Recruter, rediplômer et déqualifier : la nouvelle approche du gouvernement québécois en matière de recrutement international des infirmières

Recruter, rediplômer et déqualifier : la nouvelle approche du gouvernement québécois en matière de recrutement international des infirmières

Signataires:

Action Travail des Femmes (ATF Québec)

Action cancer du sein du Québec

Réseau d’action pour l’égalité des femmes immigrées et racisées du Québec (RAFIQ)

Table de concertation au service des personnes réfugiées et immigrantes (TCRI)

Fédération des femmes du Québec (FFQ)

Conseil d’intervention pour l’accès des femmes au travail (CIAFT)

Association féministe d’éducation et d’action sociale (AFEAS)

Relais-femmes

Conseil des montréalaises

Au bas de l’échelle

Fédération étudiante collégiale du Québec (FECQ)

Au cours de la dernière année, plusieurs médias ont publié différents articles faisant état de situations d’abus et de discriminations vécues par les infirmières diplômées à l’étranger recrutées dans le cadre du Projet de reconnaissance des compétences des infirmières et infirmiers recrutés à l’international (PRCIIRI). Comme l’a dénoncé la lanceuse d’alerte Roselyne Koa Ndzana — une infirmière clinicienne assistante-cheffe au Centre intégré de santé et de services sociaux de l’Abitibi-Témiscamingue (CISSS-AT) qui a été congédiée en guise de représailles1, les participantes du PRCIIRI sont confrontées à d’importants problèmes de racisme systémique durant la formation qui leur est prescrite. Les enquêtes révèlent aussi que le PRCIIRI impose des conditions de vie et d’études difficiles, adjointes de conséquences dévastatrices en cas d’échec à un examen : en cas de non-réussite, les participantes sont exclues du programme, mais aussi des droits qui lui sont associés, dont des allocations financières et la possibilité de travailler à temps partiel. Plongées dans une situation de précarité dramatique, ces infirmières ont pourtant été recrutées sur la base de leurs diplômes et de plusieurs années d’expérience professionnelle dans leur pays d’origine.

Ces observations sont révélatrices d’un problème profond : celui de l’existence même d’un programme de recrutement international reposant sur la non-reconnaissance des acquis et des qualifications des infirmières formées à l’étranger et sur l’exploitation de leur déqualification professionnelle. En effet, que ce soit lors de leur recrutement où leurs qualifications et expériences ne sont pas pleinement reconnues, les obligeant à se « reformer », pendant leurs études, lorsqu’elles sont invitées à travailler à temps partiel en tant que préposées aux bénéficiaires (PAB) ou encore, en cas d’échec scolaire, alors que l’absence de possibilités de reprise pave la voie vers une déqualification permanente, avec les conséquences socio- économiques qui l’accompagnent, le problème est flagrant.

Le PRCIIRI soulève des enjeux globaux ayant attiré l’attention d’organismes internationaux en raison de l’effet de drainage des expertises de soin locales dans les pays ciblés par les programmes de recrutement : nombre de ces pays sont déjà confrontés à des défis d’accès aux soins et de manque de personnel de santé, et voient d’un mauvais œil le recrutement de leur main-d’œuvre qualifiée par le Canada. Force est de constater que l’accueil qui est réservé aux infirmières recrutées, loin d’épuiser la question éthique du programme, la rend d’autant plus incontournable.

Le PRCIIRI, dernier-né d’une vaste politique de recrutement d’infirmières à l’international

Le nombre de postes vacants d’infirmières a presque triplé de volume ces dernières années, passant de 3 500 en 2019 à 9 900 en 20232. Non seulement, le réseau de la santé manque de personnel, et en particulier d’infirmières, mais cette situation perdure dans le temps : parmi les postes vacants d’infirmières, la part de ceux l’étant depuis plus de 90 jours est passée de 52 % en 2019 à 68 % en 2023 chez les infirmières autorisées, et de 49 % à 66 % chez les infirmières auxiliaires3. Les initiatives de recrutement à l’international, comme le PRCIIRI, figurent parmi les mesures qui ont été mises en place afin de répondre à ces problèmes.

Le recrutement des infirmières à l’international : une tendance en accélération

Le recrutement international dans le secteur de la santé n’est pas un phénomène proprement nouveau. Les infirmières diplômées en France bénéficient à cet effet depuis 2010 de la signature d’un arrangement de reconnaissance mutuelle des qualifications professionnelles (ARM) Québec-France pour leur profession4. Dans les années suivantes, cette entente a permis de soutenir différentes missions de recrutement, portant à 854 le nombre d’infirmières diplômées en France qui pratiquaient au Québec en 20155. En 2017, ces initiatives reprennent après une courte accalmie sous l’égide de Recrutement santé Québec, une filiale du MSSS créée spécifiquement à cette fin6. En 2019, les grands centres hospitaliers espéraient attirer 400 infirmières françaises supplémentaires, dont la qualification, équivalente à celle des infirmières bachelières québécoises, est particulièrement recherchée7. Déjà, cette stratégie était jugée prématurée par la Fédération interprofessionnelle de la santé (FIQ), qui reproche au gouvernement de ne pas avoir de portrait clair de la situation de l’emploi dans le réseau, notamment en matière de postes à temps plein ; comme le souligne la présidente du syndicat, Nancy Bédard, « la plus grande pénurie qu’on a au Québec est une pénurie de conditions de travail »8.

On doit néanmoins à la pandémie de la COVID-19 et à la désertion des infirmières du réseau public le véritable coup d’accélérateur qui a été donné au recrutement international des infirmières. En 2020, Recrutement santé Québec a reçu pas moins de 1700 mandats de recrutement pour des postes d’infirmières, dont les deux tiers provenant d’établissements de la grande région de Montréal9. L’année suivante, en 2021, ce nombre double : 3500 mandats sont octroyés, également pour répondre en grande partie à des besoins des établissements montréalais10. Les missions de recrutement ciblent alors la France, mais aussi la Belgique et le Brésil. Elles s’étendent ensuite vers le Liban et différents pays du Maghreb — tous des pays pour lesquels l’absence d’ententes bilatérales en matière de reconnaissance des qualifications signifie que les nouvelles recrues doivent se plier à une démarche de reconnaissance des acquis et compétences (RAC) prescrite par l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (OIIQ).

L’annonce de « nouvelles initiatives » en la matière, dans le cadre du lancement de l’Opération main-d’œuvre en novembre 2021 et de son objectif « d’attirer, de former et de requalifier 170 000 travailleurs dans les professions et secteurs ciblés [santé et services sociaux, éducation et services de garde éducatifs à l’enfance] »11, doit donc être saisie à l’aune de cette intensification marquée pour le recrutement international, particulièrement hors de la France.

Le PRCIIRI : un programme travail-études qui ne dit pas son nom

C’est en février 2022 que le PRCIIRI, un « projet qui permettra de recruter à l’international et de former au Québec 1 000 infirmières et infirmiers », a été officiellement dévoilé par le ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale et ministre de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration Jean Boulet12. Doté d’un budget de 65 millions de dollars sur deux ans (quatre phases), le PRCIIRI s’inscrit dans le cadre du Plan d’action interministériel concerté en reconnaissance des compétences des personnes immigrantes 2021-2023. En vertu de ce plan d’action, le gouvernement prévoit octroyer des aides financières pour les parcours de RAC, dont l’exemption de divers frais encourus et des allocations de participation à une formation d’appoint. Le PRCIIRI est alors présenté comme « une formule gagnante pour le Québec et pour les personnes immigrantes qualifiées qui souhaitent enrichir notre réseau à la hauteur de leur compétence »13. Deux autres phases ont depuis été ajoutées au projet, portant la cible de recrutement à 1500 pour 2028.

La première phase du PRCIIRI a été lancée à l’automne 2021, et vise alors certaines régions (Abitibi-Témiscamingue, Côte-Nord, Bas-Saint-Laurent, Gaspésie, Saguenay–Lac-Saint-Jean, Baie-James (Chibougamau), Outaouais) « en raison de leurs grands besoins de main-d’œuvre et car elles sont moins populaires auprès de nouvelles personnes immigrantes »14. Cette première phase cible une liste de pays pour le recrutement d’infirmières, tous de l’Afrique francophone, où le système éducatif est jugé « compatible » : l’Algérie, le Cameroun, le Maroc, la Tunisie et l’Île Maurice, auxquels ont été ajoutés, dans les phases ultérieures, la Côte d’Ivoire, le Liban, la République démocratique du Congo et le Sénégal15. Afin d’accompagner les personnes et leurs familles dans leurs démarches d’immigration et d’installation, les directions régionales du ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration (MIFI) s’engagent à mettre en place un accompagnement « soutenu et personnalisé », en partenariat avec les instances locales.

Le PRCIIRI a été annoncé en grande pompe afin de juguler les problèmes de pénurie d’infirmières dans le réseau public. En dépit de l’importance de ses cibles de recrutement, le déploiement du PRCIIRI n’a cependant pas été adjoint de démarches visant la mise en place d’ententes mutuelles de reconnaissance des qualifications avec les pays ciblés. Comme spécifié lors de son annonce, le PRCIIRI prévoit en effet plutôt que les participantes suivent une « formation d’appoint » de niveau collégial, prescrite par l’OIIQ. Cette formation est d’une durée de de 9 à 12 mois, en fonction de l’équivalence reconnue par l’évaluation comparative des études effectuées hors Québec du MIFI, et mène à l’obtention d’une Attestation d’études collégiales (AEC). Une fois cette formation complétée, les participantes peuvent être embauchées par l’établissement de santé qui les a sélectionnées comme candidates à l’exercice de la profession infirmière (CEPI), en vue de passer l’examen de l’OIIQ qui leur permettra d’obtenir leur permis de pratique d’infirmière. Les frais associés à ces démarches sont pris en charge par le MIFI. Après un an, il est prévu que les participantes puissent enclencher des démarches pour obtenir un permis de travail fermé, en collaboration avec leur employeur, et qu’elles soient informées des possibilités d’accès à la résidence permanente.

Bien que le PRCIIRI soit présenté comme une manière d’ « accélérer la reconnaissance des compétences pour des candidates et candidats francophones qui possèdent une expérience de travail comparable à celle des établissements de santé et services sociaux et qui détiennent une formation en soins infirmiers similaire à celle offerte au Québec »16, les personnes recrutées doivent donc, dans les faits, suivre un programme de formation d’un an — c’est-à-dire, se reformer —, avant de pouvoir exercer leur profession d’infirmière dans le réseau public de santé du Québec. Pour les soutenir dans ce parcours, les candidates reçoivent une allocation de subsistance de 500 $ par semaine et, au besoin, une allocation pour les frais de garde d’enfants et une allocation pour les transports, grâce au Programme d’aide financière pour la formation d’appoint en reconnaissance des compétences (PAFFARC).

Même si elles sont recrutées en vue d’exercer le travail pour lequel elles sont formées et expérimentées, c’est donc un permis d’études qui est délivré aux participantes à leur arrivée. Outre d’augmenter le nombre d’infirmières autorisées, le PRCIIRI remplit ainsi un objectif supplémentaire : accroître le nombre de personnes étudiantes dans les programmes de formation en soins infirmiers de niveau collégial qui menacent de fermer faute d’inscriptions suffisantes, notamment dans les régions éloignées17. Sur les dix années précédant la mise en place du programme, le nombre de personnes inscrites au cégep en formation aux soins infirmiers a décru de plus de 10 %, passant de 11 004 en 2011-2012 à 9967 en 2020-202118. Aussi, le PRCIIRI, en amenant des recrues supplémentaires dans ces cégeps, permet d’y sauvegarder la possibilité de se former aux soins infirmiers hors des centres urbains.

Signe d’une reconnaissance implicite de l’insuffisance des allocations offertes, le PRCIIRI prévoit certaines dispositions permettant aux candidates de travailler comme PAB durant leurs études, à hauteur de 20 heures par semaine, et jusqu’à temps plein pendant les vacances scolaires. D’après un article du journal Le Devoir paru en mars 2024, c’est d’ailleurs 860 des 1000 participantes inscrites à la formation qui avaient travaillé comme PAB pendant leurs études19. Cela permet au PRCIIRI de remplir un troisième objectif, celui de pourvoir les postes de PAB pour lesquels les établissements de santé ont du mal à recruter, même à l’international20. Le PRCIIRI est donc une aubaine qui tombe à point nommé pour le réseau public de la santé, lui permettant de disposer d’un bassin de main-d’œuvre déjà (sur)formée et disponible pour l’exercice de ces emplois qu’il peine à combler, en particulier dans les régions éloignées.

Le PRCIIRI et le recrutement à l’international : enjeux politiques

Le recours important à une main-d’œuvre immigrée pour occuper des emplois dans les secteurs jugés prioritaires (santé et services sociaux, éducation, services de garde éducatifs, technologies de l’information, génie et construction) est l’un des piliers des mesures de relance depuis la pandémie de la COVID-19, comme annoncé dans le cadre de l’Opération main-d’œuvre. Ceci implique une immigration choisie sur la base de critères professionnels, mais également le développement de mesures spécifiques de recrutement de travailleur·euse·s étranger·ère·s dans les secteurs où les besoins sont les plus criants, comme celui de la santé. Le PRCIIRI est révélateur de cette tendance.

Ces derniers mois, les débats entourant l’immigration se sont principalement articulés autour de la capacité des infrastructures sociales du Québec à accueillir la croissance du nombre de personnes sur le territoire. L’immigration temporaire, et particulièrement les « permis fermés », ont aussi fait l’objet d’importantes critiques vu les conditions d’exploitation dans lesquelles ils confinent les personnes. Bien que le Québec et le Canada se soient engagés à diminuer l’immigration non permanente, il convient de noter que les modifications qui ont été apportées ne concernent qu’une partie des secteurs d’emploi. Dans celui de la santé, la majorité des mécanismes d’accélération et de facilitation des démarches d’immigration sont donc toujours en vigueur.

Ces débats oblitèrent cependant les considérations éthiques et politiques qui découlent des pratiques de recrutement international déployées par les pays du Nord vers les pays du Sud global.

Il manque présentement 18 millions de travailleur·euse·s de la santé à travers le monde pour atteindre la couverture sanitaire universelle d’ici 2030 — dont le tiers (5,9 millions) correspond à la pénurie d’infirmières : c’est ce que révèle le rapport de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) sur la situation du personnel infirmier dans le monde en 2020. Toute chose n’étant pas égale, « 89 % de cette pénurie (soit 5,3 millions de personnes) est concentrée dans les pays à revenu faible ou intermédiaire, où la croissance du nombre d’infirmiers(ères) suit à peine celle de la population, et où les niveaux de densité de personnel par rapport à la population ont donc peu progressé »21. C’est donc dire que c’est dans les pays du Sud global que le manque d’infirmières est le plus marqué, avec les enjeux que cela suppose en termes d’accès aux soins et de santé publique pour la population locale.

Cette répartition inégale du « stock » d’infirmières est liée aux ressources dont disposent les pays du Sud pour former leur personnel de soins, mais aussi à la croissance de l’émigration des infirmières de ces régions vers les pays du Nord, en quête de meilleures conditions de vie et de travail pour elles et leur famille. Comme le souligne le rapport de l’OMS, elle reflète aussi la dépendance des pays à revenu élevé envers l’immigration pour pourvoir leurs postes en santé. Dans ces derniers, 15,2 % des infirmières sont nées ou formées dans un autre pays que celui où elles exercent ; dans les pays de l’OCDE, ce sont 550 000 infirmières qui sont formées à l’étranger, une proportion qui a d’ailleurs augmenté de 20 % entre 2011 et 2016. Une infirmière africaine sur dix travaillerait donc hors du continent22. Et, si on regarde la situation au Québec plus particulièrement, l’OIIQ évalue qu’environ 10 % de ses membres ont été formés à l’étranger23.

La mise en place de mesures contribuant activement à augmenter ces migrations joue un rôle pivot dans l’aggravation de ces iniquités. Pour cette raison, l’OMS produit depuis 2020 une Liste d’appui et de sauvegarde de personnel de santé. Selon l’OMS, les 55 pays compris sur cette liste (principalement dans la région africaine) devraient entre autres « bénéficier de mesures de sauvegarde pour décourager le recrutement international actif de personnels de santé »24. Cette demande a été réitérée par différentes organisations internationales, dont l’Organisation des Nations unies (ONU)25 et le Conseil international des infirmières (CII)26.

Dans ce contexte, le PRCIIRI doit faire l’objet d’un examen critique. Non seulement les campagnes de recrutement menées, dès la première phase, concernent des pays pour lesquels le ratio du personnel de santé est critique, mais certains d’entre eux ont expressément été identifiés par la « liste rouge » de l’OMS. C’est le cas du Cameroun (première phase), de la Côte d’Ivoire et du Congo (deuxième phase), auxquels on doit ajouter le Bénin et le Congo — vers lesquels Recrutement santé Québec s’est tourné pour le recrutement de PAB27.

Interpellé sur le sujet en septembre 2023 par Radio-Canada, le MIFI s’est défendu de pratiquer un recrutement éthique « dans le respect du marché local », « la mission […] vis[ant] essentiellement, pour le secteur de la santé, les préposées aux bénéficiaires. Cette profession a été identifiée par les partenaires des gouvernements locaux comme n’étant pas à risque »28. En septembre 2024, un reportage de Radio-Canada rapportait pourtant que 93 % des participantes du PRCIIRI venaient d’Afrique, « notamment du Cameroun, de la Côte d’Ivoire et du Maroc »29. Le Québec compte 77 infirmières pour 10 000 habitant.e.s, le Cameroun en compte 1,930.

Après avoir recruté autour de 1000 infirmières (en majeure partie africaines), le gouvernement québécois a annoncé le 2 octobre dernier sa décision de cesser ses missions sur le continent africain (à l’exception de la Tunisie) pour des raisons « éthiques »31. Cette annonce répond aux différentes pressions internationales évoquées précédemment, mais aussi plus directement aux demandes des gouvernements des pays concernés, dont le Maroc particulièrement. Leurs demandes sont notamment motivées par le coût élevé de la formation des professionnels de santé, assumé par la collectivité, et, d’autre part, les risques associés au manque de personnel de la santé sur leur territoire pour répondre à leurs propres besoins nationaux.

L’annonce de la fin du recrutement dans les pays d’Afrique (à l’exception de la Tunisie) a été accueillie favorablement par les pays concernés ; elle ne signifie cependant, ni la fin ni du PRCIIRI, ni des pratiques de recrutement international à l’extérieur des pays de l’OCDE. Non seulement les missions se poursuivent en Tunisie, mais des activités de prospection et d’attraction ont été entamées au Liban et dans les pays Golfe à la fin de l’année 2024 en Arabie saoudite, à Bahreïn, aux Émirats arabes unis, au Koweït, à Oman et au Qatar. Le fait que de telles opérations aient cours au Liban, actuellement éprouvé par les frappes israéliennes, démontre par ailleurs que le respect des engagements internationaux est loin d’épuiser les considérations éthiques qui sont derrière la façon avec laquelle les initiatives de recrutement sont pensées et déployées.

C’est donc dire que, pour combler le déficit de travailleuses du care sur son territoire, le Québec « pille »32 les professionnelles de santé des pays qui en ont le plus besoin. Cette migration, du Sud vers le Nord, de la main-d’œuvre féminine qualifiée dans les secteurs du care met en relief le caractère à la fois genré et néocolonial des dynamiques contemporaines de « fuite des cerveaux », et surtout le rôle actif que jouent les États du Nord dans leur renouvellement.

Le PRCIIRI : dislocation entre les promesses du projet et la réalité du terrain

La mise en place du PRCIIRI s’inscrit dans une dynamique inégale Nord-Sud, mais ses effets d’iniquité se prolongent à l’échelle locale. Les conditions qui sont imposées aux infirmières qui immigrent via le PRCIIRI placent en effet celles-ci dans diverses situations de vulnérabilité ; elles mettent de fait en doute la valeur qu’accordent les décideurs publics aux aspirations personnelles et professionnelles des candidates et aux sacrifices qu’elles font en quittant leur pays d’origine.

Accès au logement et aux services de garderies : des problèmes qui n’épargnent pas les candidates

La province au complet est sujette à une crise du logement majeure : en 2024, le taux d’inoccupation des logements au Québec était de 1,8 %, un taux très bas bien que légèrement supérieur à celui de 2023 (1,3 %)33. Par conséquent, le prix des logements disponibles a bondi ces dernières années dans le parc privé locatif34. Alors que l’Agence de la consommation en matière financière du Canada recommande que les dépenses liées au logement ne dépassent pas 35 % du revenu des ménages35, une enquête du journal Le Devoir, en date de juillet 2023, révèle que le prix moyen des logements disponibles à la location s’élève au-dessus de 1000 dollars dans toute la province36. Cette somme représente plus de 50 % de l’allocation que reçoivent les participantes du PRCIIRI.

Les obstacles rencontrés par les participantes du PRCIIRI pour accéder à un logement dont le loyer respecte leur budget sont bien documentés dans le bilan de la phase 1 du programme en raison des efforts qu’ils ont nécessité par les comités régionaux. Les personnes immigrantes récentes sont particulièrement susceptibles de payer le tribut de la crise du logement, avec le lot de stress que la recherche d’un chez-soi où installer sa famille peut susciter en contexte de déracinement. Elles ne disposent souvent pas d’historique de crédit et ont de plus grandes probabilités de subir des discriminations vis-à-vis des autres candidat.e.s, particulièrement si elles sont racisées — des problématiques qui ont toutes été éprouvées par les participantes du programme. En dépit des engagements ministériels d’accompagner les candidates du PRCIIRI dans leur installation, plusieurs participantes ont ainsi été contraintes de se loger dans un appartement trop cher, ne répondant pas à leurs besoins, surtout compte tenu qu’elles sont plusieurs à avoir immigré avec leur famille37. Le cas, rapporté dans le journal La Presse, d’un couple et de son enfant de 4 ans forcés de vivre deux mois dans une chambre d’un service communautaire d’hébergement temporaire est à cet égard édifiant38. De telles conditions sont loin d’être idéales compte tenu de leurs effets négatifs sur la capacité des participantes à se consacrer pleinement à leur projet professionnel.

Dans la même veine, un deuxième défi auquel les participantes du PRCIIRI ont été confrontées concerne l’accès à des services de garde, a fortiori abordables. Les places en garderie sont rares dans toute la province : à la rentrée 2024, 34 000 enfants étaient sur liste d’attente39. L’un des principaux facteurs expliquant cette pénurie est la difficulté de recrutement et de rétention des professionnelles de la petite enfance, aux conditions de travail peu valorisées. Alors même que le gouvernement projette d’ouvrir 37 000 places en garderie d’ici 2027, 3200 places en garderie ont disparu à l’échelle de la province entre 2023 et 2024, selon le ministère de la Famille. Les garderies subventionnées n’ont ainsi que très rarement de places disponibles, particulièrement dans les régions éloignées, et les places dans les garderies privées peuvent monter jusqu’à 75 $ par jour.

Pour pallier ces difficultés, les partenaires du projet ont travaillé afin d’augmenter l’allocation pour frais de garde à 40 $ par jour en vue de faciliter l’accès des enfants d’âge préscolaires des candidates au réseau de garde privé40. Cependant, non seulement cette somme n’est pas toujours venue accoter les dépenses engagées, mais l’injection d’argent supplémentaire ne règle pas, en soi, le problème de la pénurie de ressources humaines dans le secteur. En l’absence de solution de garde pérenne, plusieurs candidates et leur conjoint·e·s se sont ainsi trouvées dans une situation de stress et de casse-tête logistique. Devant assumer à la fois la charge de travail liée à leurs études, à leur emploi et à leurs responsabilités parentales, c’est, encore une fois, leur capacité à se consacrer pleinement à leur projet professionnel qui est mise à mal.

Travailler comme PAB pendant les études : une contrainte marquée par la précarité

La possibilité qu’ont les participantes du PRCIIRI de travailler comme PAB pendant qu’elles complètent leur formation d’appoint est présentée comme une occasion d’intégration professionnelle. L’occupation d’un tel emploi constitue néanmoins dans les faits une nécessité financière, vu l’insuffisance de l’allocation hebdomadaire par rapport au coût de la vie. Les dépenses supplémentaires qui guettent les participantes à leur arrivée — liées à leur installation, mais aussi au « réel » coût de la vie qu’elles n’avaient pas anticipé (qu’il s’agisse de payer cher leur loyer en raison de la pénurie de logements abordables ou de devoir recourir à des services de garde privés) — apparaissent en effet difficilement absorbables avec une allocation de 500 $ par semaine seulement. D’après un reportage du journal Le Devoir, ce sont d’ailleurs toutes les participantes de la deuxième cohorte du cégep de l’Abitibi-Témiscamingue qui ont dû avoir recours à des banques alimentaires, faute de liquidités suffisantes41.

Le rythme soutenu de la formation, additionné à cet emploi de PAB, est cependant à rebours de bonnes pratiques permettant la conciliation famille-travail-études. Dans la pratique, c’est en effet une triple journée permanente qui est imposée aux participantes, accentuée par la division du travail au sein du foyer. De plus, aucune semaine de congé n’est véritablement prévue puisque les participantes sont appelées à travailler jusqu’à temps plein pendant les vacances scolaires. En ce sens, l’exercice de cet emploi, en parallèle des études à temps plein, ne permet pas un répit nécessaire pour se concentrer sur une formation aussi intense.

Les participantes, déjà infirmières qualifiées dans leur pays d’origine, occupent donc un emploi pour lequel elles sont surqualifiées, aux conditions de travail éreintantes — faut-il le rappeler. La profession de PAB, comme celle d’infirmière, peine à recruter et à retenir la main-d’œuvre : dévalorisé, ce métier s’exerce dans des conditions de travail difficiles, avec des cadences rapides du fait du trop grand ratio PAB/patient.e.s.

Dans les faits, avant même de pouvoir exercer leur profession, les participantes sont donc exploitées pendant un an : elles pallient les problèmes structurels du système de santé en officiant comme PAB avec un salaire moindre que celui que supposent leurs qualifications, faute d’une allocation suffisante pour leur permettre de se concentrer sur leurs études. Elles n’ont d’autres choix que de subir cette exploitation, en raison de la précarité économique dans laquelle elles sont plongées par les modalités même du PRCIIRI.

Un accès à la profession loin d’être garanti

Les conditions de vie difficiles qui sont imposées aux participantes du PRCIIRI pendant qu’elles complètent leur AEC sont loin d’être optimales pour assurer leur réussite scolaire, sans mentionner le climat empreint de racisme dont certaines étudiantes ont témoigné (à visage couvert) dans certains établissements42. La violence des propos et comportements dont ont été victimes certaines participantes dans les classes et en milieu de stage, rapportés notamment par la lanceuse d’alerte évoquée en introduction, est révélatrice de la persistance des préjugés et de l’hostilité qui guettent les personnes immigrantes et racisées dans les institutions québécoises. Face à ces dénonciations, la déresponsabilisation du gouvernement est révélatrice du caractère systémique du racisme en cause43.

C’est une épée de Damoclès qui pend au-dessus de la tête des participantes du PRCIIRI en cas d’échec à un cours, synonyme d’expulsion du programme. Leurs allocations s’arrêtent alors immédiatement, de même que leur permis d’études et tous les droits qui y sont attachés : couverture maladie, numéro d’assurance sociale, autorisation de travailler comme PAB… provoquant des situations financières intenables pour elles et leur famille. Sans allocation et sans possibilité de travailler, c’est alors la voie du retour dans leur pays d’origine qui est pointée aux candidates, ou celle de demander un permis de travail fermé auprès de l’établissement dans lequel elles ont travaillé comme PAB. Toutefois, cette option suppose de demander un nouveau permis de travail, impliquant des délais de traitement durant lesquels les personnes seront laissées sans revenus. Qui plus est, c’est un permis de travail fermé qui est prévu dans ce dispositif, enchaînant les personnes à leur employeur et leur faisant subir une déqualification forcée.

Quant à la possibilité de repêchage, celle-ci est rendue quasi impossible vu les règles du PRCIIRI. L’entièreté de la formation doit en effet être complétée dans une même région, et le calendrier scolaire des cégeps ne permet pas une reprise suffisamment rapide des modules échoués compte tenu de l’échéance de leur permis d’études44. C’est seulement à la suite de plusieurs sorties publiques que des cohortes de reprise ont été mises en place45. Cette solution est loin d’avoir réglé le problème de manière systémique. En avril 2025, un article publié dans Le Devoir révèle que les échecs à l’AEC perdurent au sein de plusieurs cohortes en raison des pratiques d’enseignement et d’évaluation discriminatoires et du manque de soutien que reçoivent les candidates46.

Selon le Centre de recherche-action sur les relations raciales, les « conditions excessivement restrictives » du PRCIIRI et les impacts d’un échec scolaire n’ont pas été pleinement expliqués aux candidates du PRCIIRI47. Comme l’indiquent plusieurs articles journalistiques, c’est en effet uniquement face au fait accompli, après qu’elles-mêmes ou un camarade de classe ait échoué un examen, que plusieurs des participantes ont pris connaissance du caractère éliminatoire de la non-réussite d’un module, avec le sentiment de « trahison » que cela suscite48. Plusieurs d’entre elles sont d’ailleurs catégoriques : elles n’auraient pas fait le choix de participer au programme, de quitter leur emploi dans leur pays d’origine, ni d’emmener leur famille avec elles si elles avaient été avisées de ces éventualités.

La réussite de l’examen de l’OIIQ est censée parachever l’intégration des participantes du PRCIIRI à titre d’infirmière. On est cependant en position de soulever certaines craintes à cet égard. En 2022, le Commissaire à l’admission aux professions a lancé une enquête concernant l’examen à la suite du taux de réussite historiquement bas de 45,4 % à l’examen de septembre 2022. Comme le souligne son rapport d’étape 2, ce taux était d’autant plus bas chez les détentrices d’une formation collégiale — 40,3 %, contre 69,2 % pour les candidates issues d’une formation universitaire — et famélique chez les personnes détentrices d’une AEC « Intégration à la formation infirmière au Québec » (assimilable à celle que suivent les participantes du PRCIIRI) : 13,8 %49.

En cause, selon le rapport d’étape 3 du Commissaire rendu public en octobre 2023 : des « failles et fragilités de l’examen de l’Ordre concernant notamment sa validité, sa fiabilité et l’établissement de sa note de passage, factuellement et statistiquement documentées »50. Ces observations ne sont pas étrangères à ce que la Fédération nationale des enseignants et enseignantes du Québec (FNEQ-CSN) considère une « une bataille idéologique pour faire du baccalauréat la seule porte d’entrée dans la profession », au détriment des formations données au cégep51. En effet, l’Ordre juge que « la formation collégiale, soit les programmes d’études techniques en soins infirmiers, ne sont plus suffisants pour exercer l’ensemble des activités professionnelles de manière autonome et sécuritaire »52. On peut y comprendre une volonté, à terme, de faire disparaître les infirmières techniciennes du réseau de la santé.

Face à la menace d’être mis sous tutelle, l’OIIQ n’a peu d’autre choix que de procéder aux redressements nécessaires53 ; en mars 2024, le taux de réussite global s’est ainsi hissé à 92 %54, puis à 94,6 % en septembre de la même année55. Selon les données transmises par le MIFI à Radio-Canada, le taux de réussite des participantes du PRCIIRI à l’examen de l’OIIQ s’élève pour sa part à 87 % pour les cohortes l’ayant passé en septembre 2023 et mars 202456. Non seulement l’écart de réussite entre le taux global et celui concernant les participantes du PRCIIRI soulève certaines interrogations, mais il convient de rappeler qu’il s’agit ici de personnes diplômées et expérimentées dans leur pays d’origine. Il y a donc lieu de se questionner à savoir si certains biais persistent à la défaveur des personnes nées à l’extérieur du Québec.

Le PRCIIRI : trois problèmes de fond

Au vu de ces différents éléments, nous pouvons établir trois constats.

Mésinformation et prise en charge approximative des participantes

Outre la reformation intensive couplée à un emploi exigeant à temps partiel ainsi que la mésinformation sur une formation qui devait n’être qu’une mise à niveau, voire une simple formalité, le gouvernement québécois ne s’est visiblement pas assuré que les participantes soient réellement informées qu’un seul échec dans un des modules de formation signifierait une exclusion du programme. Elles n’étaient donc pas en mesure d’évaluer les risques encourus, particulièrement quant aux conséquences de la potentielle fin du permis d’études et, au bout du compte, d’une possible plongée dans la précarité, puisque sans emploi, sans revenus ni couverture de santé. La réussite du programme de formation, présenté comme un passeport vers l’intégration au système de santé, le droit de travailler et de vivre au Québec et la possibilité à terme d’acquérir la résidence permanente, s’est transformée en une épée de Damoclès pouvant tomber du jour au lendemain.

Ainsi, le premier constat que nous pouvons faire est double. Non seulement, le gouvernement n’a visiblement pas mis en place tous les moyens, en amont, afin de véritablement favoriser l’expérience positive des participantes enrôlées et leur succès scolaire, qu’il s’agisse de l’accès au logement et services de garde ou encore de favoriser leur accueil au sein des milieux scolaires et professionnels. Mais aussi, il semble avoir manqué de transparence envers les participantes sur le déroulement du PRCIIRI, notamment par rapport aux conséquences en cas d’échec à un cours.

Au lieu d’une RAC en bonne et due forme, encore et toujours la voie de la rediplomation

Le PRCIIRI a été lancé afin de pallier le manque de personnel dans le réseau public de la santé québécois par le biais d’une immigration ciblée, en l’occurrence de personnes détentrices de diplômes d’infirmières. En dépit de ses ambitions de recrutement sans précédent, le PRCIIRI n’a pas fait l’objet d’ententes de reconnaissances mutuelles des qualifications. Ces infirmières, qualifiées et bien souvent dotées d’une expérience de travail conséquente, sont par conséquent contraintes de se « reformer » (au système québécois) pour pouvoir exercer leur profession dans la province ; c’est à titre d’étudiantes qu’elles arrivent au Québec, au lieu de professionnelles de santé rompues à l’exercice.

Les participantes au PRCIIRI sont certes arrivées en consentant à une mise à niveau afin de s’intégrer aux spécificités du système de soin dans la province. Cependant, force est de constater que le PRCIIRI reconduit une problématique déjà bien dénoncée par rapport aux formations universitaires : l’absence de procédure de reconnaissance des acquis et des compétences en bonne et due forme, au profit de la rediplomation57.

Les compétences des participantes du PRCIIRI varient du fait de leurs expériences professionnelles plurielles, de même que leurs formations, selon le pays dont elles sont originaires. Plutôt que de reconnaître et d’embrasser cette hétérogénéité via un parcours de RAC personnalisé et articulé aux compétences détenues par les candidates, le PRCIIRI opte pour une formule générique qui assume et homogénéise les mises à niveau jugées nécessaires à l’exercice de la profession infirmière au Québec.

Le PRCIIRI : un passeport vers la déqualification

Troisièmement, on constate que les infirmières recrutées via le PRCIIRI subissent une déqualification multiple tout au long de leur parcours.

Tout d’abord, pendant leur processus de reformation, elles exercent un emploi de PAB. De ce fait, en tant qu’infirmières diplômées, elles exercent un emploi demandant des compétences inférieures à leurs qualifications, et valorisé par un salaire moindre que celui auquel elles peuvent prétendre dans le cadre de leur métier d’origine. La possibilité pour les participantes au PRCIIRI de travailler en tant que PAB pendant leurs études répond à un double objectif : fournir un emploi aux personnes pour pallier un financement grandement insuffisant, d’autant plus lorsque qu’elles ont une famille à charge, et combler les postes vacants de PAB dans les régions qui accueillent les participantes au programme. L’insuffisance de l’allocation pour assurer un train de vie correct durant la formation opère ici comme un puissant mécanisme d’enchaînement dans la déqualification.

Ensuite, une fois leur formation complétée, elles seront titulaires d’une AEC, quel que soit leur niveau de qualification originel : quel que soit leur niveau de formation, leurs spécialités, leurs certificats, et leur statut dans leur pays d’origine, elles seront considérées une fois en emploi au Québec au niveau salarial et de responsabilité d’une infirmière technicienne, sans pouvoir faire valoir de compétences supplémentaires. Un processus de RAC effectif, formalisé, équitable et transparent, plutôt que l’obligation de compléter une AEC, aurait permis d’éviter ces écueils.

Enfin, en cas d’échec à l’examen de l’OIIQ, les participantes qui désirent demeurer au Québec et exercer dans le réseau de la santé sont contraintes à l’emploi de PAB qu’elles occupaient pendant leurs études. Elles subiront alors une déqualification durable. Non seulement elles n’auront plus l’occasion de faire reconnaître les acquis et compétences dont elles disposent, qui sont la raison même pour laquelle elles ont été recrutées, ont quitté leur ancien emploi et leur pays d’origine, mais elles seront également enchaînées à leur employeur au Québec par le biais d’un permis fermé, dans un emploi qui ne permet aucune mobilité professionnelle ascendante… à moins de se reformer encore une fois.

Conclusion

Alors qu’est mise en place une énième mesure de recrutement de personnel de santé à l’international, les conditions de travail et d’emploi dans le secteur infirmier au Québec ne cessent de se dégrader. Le système de santé public peine à retenir sa main-d’œuvre existante.

En 2009, une enquête de Brunelle-Agbeti, Hurtubise et Rivard avait identifié les facteurs qui ont poussé 52 % des nouvelles infirmières au Centre Hospitalier Universitaire de Montréal (CHUM) à quitter leur poste dans les 24 mois ayant suivi leur embauche : la lourdeur de la tâche, le ratio infirmière/patient.e.s trop élevé ainsi que les horaires volumineux et instables58. Plus d’une décennie plus tard, les constats restent les mêmes : le rapport des commissaires sur les  états  généraux  de  la  profession  infirmière  de  2021  continue  de  pointer  ces dysfonctionnements, parmi d’autres59.

L’image d’infirmières dévouées, soignant par vocation sans compter leurs heures, a la vie dure, et cette déconsidération est un facteur clé de leur désertion du réseau public. Dans ce contexte, il apparaît problématique que la solution apportée par le gouvernement québécois consiste à aller recruter outre-mer, de surcroît dans des pays dont les ressources en personnel de santé sont elles-mêmes critiques, en leur faisant miroiter la possibilité de s’établir à long terme au pays. C’est d’ailleurs dans cette ligne de pensée que l’Association des infirmières et des infirmiers du Canada et la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ)60 demandent une meilleure planification de la gestion des ressources humaines au sein du système de santé québécois, en collaboration avec les infirmières, en investissant davantage sur la rétention du personnel soignant déjà présent. En somme, de meilleures conditions de travail, pour les infirmières déjà présentes comme pour celles qui s’apprêtent à les rejoindre.

Ces constats apparaissent d’autant plus troublants vu les conséquences du PRCIIRI en matière de déqualification professionnelle. À cet égard, le PRCIIRI est loin d’être un cas isolé ; il en constitue simplement la dernière mouture la plus sophistiquée : comme nous l’avons souligné dans notre étude publiée en 202461, nombre des programmes de (re)formation dédiés à la main-d’œuvre immigrante qui ont été mis en place depuis le début de la pandémie de COVID-19 constituent un passeport de déqualification, particulièrement pour les professions féminisées. En lieu et place d’une RAC effective, ce sont bien trop souvent des mécanismes de rediplomation auxquels sont confrontées les personnes immigrantes. Aussi, si le gouvernement souhaitait agir concrètement contre la déqualification des personnes immigrantes, on observerait de réelles mesures pour résoudre les dysfonctionnements actuels du processus de RAC ainsi que des mesures d’accompagnement à destination des personnes candidates. Dans le contexte actuel, c’est à croire que la déqualification qu’elles subissent durant leur reformation (et par la suite, si elles n’obtiennent pas l’examen) est totalement assumée, voire utilitaire pour combler les besoins de PAB dans le secteur public. L’approche du PRCIIRI en matière d’immigration et de gestion des flux de main-d’œuvre, aux antipodes de toute considération humanitaire, instrumentalise ainsi le désir de meilleures conditions de vie et perspectives d’emploi des personnes immigrantes, ainsi que la réputation de la province comme « terre d’accueil », pour façonner une immigration qui correspond aux besoins nationaux et régionaux du marché du travail.

En janvier 2025, via une lettre ouverte adressée au MIFI, la Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes (TCRI)62 formulait une série de pistes de réflexion et de recommandations quant à l’avenir du PRCIIRI : parmi elles, la nécessité de délivrer une information claire et transparente, tant sur le déroulement du programme que sur les conditions de vie sur place (coût de la vie seul et en famille, budget nécessaire à l’installation, problématique du manque de logement et de places en garderie, etc.), ainsi que sur les conséquences d’un échec à l’examen : en somme, de délivrer aux personnes les informations nécessaires leur permettant de prendre une décision éclairée sur leur participation au programme. Pour une meilleure intégration au Québec ainsi que pour sortir les personnes de la dépendance au permis d’études, la TCRI recommande aussi de faciliter l’accès à la résidence permanente en délivrant rapidement des certificats de sélection au Québec. La mise en place de ces recommandations, pour ce programme comme pour ceux à venir, permettrait aux personnes d’envisager leur avenir plus sereinement, sans épée de Damoclès au-dessus de leur tête.


1 Lisa-Marie Gervais (2025, 28 janvier) « Une infirmière congédiée après avoir soutenu des étudiants », Le Devoir. https://www.ledevoir.com/societe/836662/devoir-enquete-infirmiere-congediee-apres-avoir-soutenu- etudiants-africains-abitibi

2 Institut de la statistique du Québec. (2024). Portrait et évolution des postes vacants dans l’industrie des soins de santé et de l’assistance sociale au Québec entre 2019 et 2023.

3 Institut de la statistique du Québec. (2024). « Les postes vacants dans l’industrie des soins de santé et de l’assistance sociale au Québec : Importance, caractéristiques et évolution », Marché du travail et rémunération, 38, 1‑12.

4 Cette entente permet aux personnes qui détiennent un diplôme d’État d’infirmière français d’obtenir un permis d’exercice régulier de l’OIIQ à la suite d’un stage d’intégration en milieu hospitalier de 75 jours, sans avoir besoin de passer l’examen d’entrée à la profession. Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (2016)

Portrait sommaire de l’effectif infirmier du Québec 2015-2016. https://www.oiiq.org/documents/20147/237836/7444_doc.pdf/e1014ade-c53e-c810-0212-6391214924d3  5 Johanne Roy (2015, 15 mai) « Recrutement infirmier en France », Le Journal de Québec. https://www.journaldequebec.com/2015/05/15/recrutement-infirmier-en-france

6 Davide Gentile (2017, 28 septembre) « Des infirmières courtisées jusqu’en France, un geste prématuré selon la FIQ », Radio-Canada. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1058426/infirmieres-recrutement-france-premature- selon-fiq

7 David Gentile (2018, 1er mai) « Pénurie d’infirmières : des hôpitaux du Québec retournent recruter en France », Radio-Canada. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1098339/penurie-infirmieres-etablissements-quebecois- recrute-france

8 David Gentile (2018, 12 novembre) « Le Québec intensifie son recrutement d’infirmières françaises », Radio- Canada. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1135331/sante-emploi-recrutement-entranger-france-hopitaux

9 Daniel Boily et David Gentile (2021, 16 février) « Les établissements de santé québécois veulent recruter 1700 infirmières à l’étranger », Radio-Canada. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1771017/recrutement- infirmieres-preposes-etranger-sante-quebec

10 Daniel Boily, Davide Gentile et Romain Schué (2021, 12 octobre) « Québec lance une mission historique de recrutement d’infirmières à l’étranger », Radio-Canada. https://ici.radio- canada.ca/nouvelle/1831076/infirmieres-recrutement-quebec-france-liban-penurie

11 Gouvernement du Québec (2021, 30 novembre) Opération main-d’œuvre – Mesures ciblées pour certains secteurs prioritaires. https://www.quebec.ca/gouvernement/ministere/emploi-solidarite- sociale/publications/operation-maindoeuvre

12 Gouvernement du Québec (2022, 16 février) Le ministre Jean Boulet dévoile un projet de reconnaissance des compétences pour recruter 1 000 infirmières et infirmiers à l’international. https://www.quebec.ca/nouvelles/actualites/details/le-ministre-jean-boulet-devoile-un-projet-de-reconnaissance- des-competences-pour-recruter-1-000-infirmieres-et-infirmiers-a-linternational-37995

13 Gouvernement du Québec. (2022, 16 février). Le ministre Jean Boulet dévoile un projet de reconnaissance des compétences pour recruter 1 000 infirmières et infirmiers à l’international. https://www.quebec.ca/nouvelles/actualites/details/le-ministre-jean-boulet-devoile-un-projet-de-reconnaissance- des-competences-pour-recruter-1-000-infirmieres-et-infirmiers-a-linternational-37995

14 Gouvernement du Québec (2024, 1er novembre) Projet de reconnaissance des compétences d’infirmières et d’infirmiers recrutés à l’international Bilan de la phase 1, p.3

15 Pierre Saint-Arnaud (2022, 16 février) « 65 millions pour recruter 1000 infirmières à l’étranger », La Presse. https://www.lapresse.ca/actualites/sante/2022-02-16/65-millions-pour-recruter-1000-infirmieres-a-l- etranger.php?msclkid=3c0719cacee311ec86cf10584b3cb86d

16 Gouvernement du Québec (2022, 16 février) Le ministre Jean Boulet dévoile un projet de reconnaissance des compétences pour recruter 1 000 infirmières et infirmiers à l’international. https://www.quebec.ca/nouvelles/actualites/details/le-ministre-jean-boulet-devoile-un-projet-de-reconnaissance- des-competences-pour-recruter-1-000-infirmieres-et-infirmiers-a-linternational-37995

17 Daniel Boily et Davide Gentile (2023, 1er mars) « La filière africaine pour recruter 1000 infirmières », Radio- Canada. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1958859/filiere-africaine-infirmieres-recrutement-quebec

18 Daphnée Dion-Viens (2021, 24 septembre) « Baisse de 10 % des inscriptions en soins infirmiers depuis dix ans », Le Journal de Québec. https://www.journaldequebec.com/2021/09/24/baisse-de-10-des-inscriptions-en- soins-infirmiers-depuis-dix-ans

19 Lisa-Marie Gervais (2024, 27 mars) « Stress et colère pour des infirmières recrutées à l’étranger », Le Devoir. https://www.ledevoir.com/societe/809753/immigration-stress-colere-infirmieres-recrutees-etranger

20 La Presse canadienne (2023, 30 janvier) « Québec échoue à recruter des préposés aux bénéficiaires à l’étranger », Radio-Canada. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1952015/beneficiaires-preposes-recrutement- etranger-quebec

21 Organisation mondiale de la santé (OMS) (2020) La situation du personnel infirmier dans le monde 2020 : investir dans la formation, l’emploi et le leadership, p. xiii https://iris.who.int/bitstream/handle/10665/332163/9789240004900-fre.pdf?sequence=1

22 Daniel Boily, Davide Gentile et Yasmine Khayat (2024, 2 octobre) « Québec cesse de recruter des infirmières en Afrique pour des raisons « éthiques », Radio-Canada. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2108988/recruter- infirmieres-afrique-ethique-caq-maroc-tunisie

23 Sébastien Desrosiers (2023, 13 septembre) « Québec recrute du personnel de la santé dans des pays

« vulnérables », déplore l’OMS », Radio-Canada. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2009823/quebec-recrute- personnel-sante-afrique

24 Organisation mondiale de la santé (2023) Liste OMS d’appui et de sauvegarde pour les personnels de santé

2023, p. 2. https://iris.who.int/bitstream/handle/10665/374016/9789240081567-fre.pdf?sequence=1

25 Nations unies (2023, 14 mars) « 55 pays confrontés à une pénurie de personnel de santé liée à la Covid-19 (OMS) », ONU Info. https://news.un.org/fr/story/2023/03/1133242

26 Conseil international des infirmières (2024, 20 décembre) « Le CII demande un renforcement du code sur le recrutement international et un accord équitable pour les pays qui perdent leurs infirmières expérimentées ». https://www.icn.ch/fr/actualites/le-cii-demande-un-renforcement-du-code-sur-le-recrutement-international-et- un-accord

27 Sébastien Desrosiers (2023, 13 septembre) « Québec recrute du personnel de la santé dans des pays

« vulnérables », déplore l’OMS », Radio-Canada. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2009823/quebec-recrute- personnel-sante-afrique

28 Sébastien Desrosiers (2023, 13 septembre) « Québec recrute du personnel de la santé dans des pays

« vulnérables », déplore l’OMS », Radio-Canada. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2009823/quebec-recrute- personnel-sante-afrique

29 Davide Gentile et Daniel Boily (2024, 23 septembre) « Un taux de succès élevé pour le personnel infirmier recruté en Afrique », Radio-Canada. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2106502/recrutement-infirmieres- afrique-immigration-caq

30 Sébastien Desrosiers (2023, 13 septembre) « Québec recrute du personnel de la santé dans des pays

« vulnérables », déplore l’OMS », Radio-Canada. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2009823/quebec-recrute- personnel-sante-afrique

31 Daniel Boily, Davide Gentile et Yasmine Khayat (2024, 2 octobre) « Québec cesse de recruter des infirmières en Afrique pour des raisons « éthiques », Radio-Canada. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2108988/recruter- infirmieres-afrique-ethique-caq-maroc-tunisie

32 Catherine-Anne Mille (2023, 5 avril) « Le pillage de ceux qui n’ont rien », La Presse. https://www.lapresse.ca/debats/opinions/2023-04-05/recrutement-international-des-infirmieres/le-pillage-de- ceux-qui-n-ont-rien.php

33 Institut de la statistique du Québec (ISQ) (2024) Taux d’inoccupation des logements locatifs.

34 Entre 2020 et 2023, il a augmenté par exemple de 27 % à Montréal, 33 % à Québec, 44 % à Sherbrooke, 50 % à Trois-Rivières, 49 % à Rimouski et 37 % à Saguenay. Regroupement des comités logement et des associations de locataires du Québec (RCLALQ) (2024, juin). Déménager, un cauchemar pour les locataires, une occasion de rêve pour les propriétaires. https://rclalq.qc.ca/wp-content/uploads/2024/06/Demenager_-cauchemar-pour- les-locataires-2024.pdf

35 Agence de la consommation en matière financière du Canada (2017) « Louer un appartement ou une maison ». https://www.canada.ca/fr/agence-consommation-matiere-financiere/services/louer-premier- appartement.html

36 Lauriane Croteau, Catherine Bombardier et Cédric Gagnon. (2023, 28 juin) « Quel est le loyer moyen dans les

municipalités du Québec ? », Le Devoir. https://www.ledevoir.com/interactif/2023-06-28/logement/index.html

37 Lisa-Marie Gervais (2024, 27 mars) « Stress et colère pour des infirmières recrutées à l’étranger », Le Devoir. https://www.ledevoir.com/societe/809753/immigration-stress-colere-infirmieres-recrutees-etranger

38 Alice Girard-Bossé (2023, 14 mai) « Mauvaise surprise pour une immigrante enceinte », La Presse. https://www.lapresse.ca/actualites/sante/2023-05-14/recrutement-d-infirmieres-a-l-etranger/mauvaise-surprise- pour-une-immigrante-enceinte.php

39 Marie-Pier Mercier. (2024, 19 septembre). « Places en garderie : « le ministère remplit un seau troué » »,

Radio-Canada. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2105738/penurie-place-garderie-cpe

40 Gouvernement du Québec (2024, 1er novembre) Projet de reconnaissance des compétences d’infirmières et d’infirmiers recrutés à l’international Bilan de la phase 1, p.13

41 Lisa-Marie Gervais (2024, 27 mars) « Stress et colère pour des infirmières recrutées à l’étranger », Le Devoir. https://www.ledevoir.com/societe/809753/immigration-stress-colere-infirmieres-recrutees-etranger

42 Lisa-Marie Gervais. (2025, 28 janvier) « Des étudiants infirmiers victimes de racisme en Abitibi », Le Devoir. https://www.ledevoir.com/societe/836671/devoir-enquete-etudiants-infirmiers-victimes-racisme-abitibi ; Lisa- Marie-Gervais (2025, 14 février) « Des enseignants dénoncent le racisme envers les infirmiers africains à

Gaspé », Le Devoir. https://www.ledevoir.com/societe/sante/844195/enseignants-denoncent-racisme-envers- infirmiers-africains-gaspe

43 Isabelle Porter (2025, 28 janvier) « Le racisme à l’endroit d’infirmiers africains dénoncé au Parlement », Le Devoir. https://www.ledevoir.com/politique/quebec/836899/racisme-endroit-infirmiers-africains-denonce- parlement

44 Marika Wheeler (2024, 10 juillet) « Des infirmiers recrutés à l’étranger se sentent « trahis » par le Québec »,

Radio-Canadahttps://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2086673/recrutement-international-crise-reseau-sante

45 Bianca Sickini-Joly (2024, 5 août) « Le rêve brisé d’infirmiers recrutés à l’international », Radio-Canada. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2093749/sante-recrutement-international-formation-infirmieres

46 Lisa-Marie Gervais (2025, 28 avril) « D’autres échecs dans le programme de recrutement », Le Devoir. https://www.ledevoir.com/societe/education/872449/autres-echecs-programme-recrutement-infirmiers-etranger 47 Maura Forrest (2024, 23 août) « Le programme de recrutement et de formation d’infirmières de l’étranger est critiqué », Le Devoir. https://www.ledevoir.com/societe/sante/818660/programme-recrutement-formation- infirmieres-etranger-est-critique

48 Marika Wheeler (2024, 10 juillet) « Des infirmiers recrutés à l’étranger se sentent « trahis » par le Québec »,

Radio-Canadahttps://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2086673/recrutement-international-crise-reseau-sante

49 Commissaire à l’admission aux professions (2023, mai) Rapport d’étape 2, partie III : Analyse des données des personnes candidates à la séance de septembre 2022 de l’examen. https://cdn-contenu.quebec.ca/cdn- contenu/adm/org/office-professions-quebec/OPQ-CAP/Publications/Examen-admission- infirmier/RappVerif_ExamInf2023_Etap2_P3.pdf

50 Commissaire à l’admission aux professions (2023, octobre) Rapport d’étape 2, partie I : Conclusions sur la formation des personnes candidates en temps de pandémie et sur les suites au rapport d’étape 2, recommandations. p. 53 https://cdn-contenu.quebec.ca/cdn-contenu/adm/org/office-professions-quebec/OPQ- CAP/Publications/Examen-admission-infirmier/RappVerif_ExamInf2023_Etap3_P1.pdf

51 Yves de Repentigny (2023, 6 octobre) « L’Ordre des infirmières et des infirmiers du Québec (OIIQ) doit être mis sous tutelle », Le Journal de Montréal. https://www.journaldemontreal.com/2023/10/06/lordre-des- infirmieres-et-des-infirmiers-du-quebec-oiiq-doit-etre-mis-sous-tutelle

52 Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (OIIQ) (2022, mai) Une réponse à la hauteur des besoins de santé de la population québécoise, mémoire présenté à l’Office des professions du Québec pour réviser la norme d’entrée à la profession infirmière, p.6 https://www.oiiq.org/documents/20147/237836/memoire-norme-entree- profession.pdf

53 Ugo Giguère (2023, 17 octobre) « Québec lance un ultimatum à l’Ordre des infirmières et lui impose un contrôleur », Le Devoir. https://www.ledevoir.com/politique/quebec/800161/quebec-lance-ultimatum-ordre- infirmieres-lui-impose- controleur?utm_source=recirculation&utm_medium=hyperlien&utm_campaign=corps_texte

54 Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (2024, 15 mai) « Taux de réussite de 92 % à l’examen d’admission de l’OIIQ ». https://www.oiiq.org/taux-de-reussite-de-92-a-l-examen-d-admission-de-l- oiiq?inheritRedirect=true

55 Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (2024, 7 novembre) « 2 760 infirmières et infirmiers de plus dans la profession ». https://www.oiiq.org/2-760-infirmieres-et-infirmiers-de-plus-dans-la- profession#:~:text=L’Ordre%20des%20infirmi%C3%A8res%20et,%2C6%20%25%20pour%20cette%20cohorte

56 Davide Gentile et Daniel Boily (2024, 23 septembre) « Un taux de succès élevé pour le personnel infirmier recruté en Afrique », Radio-Canada. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2106502/recrutement-infirmieres- afrique-immigration-caq

57 Anna Goulet (2021, 24 septembre) « La reconnaissance des acquis et compétences, entre autonomie des universités et discrimination systémique des personnes immigrantes », L’Esprit libre. https://revuelespritlibre.org/la-reconnaissance-des-acquis-et-competences-entre-autonomie-des-universites-et- discrimination

58 Kathy Brunelle-Agbeti, Anick Hurtubise et Marie-Ève Rivard (2010, 19 septembre) La rétention des infirmières nouvellement diplômées au CHUM, Synthèse de la recherche. https://www.usherbrooke.ca/gef/fileadmin/sites/gef/documents/synthese_projets_recherche/Rapport_synthese_P aris_22sept10_MCS.pdf

59 Guylaine Boucher (2021) Reconnaître et transformer la pratique infirmière au Québec : un changement porteur d’avenir, Rapport des commissaires sur les états généraux de la profession infirmière 2021. https://wp214688.wpdns.ca/wp-content/uploads/2021/09/rapport-EG-2021.pdf

60 Daniel Boily (2023, 05 juillet) « Un appel à réduire le recrutement d’infirmières à l’étranger », Radio-Canada. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1993765/recrutement-infirmieres-etranger-ethique

Ugo Giguère (2023, 31 janvier) « Le mirage du recrutement d’infirmières qualifiées à l’étranger », Le Devoir. https://www.ledevoir.com/politique/quebec/779912/le-mirage-du-recrutement-d-infirmieres-qualifiees-a-l- etranger

61 Nina Goualier, Anna Goudet, Laurence Hamel-Roy et Zranwieu Koye Rebecca Nabrissa Meango (2023) La reconnaissance des diplômes étrangers des femmes immigrantes au Québec en contexte de pénurie de main- d’œuvre : un rendez-vous manqué ? Action travail des femmes (ATF) Montréal (QC). https://atfquebec.ca/wp- content/uploads/2023/08/ATF-etude-RAC-aout-2023.pdf

62 Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes (TCRI) (2025, 29 janvier) « Programme des IDHC : un état de la situation », lettre à l’attention de Monsieur Jean-François Roberge, ministre de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration. https://tcri.qc.ca/wp- content/uploads/2025/01/Lettre_ministreRoberge_IDHC-29.1.2025.pdf     

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En attente des politiques ou sur une politique de l’attente : pandémie et migrations dans les Amérique

En attente des politiques ou sur une politique de l’attente : pandémie et migrations dans les Amérique

Par Adèle Surprenant

Les migrant.e.s internationaux constituent environ 3,4% de la population mondiale, dont plus de 58 millions résident en Amérique du Nord1.  Du Mexique au Canada, les conséquences de la pandémie de Covid-19 ont accéléré la « réfrontiérisation » (rebordering2) du monde, un processus entamé depuis plus de deux décennies. 

Le 21 mars 2020, le Center for Disease Control interdisait l’entrée aux migrant.e.s clandestin.ne.s sur le sol des États-Unis, invoquant la section 362 du Public Service Act pour justifier que les  migrant.e.s soient traité.e.s comme une « menace à la santé publique ». La veille, le premier ministre Justin Trudeau concluait un accord bilatéral de fermeture des frontières terrestres et aériennes avec Washington, soutenant que les mesures demeurent « en conformité avec les valeurs canadiennes » 3 . 

Présenter comme un des piliers de la lutte contre la propagation du Coronavirus par l’immunologue et membre de l’équipe mise en place par la Maison blanche pour lutter contre la pandémie, Anthony Fauci, l’intervention aux frontières nord-américaines s’inscrit pourtant dans une mouvance qui précède la Covid-19 4.

Des politiques migratoires contestées

Entrée en vigueur en décembre 2004, l’Entente sur les tiers pays sûrs entre le Canada et les États-Unis prévoit que « les demandeurs d’asile sont tenus de présenter leur demande dans le premier pays sûr où ils arrivent 5 », sauf exception. Souvent comparé au controversé Règlement de Dublin 6, qui régit les demandes d’asiles dans l’Union européenne, l’Entente est notamment critiquée par le Conseil canadien pour les réfugiés (CCR) « parce que les États-Unis ne sont pas un pays sûr pour tous les réfugié.e.s », peut-on lire sur le site de l’association, mais aussi pour son « but et [son] effet, [soit] la réduction du nombre de réfugiés qui peuvent demander la protection du Canada 7 ».

Le CCR a entamé des poursuites judiciaires contre le gouvernement du Canada, réclamant l’invalidation de l’Entente auprès de la Cour fédérale, qui lui a rendu un jugement favorable en juillet dernier. Une décision portée en appel par le Canada, suspendant de fait la déclaration d’invalidité pour une période de six mois. D’après les autorités étatiques, « le Canada a une fière tradition de longue date de fournir une protection à ceux qui en ont le plus besoin en offrant un refuge aux personnes les plus vulnérables du monde, et le gouvernement du Canada demeure fermement résolu à maintenir un système de protection des réfugiés compatissant, équitable et ordonné. L’Entente sur les tiers pays sûrs demeure un instrument complet pour ce faire, et ce, selon le principe que les personnes devraient demander l’asile dans le premier pays sûr où elles arrivent 8 ».

L’invalidation de l’Entente sur les tiers pays sûrs n’est pas la seule mesure en immigration à être mise à l’arrêt. « Les délais réguliers pour les démarches en immigration sont déjà très long », témoigne la coordonnatrice du centre d’hébergement montréalais pour migrant.e.s Foyer du Monde, Eva Gracia-Turgeon, qui ajoute que « le temps de la Covid est particulièrement angoissant parce que tous les délais – sauf dans le cas des prestations d’aide sociale – ont été ralenti à un point jamais vu ». 

En temps normal, le traitement d’une demande d’asile au Canada peut prendre plus de deux ans. Pour les 23 résident.e.s de Foyer du Monde, parmi lesquels on compte une majorité de familles et de mères monoparentales, la décision du gouvernement fédéral de geler les processus en immigration « a vraiment affecté le moral des gens », commente Mme Gracia-Turgeon, qui rappelle que certain.e.s migrant.e.s peuvent arriver au pays dans un état de vulnérabilité psychologique et physique que la pandémie n’a fait qu’aggraver. 

« [Les personnes migrantes] ont été laissé à l’abandon, puisque beaucoup d’entre eux et elles attendaient des papiers dans des délais assez serrés sont obligés de retourner dans leurs pays [d’origine], continue la coordinatrice, au téléphone avec L’Esprit libre. On a vu énormément de gens qui, faute de renouvellement de statut, sont tombés dans l’irrégularité ou ont dû quitter le pays », dont beaucoup par leurs propres moyens. 

Cela pourrait être le cas de Mamadou Konaté, un ivoirien d’origine sans statut qui a travaillé comme concierge en CHSLD durant les premiers mois de la pandémie. M. Kontaté est détenu au Centre de prévention de l’immigration de Laval en attendant sa déportation, faute d’avoir obtenu ses papiers et puisque son emploi de concierge n’est pas inclus dans le programme de régularisation du statut d’immigration des demandeur.se.s d’asile ayant prêté main-forte durant la crise sanitaire qui vise principalement les préposé.e.s aux bénéficiaires 9.

Le programme fédéral permettrait aux travailleur.se.s de la santé d’obtenir une résidence permanente, une initiative qui n’a pas été accueillie favorablement par Québec. « La Covid a été la meilleure excuse au provincial pour arrêter, ralentir, fermer la plupart des services en immigration », selon Mme Gracia-Turgeon, qui craint une « récupération politique » de la pandémie par le gouvernement de François Legault, connu pour ses mesures anti-immigrations. 

Mais le gouvernement fédéral a aussi des reproches à se faire d’après Trudeau, qui a reconnu ne pas avoir bien géré le dossier des travailleur.se.s temporaires migrant.e.s, qui sont environ 60 000 à venir chaque année, principalement du Guatemala et du Mexique. « Chaque personne qui travaille au Canada mérite de le faire dans un environnement sûr et, malheureusement, cela ne s’est pas toujours produit 10», a avoué M. Trudeau en juillet 2020, après que certain.e.s travailleur.se.s agricoles aient témoigné.e.s avoir été contraint.e.s à rester sur leur lieu de travail sans droit de visite durant plusieurs mois, une restriction n‘ayant pas été appliquée à leurs collègues canadien.ne.s.  

Un problème panaméricain

Le Canada et les États-Unis ne sont pas les seuls pays du continent ou l’étau se resserre autour des migrant.e.s.

Au Mexique, le bureau des réfugiés (COMAR) a suspendu indéfiniment toutes ses activités, laissant des milliers de demandeur.se.s d’asile dans le flou administratif et ce, en dépit du nombre records de réclamations au cours de la dernière année 11. Pour nombre de migrant.e.s qui attendent d’être entendus auprès des tribunaux d’immigration états-uniens étant stationnés aux frontières Nord du Mexique, les incertitudes entourant la bureaucratie mexicaine peuvent être synonymes de déportation sans appel. Et puisque les mesures pour contrer la crise sanitaire ont contribué à appauvrir le pays, le nombre de personnes agglutinées à la frontière ne cesse d‘augmenter, comme en témoigne une étude menée dans l‘État du Guerrero, ou au moins une ville observe une augmentation de 3 000% de l’émigration 12. On compte pourtant à plus de 40 000 le nombre d’expulsions des États-Unis chez leur voisin du Sud depuis le début de la pandémie, sans considération pour les besoins des migrant.e.s déporté.e.s en termes de protection internationale 13.

La situation pour les quelques cinq millions de réfugié.e.s vénézuélien.ne.s répartis entre la Colombie, la Bolivie, le Brésil et d’autres pays de la région est également catastrophique : 75 000 d’entre eux et elles auraient été contraint de retourner dans leur pays d’origine entre mars et mai 2020 – en dépit des risques pour le sécurité physique et alimentaire -, alors que près de 80% des vénézuelien.ne.s en Colombie ont perdu leur emploi depuis l’éclosion de la pandémie en Amérique latine 14.

Début octobre, une caravane d’au moins 3 000 personnes, dont la majorité serait d’origine hondurienne, a traversé la frontière du Guatemala dans l’espoir de rejoindre les États-Unis. Geovanny Torres, 27 ans, est l’un d’entre eux : « nous partons à cause de la pauvreté, de la pandémie et de tout ce qui se passe ici » confiait-t-il à l’Agence France Presse (AFP) 15, en référence aux violences endémiques qui ravagent l‘Amérique centrale et une partie de l‘Amérique du Sud depuis des décennies. Une maladie infectieuse toujours en attente d’un vaccin. 

Institut national des études démographiques. 28 mars 2018. Worldwide. [En ligne] https://www.ined.fr/en/everything_about_population/demographic-facts-sheets/focus-on/migration-worldwide/ (page consultée le 6 octobre 2020)

Beylier, Pierre-Alexandre. 29 mars 2020. « De l’Europe à l’Amérique du Nord, la contagion du renforcement des frontières » dans The Conversation. [En ligne]. https://theconversation.com/de-leurope-a-lamerique-du-nord-la-contagion-du-renforcement-des-frontieres-134874 (page consultée le 29 septembre 2020)

Ibid.

Ibid.

Gouvernement du Canada. 23 juillet 2020. Entente entre le Canada et les États-Unis sur les tiers pays sûrs. [En ligne]. https://www.canada.ca/fr/immigration-refugies-citoyennete/organisation/mandat/politiques-directives-operationnelles-ententes-accords/ententes/entente-tiers-pays-surs.html (page consultée le 5 octobre 2020)

Article à paraître sur le site de L’Esprit libre.

Conseil canadien pour les réfugiés. Entente sur les tiers pays sûrs – Vue d’ensemble. [En ligne]. https://ccrweb.ca/sites/ccrweb.ca/files/static-files/TPS.htm (page consultée le 5 octobre 2020)

Gouvernement du Canada. 21 août 2020. Le gouvernement du Canada interjettera appel de la décision de la Cour fédérale concernant l’Entente sur les tiers pays sûrs. [En ligne]. https://www.canada.ca/fr/securite-publique-canada/nouvelles/2020/08/le-gouvernement-du-canada-interjettera-appel-de-la-decision-de-la-courfederale-concernant-lentente-sur-les-tiers-pays-surs.html (page consultée le 5 octobre 2020)

Radio-Canada. 25 septembre 2020. « QS en appel à la compassion pour un “ange gardien“ menacé d‘expulsion » dans Radio-Canada. [En ligne]. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1736507/mamadou-konate-risque-deportation-qs-appel-intervention-legault (page consultée le 6 octobre 2020)

10 Fr24 News. 20 juillet 2020. « Le Coronavirus met en lumière le mauvais traitement des travailleurs migrants au Canada » dans Fr24 News. [En ligne]. https://www.fr24news.com/fr/a/2020/07/le-coronavirus-met-en-lumiere-le-mauvais-traitement-des-travailleurs-migrants-au-canada-canada.html (page consultée le 6 octobre 2020)

11 Mixed Migration Center (MMC). Quarterly Mixed Migration Update : Latin America and the Carabbean. [En ligne]. http://www.mixedmigration.org/resource/quarterly-mixed-migration-update-lac-q2-2020/ (page consultée le 5 octobre 2020)

12 Ibid.

13 Ibid.

14 Ibid.

15 Le Monde. 2 octobre 2020. « Malgré la pandémie de Covid-19, au moins 3000 migrants honduriens en route pour les États-Unis » dans Le Monde. [En ligne]. https://www.lemonde.fr/international/article/2020/10/02/malgre-la-pandemie-de-covid-19-au-moins-3-000-migrants-honduriens-en-route-vers-les-etats-unis_6054439_3210.html (page consultée le 6 octobre 2020)

Le parcours des personnes immigrées au Québec : quels impacts politiques de la gestion de l’immigration et de la diversité ?

Le parcours des personnes immigrées au Québec : quels impacts politiques de la gestion de l’immigration et de la diversité ?

« Ce n’est pas la diversité, mais sa gestion qui pose un problème »

Cet article est paru dans notre recueil diversalité, en vente sur notre boutique en ligne et dans plusieurs librairies indépendantes. 

Vantés internationalement, le multiculturalisme et la santé du marché du travail canadiens attirent les travailleurs et travailleuses du monde entier. En théorie, au Québec, l’intégration est une responsabilité que doivent partager les migrant·e·s, la société d’accueil et l’État. En réalité, la province fait des promesses que ses services défaillants ne peuvent tenir. Si bien que les discriminations demeurent et les débats identitaires sont chroniques.

Le Canada, terre d’accueil et de tolérance : une idée qui fait l’unanimité partout dans le monde. Un fantasme sur lequel repose le branding canadien, l’image de marque que les gouvernements successifs continuent d’alimenter. Cette stratégie est loin d’être exclusive au Canada : « les pays sont construits sur des mythes nationaux pour légitimer leur système politique », explique Sabine Choquet, chercheuse au Centre de recherche en immigration, ethnicité et citoyenneté (CRIEC) à l’Université du Québec à Montréal.

Certains, comme la France, reposent sur le mythe de l’État-nation. Sont prônés une langue et une identité nationales uniques ou encore des droits universels. Au Canada, comme en Suisse ou au Liban, l’identité collective repose sur le fantasme de la diversité, poursuit Sabine Choquet. En témoigne l’inscription du multiculturalisme dans la Loi constitutionnelle de 1982. Le besoin de main-d’œuvre amène le Canada à louer les bienfaits du vivre-ensemble et de la diversité ethnoculturelle pour séduire les travailleurs et travailleuses directement dans leur pays.

En cohérence avec ce discours, des moyens accessibles et facilités sont mis en place pour ceux et celles souhaitant immigrer. « Contrairement aux pays européens, le Canada possède des règles d’immigration », confesse Stephan Reichhold, administrateur de la Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes (TCRI), lors de la conférence « Politiques et immigration : à quand la mutation ? » dans le cadre du Festival du Monde arabe le 4 novembre 2018. Il offre en effet la possibilité de préparer une immigration permanente depuis l’étranger en amont de la migration. Une manœuvre qui permet de favoriser l’établissement permanent à l’immigration clandestine et temporaire.

Mais les années 90 changent la donne. Au Canada comme dans les pays de l’OCDE, l’immigration temporaire liée au travail augmente jusqu’à dépasser en nombre l’immigration permanente. Les gouvernements doivent réagir en organisant des politiques de gestion des travailleurs et travailleuses temporaires. « Face à cette tendance, ils privilégient de plus en plus l’immigration temporaire liée au travail », détaille Sid Ahmed Soussi, sociologue membre du CRIEC. Les flux migratoires augmentent constamment et en 2016, le Canada recevait 320 932 personnes immigrées[i].

Un attrait constant pour les travailleurs et travailleuses du monde et une aubaine pour un Québec souffrant d’une pénurie de main-d’œuvre. Depuis 2004, le taux de postes vacants est passé de 2 % à 3,9 %, faisant du Québec la province la plus touchée au Canada, selon un communiqué de la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante[ii]. Cette tendance devrait s’accentuer en raison des futurs départs à la retraite[iii]. Mais c’est sans compter les décisions gouvernementales. En janvier 2019, le gouvernement de François Legault maintenait sa décision de réduire d’environ 24 % le nombre de personnes accueillies en 2019, afin d’augmenter le nombre d’admis par la suite et d’ici 2021.

Seulement, les immigrant·e·s attiré·e·s par l’ouverture et le manque de main-d’œuvre feront face à des défaillances administratives, des frustrations et des désillusions personnelles. Aux promesses d’un accueil chaleureux se succèdent les réalités des politiques de gestion de l’immigration au Québec et au Canada. Les dysfonctionnements résideraient en premier lieu dans l’intégration, selon Sabine Choquet. Plus précisément, pour Sid Ahmed Soussi, la question la plus problématique est celle de l’insertion professionnelle.

En terre inconnue

L’intégration des immigrant·e·s est pensée comme une responsabilité commune : État, société d’accueil et personnes immigrées doivent y œuvrer. La maîtrise du français et le partage des valeurs québécoises de vivre-ensemble sont pour le Québec garants d’une intégration réussie. Pour ce faire, la province offre des cours de francisation, une aide financière et un accompagnement d’Emploi Québec[iv]. À la suite de ces services gouvernementaux, le Québec dirige les populations immigrantes vers des organismes subventionnés tels qu’ALPA (Accueil liaison pour arrivants) ou CANA (Carrefour d’aide aux nouveaux arrivants). Une manœuvre de désengagement qui complique la situation des nouveaux arrivants et nouvelles arrivantes.

Brunilda Moreno a dû trouver ce type d’organisme par elle-même. Arrivée en 2004 depuis l’Albanie avec sa fille, elle ne connaissait personne et son français n’était encore pas parfait. « Je n’ai pas eu beaucoup d’aide, je n’étais pas accompagnée », admet-elle. Ses difficultés en langue ont fini par devenir prioritaires pour trouver un emploi, si bien qu’elle a décidé de faire un baccalauréat en relations industrielles. Étudier était selon elle la meilleure manière de perfectionner son niveau de français.

Yonny Penaranda est Canadien d’origine colombienne. Malgré une situation économique stable, sa femme et lui ont décidé de quitter leur pays pour des raisons politiques et de sécurité. Après trois ans passés à préparer leur émigration, à apprendre le français à leurs propres frais, à faire valoir leurs diplômes, ils s’installent à Montréal en 2008 en tant que résident·e·s permanent·e·s. M. Penaranda a préféré poursuivre sa francisation dès son arrivée. « J’ai eu beaucoup de chance, car au collège Montmorency où je suivais mes cours de francisation, une dame donnait des cours pour aider les finissant[·e·]s à trouver un emploi »détaille-t-il, désormais recruteur auprès de la Ville de Montréal.

Manque de repères, précarité, incompréhensions linguistiques et culturelles rythment la vie des immigrant·e·s durant les premiers mois. Ceux et celles qui retrouvent famille, ami·e·s ou connaissances peuvent être plus facilement aidé·e·s et dirigé·e·s vers les organismes appropriés. Les autres avancent dans le brouillard. Léo Cardoso[v], de l’organisme ALPA, explique que les personnes sont dirigées vers le centre surtout grâce au bouche-à-oreille, aux recommandations d’Emploi Québec et du MIDI et aux réseaux sociaux. 

8,7 % de chômage

Le brouillard est d’autant plus épais quand il s’agit de trouver un emploi. Malgré une forte pénurie de main-d’œuvre au Québec, en 2017, le taux de chômage des immigré·e·s est de 8,7 %, contre 5,6 % pour le reste de la population, selon Statistique Canada[vi]. Les stagiaires du programme de parrainage professionnel de la Ville de Montréal commencent leur stage après avoir cherché du travail dans leur domaine pendant un an, en moyenne, rapporte Nathalie Tellier, conseillère à la diversité en emploi pour la Ville de Montréal, selon les données recueillies par un sondage réalisé auprès de la cohorte 2017-2018. Parmi cette dernière, 15 % avaient cherché entre un an et trois ans, et 9 % cherchaient un travail correspondant à leurs qualifications depuis plus de trois ans avant leur stage.

Bien que le Québec et le Canada prônent leur ouverture et leur besoin de main-d’œuvre, la réalité des immigré·e·s montre un dysfonctionnement. « Malgré un taux de plus 70 % de qualification[vii] des immigrant-e-s, l’insertion professionnelle pose problème », remarque Sid Ahmed Soussi. Les immigrant·e·s peinent à trouver du travail dans leur domaine. « Ce problème d’insertion frappe en premier l’immigration francophone d’Afrique subsaharienne et d’Afrique du Nord », relate le sociologue. L’Enquête nationale auprès des ménages de 2011[viii] révèle en effet qu’au Québec, le taux de chômage des immigrant·e·s d’origine arabe atteignait 16,3 %, quand il était de 7,9 % pour l’ensemble de la population.

Au bout de cinq ans au Québec, 68,7 % des personnes immigrantes obtiennent un premier emploi dans leur domaine[ix]. Les autres se dirigent vers des emplois en dessous de leurs qualifications, voire en dehors de leur champ de compétences. La surqualification touche en effet davantage les personnes immigrées que les autres, selon un rapport[x] de 2017 du CIRANO (Centre interuniversitaire de recherche en analyse des organisations). Des chiffres qui iraient à la baisse au fil des années après l’installation selon l’étude de Jean Renaud et Tristan Cayn[xi].

Les exemples d’incohérence abondent : les hommes d’origine arabe qui se font proposer par un employé d’Emploi Québec de faire une formation de chauffeur de bus alors qu’ils ont été sélectionnés comme ingénieurs; les femmes ayant des diplômes universitaires à qui on propose d’être préposées aux bénéficiaires, etc.

En Colombie, Yonny Penaranda travaillait dans les ressources humaines. Il espérait ainsi trouver un poste à la hauteur de ses compétences en s’enregistrant auprès d’Emploi Québec. Même s’il a été bien encadré, son expérience avec Emploi Québec a été une épreuve douloureuse. Il reconnaît que sa situation est individuelle et qu’elle ne résume pas celle de tou·te·s les nouveaux arrivants et nouvelles arrivantes, mais il explique qu’il a été mal suivi« Au lieu de m’encourager, elle me décourageait beaucoup, en me disant qu’elle ne pensait pas que je pouvais être placé dans les ressources humaines, avec mon niveau de français et sans l’anglais », résume M. Penaranda. Son travail en Colombie ne paraissait pas équivalent aux yeux de cette conseillère qui lui recommandait de faire au moins une technique ou un DEP pour avoir un diplôme québécois.

Petit à petit, Yonny Penaranda et Brunilda Moreno s’en sont remis aux propositions d’emplois et de stages d’Emploi Québec. Cela, jusqu’à ce qu’ils soient acceptés au sein du parrainage professionnel de la Ville de Montréal pour réaliser un stage rémunéré de six mois.

Entre sa création en 2006 et la fin 2017, le programme de parrainage professionnel de la Ville de Montréal a offert des stages de six mois à 480 personnes. Cela se destine à un·e résident·e permanent·e ayant déjà de l’expérience professionnelle dans un milieu francophone. 85 % des personnes de la cohorte de 2017-2018 ne sont pas nées au Canada. Parmi elles, 48 % étaient arrivées récemment, 68 % appartenaient à une minorité visible et 16 % avaient une autre langue maternelle que l’anglais ou le français. Des chiffres stables depuis la création du programme, rapporte Nathalie Tellier.    

Le parrainage a été un véritable tremplin pour Brunilda Moreno et Yonny Penaranda. Aujourd’hui, ce dernier est en charge de la recherche de talents et de dotation pour la Ville et Brunilda Moreno est devenue agente-conseil en ressources humaines pour la Ville.

Des problèmes systémiques

D’où viennent ces contradictions et incompréhensions, ce taux de chômage élevé ou encore ces difficultés à trouver une aide pour s’installer? Sabine Choquet est catégorique : « Ce n’est pas la diversité qui pose problème, c’est la manière dont elle gérée ». Pour Yasmina Chouakri, membre de la TCRI et du CRIEC, il est clair que les obstacles sont de nature systémique et qu’ils sont ancrés dans les politiques de gestion de l’immigration et de la diversité. Elle dénonce aussi un manque criant d’arrimage entre les différents ministères touchant à l’accueil et à l’intégration des personnes immigrées. « Il y a une absence de cohérence entre la sélection des personnes et les réalités des marchés de l’emploi partout au Québec », regrette la chercheuse. Le Québec sélectionne[xii] 72 % des immigré·e·s en tant que résident·e·s permanent·e·s selon leurs diplômes, leur niveau de français, mais aussi selon les besoins démographiques, sociaux et professionnels de la province[xiii].

Mais cette sélection n’est réalisée ni en fonction des réalités du marché de l’emploi ni en fonction des formalités réelles spécifiques à chaque domaine. Cela, alors que l’on sait précisément quels secteurs sont sous pression, quels autres sont en demande, regrette Sid Ahmed Soussi. « On aurait besoin par exemple de coiffeurs [et coiffeuses], de boulangers [et boulangères] ou d’ébénistes », poursuit-il. Ces personnes choisies se retrouvent ainsi en porte-à-faux, alors que la réussite de leur sélection constituait la promesse d’un emploi à hauteur de leurs compétences. « Ce qui est surprenant, c’est que ce constat largement documenté n’ait pas été pris en compte dans les politiques publiques », remarque le sociologue du Centre de recherche en immigration, ethnicité et citoyenneté (CRIEC).  Si la loi sur l’immigration adoptée en juin 2019 est supposée corriger ces incohérences, les critères de sélection demeurent encore focalisés sur les diplômes du candidat ou de la candidate.

Dans les secteurs où un niveau de qualification est exigé, la correspondance des diplômes obtenus à l’étranger avec ceux délivrés au Québec engendre une complication supplémentaire et un deuxième déphasage. La question de la reconnaissance des diplômes est en effet source de découragement dans le domaine de l’intégration des immigré·e·s. Les diplômes reconnus par le gouvernement dans la sélection de l’immigration permanente ne correspondent pas aux exigences de certains secteurs d’emploi et des ordres professionnels. Cela concerne par exemple les architectes, les chimistes, les ingénieur·e·s ou les professionnel·le·s du domaine de la santé.

Les ordres professionnels fonctionnent comme des entités indépendantes. « Ils ont la haute main sur certaines professions et le gouvernement a beaucoup de mal à les contrôler, car c’est un mode de régulation propre au Québec », détaille Sid Ahmed Soussi. Ils sont ainsi un obstacle de taille pour les immigré·e·s, car leur admission est requise pour exercer et cette même admission peut exiger de compléter des équivalences. Seulement, par besoin de main-d’œuvre, quelques-uns de ces ordres commencent à changer leurs modalités d’adhésion en les rendant plus faciles et transparentes, tempère Léo Cardoso, agent de communication auprès de l’organisme ALPA.

Sid Ahmed Soussi revendique ainsi une sélection réalisée en concertation avec les différents secteurs et ordres, mais aussi selon les besoins réels de la société. Sabine Choquet estime qu’il ne faut pas accueillir d’immigrant·e·s sans les accueillir réellement. Il y a pour elle un vrai travail à faire pour aider les immigrant·e·s à comprendre la culture québécoise, apprendre le français, trouver un logement et un travail, accompagner leurs enfants dans leur éducation et leur socialisation, etc. Des tâches que le gouvernement québécois relègue à la société civile. « Il serait important que ces personnes aient un soutien personnalisé selon leurs besoins », estime Nathalie Tellier.

« Choc culturel »

Parmi cette gestion imparfaite de l’immigration se nicherait un certain racisme systémique. Une des causes des problèmes d’immigration pour Sid Ahmed Soussi. Ce sont tous les traitements quotidiens vécus par les minorités visibles qui génèrent des inégalités culturelles, sociales, politiques et économiques. Conscientes ou inconscientes, ces décisions sont le fruit d’une construction sociale fondée sur l’origine ethnique. En témoigne le taux de chômage des minorités visibles, originaires notamment d’Afrique.

Les dysfonctionnements dans l’accueil et l’intégration de l’immigration sont par ailleurs à lier avec les valeurs québécoises, spécifiques à la province, comme la place du religieux, estime Sabine Choquet. « La société québécoise s’est caractérisée par une distanciation du fait religieux, de par la prégnance de l’Église catholique mise à l’écart par la Révolution tranquille », analyse Sabine Choquet. Ce passé religieux est un enjeu important du débat sur la laïcité au Québec et in fine de la gestion et de la perception de l’immigration. Par le biais de l’immigration, la société craint un retour de ce religieux dont elle s’est débarrassée, explique la chercheuse. L’adoption de la loi sur la laïcité en juin 2019 et le virulent débat autour d’elle en sont une preuve supplémentaire.

« S’ensuit un choc culturel à ne pas nier, car certaines personnes issues de l’immigration sont extrêmement religieuses. » Elles se retrouvent sans le savoir dans un pays qui s’est écarté de cela. L’incompréhension est donc réciproque, chacun des groupes se retrouvant confronté à une conception opposée de la religion. « Certaines personnes prônant la laïcité peuvent être taxées de racisme, alors que c’est peut-être simplement qu’elles ne comprennent pas la place de la religion dans d’autres sociétés. Car un tel attachement relève pour eux du passé », défend la chercheuse du CRIEC. 

D’autant plus qu’il est difficile d’interpréter le sens religieux d’un symbole et que la liberté religieuse doit être garantie par l’État. « Porter une djellaba n’est pas un signe d’intolérance », clame la chercheuse. La société majoritaire a une certaine représentation de ce qu’est être Québécois·e, qu’elle projette sur les minorités ethniques et culturelles. Et plus son environnement est homogène, plus la peur de l’altérité et de l’intolérance est grande. En effet, cette peur est liée à un fantasme de la figure de l’étranger. Un fantasme né d’une peur collective de l’immigration clandestine et d’un amalgame entre elle et les autres immigrations. La peur des clandestin·e·s se propage sur les autres immigrant·e·s, qui sont perçu·e·s comme un « groupe homogène, sans regarder les spécificités de chacun·e », regrette Yasmina Chouakri.

Au Québec notamment, ces perceptions populaires sont alimentées par les discours politico-médiatiques et illuminées par les groupes identitaires d’extrême-droite. Des groupes qui ne seraient justement qu’un « contre-pouvoir comme un autre face à une majorité », estime Sabine Choquet. Pour elle, le plus grand déphasage réside entre la promotion de la diversité comme pilier de l’identité collective et la persistance des revendications nationalistes des Québécois·es. Même si les discriminations et les extrémismes demeurent, Sabine Choquet estime que le modèle québécois de gestion de l’immigration est une réussite.

La faute aux immigré-e-s

La société d’accueil et les employé·e·s gouvernementaux (comme Emploi Québec) seraient-ils mal préparé·e·s à l’arrivée des immigrant·e·s et à leurs spécificités? « Il y a peu de pression sur la société d’accueil, le fardeau est beaucoup mis sur le nouvel arrivant [et la nouvelle arrivante] », poursuit Stephan Reichhold, administrateur de la TCRI. Les deux lois sur l’immigration et la laïcité votées sous le bâillon les 15 et 16 juin 2019 vont dans le même sens avec l’interdiction du port de signes religieux pour les employés de l’État, l’obligation d’avoir le visage découvert lors d’un service ou le test de valeurs québécoises pour obtenir la résidence permanente.

Ces différences ne remettent pas en cause le « vivre-ensemble, la cohésion sociale ou encore l’identité nationale », tempère-t-elle pour donner tort aux croyances et aux peurs irrationnelles largement médiatisées. « Il n’a jamais été avéré que la diversité ethnoculturelle amenait plus de conflits », explique la chercheuse. Mais c’est bien la focalisation sur la différence qui peut entraîner le sentiment que l’intégration est impossible pour la personne ou le groupe.

Pis, en plus d’endommager le tissu social, réduire un groupe à sa différence peut le pousser au repli sur soi, au communautarisme, voire à revendiquer cette différence jusqu’à mener parfois à la violence ou à la radicalisation[xiv]. Des pratiques critiquées et perçues par la majorité comme des preuves que la minorité refuse de s’intégrer. Que la majorité discrimine une communauté en particulier provoque un cercle vicieux de revendications identitaires de part et d’autre.

Dans les faits, la peur d’une menace à l’identité collective se manifeste par le sentiment que c’est à l’immigrant·e de se conformer à sa société d’accueil. Il ou elle doit s’adapter aux codes de la société québécoise, à ses valeurs et à sa version de la laïcité et du vivre-ensemble. En témoigne la volonté du gouvernement Legault d’interdire le port du voile, un projet de loi « violent » pour les concerné·e·s, selon Sabine Choquet, qui estime que cela entretient la marginalisation des minorités ciblées.

La chercheuse préfère de loin le dialogue et la médiation à ces restrictions. « Il faudrait expliquer aux personnes immigrantes qu’elles arrivent dans une société aux valeurs de laïcité et où la religion relève du privé, plutôt que d’interdire », affirme-t-elle.

Il en va de même pour trouver un emploi. « Les entrevues au Québec sont différentes d’ailleurs. Il faut que les nouveaux [et nouvelles] arrivant·e·s s’habituent à ce type d’entrevue »poursuit Nathalie Tellier. L’attitude, l’intonation, le sourire sont des conseils dont les immigré·e·s ont besoin pour réussir leur entretien d’embauche et leur intégration dans leur nouvel emploi.

Désengagement de l’État

Pour pallier les manquements du gouvernement québécois dans l’intégration des personnes immigrées, mais aussi dans la préparation de la population, la société civile s’active. Entre formations en communication interculturelle, centres d’accueil et d’aide à l’intégration, cours et séances de conversation en français ou services de garderie, tout est mis en place pour accompagner les individus. Sans oublier la promotion des régions pour désengorger la métropole et pallier le manque de main-d’œuvre partout au Québec. 

Comme d’autres centres d’accueil et d’aide à l’intégration, l’organisme ALPA accompagne les nouveaux et nouvelles arrivant·e·s dans leur recherche d’emploi. Établi dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve, le centre propose une approche interculturelle, loin de cet ethnocentrisme qui met tout le poids de l’intégration sur la personne immigrée. Les particularités et le parcours des immigrant·e·s sont pris en compte et mis en valeur sans aucun jugement sur les valeurs et références culturelles de certain·e·s. Les intervenant·e·s du centre prônent ainsi la compréhension pour aider l’intégration.

Indéniablement, le programme de parrainage professionnel de la Ville de Montréal attire des participant·e·s tolérant·e·s et ouvert·e·s aux défis soulevés par une équipe diversifiée. En proposant un projet, ils et elles savent que leurs portes s’ouvrent à des personnes qui peinent à s’intégrer professionnellement, qu’elles soient en situation de handicap, issues de l’immigration, ou de jeunes diplômé·e·s. C’est l’occasion de « donner au suivant, quel que soit son âge, son sexe, sa religion ou sa culture »pour Stéphane Beaudoin, directeur des travaux publics de l’arrondissement Pierrefonds-Roxboro et cette année parrain de Tarek, venu d’Égypte avec sa famille.

Comme les autres, Brunilda Moreno estime que c’est à son tour d’aider. Marraine pour la première fois en 2018, elle met un point d’honneur à accompagner sa stagiaire dans sa recherche d’emploi. « Je me rappelle que pendant mon stage, c’était mon souci premier. Je voulais vraiment savoir ce qui allait se passer après ces six mois », explique Mme Moreno. Le travail des parrains et marraines est de croire en leur stagiaire, de créer un sentiment d’inclusion et d’appartenance à leur environnement.

Formatrice pour le programme de la Ville, mais aussi fondatrice de la compagnie abc intercultures, Amina Benrhazi raconte que la plupart des nouveaux et nouvelles arrivant·e·s pensent que tout le monde doit se comporter de la même façon au travail pour s’intégrer. Elles et ils écrasent ainsi leurs différences pour mimer les attitudes de leurs collègues. L’objectif de ces formations est de leur enseigner à rester naturel·le·s tout en respectant la différence de l’autre. « On travaille beaucoup sur l’empathie et l’intelligence relationnelle des employé·e·s comme des stagiaires », explique-t-elle.

Si ces formations à la communication interculturelle ou la gestion de la diversité se popularisent, elles doivent avoir du sens pour les travailleurs et travailleuses de la société d’accueil pour porter leurs fruits. Répéter, parler plus lentement, laisser le temps de répondre, garder le sourire, s’assurer que l’autre a bien compris, donner des conseils en cas d’échec ou de problème. Autant de pratiques employées pour optimiser la communication interculturelle et participer au sentiment d’intégration.

Nathalie Tellier énumère fièrement les résultats du sondage réalisé tous les ans après le stage. Globalement, parrainé·e·s comme superviseurs et superviseures en sont satisfait·e·s. Mieux, le taux d’insertion professionnelle donne de l’espoir. « 59 % sont en emploi trois mois après la fin, dont 74 % à la Ville de Montréal », détaille la conseillère.  

Espoir

Si, dans son travail quotidien, Léo Cardoso constate la montée d’une certaine xénophobie et des discours politico-médiatiques négatifs, il explique voir beaucoup d’espoir parmi les personnes immigrantes. Les yeux brillants, l’intervenant raconte qu’une année, des bénévoles d’ALPA ont organisé une distribution de cadeaux de Noël dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve :

« Ça a été l’une des plus belles expériences de ma vie, car 98 % de nos bénévoles étaient des demandeurs [et demandeuses] d’asile. Ces personnes étaient encore en hébergement transitoire et elles ont décidé, trois semaines après leur arrivée, de s’engager. D’aider une communauté majoritairement québécoise, blanche et pauvre, mais avec qui elles partagent l’expérience de la vulnérabilité sociale. » 

Un exemple significatif de la résilience de ces personnes, estime Léo Cardoso. Mais aussi de l’impact de l’accueil et de l’intégration sur un individu, qu’il soit réfugié ou migrant économique. Si les migrant·e·s permanent·e·s n’ont pas forcément fui la terreur, ils et elles n’en ont pas moins pris la décision de tout quitter pour mieux vivre, à l’instar de Brunilda Moreno ou Yonny Penaranda. Leur objectif à travers leur travail et leur participation au parrainage professionnel est d’aider comme il et elle ont pu l’être et de protéger leur stagiaire du plus de difficultés et de solitude.

L’anecdote de Léo Cardoso fait changer de paradigme sur les personnes réfugiées et immigrantes. « Ce genre d’expérience me fait garder espoir », conclut-il. Il y a selon lui un décalage énorme entre la façon dont est dépeinte l’immigration (l’intégration est problématique, les immigrant·e·s dérangent le tissu social et sont la source de conflits) et le bonheur réel de ces individus. « Même s’il y a des problèmes et des défis, il y a énormément d’exemples positifs », déclare Léo Cardoso, optimiste. Certes, des difficultés de communication existent et exigent des ajustements, des formations ou plus de temps. « Il ne faut pas croire que la cohabitation est simple, il ne faut pas nier les difficultés », explique Sabine Choquet.

Car participer à l’intégration des personnes immigrées n’est pas seulement bénéfique pour ces dernières. Des études montrent de plus en plus les bienfaits de la diversité sur la société d’accueil ou sur une entreprise. Alberto Alesina et Eliana La Ferrara ont par exemple démontré que la diversité ethnique avait des bénéfices économiques[xv]. Dans cet article comme dans de nombreux rapports[xvi], il est constaté qu’avoir une équipe multiculturelle a des conséquences positives pour l’innovation.

Nathalie Tellier a pu témoigner de la richesse d’une équipe multiculturelle. De même, Stéphane Beaudoin explique avoir autant à apprendre de ses stagiaires qu’elles et eux. Chacun·e s’accorde pour affirmer qu’accueillir une personne immigrée au sein de son équipe apporte une diversité non seulement culturelle, mais aussi de point de vue, de techniques et de sensibilité. Cette vision se répand peu à peu tant la pénurie de main-d’œuvre amène entreprises comme institutions à se tourner vers l’immigration. Un pas qui aide à améliorer les perceptions de la société d’accueil vis-à-vis des personnes immigrées. Reste à ne pas glisser vers une vision uniquement utilitariste de l’immigration, où les immigrant·e·s sont avant tout des travailleurs et travailleuses (surtout temporaires) pour qui il n’est pas question d’intégration, voire de droits fondamentaux[xvii].


Distinguer l’immigration permanente et temporaire

La majorité des programmes d’insertion professionnelle, de francisation, de socialisation ou de régionalisation sont uniquement offerts aux résidents permanents. Qu’en est-il des autres immigrant·e·s au Québec ? Pour les travailleurs et travailleuses temporaires, la question de l’intégration ne se pose pas, car « on ne veut pas qu’ils restent », résume Sid Ahmed Soussi avec exaspération. Aucune condition d’installation n’est mise en place, les discriminations salariales sont courantes, l’accès aux droits sociaux, à la santé et à la sécurité du travail limité, la syndicalisation hors d’atteinte, une éventuelle retraite est proscrite malgré les cotisations prélevées, etc.

Les politiques publiques de gestion de l’immigration temporaire sont « totalement différentes de l’immigration permanente »détaille Sid Ahmed Soussi. Elle est premièrement très contrôlée par le gouvernement, mais reste gérée par le nombre exponentiel d’agences de placement. De par son permis nominatif, les conditions de vie et de séjour de la personne immigrée relèvent de son employeur. Le contrat n’est pas renégociable, la personne est liée à l’entreprise et une cessation de poste l’obligerait à quitter le territoire. Et c’est sans parler de la situation des travailleuses domestiques…


[i] Parmi cette population, 30 000 étaient des réfugié·e·s de Syrie. Les immigrant·e·s reçu·e·s sont selon Statistique Canada les personnes pouvant résider en permanence sur le territoire, mais qui n’ont pas encore obtenu la citoyenneté canadienne par naturalisation. Statistique Canada. 2016. Recensement de la population de 2016.

[ii] Fédération canadienne de l’entreprise indépendante. 2018. Le taux de postes vacants atteint de nouveaux sommets au Canada et au Québec. En ligne https://www.cfib-fcei.ca/fr/media/le-taux-de-postes-vacants-atteint-de-nouveaux-sommets-au-canada-et-au-quebec. Lien consulté le 13 décembre 2018.

[iii]  Emploi Québec. 2016. Estimations. Le marché du travail et l’emploi par industrie au Québec. En ligne < http://www.emploiquebec.gouv.qc.ca/publications/pdf/00_IMT_Perspectives_2015-24.pdf>

[iv] Tous ces services provinciaux sont entièrement financés par le Canada. Sur le budget fédéral alloué aux services d’accueil et d’intégration de 1,2 million de dollars canadiens par an, 500 millions vont au Québec. Cela, alors qu’obtenir la résidence permanente coûte au moins 1 000 $ en frais de traitement par individu. « Cela ne coûte rien au Québec et la province ne fait aucune reddition de compte au fédéral », confesse Stephan Reichhold en expliquant que la TCRI œuvre à la transparence de l’utilisation de ces fonds. Cela, afin d’améliorer leur clarté, mais aussi leur efficience.

[v] Depuis la publication de cet article, Léo Cardoso n’occupe plus de poste auprès d’ALPA.

[vi] Statistique Canada. 2018. Enquête sur la population active. En ligne <https://www150.statcan.gc.ca/n1/daily-quotidien/180907/dq180907a-fra.htm>. Lien consulté le 15 janvier 2019.

[vii] Ministère de l’Immigration, de la diversité et de l’inclusion. 2016. Plan d’immigration du Québec pour l’année 2017. Page 8. En ligne <http://www.midi.gouv.qc.ca/publications/fr/planification/Plan-immigratio…

[viii] Statistiques Canada. 2011. « Enquête Nationale auprès des ménages ».

[ix] Renaud, J. et Cayn, T. 2007. Jobs Commensurate With Their Skills? Selected Workers and Skilled Job Access in Québec. Journal of International Migration and Integration. Page 375–389

[x] Boudarbat, B. et Montmarquette, C. 2017. La surqualification professionnelle chez les diplômés des collèges et des universités : État de la situation au Québec. Rapport de projet du CIRANO (Centre interuniversitaire de recherche en analyse des organisations)

[xi] Ibid viii

[xii] Ibid vi. Page 12

[xiii] Vatz-Laaroussi, M. et Charbonneau, J. 2001. L’accueil et l’intégration des immigrants : à qui la responsabilité ? Le cas des jumelages entre familles québécoises et familles immigrantes. Lien social et Politiques, (46), 111–124. doi:10.7202/000327ar

[xiv] « Cela peut mener au regain d’une pratique religieuse ou culturelle traditionaliste », détaille Sabine Choquet.

[xv] Alesina, A. et LF, E. 2005. “Ethnic Diversity and Economic Performance.” Journal of Economic Literature, 43 (3): 762–800.

[xvi] Momani, B. et Stirk, J. 2017. Les fruits de la diversité. L’avantage mondial du Canada. Rapport spécial du Centre pour l’innovation dans la gouvernance internationale et la Fondation Pierre Elliott Trudeau. En ligne < https://www.cigionline.org/sites/default/files/documents/DiversitySpecia…

[xvii] Jacob, A. 2012. « La conception dominante et utilitariste de l’immigration doit changer ». Revue Relations no 757 juin 2012.