’appel de l’extrême droite, c’est assez inquiétant. Aujourd’hui, à la fin d’un quinquennat désastreux, tous-tes semblent s’accorder sur la prédiction qui place Marine Le Pen en tête au second tour des présidentielles de 2017. Tous les sondages montrent que, peu importe les adversaires, les Français devront choisir entre le Front National et un autre parti le 7 mai prochain.
Si l’on fait fi un instant des échéances électorales suivantes, notamment les législatives[i], ce scénario n’est pas catastrophique en soi. Nul besoin de rappeler que la France y a déjà fait face en 2002, et qu’elle n’a pas eu, pour autant, à supporter Le Pen père comme président. Le vrai problème apparaît lorsque le Front National sort vainqueur du deuxième scrutin. Il est vrai qu’aujourd’hui plus que jamais, ça n’est pas à exclure. Et pourtant, malgré ce que prédisent les boules de cristal de certains-es, il ne semble pas que 2017 soit l’année fatidique où les cauchemars de la gauche et de la droite modérée deviendront réalité.
Les temps ont changé depuis 2002. Le FN a le vent en poupe. Les crises de 2008 et 2010 ont affaibli l’hégémonie culturelle que s’était octroyée la construction économique mondiale. De plus en plus, des mouvements radicaux apparaissent et expriment l’envie de balayer le système capitaliste de font en comble. Les problèmes économiques de la Grèce ou de l’Espagne nient la capacité qu’a l’Union européenne et son euro à faire face à de telles difficultés. Le Brexit a approfondi l’émiettement européen. L’arrivée de milliers de migrants-es en France comme ailleurs a stimulé les sentiments xénophobes. Les attaques terroristes sur le sol européen accroissent le sentiment d’insécurité. L’incapacité du duo Hollande/Valls (président et premier ministre, respectivement) à mener des politiques populaires a créé un sentiment de ras-le-bol envers la classe politique traditionnelle. Marine Le Pen est bien meilleure politicienne que ne l’a été son père[ii]. Tout cela favorise l’ascension du Front National.
Et malgré tout, une simple observation permet d’espérer que, toutes choses restant égales par ailleurs, 2017 ne se soldera pas par un Élysée bleu marine.
La constitution française prévoit un scrutin qu’on appelle « uninominal majoritaire à deux tours ». Cela implique que pour être élu-e, sauf circonstances exceptionnelles où un-e candidat-e recevrait plus de 50% des voix dès le premier tour, le ou la prétendant-e doit faire ses preuves deux fois. Ainsi, à l’inverse des systèmes à un tour, une élection traduit donc deux choses à peu près distinctes. D’abord, la capacité d’un-e candidat-e à convaincre les électeurs et électrices que son programme est le plus intéressant. Ensuite, en un deuxième temps, il ou elle doit se montrer capable de rallier l’adversaire à sa cause. Cette deuxième caractéristique a un effet prohibitif pour les candidats-es trop sectaires.
Or, c’est justement en matière de sectarisme que le Front National ne parvient pas à se défaire de son passé pesant. Pour démontrer cela, prenons deux exemples où les frontistes se sont placés au deuxième tour : les présidentielles de 2002, et les élections régionales de 2015.
Les échéances électorales
Les choses ont bien changées depuis 2002, nous l’avons dit, mais la logique reste la même. À l’issue du premier scrutin, le Rassemblement pour la République (RPR) — un parti de droite — de Jacques Chirac arrive en tête avec 19,88% des voix, talonné par le FN avec 16,86%. La gauche, fracturée, ne se qualifie même pas. Au deuxième tour[iii], Chirac obtient 82,21%, alors que Jean-Marie Le Pen ne récolte que 17,79%. Un calcul rapide nous donne le résultat suivant : le RPR a augmenté son score initial d’environ 313%, alors que le FN n’a évolué que de 5,5%.
Mais 15 années se sont écoulées depuis. Le contexte a changé, ainsi que le chef de file du Front National. Penchons-nous alors sur les données plus récentes. En décembre 2015 ont eu lieu les élections régionales. Le FN maintient la popularité croissante dont il jouit depuis plusieurs années et arrive, de façon inédite, en tête dans six des treize régions, et se qualifie partout au second tour à l’exception des départements et territoires d’outre-mer (DOM-TOM). Devant cette victoire époustouflante, la France retient son souffle.
Et pourtant, les listes frontistes ne parviendront à consolider une victoire définitive dans aucune des régions. Regardons les résultats[iv] d’un peu plus près.
En Alsace-Champagne-Ardenne-Lorraine, le FN fait passer son score de 36,07% à 36,08%. Cela représente une croissance d’environ 0,03%. La droite, qui finira vainqueure, est passée de 25,83% à 48,40%, soit une augmentation d’environ 87,4%. En Bretagne, le FN passe de 18,17% à 18,87%, soit une croissance de 3,85%, tandis que la gauche a augmenté son score de 47,22% en passant de 34,92% de suffrages exprimés à 51,41%. Dans le Nord-Pas-De-Calais-Picardie, le FN passe de 40,64% à 42,23%, un changement de 3,9% alors que la droite fait exploser son score grâce au désistement de la gauche, et passe de 24,97% à 57,77%, une croissance de plus de 131%.
La tendance qu’ont les partis adverses à augmenter leur score au deuxième tour se retrouve dans tous les cas sans exception. Dans certaines régions, la part du marché électoral occupée par le Front National décroit même entre les deux tours, à l’image de l’Île-de-France, où il passe de 18,41% à 14,02%.
En termes électoraux, il y a de quoi se réjouir. En effet, l’issue d’un scrutin ne tient pas compte du nombre de gens votant pour un-e candidat-e, mais plutôt la proportion d’électeurs et d’électrices qui soutiennent un bulletin par rapport à un autre. Cependant, malgré cela, pour analyser les tendances électorales de la France, il faut aussi se pencher sur le nombre net de personnes qui ont placé dans l’urne un bulletin frontiste. Prenons donc les mêmes exemples afin d’étudier cet aspect du vote français.
Commençons par 2002[v]. Au premier tour, Jean-Marie Le Pen assure 4,8 millions de bulletins. Deux semaines plus tard, c’est 5,5 millions de Français-es qui voteront pour lui. Cette augmentation d’environ 700 000 personnes représente une croissance de 15%. Du côté du RPR, les effectifs sont d’un autre ordre. Jacques Chirac passe en effet de quelques 5,7 millions de voix à 25,5 millions, une croissance de 350%. Si cette analyse enfle la popularité acquise par le Front National entre les deux tours, on voit néanmoins que le RPR jouit d’une croissance plus de vingt fois supérieure à celle de Le Pen.
Le constat est le même pour les élections régionales de 2015[vi]. Il n’y a qu’en Île-de-France où le pourcentage de personnes ayant voté bleu marine au premier tour sont plus nombreuses que celles au second. Même dans le Pays de la Loire où le nombre net de voix est passé de 270 888 à 286 723, le FN est passé de 21,25% à 19,74%.
En Alsace-Champagne-Ardennes-Lorraine, la liste frontiste passe de 640 000 voix à 790 000 : une croissance de 23,2%. La liste de droite, elle, passe de 460 000 voix (soit moins que le FN) à plus d’un million. Cette augmentation représente une croissance de plus de 130%. En Bretagne, le ministre Jean-Yves Le Drian passe de 420 000 voix à 670 000, soit 60% de plus. Gilles Pennelle, le candidat bleu marine, passe de 218 000 à 246 000 voix, une croissance de 13%. Cette tendance est la même dans le Nord-Pas-De-Calais-Picardie. Là, Xavier Bertrand passe de 560 000 voix à 1,4 million tandis que Marine Le Pen ne passe que de 900 000 à 1,02 million. La différence en termes de croissance est de 150% comparée à 12%.
Le plafond de verre
Malgré une deuxième analyse moins impressionnante que la première, une conclusion nette se dévoile : l’immense majorité de celles et ceux convaincus-es par le discours de Marine Le Pen voteront pour elle au premier tour. Or, l’évolution du vote frontiste peine à dépasser les 5%, tandis que celle de son adversaire se compte aisément à deux chiffres, voire trois dans certains cas.
Cette conclusion a de quoi rassurer les partis traditionnels, l’ « UMPS » (contraction des acronymes UMP (Union pour un mouvement populaire), parti de droite devenu « les républicains », et PS (Parti socialiste), parti de gauche au pouvoir) comme dirait madame Le Pen. Le Front Républicain[vii] fonctionne comme voulu jusqu’à présent. L’arrivée du Front National au pouvoir dépend donc largement de la capacité, ou de la volonté, qu’ont ses adversaires à lui mettre des bâtons dans les roues. Mais cette analyse est aussi parlante par rapport à l’image de marque du parti.
Indéniablement, la campagne de dédiabolisation entreprise par Le Pen fille est un succès. Les résultats du parti en témoignent. Mais elle n’a pas encore réussi à se présenter comme une voix alternative crédible à celles et ceux qui ne sont pas convaincus-es en un premier temps.
Le fait est que le vote FN est un vote contestataire, mais pas de blocage. Si un électeur ou une électrice veut contester la sphère politique, il ou elle le fera dès le premier tour. Il n’y a que très peu de personnes qui se rabattent sur cette option une fois que toutes sauf deux leur sont enlevées. L’idée de voter pour le Front National afin d’entraver la voie d’un ou une autre candidat-e ne semble pas être un phénomène répandu.
Le Front National fait donc face au même problème qui travaille tous les partis extrémistes : il a un plafond de verre à partir duquel, en utilisant ses méthodes actuelles, il aura convaincu toutes les personnes susceptibles de l’être. Si ce plafond ne se trouve pas au dessus de la barre des 50%, ou s’il n’y a pas d’événements extérieurs (des attentats, pour ne pas les citer) qui élargissent la démographie potentiellement frontiste, la famille Le Pen est vouée à rester dans l’opposition.
Avec cette analyse, il devient évident que le sectarisme croissant des partis dits « traditionnels » est dangereux pour la France. Les philosophies comme celle du « ni-ni » sarkoziste[viii] sont, en plus d’être moralement questionnable, exactement ce que doit espérer le Front National.
Théoriquement, il peut paraître plus honnête de mener une guerre idéologique contre l’extrême droite, mais, celle-ci semblant être perdue pour l’instant, se rabattre sur la stratégie politicienne semble être l’issue la plus profitable. Le débat d’idées peut être fait au premier tour et en période non-électorale. Les assemblées générales style Nuit debout sont parfaites pour contester l’hégémonie culturelle capitalistique. Mais il faut se méfier des raisonnements sectaires lors du second tour.
Cette logique est loin d’être une spécificité française. En cette période d’instabilité politique croissante, le danger de l’extrême droite est de plus en plus réel à travers le monde[ix]. Il faut donc que chaque électeur-trice se pose une question de fond : le vote démocratique est-il nécessairement la représentation de nos ambitions politiques, ou peut-il, parfois, être un outil qui nous protège du pire? Cette nuance est tout à fait fondamentale pour quiconque veut s’investir dans la vie politique, puisqu’elle place l’électeur-trice dans un de deux camps possibles. Soit l’on considère qu’un vote ne peut pas être un compromis et que la seule chose honnête est de voter pour la ou le candidat-e qui nous tient à cœur, ou on comprend le vote comme un instrument pour manier le monde politique, auquel cas la démarche est pragmatique et tacticienne.
Dans le cas de la France, il semble évident que cette nuance est celle qui fera, ou pas, rentrer le Front National à l’Élysée.
On peut critiquer, avec raison, le choix qui nous est présenté, et aller aux urnes à reculons tout en traînant des pieds, mais rappelons-nous que le report de voix républicain est la seule chose entre la France et un Élysée tristement bleu marine, entre nous et l’extrême droite.
Crédit photo: Blandine Le Cain
[i] Rappel : la cinquième république française adopte un système de gouvernance dit « semi-présidentiel ». Celle-ci envisage (sauf imprévu) des élections présidentielles et législatives une fois tous les cinq ans. Ces deux échéances électorales sont organisées à deux semaines d’intervalle, ce qui limite considérablement le risque d’avoir deux couleurs politiques majoritaires différentes entre les branches exécutives et législatives.
[ii] Marine Le Pen effectue un travail dit de « dédiabolisation » du Front National. Celui-ci passe par une purge des éléments plus douteux du parti (notamment ceux affiliés à des groupuscules néo-nazis), un discours plus neutre ou encore la poursuite en justice des journalistes qui lui collaient l’étiquette d’ « extrême droite ». Le moment fort de ce processus a eu lieu lorsque Jean-Marie Le Pen, fondateur du mouvement, a été exclu du parti et a vu son titre de « président d’honneur » lui être révoqué, après avoir tenu des propos révisionnistes concernant la sShoah.
[iii] http://www.interieur.gouv.fr/Elections/Les-resultats/Presidentielles/ele…(path)/presidentielle_2002/index.html
[iv] http://www.interieur.gouv.fr/Elections/Les-resultats/Regionales/elecresu…(path)/regionales-2015/index.html
[v] http://www.interieur.gouv.fr/Elections/Les-resultats/Presidentielles/ele…(path)/presidentielle_2002/index.html
[vi] http://www.interieur.gouv.fr/Elections/Les-resultats/Regionales/elecresu…(path)/regionales-2015/index.html
[vii] Le « Front Républicain » est une méthode utilisée par les partis modérés pour faire contrepoids à l’extrême droite. L’idée est d’établir une alliance de circonstance le temps du second tour. Dans les faits, cela consiste en le désistement d’un parti en faveur d’un autre, même s’ils n’ont aucune affiliation idéologique. C’est par exemple ce qui a eu lieu pour les régionales de 2015, quand le PS s’est retiré dans bon nombre de régions et a appelé à voter pour la droite classique, contre le Front National.
[viii] Lorsqu’il doit appeler à voter pour un parti autre que le sien au second tour, Nicolas Sarkozy se rabat systématiquement sur sa position du « ni-ni », qui consiste à dire qu’il ne soutient aucun des deux choix, même si le FN est l’un d’entre eux.
[ix] Voir, par exemple, la Pologne, la Hongrie, ou les Philippines.