Le mouvement PEGIDA : Un autre lundi mouvementé dans les rues de l’Allemagne

Le mouvement PEGIDA : Un autre lundi mouvementé dans les rues de l’Allemagne

Par Mathieu Catafard

Tous les lundis depuis plus de trois mois, la Bundesrepublik Deutschland connaît des manifestations d’envergure entre les partisans et les opposants du mouvement PEGIDA (Européens patriotes contre l’islamisation de l’Occident). Pour en savoir davantage sur le sujet, nous sommes allés directement sur le terrain, à la rencontre des manifestants des deux camps opposés.

Munich, 12 janvier 2015 – La place Sendlinger Tor se remplit à nouveau en ce début de soirée frisquet. L’organisation anti-PEGIDA München ist bunt (Munich est en couleur) et le BAGIDA (la branche bavaroise du PEGIDA) ont donné rendez-vous à leurs partisans à la même station de métro, pratiquement à la même heure. Le dispositif de sécurité des forces policières est très imposant : des clôtures ont été installées tout au long de la Sonnenstrasse et des centaines de policiers anti-émeute veillent au maintien de la frontière entre les deux groupes. Une foule de plus en plus imposante se forme du côté des anti-PEGIDA; l’ambiance est festive, il y beaucoup de jeunes dans la foule, mais aussi des familles et des retraités. Certains chantent ou jouent du tambour pendant que d’autres prennent la parole sur une scène installée devant la porte sud du Vieux-Munich. Plusieurs drapeaux arc-en-ciel et des drapeaux rouges du SPD (parti social-démocrate allemand) flottent au-dessus des têtes des gens qui sont venus dire non au mouvement PEGIDA. Frank, dans la quarantaine, se promène dans la foule avec sa pancarte où il est inscrit « Religion, Opinion, Presse = Liberté, Égalité, Fraternité». Pour lui, l’intolérance n’a pas sa place en Allemagne : « La haine n’engendre que la haine. Je suis ici pour parler avec les gens du PEGIDA; je veux tenter de leur faire comprendre que la religion musulmane n’est pas synonyme de terrorisme et que le mélange des cultures est bénéfique pour notre société.» Un peu plus loin, Monika avoue être inquiète pour le futur de son pays : « J’ai peur de la montée de l’extrême droite dans mon pays et en Europe en ce moment. Nous devons faire quelque chose contre cela, c’est pour ça que je suis ici ce soir.» L’attentat survenu au Charlie Hebdo l’a bouleversée; elle a peur que ce triste événement amène les gens à généraliser et à condamner les minorités ethniques : « Je pense que les partisans du PEGIDA vont interpréter cet acte [l’attentat au Charlie Hebdo] de manière erronée. Ils vont généraliser ce cas unique sur tout un groupe. À mon avis, ils ont un manque flagrant d’éducation et ils ont de l’agressivité en eux. Ils doivent déverser cette frustration sur quelqu’un et c’est le pratiquant musulman ou l’immigrant qui la subit.» Pour la dame d’une cinquantaine d’années, il est normal que la popularité du PEGIDA soit plus élevée à Dresde : « Les gens n’ont pas d’emploi là-bas, le taux de chômage y est élevé, ils doivent trouver un coupable à leurs problèmes, alors ils visent les immigrants. Pourtant, on le sait, les immigrants ne représentent qu’une infime minorité de la population dans cette région.»

18h30 : Les partisans de l’autre camp arrivent peu à peu ; certains commencent à scander le célèbre slogan des manifestants d’Allemagne de l’est en 1989 contre le régime communiste de la RDA : « Nous sommes le peuple ! ». Erika, une étudiante de 24 ans, est visiblement en colère à l’arrivée des militants du BAGIDA : « Je serai là tous les lundis, tant et aussi longtemps que ces fascistes voudront parader dans nos rues ! » Les pro-BAGIDA sont plus nombreux que prévu et ils font beaucoup de bruit. Ils n’étaient pourtant qu’une cinquantaine lors les dernières semaines, selon plusieurs habitués des manifestations du lundi. Sur leur pancarte, on lit entre autres : « Arrêtez l’islamisation de l’Europe » ou « Solidarité avec tous les chrétiens du monde ». Les partisans du BAGIDA sont peu enclins à parler aux médias. Il faut dire qu’un statut publié la veille de la manifestation sur la page Facebook du mouvement appelait ses membres à ne parler en aucun cas aux médias. J’ai cependant pu m’entretenir avec Klaus, un partisan du PEGIDA dans la trentaine. Klaus est venu marcher car il est inquiet pour le futur de sa nation: « L’attaque survenue contre Charlie Hebdo est la preuve que l’Allemagne court un réel danger dans le futur. J’ai peur pour ma famille. Il faut tout faire pour que ça ne se reproduise pas. Les islamistes intégristes sont beaucoup plus nombreux qu’on ne le pense, le danger d’une attaque terroriste est plus que possible en Allemagne. » Plusieurs partisans du PEGIDA ont des pancartes portant l’inscription « Je suis Charlie ». On peut lire sur l’une d’entre elles : « Vous, les rouges et les verts, vous êtes les haineux de la patrie. Vous n’êtes pas Charlie, Charlie est l’une des nombreuses victimes de votre idéologie! ». D’après Klaus, les gens qui viennent protester contre le PEGIDA sont naïfs et ne se rendent pas compte de la situation actuelle : « Ils sont complétement aveugles. Le danger d’une attaque terroriste est plus que possible dans notre pays, regardez ce qui s’est passé dans les locaux du journal d’Hambourg! » Rappelons que les locaux du quotidien allemand Hamburger Morgen ont été la cible d’un incendie criminel dans la nuit du samedi 10 janvier. Le journal d’Hambourg avait publié les caricatures de Mahomet provenant du magazine Charlie Hebdo au lendemain des attentats. Vers 19h, peu après mon entrevue avec Klaus, les deux camps vont se retrouver face à face, séparés par la ligne des policiers. Plusieurs insultes sont lancées de part et d’autre ; des opposants à PEGIDA scandent Nazis raus ! (Dehors les nazis !), l’autre camp brandit ses pancartes et ses drapeaux de l’Allemagne. Certains font des doigts d’honneur aux anti-PEGIDA. La dispute cesse à l’arrivée d’un important bastion de policiers.

Fin de soirée sous haute tension : 13 arrestations

La situation va s’envenimer après le départ de la marche du BAGIDA, dont le but était de se rendre à la Marienplatz, la place centrale de Munich, surplombée par l’hôtel de ville. La marche ne durera finalement qu’une dizaine de minutes. Les anti-PEGIDA, beaucoup plus nombreux, vont encercler et bloquer le passage des 1 500 partisans du BAGIDA. Des actes de violences dans les deux camps mèneront à 5 arrestations du côté du BAGIDA et à 8 dans l’autre camp. Des projectiles seront lancés de part et d’autre et un groupe de manifestants de l’anti-PEGIDA tentera en vain de franchir le cordon de policiers. Les manifestants du BAGIDA, protégés par un nombre impressionnant de policiers anti-émeute, seront finalement escortés par ceux-ci jusqu’à la station de métro la plus proche. L’organisation anti-PEGIDA München ist bunt! a rassemblé plus de 20 000 personnes lors de cette manifestation. De son côté, le BAGIDA a réuni 1 500 personnes, soit la plus grande foule de son histoire à Munich jusqu’à maintenant. Après la manifestation, sur la page Facebook du BAGIDA, on pouvait lire que l’organisation était « très heureuse » de la marche, qui était qualifiée d’ « énorme succès. »

PEGIDA : Dresde isolé du reste de l’Allemagne ?

Le PEGIDA a connu un élan de popularité sans pareil à Dresde depuis sa naissance. Le 12 janvier dernier, une foule record de 25 000 personnes s’est rassemblée pour marcher contre l’islamisation dans la ville natale du mouvement. De plus, le mouvement allemand ne se limite pas aux frontières du pays : il est maintenant présent dans pas moins de cinq pays européens : la Suisse, la Norvège, la Suède, l’Autriche et maintenant l’Espagne. Plusieurs manifestations, organisées par les branches locales du mouvement, sont prévues prochainement dans les capitales de ces pays. Si le PEGIDA connaît un succès de plus en plus important à Dresde et, dans une moindre mesure, ailleurs en Europe, il semble néanmoins incapable pour l’instant de s’imposer dans les autres grandes villes allemandes. Le reste du pays se mobilise fortement contre ce mouvement, né l’automne dernier à Dresde; le 12 janvier dernier, 100 000 personnes à travers toute l’Allemagne ont marché pour s’y opposer. À l’occasion de la première marche du PEGIDA à Leipzig, dans l’est du pays, ils étaient 30 000 personnes à manifester contre les 4 800 partisans du PEGIDA. Dans les autres villes importantes d’Allemagne comme Berlin, Hambourg et Hanovre, il n’y avait que quelques centaines de partisans du PEGIDA devant des milliers de personnes en désaccord avec le mouvement. L’Europe est sous tension. L’attentat au Charlie Hebdo à Paris, l’incendie criminel dans les locaux du quotidien allemand Hamburger Morgen et, en Belgique, l’arrestation de treize personnes soupçonnées d’appartenir à une cellule terroriste amène un vent de panique sur le continent. Qu’adviendra-t-il du mouvement PEGIDA? Les prochaines semaines nous le diront. La manifestation du 19 janvier à Dresde a été interdite par les forces policières, qui craignent une attaque terroriste contre l’événement; signe incontestable que, pour l’instant, les autorités politiques allemandes sont toujours sur le qui-vive.

La montée de l’intégrisme au Québec: la droite identitaire et le discours de la peur

« Moi, j’aime pas les barbus! » On est dans un café au nord de Montréal, celle qui parle ainsi embaume le progressisme et la social-démocratie. « Tous les fanatismes je les haïes. Moi, je suis pour la liberté et pour l’égalité entre les hommes et les femmes. » Ce discours n’est pas nouveau. Ces thèmes sont couramment reformulés dans les discussions de tous les jours, en particulier depuis leur réactivation par le débat sur la Charte. Pourtant, une affirmation capte mon attention. « Ils s’en viennent, ici, au Québec ». Si la montée de l’intégrisme au Québec n’était pas d’emblée un enjeu central de la campagne péquiste, elle s’est imposée et demeure couramment abordé.

Alors que les propos de l’ancienne députée Fatima Houda-Pepin(1) font écho aux positions de Djemila Benhabib, célèbre de sa position de « dissidente » de l’Islam(2), il importe de faire un pas de côté et d’observer le discours  de cette nouvelle droite identitaire aux prétentions universalistes. D’une part, le Québec ne constitue pas un cas isolé en la matière, mais plutôt une manifestation particulière d’une situation mondiale, l’époque de la « guerre au terrorisme ». D’autre part, les propos tenus sur l’Islam ont une étrange récurrence : on sent de la magie dans ces quelques mots ou images qui allument un sentiment de répulsion en dépit de toute connaissance sociologique de terrain. C’est cette résonnance que je propose ici d’analyser et en particulier celle autour du thème de « la montée de l’intégrisme ».

Néo-orientalisme

Une des raisons qui implique cette résonnance est l’ancienneté du contenu de ces dires. Dans son analyse des discours dominants sur l’Islam(isme)(3) en Europe et aux États-Unis, Olivier Moos  utilisait pour les décrire le terme de « néo-orientalisme ».(4) Le choix du terme n’était bien sûr pas innocent et effectuait une référence directe à la construction théorique développée par Edward Saïd autour du concept d’orientalisme.(5) Le néo-orientalisme prend forme à la suite de la Guerre Froide dans l’effondrement d’une bipolarité structurante en réactivant le discours sur l’Orient produit principalement au XIXe siècle. Sa nouveauté : actualiser l’orientalisme classique tout en intégrant les critiques des sciences sociales, revivifier la part latente de l’orientalisme populaire et reformuler le lexique issu de la Guerre Froide. Dans le contexte actuel, il devient impératif d’en connaître la forme pour en débusquer les manifestations dans le débat populaire.

Au plus simple, l’orientalisme est ce système de représentation ancré dans un rapport de domination  colonial constituant l’objet « Orient ». En tant que discours,(6) l’orientalisme structure le dicible et le pensable à propos de cet « Orient ». Aujourd’hui, les acteurs sociaux, à partir de différentes postures, viennent chercher des ressources de sens dans le bagage de représentations et d’images offert par l’orientalisme classique. Or, la prégnance de ce discours vieux d’au moins 200 ans justifie du moins la force émotive des propos et leur vitesse de propagation. Ce que l’on dit prend alors la forme d’une production de savoir sur l’Autre et devient sens commun. Le champ islamique est reconnu par les caractéristiques suivantes : son homogénéité, sa distinction radicale avec l’Occident, son inertie ancrée dans un archaïsme culturel et sa tendance à la violence et au totalitarisme.

Au cœur de ces représentations siègent les vestiges d’une peur médiévale des invasions arabes. C’est le schéma de la « menace du sud », la terreur de la violence des masses déshéritées. Or, dans le transfert de l’altérité d’un Ouest soviétique vers un Orient islamique, la définition d’une nouvelle menace monolithique consacre un changement qualitatif de la grammaire de l’affrontement. Le nouvel ennemi mondial est dès lors illustré tel un danger informe, diffus et pluriel ; les terroristes refusent la rencontre frontale, se cachent et infiltrent le corps civilisé ; l’opposition n’est plus politique, mais se situe dans une altérité radicalement autre, derrière une frontière culturelle, essentielle et religieuse. Au danger de la propagande adverse s’ajoute celui du spectre démographique musulman – rappelant les images de la lubricité sexuelle et de la pullulation biologique de l’Oriental. Les historien-ne-s néo-orientalistes sortent des tiroirs l’imagerie allant de l’attaque de Poitiers jusqu’au siège de Venise : « Ils s’en viennent ». Bientôt les fous de Dieu, les soldats d’Allah mettrons à feu et à sang notre bel Occident.

Discours de la peur

Autour du thème particulier de « la montée de l’intégrisme », la sédimentation au niveau de la connaissance historique prise comme discours recoupe un second motif permettant de comprendre la dissémination de ce récit : la peur. Toutefois, il ne s’agit pas ici d’islamophobie(7), c’est-à-dire d’une petite peur irrationnelle basée sur l’ignorance, mais plutôt d’une crainte s’ancrant dans une structuration particulière du savoir. Pour Ellen Corin(8), l’imaginaire contemporain entourant le terrorisme mobilise une série de symboles qui activent les passions dérivant de la terreur. On constate, dans un détour par la psychanalyse, la cristallisation des affects sur des réalités-écrans médiatisant les passions. La menace informe est ressentie comme une vaste peur anonymisée et une insécurité radicale qui n’est pas transférée au niveau des sentiments, c’est-à-dire en ce qui a trait au dicible, donc à la réflexivité. Or, c’est précisément ces vagues infra-conscientes qui sont mises en mouvement par le discours néo-orientaliste. Le politique s’harnache aux passions et se fait porter par elles au risque d’en perdre le contrôle. L’État répand – avec les médias – la peur, légitimant du coup l’accroissement de sa force et de son exercice. La terreur se répandant dans le corps social, celui-ci s’unifie en face de l’Autre-persécuteur : on extériorise le danger et on rend étrangères ses manifestations internes. Référant aux travaux d’Arendt et d’Adorno, Corin affirme que cette totalisation d’un « nous » assure la dissémination de la terreur. En effet, quel type de gestion du vivre ensemble est-ce que la négation de l’hétérogénéité où l’Autre est menace dans la terreur ?

En somme, nous nous trouvons face à un discours puisant sa force dans une profonde sédimentation historique discursive et qui plus est ouvrant le politique à l’infiltration des passions où l’on cristallise nos angoisses sur « eux » (les barbus maléfiques) et sur « elles » (les voilées soumises). Pour Corin, la parade est encore le travail de la culture – ce Kulturarbeit de Freud(9) – visant à exprimer les passions dans cette lutte infinie contre la pulsion de mort. D’autres proposent, contre un culturalisme dominé par une logique identitaire, de faire ressurgir le caractère fragmentaire et la part d’altérité dans la constitution du Soi (un Québec micmac, inuit, algonquien, irlandais, métis, porteur d’eau …). Mais peut-être faut-il aller plus loin et passer à la résistance active : lutter ici contre l’impérialisme comme cause de l’islamisme(10), abattre les ratonades et se solidariser des populations racisées, ne pas appuyer une énième intervention militaire. Et si au fond le réel danger pour les cultures d’ici ne provenait pas de celles et de ceux que l’on attaque, pille, soumet et colonise, mais plutôt de ce côté-ci de l’Atlantique ? Et s’il nous fallait plutôt une Charte pour la séparation de la démocratie du capitalisme marchand spectaculaire ?

(1)Notamment dans une entrevue exclusive avec L’Actualité, publiée le 12 février, à la suite de l’annonce d’un projet de loi visant la lutte contre les intégrismes religieux.
(2)Ma vie à contre-Coran et Les Soldats d’Allah à l’assaut de l’Occident
(3)La distinction n’est pas toujours faite ou sinon par filiation, le transfert peu aussi être exclusif à l’islamisme.
(4)Moos, Olivier. Lénine en Djellaba, critique de l’islam et genèse d’un néo-orientalisme. 2012. Ouvrage sur lequel se base mon analyse du néo-orientalisme.
(5)Saïd, Edward. Orientalism. 1978
(6)Au sens donné par Michel Foucault notamment dans L’Ordre du discours. 1971
(7)Est-ce un calque naïf sur le concept d’homophobie, par ailleurs lui-même inapte et devant être remplacé par hétéronormativité ?
(8) « Sous le prisme de la terreur, le travail de la culture » Anthropologie et Sociétés, vol.32, no3, 2008,
(9)Freud, Sigmund. « Malaise dans la civilisation » dans Le Malaise dans la culture. 1928
(10)Voir : Burgat, François. « Les Mobilisations politique à référent islamique ». 2006