par Clément Coulet | Fév 18, 2020 | Analyses
Cet article a d’abord été publié par notre partenaire Le Vent se lève.
Alimentation, tourisme, énergie, transport … en tant que phénomène global et systémique, la crise climatique, telle une vague, bouscule toutes les composantes de nos sociétés. Pour la littérature, cette vague s’incarne dans l’émergence d’un nouveau genre issu de la science-fiction : la cli-fi. Porteuse d’une virulente critique sociale, économique et écologique, et engagée dans la bataille des récits, la cli-fi peine néanmoins souvent à dépasser la simple perspective d’un effondrement de nos sociétés voir de l’humanité. Elle a cependant tout intérêt à penser cet « après effondrement » afin de se transformer en un stimulant laboratoire d’expérimentation politique armant nos imaginaires de stimulantes utopies.
Un monde sans abeilles ? Des citées entières englouties par les flots ? Des réfugié·e·s climatiques fuyant par millions des déserts qui ne cessent de progresser ? Des étés si caniculaires que tout s’embrase ? Les scientifiques nous le prédisent. Les écrivain·e·s nous le récitent.
La « cli-fi » pour climate-fiction (« fiction climatique » en français) est un néologisme inventé par le journaliste américain Dan Bloom en 2008 pour qualifier un sous-genre de la science-fiction dans lequel le lect est plongé dans un monde où la crise climatique et écologique a atteint un « stade ultime », stade où la question de la survie de l’homme sur la planète est clairement posée. Malgré l’absence d’une définition unanimement partagée, l’essentiel des œuvres de cli-fi attribuent, conformément aux discours scientifiques, une origine anthropique à la crise écologique.
Témoin de son époque, ce genre littéraire a fortement gagné en popularité ces dix dernières années, poussant Dan Bloom a affirmé que « le XXIe siècle sera connu comme l’Âge de lacli-fi ». Néanmoins, si les incendies spectaculaires en Australie et les étés de plus en plus caniculaires amènent un nombre sans cesse croissant de lecteurs à s’intéresser à la cli-fi, ce genre a vu le jour bien avant que la « génération climat » ne sache lire.
Identifier une date de naissance de la cli-fi est vain. Beaucoup la font remonter aux années 1960 avec les romans post-apocalyptiques du britannique James G. Ballard (Le Monde Englouti en 1962, Sécheresse en 1964 …). D’autres, à l’instar de Claire Perrin qui prépare une thèse sur le sujet à l’université de Perpignan1, préfèrent partir des Raisins de la colère de Steinbeck (1939) arguant que le terrible Dust Bowl est une conséquence directe d’activés agricoles humaines.
Si la cli-fi est bien plus développée aux États-Unis qu’en France c’est parce qu’elle aurait pu y bénéficier d’un contexte culturel plus favorable analyse Claire Perrin. En effet, avec les « natures writing »,certains auteurs américains du XIXe siècle, tel que Thoreau ou Walt Whitman, ont très tôt fait de la nature un personnage central de leurs œuvres, là où leurs collègues français de la même époque, de Hugo à Maupassant, préféraient le plus souvent écrire sur la ville lumière. Aujourd’hui, avec la cli-fi, cette nature est de nouveau au centre des récits mais elle est devenue dangereuse, presque vengeresse. En outre, un certain élitisme littéraire méprisant la science-fiction a pu retarder le développement de la cli-fi en France.

Dust Bowl Blues ©Patrick Emerson
La cli-fi, un genre au service de la mobilisation écologique
La cli-fi est un genre inévitablement militant et politique. À ce titre et comme pour un vaste pan de la production artistique, elle participe à son échelle à la bataille culturelle.
Les œuvres de cli-fi offrent en effet une lecture différente des longs rapports du GIEC. Loin des chiffres et des statistiques difficilement compréhensibles, les œuvres de cli-fi peuvent nous donner à voir ce que serait un monde à +4°C. Ils donnent vie aux cris d’alarmes des scientifiques. Ainsi, l’américain Paolo Bacigalupi nous décrit, avec Waterknife (2015), une terrible sécheresse dans le sud-ouest des États-Unis qui conduit à une guerre larvée entre la Californie et l’Arizona pour le contrôle du fleuve Colorado. La norvégienne Maja Lunde, elle, nous peint, dans Une histoire des abeilles (2017), un monde où ces indispensables insectes jaunes ayant disparu, les humains se retrouvent contraints de polliniser à la main des milliards de fleurs. La cli-fi assume ici un rôle d’éveiller les consciences.
Elles ne prétendent ni prédire fidèlement l’avenir, nul ne peut le faire, ni être des écrits à valeur scientifique mais elles proposent des « conjonctures romanesques rationnelles ».
Bien évidemment, même si beaucoup d’auteurs et autrices affirment s’inspirer des prédictions des scientifiques pour écrire, les œuvres de cli-fi demeurent avant tout des œuvres de fiction et doivent être considérées comme telles. Elles ne prétendent ni prédire fidèlement l’avenir, nul ne peut le faire, ni être des écrits à valeur scientifique mais elles proposent des « conjonctures romanesques rationnelles ». Les auteurs et autrices de cli-fi sont avant tout des romanciers et romancières qui écrivent des histoires. À ce titre, ils et elles n’hésiteront pas à s’éloigner des discours scientifiques si cela peut servir leur narration.
Contrairement aux scientifiques, les auteurs et autrices de fiction possèdent donc la possibilité d’agir sur un levier qui n’est pas rationnel mais émotionnel. En créant des personnages, ils permettent de mobiliser le lectorat par l’empathie. L’essayiste Elizabeth Rush explique ainsi, lors du salon du livre de Francfort, que la cli-fi nous offre l’opportunité de nous imaginer à la place « d’une personne chassée par des inondations ou la sécheresse, et, de cette position imaginaire, peut venir une empathie radicale ». Pour elle, la cli-fi pourrait même être « l’étincelle qui conduira à une transformation politique planétaire ». Sans aller jusqu’à cette conclusion, il est juste de souligner que la cli-fi s’engage de plein pied dans la bataille des récits.
La cli-fi, un genre engagé dans la bataille des récits
Les récits, en donnant du sens aux éléments et en ayant une capacité d’identification, peuvent entraîner un changement des mentalités individuelles et collectives et possèdent donc un pouvoir de mobilisation2. Or en toile de fond de la bataille culturelle, c’est une guerre des récits qui se joue. Dans cette lutte, le récit libéral, capitaliste, productiviste et consumériste l’a longtemps emporté. Néanmoins, il semble aujourd’hui en perte de vitesse. Les récits proposés par la cli-fi viennent heurter en plein ces récits dominants en décrivant des sociétés soumises à de rudes catastrophes du fait d’un système économique destructeur et inadapté.
À côté de cette critique du récit du Progrès, la cli-fi s’en prend à un autre récit, naissant celui-ci : le récit d’une écologie du consensus.
La science-fiction est souvent émettrice d’une forte critique politique. Elle attaque particulièrement le récit du Progrès qui est abordé à la fois avec fascination et méfiance. Sans être technophobe, la science-fiction propose des réflexions très développées sur la technologie permettant une prise de recul salutaire vis-à-vis de cette dernière. La cli-fi propose ainsi une critique forte de la géo-ingénierie de l’environnement qui consiste en la modification volontaire du climat par des projets techniques de très grande ampleur afin de contenir les effets du réchauffement climatique3. Parmi les projets de géo-ingénierie, on retrouve par exemple celui de Roger Angel de l’université d’Arizona qui proposait en 2006 de construire un gigantesque parasol spatial constitué de 16 000 milliards d’écrans transparents de 60cm de diamètre. Dans la cli-fi la géo-ingénierie est souvent présente, mais c’est pour mieux montrer son échec « à nous sauver ». Elle se montre ainsi particulièrement méfiante vis-à-vis du solutionnisme technologique.

Couverture du roman Exodes de Jean-Marc Ligny publié chez folio SF (capture d’écran) ©Johann Bodin
À côté de cette critique du récit du Progrès, la cli-fi s’en prend à un autre récit, naissant celui-ci : le récit d’une écologie du consensus. Ce récit suggère que, puisque l’humanité ne dispose que d’une seule planète, on « serait tous dans le même bateau » et par conséquent nous aurions tous le même intérêt à œuvrer pour l’écologie. Ce récit déconflictualise l’écologie et la dépolitise. En réalité, la lutte écologique réactualise une forme de lutte des classes puisqu’elle renforce les inégalités : que ce soit à une échelle nationale ou internationale, ce sont les plus pauvres qui polluent le moins mais qui en souffrent le plus. La cli-fi fait de cette réalité un de ses thèmes privilégiés. Ainsi, dans Waterknife (2015) de Bacigalupi, alors que la majorité de la population meurt littéralement de chaud et que des milliers de réfugié·e·s sont abandonné·e·s dans le désert américain, les ultra-riches, eux, vivent confortablement dans des complexes privatisés et ultra-sécurisés avec un climat maîtrisé. Ce thème de la sécession des élites se retrouve en France chez Jean-Marc Ligny qui décrit dans Exodes (2012) une petite élite mondiale vivant fastueusement sous quelques dômes totalement coupés du reste d’une humanité en totale déperdition. L’un de ces dômes se situe ironiquement à … Davos. Dans le film Elysium (Neil Blomkamp, 2013), les plus riches ont carrément fuit une Terre surpeuplée et dévastée pour se réfugier dans une station spatiale.
Être véritablement « post-apo » : penser l’après pour se transformer en laboratoire politique
Si la cli-fi s’oppose à de grands récits, elle n’en propose en retour qu’assez peu. Le principal récit identifiable serait celui d’un effondrement de nos sociétés. Cette difficulté d’imaginer des futurs désirables semble assez partagée dans l’ensemble de la science-fiction si on en croit le spécialiste du genre Raphaël Colson qui affirme dans le magazine Usbek et Rica que « le sous-genre post-apocalyptique est en train de fusionner avec celui de l’anticipation, rendant l’effondrement inévitable même dans nos imaginaires ». Pour reprendre la célèbre formule, les auteurs at autrices sembleraient avoir plus de mal à concevoir la fin du capitalisme que la fin du monde.

Les ruines de la civilisation. ©Enrique Meseguer
L’effondrement n’est néanmoins pas forcément entièrement négatif. Le genre post-apocalyptique, si il a besoin d’un effondrement (catastrophe naturelle, guerre nucléaire, épidémie, invasion zombie …) pour envisager la sortie de l’impasse néolibérale, peut proposer par la suite la reconstruction d’une société sur de nouvelles bases. Cette forme de robinsonnade pourrait ainsi être l’occasion d’imaginer des récits alternatifs. Il s’agirait de faire de l’effondrement un laboratoire politique, comme l’explique Yannick Rumpala, maître de conférences à l’Université de Nice : « S’il n’y a pas un anéantissement, qu’est-ce qui peut redémarrer après le franchissement de la zone rouge ? Un effondrement pour des raisons écologiques peut-il ouvrir une fenêtre pour un nouveau contrat socio-naturel ? Comment et avec quelles bases ? Là aussi, la production fictionnelle est comme une sorte de laboratoire à disposition. »
La science-fiction peut ainsi poser la question du « et si ? », question qui peut s’avérer extrêmement fertile.
L’auteur de Hors des décombres du monde – Ecologie, science-fiction et éthique du futur, complète cette idée de laboratoire politique dans un article publié dans Raisons politiques : « Par touches plus ou moins appuyées, elles (les œuvres de science-fiction) proposent aussi des visions du futur. Il n’est pas question de les prendre pour des prédictions ou des prophéties. Il s’agit plutôt de considérer que la science-fiction est aussi une manière de poser des hypothèses. Et surtout des hypothèses audacieuses ! ». Il souligne donc ici le « potentiel heuristique de la science-fiction » qui peut se permettre d’explorer des champs que la recherche ne peut pas investir. La science-fiction peut ainsi poser la question du « et si ? », question qui peut s’avérer extrêmement fertile. A la façon des philosophes qui étudient les sociétés à-travers un état de nature, les récits de science-fiction permettent des « expériences de pensée ». Or, poursuit-il, « les récits de science-fiction ont pour particularité d’installer des expériences de pensée comme déconstruction/reconstruction »4.
Ainsi, c’est bien dans cette dernière caractéristique de déconstruction/reconstruction par la pensée que se trouve toute la force politique de la science-fiction et de la cli-fi. A elle désormais de s’en saisir pleinement afin de nous proposer de nouveaux récits porteurs de sens pour ne pas enfermer nos imaginaires dans un nouveau « TINA5 apocalyptique ».
Image : Illustration du documentaire de Ken Burns «Dust Bowl», © Patrick Emerson
1 Claire Perrin, « La sécheresse dans le roman américain de John Steinbeck à la « fiction climatique » », thèse en cours de rédaction à l’université de Perpignan.
2 Pierre Versins, Encyclopédie de l’utopie, des voyages extraordinaires et de la science fiction, Lausanne : L’Âge d’homme, 2000 [1972].
3 Ici, le terme « récit » sera synonyme de mythe définit par le Larousse comme étant un « [e]nsemble de croyances, de représentations idéalisées autour d’un personnage, d’un phénomène, d’un événement historique, d’une technique et qui leur donnent une force, une importance particulières .»
4 L’Agence Nationale de la Recherche (ANR) en 2014 a définit la géo-ingénierie comme « l’ensemble des techniques et pratiques mises en œuvre ou projetées dans une visée corrective à grande échelle d’effets de la pression anthropique sur l’environnement » ; Collectif, « Atelier de Réflexion Prospective REAGIR – Réflexion systémique sur les enjeux et méthodes de la géo-ingénierie de l’environnement », ANR et CNRS, mai 2014, http://minh.haduong.com/files/Boucher.ea-2014-RapportFinalREAGIR.pdf.
5 There Is No Alternative, est un slogan politique souvent attribué à Margaret Thatcher qu’il n’y a pas d’alternative au capitalisme, à l’extension du marché et la mondialisation.
par Daniel Stern | Juin 5, 2014 | Opinions
20 mars 2014 – Le Devoir annonce la publication d’une étude prédisant l’effondrement de la civilisation actuelle dans quelques décennies. [1] La spoliation et la surexploitation des « ressources » et les inégalités sociales croissantes y sont la cause de notre fin. Cette étude commanditée par la NASA s’ajoute à la multitude de rapports mettant en lumière la catastrophe planétaire en cours.
31 mars 2014 – Le GIEC, un regroupement d’experts et d’expertes en environnement mandaté par l’ONU, annonce que le réchauffement climatique sera plus grand que prévu. [2] De plus, le rapport publié annonce notre atteinte prochaine d’un point de non-retour et déclare du même coup que nous ne sommes absolument pas préparé-e-s pour la catastrophe à venir.
22 avril 2014 – Pendant ce temps, en l’honneur du Jour de la terre, on nous propose de « fêter la planète en changeant nos habitudes ». [3] Du déni, aux larmoiements passifs, à la posture glorifiant la fin de l’humanité comme cynique libération de la planète, une seule question reste encore humainement pertinente : celle de l’organisation, ce fameux « Que faire? ». Esquisse pour une réflexion en ce sens, ce texte vise à poser à partir des analyses de Günther Anders [4] quelques axiomes nécessaires aux luttes écologiques en cours et à venir.
§1. La catastrophe qui se dessine est le résultat de notre atteinte prochaine de la limite : le temps du monde fini commence.
« Une croissance exponentielle infinie est impossible sur monde fini ». Depuis quelques décennies nous sommes à même de penser la finitude de notre monde. [5] Alors, on avait tiré l’alarme déclarant que de dévorer de plus en plus vite ce que l’on sait comme étant limité mènerait à une impasse. Aujourd’hui, les « objecteurs de croissance » nous avertissent de notre atteinte prochaine de la fin. Mieux, l’épuisement a déjà commencé, la raréfaction de ce qui permet la vie fait déjà des ravages : la catastrophe est déjà en cours. Les catastrophes naturelles et humaines qui se multiplient depuis les dernières années seraient des effets collatéraux et précurseurs d’une catastrophe à l’échelle du globe. La majorité des forêts ont été ravagées. La vie océanique sera presque entièrement détruite dans les prochaines décennies. L’eau encore potable ne sert plus à la vie. Nous sommes à court d’espèces, nous sommes à court de terres et nous sommes à court de temps. [6] « Il est minuit moins cinq ». Déjà, l’absence de futur commence à poindre.
§2. Il faut dorénavant renoncer à prendre notre mode de vie pour acquis.
Devant l’atteinte prochaine de la limite, plusieurs revendiquent le maintien de leur mode de vie. De ce point de vue, il semble nécessaire de développer de nouvelles sources d’énergie pouvant pallier la fin de l’ère du pétrole. Ils et elles disent ainsi : « Je veux continuer comme avant … et d’ailleurs ce serait sympa s’il y avait encore une planète ». Au contraire, le maintien de la vie, notamment humaine, sur Terre devrait être le point de départ de la lutte environnementale. Il faut partir de cette exigence minimale et déterminer ce qu’il faut faire pour l’atteindre … que cela implique ou non la continuation de nos habitudes de vie. S’accrocher à tout prix à certaines pratiques risque fort d’en entrainer la destruction, en emportant toutes vies sur terre du même coup.
§3. Le gaspillage n’est pas le problème, le recyclage n’est pas la solution.
Le gaspillage n’est pas un comportement hasardeux moralement condamnable, mais une situation globale inhérente à la production. La catastrophe à venir n’est pas le résultat de cette lumière allumée oubliée, du robinet qui coule pendant que l’on se brosse les dents, la pollution n’est pas causée par ces déchets jetés à côté de la poubelle. « Recycler, réutiliser et réduire » constituent de fausses solutions pour un faux problème. La surconsommation croissante est nécessaire à la croissance de la surproduction. Le gaspillage de masse – que ce soit ce que l’on consomme, ce qui est jeté sans consommation, les produits-déchets collatéraux ou les produits déchets-programmés à retardement – fait partie intégrante de l’industrie de production de masse. [7] S’attaquer au gaspillage, c’est prendre le problème à l’envers : le problème, c’est la surproduction. Il ne faut plus demander aux automobilistes de fermer leur moteur. Si, d’une part, une voiture produite implique son utilisation, sa consommation de pétrole hebdomadaire et sa péremption pour son remplacement, d’autre part, sa production pollue autant que l’ensemble de son fonctionnement. Ce n’est pas les moteurs qu’il faut fermer, mais les usines à voitures.
§4. L’erreur d’« acheter, c’est voter » : l’achat comme le vote sont, à notre époque, des produits de masse.
Baser notre action sur une « demande » de produits « équitables », « bio » ou « naturels » est une illusion : de nos jours, la consommation de masse est un produit fabriqué en série. On pourrait même dire que la consommation a été avalée par la production alors que les moments de consommation sont avant tout des moments de production d’humains de masse. [8] Davantage, certaines entreprises – dites publicitaires – se dédient justement à la production d’êtres de masses pour la « consommation » des produits de masse. [9] La demande est le produit de l’offre, les besoins sont le produit des produits. [10] Au mieux, tenter de consommer de façon responsable néglige irresponsablement l’état actuel de la production tel un privilège moral réservé à une élite intellectuelle. Au pire, le boycott est une tentative disproportionnée devant l’hydre de la production et, à l’inverse, les impératifs de la production infiltreront plutôt la lutte écologique en la transformant en marchandise « éthique » surproduite – en témoigne la prétendue voiture verte, oxymore sur roues. « Vert est la couleur de l’argent ». Peut-être faudrait-il encore attaquer les entreprises productives plutôt que culpabiliser les personnes limitées par leurs impératifs budgétaires et/ou dont les désirs sont produits par la publicité.
§5. Notre course inlassable vers le gouffre n’est pas le résultat d’une folie ou d’un manque de vision qu’il faudrait raisonner ou éclairer.
La métaphore consacrée nous représente comme des bolides filant à toute vitesse vers le mur du réel, chaque bolide en compétition pour dépasser les autres automate-mobiles. Or, ce comportement n’est pas le fait d’une erreur de calcul, d’un manque de jugement ou d’une ignorance crasse. Il ne s’agit pas de convaincre nos dirigeants et dirigeantes de prendre une autre direction : ils et elles suivent le code de la route, et pire, l’engin est obligé de toujours accélérer pour fonctionner. En effet, son moteur est un système économique particulier qui se nomme « capitalisme »; notre course est la course inlassable de l’accumulation capitaliste. Le mode de fonctionnement de cette machine exige son extension constante, son extension exige davantage de « ressources » à exploiter. Le Moloch doit tout avaler, il doit dévorer de plus en plus pour se maintenir, intégrer davantage le monde à son système, surproduire pour exister. Nos classes dirigeantes savent comment fonctionne le monde et agissent comme il le faut : c’est le monde qui ne tourne pas rond. Rien ne sert de les convaincre, puisqu’elles ne dictent pas le fonctionnement de la course, mais s’assurent uniquement que le bolide aille droit. Leur dire que tout droit il y a un mur n’aidera pas : si elles ont les mains sur le volant, c’est le bolide – le mode de production capitaliste – qui dirige. Une telle machine ne se raisonne pas. Elle ne s’arrêtera pas. Nous devons l’arrêter, mettre du sucre dans l’essence, peter ses pneus, mettre le break à bras. Saboter le capitalisme, entrer en décroissance ou alors le choc, la catastrophe. Freiner nous-même fera moins mal que de freiner avec un mur.
§6. Toutefois, nous manquons tout de même de vision : nous sommes aveugles face à l’apocalypse
Aujourd’hui, on peut dire que la plupart d’entre nous a entendu parler du « réchauffement climatique » et savons plus ou moins de quoi il en retourne. Or, bien que nous sachions l’imminence de la catastrophe comme sa gravité, aucun mouvement millénariste n’a été déclenché, aucune vague d’émeutes : il ne se passe rien. L’humanité ne paraît pas dévastée d’angoisse collective devant son auto-annihilation prochaine. À vrai dire, il semble que nous sachions sans comprendre, sans prendre réellement conscience de la situation. On en voit les prémisses. Mais ce qui doit advenir – famines, guerres des « ressources », désastres superposés à répétition, extinction de la vie – on ne le voit pas maintenant, on le verra trop tard. Sa révélation sera exponentielle et à retardement. La catastrophe déjà en cours est partout – extinctions d’espèces, désertifications, déforestations, réchauffement – mais nulle part, car divisée contre notre vision. Les raisons de cet aveuglement sont multiples – la division du travail voile la finalité de nos actes réduits à leur instrumentalité, notre imagination ne peut rejoindre les confins de nos capacités meurtrières, ce qui est à venir dépend de nos actes présents tout en étant maintenant invisible et incommensurable. Bien que nous sachions, nous sommes aveugles devant l’apocalypse. [11] Aveugles, au sens où l’on ne se sent pas concerné, où l’on ne peut réellement imaginer la catastrophe. Le travail à faire n’en est pas un d’information. Il s’agit de faire de la situation un enjeu politique et moral sur lequel toute personne a à la fois une responsabilité et un pouvoir direct. Retrouver la maîtrise de nos finalités peut étendre notre vision prospective. Seule la possibilité d’une prise en charge collective peut mener à la prise de conscience collective.
§7. Le « chaque petit geste compte » est un leurre contre notre responsabilité et empêche de penser le changement.
Si l’aphorisme « chaque petit geste compte » était basé sur l’idée qu’un cumul de gouttes d’eau allait faire raz-de-marée, on ne peut qu’en constater l’échec. Au lieu de multiplier les actions, il est plutôt prétexte à leur individualisation et à leur rapetissement. D’une part, alors que la surproduction dévastant la terre est faite collectivement, la révolte pour la libération de la vie doit aussi être collective. Un petit geste éthique ne fait pas de mal, mais valoriser l’action individuelle au détriment de l’action collective, c’est édenter le peuple, c’est mettre de côté l’union nécessaire pour supprimer le réel problème, le capitalisme. Il ne faut pas collectivement agir individuellement (comme dans l’isoloir électoral), mais chacun et chacune prendre part à l’action collective. Peut-être est-ce la seule façon d’être et de dépasser notre état de produits de masse : se réunir, dialoguer ensemble sans intermédiaire et s’organiser en groupe vers une prise en charge collective de nos vies au-delà d’un individuel massifié. Autrement dit, il ne faut pas sombrer dans le prêche d’une vie individuelle éco-monastique. L’enjeu n’est pas à qui aura accès au paradis végétarien, mais si l’on sera toujours en vie dans 50 ans. [12] D’autre part, on ne sauve pas le monde dans son salon et faire « sa bonne action » de la journée ne sert qu’à se déculpabiliser. Sur le cadavre de la planète dévastée, il sera marqué « seuls comptent les gestes qui font la différence ».
§8. Certaines voies de sortie ne mènent pas vers la sortie, sinon vers une sortie de la vie.
Au cours de la lutte, il faudra aussi garder à l’esprit que s’il est possible que l’on sauvegarde la vie sur terre, on y construise du même coup un enfer anti-humain. Divers modes de survie, s’ils préservent l’avenir, doivent aussi être évités impérativement. Les énergies vertes ou renouvelables les plus efficaces nous mènent, par la continuation de la surproduction capitaliste, vers le mur : l’impact retardé n’en sera que plus douloureux. L’imposition du respect environnemental, par un état fort, ses législations et sa police, pave la voie à l’écofascisme. De même, la liberté humaine doit lutter contre tout gouvernement mondial. La virtualisation de l’économie est une triste lubie [13] des populations connectées en réseaux exportant leur destruction environnementale en même temps que leurs industries. Les biotechnologies, pires entre toutes, pourraient effectivement sauver la vie … au prix de faire de la nature, de la vie, des êtres humains, du monde, des produits de laboratoire. En haut de cette porte de sortie, apparaît en rouge « vers Le Meilleur des mondes ». [14]
§9. Face au désastre, les recettes de nos parents ne suffiront plus : il nous faudra des recettes pour le désastre.
Que vous souhaitiez l’arrivée de la catastrophe avec ardeur comme point d’éclatement d’un quotidien aussi répétitif que la chaîne de montage; que vous appréhendiez cette situation imaginant le lot de destruction, de guerres et de vies brisées qu’elle entraîne; que vous pleuriez tout ce qui meurt déjà, ce que l’on souille, ce que l’on piétine, ce que l’on exploite, ce que l’on spolie, cette terre mère dévastée, déjà; que vous vous identifiez à la lutte à venir, comme un terrible destin, un défi incommensurable lancé par la machine industrielle, cette lutte devenant le sens de votre vie; vous devez savoir que la lutte écologique, la résistance actuelle et à venir, le combat au sein de la catastrophe, tous devront être au-delà de tout ce que nos parents ont déjà vécu. Au moment de la catastrophe, aujourd’hui et demain, la résistance devra être partout. Nous ne pourrons plus compter sur nos institutions, nos partis politiques, nos organismes humanitaires, nos entreprises multinationales : nous ne pourrons compter que sur nous-même. S’il faut entrer dans cette guerre de libération, l’engagement de chaque sera direct et autonome. Les grands regroupements « politiques » encrassés dans la fange actuelle ne peuvent renverser le système dont ils embrassent les structures. Alors, nous serons organisé-e-s en troupes, en bandes, en comités invisibles, en groupe d’ami-e-s, de bridge, de football ou de travail. Dans la lutte collective contre la catastrophe, au cœur du désastre, les recettes de nos parents ne suffiront plus : il nous faudra des recettes pour le désastre. [15]
[1] « L’humanité risque l’effondrement d’ici quelques décennies », Le Devoir. 20 mars 2014
[2] « Climat : catastrophe à l’horizon », Le Devoir. 5 avril 2014
[3] Le slogan de la campagne 2014 du jour de la terre était exactement « Fêtons la planète en changeant nos habitudes ». Voir le site de l’organisation : http://www.jourdelaterre.org/agenda-2014/
[4] Penseur entre le journalisme et la métaphysique, adepte d’une certaine philosophie de l’occasion, il se démarque notamment dans sa pensée de la technique, de la troisième révolution industrielle et de la bombe atomique.
[5] Jacquard, Albert. « Finitude de notre domaine » dans Monde Diplomatique. Mai 2004. http://www.monde-diplomatique.fr/2004/05/JACQUARD/11175
[6] End : Civ un documentaire de Submedia disponible en ligne. http://www.submedia.tv/endciv-2011/ ou sur youtube : https://www.youtube.com/watch?v=3hx-G1uhRqA
[7] Anders, Günther. « L’Obsolescence des produits » dans L’Obsolescence de l’humanité, tome 2 : Sur la destruction de la vie à l’époque de la troisième révolution industrielle. Éditions Fario, Paris, 2011 (1980), 428 p.
[8]Anders, Günther. « Donnez-nous notre mangeur quotidien » Ibid 1980, pp. 15-17
[9] Dont la pratique influence progressivement la vente électorale de député-e-s marchandises.
[10] Anders, Günther. « Le monde comme fantôme et comme matrice » dans L’Obsolescence de l’humanité, tome I : Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle. Éditions de l’Encyclopédie des nuisances et Éditions Ivrea, Paris, 2002 (1956), pp. 117-243
[11] Anders, Günther. « Sur la bombe et les causes de notre aveuglement face à l’apocalypse » Op. cit. 1956, pp. 261-361
[12] Keith, Lierre. The Vegetarian Myth; food, justice and sustainability. PM Press, 2009, 320 p.
[13] Malet, Jean-Batiste. « Amazon, l’envers de l’écran » dans Monde Diplomatique. Novembre 2013. http://www.monde-diplomatique.fr/2013/11/MALET/49762
[14] Aldous Huxley, Le Meilleur des mondes
[15] Recipes for disasters. CrimethInc. http://www.crimethinc.com/books/rfd.html et disponible en ligne : https://we.riseup.net/assets/35370/crimethinc.recipes.for.disaster.an.an…