Remarque : Le texte qui suit, comme d’autres textes antérieurs du même collaborateur, adopte un style gonzo-fantastique, c’est-à-dire qu’il traite de l’expérience subjective même de l’auteur avec une touche de surréalisme ou de réalisme magique, propre au continent où il habite. Il ne s’agit pas d’exotiser, mais plutôt d’y habiter avec l’écriture. Il relate plusieurs facettes d’un voyage dans le monde de la magie, du syncrétisme pan-autochtone, du mysticisme shuar et d’un processus de transformation très personnel. Le texte commence par un passage rédigé lors d’une session d’écrire automatique, qui donne ensuite la place à un style plus narratif, mais baroque et non linéaire. Si l’expression est parfois très personnelle, il n’y a pas de volonté de le cacher. Enfin, si le ton du texte est parfois grossier, c’est aussi intentionnel. Nous attentons volontairement à l’ordre moral et à la dictature de la bienséance et du politiquement correct. Je ne suis pas le premier à le faire et si cela ne vous plaît pas, vaut mieux aller lire ailleurs.
Dans les vents-ventres des icônes violées
Les songes éructent les montres pointées du doigt
Les ventres-vents ouvrent leurs fentes
Pour siroter la vue verte-verdâtre
Ocre-brunâtre
Les rives rivetés rivetantes
Rivières arrières et sombres
Songe du ronge interne
Dans cette caverne
De tes averses
De tes caresses
Au-delà des explosions de dynamite en provenance des mines illégales qui illuminaient la nuit autrement animée par des grillons et d’autres bestioles psychotiques, j’entends le sifflement des anacondas des rivières, de l’anaconda azul, l’anaconda bleu, esprit des rivières, esprit protecteur de la jungle qui ingurgite les pauvres mineurs matraqués par les policiers de Duplessis et vomit leurs corps exsangues quelques jours plus tard, les mineurs saouls qui meurent ensevelis, avec des cris étouffés silencieux. Non, il ne s’agit pas des manifs de Thetford Mines et d’Asbestos en 1949. Pas de police ici, pas d’enquête. C’est la justice communautaire. Si une personne, généralement de l’extérieur vient voler une vache ou quelque chose des récoltes, on la retrouve dans la rivière quelques jours plus tard. L’Amazonie est aussi un refuge de « criminels » qui cherchent à échapper au système judiciaire, car là où l’État perd de facto son emprise sur les esprits, le crime cesse d’exister. Les Shuars ont une longue histoire de résistance à l’État central de l’équateur. De fait, même pendant les années du gouvernement socialiste de Rafae Correa, ils se sont retrouvés à machettes tirées avec l’État, couteau emblématique des habitants de la jungle, pour résister à l’exploitation pétrolière et minière, justifiée au nom du progrès social, du buen vivir[i].
Le minuscule village de San Marcos était situé à des dizaines de kilomètres de Gualaquiza, une capitale minière, une sorte de village-cancer surdéveloppé, alimenté à la fièvre de l’or. La ville attire des commerçant·e·s de tout l’Équateur et au-delà : ma casera[ii] vénézuélienne pour boire un café, des esmeraldeñ@s, du Nord de l’équateur, une ville afro, un trésor culturel du pays, peu fréquenté en raison de supposées menaces à la sécurité dues au crime organisé et au trafic de drogue, les mon@s[iii], littéralement « les singes », les habitant·e·s de la côte qui sont venu·e·s ouvrir des restaurants de fruits de mer et gargotes d’encebollados, LA soupe de poisson locale. Les jeunes camés saouls près du bar Montréal et de la gare d’autobus…litre après litre de bière dorée comme l’or qui coulent dans les veines contaminées de la jungle. La veille d’une quelconque manifestation, l’armée débarque et fouille les véhicules…Comme partout au pays, on les voit arrêter des jeunes toxicos armés un couteau, un peu de cannabis et un peu de basuco[iv], des chorros, des pickpockets, alors que les véritables trafiquants ne font que très peu l’objet de ces interventions. En fait, c’est un secret de polichinelle en Équateur que le président Daniel Noboa et sa famille sont impliqués d’une manière ou d’une autre dans le narcotrafic. Au-delà des levers du Soleil, un jour de novembre, des rafales de mitrailleuse éclatent dans la lumière crème orangée qui écume au-dessus de la jungle…une pelle mécanique orange aux chenilles cassées avance dans la boue le long du chemin…Pourquoi la réparer, si l’armée va la bombarder de toute façon? L’armée descendait effectivement sur les minières illégales, détruisant la machinerie.
Anarchiste de San Marcos
J’étais venu pour la première fois à San Marcos pour participer au natemamu, le rituel guerrier des shuars de Morona Santiago. Natemamu signe « boire le natem », et le « natem » est la concoction d’ayahuasca. Le rituel était simple : durant quatre jours, imbiber le plus d’ayahuasca possible, litre après litre de ce liquide brun jaunâtre, amer comme toute l’amertume du monde, comme une soupe de foie de mineurs, de travailleurs exploités, des apôtres de la misère calculée dollar par dollar par un État parasite, un État-con infecté par la syphilis de la folie rugueuse, pour vomir, et boire, vomir encore, et boire davantage, jusqu’à ne pas pouvoir marcher, articuler, voir ou entendre, transportés dans d’autres dimensions. L’objectif est de vaincre la peur de mourir et la peur de vivre. Le vrai guerrier est celui qui s’affronte lui-même. Dans les cérémonies où je travaille, il arrive souvent que des vétéran·e·s étatsunien·e·s, c’est-à-dire des militaires qui ont combattu en Iraq ou en Afghanistan, habituellement, soient celles et ceux qui ont les expériences les plus fortes et ont à surmonter des moments plutôt intenses. On parle souvent d’une relation de cause à effet par rapport aux traumatismes vécus lors de la guerre, mais ce rituel est avant tout une première expérience d’affront de soi-même, qui permet de comprendre la différence entre le soldat et le guerrier. Le guerrier, celui de la lutte intérieure; le soldat, l’esclave.
Québécois et ouvishin?
Il s’agit d’arrêter de se considérer comme une victime, comme le produit des circonstances qui nous ont vus être, d’arrêter d’être, par exemple, un militant frustré, rendu débile par une mauvaise relation avec le leadership, pour pouvoir enfin être maîtres chez nous. Quand on parle avec des femmes autochtones, on leur sent souvent une honte et une culpabilité d’être autochtone et d’être femme, et chez les personnes blanches, même pleines de bonne volonté, on sent ce sentiment de supériorité, doublé d’un sentiment de culpabilité d’être blanche, tous deux susceptibles de la rendre plus hostile, mais aussi plus docile. Aller au-delà des contradictions, des polarités qui n’ont plus de sens, qui sont une perte d’énergie et de temps, c’est aussi à cela que sert le natemamu. Au fond, le concept de « blanc·he·s » n’est pas moins grossier que celui de « noir·e·s », deux catégories , deux polarités, qui ne peuvent vivre l’une sans l’autre. Je ne suis pas blanc, mais irlandais, normand, basque et albanais. Culturellement, je suis nègre blanc d’Amérique. Cela prend tout son sens dans mon intégration dans les marges de la société équatorienne. Une culture qui ne se mélange pas ne se confronte pas, se meurt… En Équateur, mon identité prend un tout autre sens, de même que ma relation avec l’autochtonie. Ici, si on m’accepte, même si je suis étranger, c’est que dans le camino rojo, nous sommes tous et toutes les autochtones de quelque part, et que, d’une manière ou d’une autre, nous formons une seule famille. Pour ma part, je ne suis pas avec les Shuars pour devenir moi-même shuar, mais pour trouver le sens de mes propres origines dans la porte vers les autres mondes que me fournit la voie shuar. Enfin, alors que je vivais du côté des colonialistes au Québec (pas dans une réserve), je vis ici avec les Shuars, avec leur permission et leur bénédiction, une grande libération pour moi et ma famille. Évidemment, ce rôle sous-tend à une grande responsabilité éthique : honorer les traditions shuars qui me sont transmises et en en faisant une saine transmission. Mes principes sont donc ceux de la voie des ouvishin :
- respecter les gens, c’est-à-dire, ne pas rejeter quiconque nous demande de l’aide, peu importe son origine ethnique, sa religion ou ses croyances, si c’est un capitaliste ou un violeur, peu importe, parce que personne n’est très différent de ces derniers, mais il faut connaître et comprendre cette petite différence, cette différence de choix, et aider à la comprendre;
- ne pas utiliser les énergies magiques pour influencer, s’approprier, dominer ou s’adonner à une forme de manipulation pour faire avancer ses intérêts personnels. Le bien-être de la communauté, de la famille, a préséance sur tout le reste.
En temps incertains, en temps où le monde de la politique électorale est des plus vaseux et des moins appétissants, dans une Amérique où les hommes d’affaires sont au pouvoir et où le nationalisme masculiniste et xénophobe revient en force, un retour à des idéaux fascisants, je n’ai plus envie de vivre… au Québec.
Le fantôme de Falardeau
J’entends le fantôme de Perre Falardeau vitupérer : « On vit à l’ère des gros tas de marde en habit. François Legault, Christian Dubé ou Donald Trump… Choisissez votre imbécile et laissez-le gérer les fonds publics avec ses sbires qui dévorent le peuple ». Celui qui avait dit à propos de Claude Ryan à sa mort, dans un article publié dans Le Québécois, « Salut, pourriture »[v], pourrait aussi s’écrier à propos de l’actuel président étatsunien : Chaque vie est sacrée, mais une vie qui est utilisée pour anéantir de nombreuses vies tout autant sacrées perd son sens. C’est mon avis, ce qui n’empêche que je lui fournirais mon aide s’il la demandait. Pour moi, c’est du pareil au même si on ne remet pas en question le paradigme lui-même qui les a menés au pouvoir, et, par la même occasion, vaincre la peur qui nous mène à l’imbécillité par choix. Cette imbécillité par choix, on la retrouve à tous les coins de rue, les homophobes, les sexistes, les racistes, les machistes, les xénophobes, tous les « phobien·ne·s », toutes ces personnes qui défendent l’idée selon laquelle il faut discipliner ses enfants par la violence, toutes celles qui tombent systématiquement amoureuses de brutes, qui se victimisent, tous ceux qui ensorcellent et manipulent les énergies pour leur propre compte, les chamans violeurs, les chamans pédophiles, les chamans capitalistes, les chamans batteurs de femmes et d’enfants, les hypocrites, les menteur·euse·s, et ainsi de suite.
J’entends encore le fantôme du cinéaste québécois, dans un voyage imaginaire en Équateur : « N’oublions pas l’autre type de politicien, plus subordonné celui-là, le téteux à cravate, comme Mark Garney ou encore Daniel Noboa, ici en Équateur. Noboa, ou Boboa ». Boboa vient de « bobo », stupide en dialecte équatorien, souvent intégré à l’expression plus figée « bobo hijo de puta chucha de tu madre » – «con fils de pute plotte de ta mère »[vi]. Les moqueries de Falardeau se poursuivent : « Il a l’air baveux, mais c’est un filet de sperme suspendu en permanence de ses lèvres, à force de faire tant de fellations aux gros tas. Ensuite, il y a les fonctionnaires, qui, comme les gros tas se font sucer à longueur de journée et ont de la misère à faire gicler leur semence à la longue, leur mettent un doigt dans le cul ».
Sans renier mes origines, si ce n’était du FLQ[vii], et de maints autres groupuscules radicaux qui ont parsemé le parcours politique québécois, pour peu, je me considérerais comme le produit d’un peuple de limaces. Qui d’autre a eu le courage de se lever contre l’oppression, de dire « non »? Pierre Vallière l’a souligné, comme bien d’autres que le peuple québécois a été hanté par son obéissance aveugle et stupide, doublée d’une frustration qui a toujours eu tendance à le mener au racisme, au sexisme, au machisme, à l’homophobie, à la transphobie. Pendant l’entre-deux-guerre, par exemple, le nationalisme québécois subissait fortement l’influence du fascisme. Encore aujourd’hui, je vois mes propres parents, même des gens de mon âge avec la même attitude, la même maladie, le même malheur, le même malaise de vivre. Or, c’est à ça que sert un natemamu, à se bouger le cul, à avoir le courage de se sortir d’un malheur confortable. Pour ma part, je ne peux plus vivre au Québec, avec des âmes malades et c’est la raison pour laquelle je me trouve en exil en Équateur. Il ne s’agit pas d’une fuite, mais de la possibilité d’un nouveau début dans un îlot d’amour et de compréhension. Il faut dire également que j’ai perdu des emplois pour ce que j’écris, ce que je pense, que la GRC a débarqué chez moi et m’a interrogé pour ma manière de m’habiller, et les livres que j’empruntais à la bibliothèque municipale sans compter que mon implication dans l’univers des plantes médicinales aurait pu me mettre dans le pétrin, toujours considérées comme des « drogues » dans la « belle province » honteusement rétrograde, qui vit encore dans cette terreur de l’autre…et pourtant, je vis avec les shuars, je vis en espagnol, je suis plus ou moins isolé de la culture populaire du Québec et je reste québécois…De quoi ont-ielles peurs? D’ielles-mêmes sans doute… Vous me direz : « Mais c’est la même chose en Équateur ». Ce n’est pas tout à fait faux, les gens en Équateur sont tant affaissés par le complexe d’infériorité décrit d’abord par Frantz Fanon, puis par Pierre Vallières. Cela dit, l’État est beaucoup plus faible et on se sent beaucoup moins sous l’emprise d’un État policier qui guette nos moindres mouvements. En Amazonie, évidemment, c’est un peu le Far West, un territoire qui fait se réjouir l’anarchiste en moi. Dans le reste du pays, la corruption policière fait qu’on s’en sort assez facilement si on fait prendre à fumer un joint par exemple. Tout pour dire qu’on choisit l’endroit le moins pire et jamais le meilleur…Je n’ai pas non plus choisi de naître où je suis né.
La sonde de songes
Dans l’arête décontractée
Le ventre pourri
La blancheur du pus
Et du bouillon de gangue ensanglantée
Mes tentacules sodomites
Électrisent la fente grisâtre
Une branche dorée
Aux ventres affamés
Ouvre tes pétales de gonorrhée
Ma rose-poitrine de chanvre
Être un sans-papiers
Il n’y a pas si longtemps, je me trouvais dans le bureau d’état civil de l’Équateur à Cuenca, en train d’attendre ma carte d’identité nationale, ma cédula, après des mois d’attente pour finalement obtenir ma résidence. Comme le disait William S. Burroughs, les lois existent pour créer des criminels et légitimer l’État et permettre à des parasites, comme la police, les politiciens, les avocats, les militaires et le système judiciaire, de sucer le sang du peuple, mais je suis à l’aise d’avoir une raison de moins d’avoir des problèmes avec eux. Je suis également heureux de savoir ce que c’est que d’être illégal… quand votre foyer est un enfer et que, dans le nouveau foyer que vous avez trouvé, on vous fait sentir comme un parasite même si vous participez autant que n’importe qui d’autre à maintenir le tas de merde en un seul tas… personne n’est illégal en réalité… les frontières sont le produit de l’impérialisme et du colonialisme, une prison de l’esprit, les bras qui vous maintiennent à terre pendant que le dieu en uniforme vous viole.
Dieu : le viol aux tréfonds de l’âme
C’est le Diable qui tient les fils qui nous remuent!
Aux objets répugnants nous trouvons des appas;
Chaque jour vers l’Enfer nous descendons d’un pas,
Sans horreur, à travers des ténèbres qui puent.
Ainsi qu’un débauché pauvre qui baise et mange
Le sein martyrisé d’une antique catin,
Nous volons au passage un plaisir clandestin
Que nous pressons bien fort comme une vieille orange.
[…]
Mais parmi les chacals, les panthères, les lices,
Les singes, les scorpions, les vautours, les serpents,
Les monstres glapissants, hurlants, grognants, rampants,
Dans la ménagerie infâme de nos vices,
Il en est un plus laid, plus méchant, plus immonde!
Quoiqu’il ne pousse ni grands gestes ni grands cris,
Il ferait volontiers de la terre un débris
Et dans un bâillement avalerait le monde;
C’est l’Ennui! – l’œil chargé d’un pleur involontaire,
Il rêve d’échafauds en fumant son houka.
Tu le connais, lecteur, ce monstre délicat,
– Hypocrite lecteur, – mon semblable, – mon frère![viii]
D’une part, ce texte émane d’un morceau de vie en une terre ou l’Église est encore très puissante, mais pendant lequel l’auteur ne s’en est pas pour autant trouvé dépaysé, l’Église ayant été intériosée par les Québécois·e·s, comme leurs parents, la police, l’État, le patriarcat, entre autres système d’oppression…C’est aussi la police ou l’État qu’il faut assassiner en nous avant de s’en débarrasser concrètement. Comme quoi, nous sommes tous·tes endoctriné·e·s et disposé·e·s nous auto-castrer, nous auto-hystérectomiser, nous auto-victimiser, nous auto-réprimer sans l’aide de personne…dieu représente ici en quelque sorte toutes ces dynamiques intériorisées. Je maintiens mon point de vue : la réalisation de soi consiste à détrôner dieu, pas à s’unir à lui… Gott ist tot… dieu est mort… Restez calmes et brûlez les églises, pas littéralement, mais les églises construites sur les temples de nos cœurs. En réalité, ce n’est pas une réalité strictement sud-américaine, mais une pratique courante de tout système religieux. Ici, pour moi du moins, cela représente le viol et le meurtre par les Incas ou les Européens……L’Église est bien ancrée dans le cœur des gens, comme un hameçon dans le gosier d’un poisson qui suffoque hors de l’eau, clapotant sur la pierre humide d’un rivage, le pied du pêcheur-dieu le patriarche qui lui broie la colonne. Paradoxalement, ou pas du tout, ce sont les autochtones des hauts plateaux, celles et ceux qui se considèrent laid·e·s pour leur teint de peau foncé et leur petite taille, qui sont les plus curuchupas, les plus « suce-curés », qui fréquentent l’Église pour adorer un gringo, un blanc sur une croix, celles et ceux qui ont le plus honte de leurs origines…qui adorent l’homme patriarcal à l’image des Espagnols qui ont violé et massacré leurs ancêtres. Catholiques de façade, les hommes, quand ils fréquentent les putes du chongo local, se soulagent en s’imaginant violer leurs ancêtres pour les punir d’exister. Les femmes, de leur côté, cherchent à marier au plus vite le plus con et le plus pieux du village, pour s’en faire l’esclave et manger des volées pour souper au moins aux deux jours. Voilà pourquoi il faut brûler les Églises.
La jungle est ma famille
Je ne suis pas fétichiste écolo citadin. J’écris ces lignes, couvert de piqûres, éclairé à la chandelle. Je n’entretiens pas de rêve de centres commerciaux et de néons colorés. Le chaos de son âme et de sa végétation insoumise m’a rendu plus centré et plus confiant… La société est une poubelle… Il faut détruire la société et créer une famille, au sens large, pas patriarcale, où tout se manifeste…C’est là que « Aho mitakuye oyasin », « nous formons tous une famille » prend tout son sens, l’adage lakota[ix] adopté par le camino rojo, de la voie rouge, du chemin spirituel chamanique syncrétique qui s’étend des États-Unis au Chili. La voie spirituelle des chamanes, (un mot d’origine sibérienne très utilisé en Amérique latine) des curanderos, des yachak en kichwa ou des ouvishin, c’est apprendre des esprits élémentaux, l’amour inconditionnel de la mère eau, la transmutation du père feu, la manifestation de la mère terre (la manifestation du rêve de l’eau dont nous faisons partie), le mouvement de la pensée du mouvement du père vent, et ainsi de suite. Le concept de dieu, une simplification, et toute simplification est injuste, comme la famille au sens patriarcal.
Mes yeux fermés
Dessinent sur mes paupières
Ces écharpes d’iris
Tourbillonnante atmosphère
Le jour où l’Univers a fait peau neuve
La nuit où Sa magie a fait ses preuves
Le regard vers l’horizon
Pour la première fois
Reflété dans mes yeux
Reflétés dans les tiens
Je vois surtout la nécessité de rompre avec le patriarcat, la famille au sens restreint, comme le dieu père du monde…la nécessité du parricide symbolique. D’où la pertinence de concept hébraïque de Thaumiel, qui représente les forces opposées au divin, régies par Moloch et Satanas, souvent symbolisé par un dragon à deux têtes. Ce sont les excréments de l’univers, du point de vue divin, qui luttent en fait contre dieu le parasite, dieu l’imposteur qui a trompé l’humanité depuis des siècles. Mes enfants peuvent avoir plusieurs pères et plusieurs mères; l’important est d’être une bonne référence. D’une certaine manière, je suis père de tous les enfants du monde, dans le sens que je dois être une bonne référence. L’acte sexuel avec intention de procréation est offrir son eau, qui contient la mémoire de son essence, à l’utérus, qui symbolise l’univers, pour manifester les générations futures. Ce pouvoir de manifestation s’exprime dans notre manière de faire l’amour, connaissant la cartographie du corps de notre partenaire, qui est aussi la cartographie de l’univers qui existe en notre cœur. Au concept de dieu, je préfère celui de mère chaos, les eaux primordiales, l’œil océan qui manifeste l’univers : la parole fait regard sur le monde, la parole manifestée. De fait, dieu ou le grand esprit, comme on l’appelle dans le camino rojo, serait pour moi l’œil au sommeil de la création, le regard qui descend. L’œil du chaos est ascendant. Mon périple en Équateur a aussi été l’occasion d’approfondir ma compréhension de la sexualité, de la nature pansexuelle du vivant, et de la pluralité de manifestations du désir qui peuplent les imaginaires traduits dans le réel, les possibilités du corps humain et féminin dans l’alchimie de l’autoplaisir. Le corps du partenaire représente mon propre cœur et l’Univers et l’univers est non seulement une machine à projection de nos désirs, mais aussi une machine d’autoplaisir. Le 69, ou encore 70 ou 71 (1 doigt dans le cul de chacun des partenaires) est un échange énergétique entre partenaires, une dévoration mutuelle par l’abondance de fluides produitss. La sodomie est une dépense improductive, un mélange alchimique de semence et d’excréments offert à la terre pour une plus grande abondance de plaisir et d’élévation dans le détachement de la fonction reproductrice. L’autopornographie est un miroir magique pour se libérer de la haine de soi ou du dégoût de soi…masturbez-vous devant votre propre image ou masturbez-vous en vous regardant vous-même faire l’amour plutôt que les autres et apprenez l’art de l’auto-érotisme, l’art d’être excité par soi-même. Écrivez de votre vie un poème d’amour auto-pornographique. De nos états érotiques, on peut obtenir tout ce qu’on vouloir enseigner aux générations futures et aux rêves qui en naissent.
Amour inconditionnel : tout le monde a un trou de cul
Je me fiche de ce que les gens pensent, : je leur souhaite seulement le bonheur et l’épanouissement, et c’est pour moi l’amour inconditionnel. Les opinions, c’est comme les trous du cul, tout le monde en a un. Je me fiche de ce que pensent mes amis ou mes parents… Je n’ai pas besoin qu’ils pensent comme moi pour voir la beauté, la douceur et tout ce qu’ils apportent à ma vie. Je les aime et j’aime qu’ils s’expriment comme ils le ressentent… En fait, j’ai fait un pas de plus pour mieux m’exprimer avec les gens qui m’entourent… J’ai eu une discussion très intense avec mes parents, leur disant en substance que je voyais leur vie comme une vie d’esclavage et que je ne voulais pas vivre comme eux, que j’étais en train de changer ma vie pour le mieux ici. À ma grande surprise, mon père, avec qui je n’étais pas en très bons termes, m’a répondu : « Tu as raison, j’étais esclave de mes parents, de mon université, puis de mon travail, et je te respecte ». Cela a temporairement amélioré notre relation. Avec ma mère, c’est une autre histoire. Elle ne voulait pas me parler pendant deux mois. C’est une femme qui, en son essence, cherche à être libre, mais qui n’a jamais su se libérer de la société, du patriarcat, etc., et qui a toujours reporté sa rage sur ses partenaires, ses enfants, mais oui, cela me semble tout à fait logique que je sois ce que je suis aujourd’hui, avec mon parcours. Je comprends mieux le « rejet du monde entier », c’est du ressentiment encore une fois…C’est comme si elles disaient : « Comment peux-tu être si libre et pas moi? » . Homme né dans un monde d’homme, en théorie, je devrais l’avoir facile, mais non. Je ne suis pas là pour pleurer la masculinité meurtrie, tout le contraire. Je ne suis pas là pour faire la révolution tout seul, mais je leur dis qu’elles peuvent aussi être libres, elles ont peur et se mettent en colère. Je me tiens normalement à la sortie grande ouverte sur le chaos……D’une vie à vivre au bord de l’abysse, dans la marge, j’arrive à susciter beaucoup de questions. La peur n’est qu’un messager qui nous dit que nous sommes prisonniers. Ce que je dis, ce que je fais et ce que je suis pour le monde, je le partage avec un sens des responsabilités et du leadership, car je sais pourquoi je suis sur cette voie, pourquoi les esprits m’ont amené ici alors que je n’avais rien à voir avec la tradition shuar. Enfin, j’ai terminé par me lier romantiquement à une femme libre et qui me veut libre. Je considère par ce fait même avoir brisé un cycle de traumatismes familiaux, de blessures transmises de génération en génération, ce qui fait aussi partie de la voie de l’ouvishin.
Je ne suis pas ici pour faire plaisir aux gens, mais pour les aider, s’ils le veulent, à se bouger le cul et, surtout, pour transformer la société et la structure cosmique. Pour ce qui est de transformer la société, je vois deux options, la première ne me plaît pour rien au monde, la deuxième me semble prometteuse. Dans tous les cas, les plantes médicinales, ou plantes de pouvoir, devraient pouvoir donner la force et la clarté pour faire du rêve une réalité, celui que nous choisirons vraiment. La première est un soulèvement révolutionnaire classique, massacrer la classe politique et leurs familles, égorger les policiers et tous les représentants de l’autorité pour endiguer à la racine le cycle de corruption et de société de classe. Je n’aime pour rien cette option. La deuxième me plaît beaucoup. Il nous est possible d’amener les enfants du système avec nous pour créer un système alternatif. Mon amoureuse est fille de douanier, de militaire, et je suis heureux de l’amener, tel un joueur de flûte, dans mon bateau pirate. Pour ce qui est d’altérer la structure du cosmos, c’est le travail de création de sa propre mythologie de la création et de la raison d’être de l’Univers. C’est le travail du Léviathan, qui consiste à avaler les galaxies pour les revomir à notre image. Nous sommes comme des dentistes spirituels, mais sans le mensonge des arracheurs de dents, ce qui nous rend encore plus douloureux.
Un paganisme politisé
Je ne pense pas qu’il y ait un quelconque avantage à rester en bons termes avec les idéologies chrétiennes et conservatrices afin que les gens puissent vivre dans les deux mondes. Beaucoup de personnes plus âgées et plus sages que moi pensent que c’est la bonne chose à faire. Je ne suis pas d’accord et je pense que cela ne fait que nous ralentir. Je faisais des lectures de tarot pendant l’Inti Raymi. À l’occasion de cette fête païenne andine, des offrandes de semences, de fleurs et de fruit pour l’Inti Raymi, la fête du solstice et de la nouvelle année, disposées suivant la chakana, qui représente la cosmovision andine, pour amener les bénédictions pour la nouvelle année. Comme le pentagramme dans les traditions païennes occidentales, elle représente les quatre éléments, feu, air, eau et terre, les ancêtres de tout ce qui existe. Le pentagramme y ajoute un élément, l’éther, l’esprit. Quoi qu’il en soit, j’ai vu que les vioques n’aimaient pas trop mes lectures… prisonniers de ces idéologies conservatrices et catholiques…J’utilise le jeu de Crowley, qui est plein de références païennes, y compris le merveilleux tabou du sexe, donc quand je parle des énergies sexuelles des gens, ielles sont choqué·e·s ou timides et mal à l’aise… Cependant, les adolescent·e·s ont vraiment adoré (cette partie m’importe peu) et, s’ils entraient timides et effrayés, ielles ressortaient souriant·e·s et confiant·e·s, ce qui me rendait bien heureux… Ensemble, nous transformerons la société, avec tout le respect que je dois aux vioques. Enfin, mes lectures de Tarot, le service du feu sacré, je ne les fais pas pour des gains économiques.
Cependant, je me dois de reconnaître une compensation économique pour la valeur de mon travail par solidarité pour les autres qui font la même chose que moi et qui ont aussi des factures à payer. L’intention doit toujours être d’abord et avant tout de partager la plante médicinale ou un pouvoir, une initiation, donner l’accès aux dimensions parallèles, à ce que les plus psychothérapeutes des curandero (y’en a de toutes les sortes, vous verrez!) appellent l’« inconscient collectif ». Enfin, selon moi, la blague de l’univers est que l’inconscient n’existe pas, car l’univers lui-même est le reflet total de la conscience totale. Il y a la lumière et l’obscurité, qui sont complémentaires, il y a la tristesse et le bonheur, la satisfaction et la frustration, l’attirance et la répulsion, mais toutes les polarités sont perceptibles de manière équivoque, l’une grâce à l’autre, et vice versa. En conclusion, celui qui le fait pour le fric envenime et corrompt sa propre force spirituelle, son illumination. S’il décide de faire comme la médecine, il continue de donner des traitements superficiels de blessure, sans travailler les causes profondes. Or, c’est-ce contact avec les causes profondes qu’ils trouvent dans les expériences de leurs « patients » que les curanderos acquièrent la sensibilité qui leur confère une autorité sans pouvoir dans l’ouverture des portes des autres dimensions.
Un anti-impérialisme magique
Je ne crois pas en un chemin de lumière et de magie « blanche ». Merde, c’est presque raciste et assurément sexiste.; la magie noire est honnie pour être féminine (toutes ces sorcières au bûcher), pour son association au sang menstruel Je crois en un chemin de rébellion sacrée, qui est en soi plus sacré que dieu lui-même… Pour moi, une cérémonie d’ayahuasca ou une purification n’ont rien à voir avec la magie « blanche ». Ce n’est pas comme aller à l’église ou suivre un cours de méditation, c’est comme faire un tour de montagnes russes ou aller à un concert punk et se faire écraser dans le mosh pit… La magie noire est une magie qui manipule les énergies sombres, nécessaires à la création. Il faut d’abord détruire; c’est aussi Shiva. C’est une magie féminine, associée à la mère Lune. La magie masculine ou blanche est une magie harmonisante, associée au père Soleil. Les deux sont utiles, mais doivent être utilisées avec beaucoup de précautions, car, comme ci-dessus, ci-dessous, tout ce que vous envoyez vous revient. Je garde mes pensées et mes écrits en harmonie avec mère eau, mère Tiamat, les eaux primordiales du chaos d’où tout émerge et qui engloutissent et noient tout en un même instant inexistant. Je reçois sa bénédiction en buvant son sang menstruel tandis que mes yeux se nourrissent de la lumière luciférienne de son soleil noir et je lève le symbole des cornes avec l’index et l’auriculaire, symbole de la vulve, protection contre le mauvais œil, contre l’envie. Pour moi, Lucifer est féminin et Lucifer est amour. Je continue de préparer un coup d’État magique, une guérilla magique et anti-impé
[i] Agencia de noticias Fides. « Rafael Correa respalda el “« extractivismo »” de recursos naturales para mejorar la vida de los pueblos ». 3 octobre 2013. https://www.noticiasfides.com/nacional/politica/rafael-correa-respalda-el-extractivismo-de-recursos-naturales-para-mejorar-la-vida-de-los-pueblos-335354.
[ii] Expression qui signifie « de ma maison », mais qui est utilisée en Équateur pour désigner un·e commerçant·e chez qui on a l’habitude d’aller.
[iii] Expression couramment utilisée pour désigner les habitants de la côte, sans aucune connotation péjorative.
[iv] Similaire au crack, à la différence que le crack est confectionné à partir de cocaïne et de bicarbonate de soude, alors que le basuco est une pâte de coca, une étape intermédiaire dans la fabrication de cocaïne.
[v] Voir : https://www.lapresse.ca/actualites/200909/26/01-905802-pamphlet-de-falardeau-sur-la-mort-de-claude-ryan-6-mars-2004.php
[vi] Voir la chanson Callate (« Ta gueule ») de Rey Camarón, un chanteur populaire des rues de Guayaquil : https://www.youtube.com/watch?v=fkTKuIjFxDw&list=RDfkTKuIjFxDw&start_radio=1
[viii] Charles Baudelaire, « Cher lecteur », le premier poème des Fleurs du mal.
[ix] Tribu sioux vivant au Dakota du Nord, au Dakota du Sud et au Canada, qui, aux États-Unis, ont contribué au Red Path/Camino rojo.
